La chaîne aborde sur un ton décalé dans la forme mais sérieux sur le fond les raisons qui font que notre lecture du monde est souvent bancale.

Les Constellations Familiales. Elles séduisent les thérapeutes en mal de profondeur, les patients à la recherche de sens, les formateurs avides de marché, et même certains universitaires peu regardants. On les présente comme une voie d’accès à des « blocages transgénérationnels », un moyen de « rétablir l’ordre familial » et de se réconcilier avec son histoire. Ce serait, nous dit-on, un puissant outil de guérison émotionnelle. Un théâtre de vérité. Un soin systémique. Une révélation.

Mais en vérité ? C’est un dispositif pseudo-thérapeutique, inspiré d’un ésotérisme familial teinté d’autoritarisme, fondé sur des croyances invérifiables et propice à toutes les dérives. Une pratique profondément problématique, dont les fondements idéologiques comme les usages concrets méritent un démontage rigoureux plutôt qu’un enseignement universitaire complaisant.

 

Une invention charismatique

Les constellations familiales ont été inventées dans les années 1990 par un seul homme : Bert Hellinger. Ancien missionnaire catholique auprès des Zoulous d’Afrique du Sud, il entame une seconde carrière comme thérapeute après avoir exploré diverses approches : psychanalyse jungienne, Gestalt-thérapie, analyse transactionnelle. Sans formation académique solide, mais avec un charisme évident, Hellinger affirme avoir eu l’intuition d’un procédé capable de révéler les déséquilibres affectifs d’un « champ familial » invisible.

L’idée, selon lui, serait née après avoir observé des rituels communautaires africains de résolution de conflits — qu’il transpose ensuite dans un cadre occidental sous forme d’un dispositif thérapeutique pseudo-rituel. Concrètement, le patient choisit des représentants pour incarner ses proches : père, mère, frère décédé, parfois même un ancêtre inconnu. Ces personnes sont positionnées dans l’espace par le meneur de séance, qui en observe les mouvements, les ressentis, les silences. Il en déduit des désordres familiaux, puis dicte des « phrases réparatrices ».

 

Phrases typiques proposées par Hellinger

  • Pour reconnaître et honorer un ancêtre exclu ou oublié : « Je te vénère et tu as une place dans mon cœur. » « Je parlerai ouvertement de l’injustice qui t’a été faite pour que tout aille bien. »
  • Pour reprendre sa juste place dans le système familial : « Regarde-moi avec bienveillance si j’ai un destin plus léger que le tien. » (Réponse de l’exclu : « Tu me donnes une place dans ton cœur, tu es libre. »)
  • Pour un enfant identifié à un partenaire précédent du parent : « Je sais que je n’ai rien à voir avec toi et je sais qui est mon père (ou ma mère). » (Si le parent est resté attaché à l’ex-partenaire) : « Bénis-moi pour que je rencontre un homme (ou une femme), que je l’aime et qu’il/elle reste. »
  • Pour reconnaître la souffrance et l’amour mêlés : « Je reconnais qu’il y a eu de l’amour, même dans la violence. » « Je te laisse ce qui t’appartient, et je garde ce qui m’appartient. »
  • Pour rééquilibrer des relations parents-enfants : « Tu es le grand, je suis le petit. Je te prends comme mon parent, avec respect. » « Je te rends ta responsabilité, je garde la mienne. » (pour se libérer d’un fardeau familial)
  •  Pour accepter ses parents et la vie reçue : « Je prends la vie de toi, chère maman, cher papa, avec tout ce que cela implique, au prix que cela t’a coûté et au prix que cela me coûte. Je la prends en entier. »

Et c’est censé suffire. Suffire à quoi ? À libérer des « loyautés inconscientes », à faire circuler l’amour, à guérir les maux du corps, du cœur et de l’âme. Rien que ça. Le tout en une ou deux séances. On a le droit d’y croire, on a le droit de penser que ça peut aider, mais même en mettant de côté le risque de dérive dont nous parlerons plus tard se pose la question épistémique de base : existe-t-il de bonnes raisons de penser que cela constitue une pratique thérapeutique recommandable, c’est-à-dire au moins aussi bonne que les offres de soin validées par la science ?

Pour répondre sérieusement, il faut d’abord comprendre ce que cette méthode prétend révéler.

Un cadre idéologique inquiétant

Le cœur du dispositif repose sur une série de principes que Bert Hellinger appelle les ordres de l’amour. Selon lui, chaque système familial obéit à des lois invisibles. Lorsqu’un déséquilibre survient — un deuil non fait, un membre rejeté, un crime passé sous silence —, ce désordre perturbe l’« âme familiale » et se transmet inconsciemment aux générations suivantes. L’un des descendants portera alors la charge émotionnelle du désordre initial, souvent sous forme de souffrance, d’échec ou de maladie.[1]

La « théorie » fait appel à une « âme familiale » ou à une « force supérieure » et à un ordre de préséance des aînés tout à fait réactionnaire et patriarcal où chacun a une place qui doit être respecté, celle de la femme état de suivre son époux. Dans les Constellations familiales, l’homosexualité est l’indice d’un désordre du système, un effet secondaire d’une pathologie familiale, un symptôme à interpréter et à « résoudre » par la restauration symbolique de l’ordre familial. Autrement dit : l’homosexualité se soigne avec les constellations familiales.

Le rôle du constellateur, dans cette logique, est de rétablir l’ordre symbolique du système. Cela passe par la reconnaissance explicite de chaque membre — y compris les exclus, les défunts, les agresseurs. Personne ne doit être effacé.

C’est ici que les dérives ne sont pas des accidents, mais des conséquences directes du système de pensée. Dans Love’s Hidden Symmetry, Hellinger écrit :

« Lorsqu’une femme est victime d’un abus sexuel et que l’auteur est exclu du système familial, elle est liée à lui. En le respectant en tant que membre du système, elle se libère de cet enchevêtrement. » (p. 235) [2]

Autrement dit : le processus thérapeutique consisterait à reconnaître symboliquement la place du violeur dans le système familial afin de libérer la victime de son enchevêtrement. On ne parle pas ici d’une dérive isolée, mais d’une application directe du dogme hellingérien.

Le traumatisme individuel est réinterprété comme le symptôme d’un désordre ancestral ; la victime devient le relais d’une fidélité transgénérationnelle. La violence n’est plus un acte à réparer, mais un déséquilibre à réaligner dans un système métaphysique invisible.

Hellinger a aussi des théorie sur l’inceste dans son ouvrage de référence :

« Si vous êtes confrontés à des cas d’inceste, une dynamique très courante est que la femme se retire de son mari, elle refuse une relation sexuelle. Puis, en guise de compensation, une fille prend sa place. Il s’agit d’un mouvement inconscient. Mais vous voyez, dans le cas de l’inceste, il y a deux auteurs, l’un dans l’ombre et l’autre au grand jour. Il n’est pas possible de résoudre ce problème si l’on ne fait pas intervenir l’auteur caché. Il y a des phrases très étranges qui sont révélées. La fille peut dire à sa mère : « Je le fais pour toi ». Et elle peut dire à son père : « Je le fais pour ma mère ».

Je me permets de dire qu’une telle vision des choses n’est pas de nature à aider les victimes. C’est grave.

Tout ce charabia repose sur une vision circulaire et infalsifiable. La cause profonde de la souffrance ne peut jamais être vérifiée, car elle n’est ni située dans l’histoire objective, ni accessible à l’analyse clinique. Elle réside dans un champ systémique, une force invisible postulée comme réelle, mais jamais démontrée. Le constellateur n’a pas à prouver : il révèle. Son autorité ne repose pas sur des critères cliniques, mais sur une forme d’intuition guidée par le système, souvent présentée comme un savoir « au-delà des mots », « au service de l’âme familiale ». Évidemment, toute contestation est perçue comme une résistance qui valide le diagnostic. L’adhésion, elle, est saluée comme une étape vers la guérison.

Tout cela relève d’une doctrine spirituelle, d’une vision du monde périmée et dangereuse. Et cela se ressent dans la manière dont les praticiens eux-mêmes la décrivent.

Un vernis scientifique illusoire

Les défenseurs des constellations familiales invoquent souvent une revue systématique publiée en 2021 dans The Arts in Psychotherapy par Balázs Konkolÿ Thege et ses collègues. Il s’agit, à ce jour, de l’une des seules tentatives de synthèse scientifique sur le sujet. L’étude mérite qu’on s’y attarde, non parce qu’elle valide la méthode, mais parce qu’elle est constamment mal interprétée.

La revue analyse 17 études publiées entre 2000 et 2019, issues d’Autriche, d’Allemagne, du Mexique ou de Corée du Sud. Les auteurs concluent à un effet globalement modéré des constellations familiales sur certaines dimensions de santé mentale (Hedges’ g ≈ 0,53), comparable à celui observé pour des thérapies de soutien. Mais cette apparente efficacité est aussitôt nuancée par des limites méthodologiques majeures.

D’abord, la majorité des études incluses sont de faible qualité : absence fréquente de groupe contrôle, échantillons réduits, échelles d’auto-évaluation sans aveuglement, manque de standardisation des interventions, et quasi-absence de suivi longitudinal. Dans plusieurs cas, les recherches sont menées par des praticiens eux-mêmes impliqués dans la méthode, sans dispositif indépendant ni vérification externe. L’étude rapporte par ailleurs un taux d’effets indésirables non négligeable (5 à 8 % dans les rares études qui les mentionnent), incluant des réactivations de traumatisme, des épisodes anxieux ou des ruptures relationnelles.

Mais surtout, l’étude ne remet jamais en question les postulats conceptuels de la méthode. Les notions de champ morphogénétique, d’« âme familiale » ou d’ordres de l’amour ne sont ni définies, ni discutées, ni confrontées à un cadre explicatif rationnel. La revue constate des effets psychologiques dans des contextes très hétérogènes — sans jamais interroger ce que ces effets disent (ou non) du modèle théorique initial.

Autrement dit : cette étude ne valide pas les constellations familiales. Elle décrit des ressentis positifs rapportés par des patients volontaires, dans des contextes faiblement contrôlés. Elle montre que le dispositif produit une intensité émotionnelle, pas qu’il fonctionne selon les mécanismes qu’il revendique. Et cette intensité n’est pas propre aux constellations : une méta-analyse sur les effets de la danse-thérapie ou du théâtre thérapeutique montre des bénéfices similaires sur le bien-être subjectif, sans prétention métaphysique (Koch et al., 2019). On peut donc obtenir des effets comparables avec un rituel collectif expressif — ce qui ne transforme pas pour autant la danse en méthode de soin validée.

Enfin, comme le soulignait déjà la Revue québécoise de psychologie il y a plus de dix ans, « les constellations familiales s’appuient sur des conceptions archaïques et non scientifiques de la transmission psychique, sans validation empirique ni mécanisme explicatif cohérent » (Monbourquette, 2012). Ce constat demeure inchangé.

 

L’avis d’un chercheur spécialiste sur les études en faveur des Constellations Familiales : Franck Ramus.

La méta-analyse sur laquelle tout semble reposer est celle de Konkoly Thege et al. 2021. Elle trouve 12 études sur l’efficacité des constellations, mais quand on regarde les détails dans les suppléments (table S3), on constate que 7 d’entre elles n’ont pas de groupe contrôle, et sur les 5 autres, 3 seulement sont 3 randomisées.

Sur ces 3 randomisées, l’une est une thèse qui ne trouve aucun effet et qui est exclue pour des raisons méthodologiques (peut-être légitimes, je n’ai pas vérifié). Les deux autres (Weinhold 2013 et Hunger 2014) sont en fait la même étude, mais rapportant des outcomes différents, donc la 2ème est exclue de la méta-analyse.

Bref, il existe un seul RCT en bonne et due forme (Weinhold 2013), avec un effectif respectable, et une méthodologie correcte. Les résultats sont positifs (d=0.45).

La méta-analyse des effets contre groupe contrôle inclut aussi une autre étude non randomisée avec un groupe apparié (Krüger 2003), mais avec un tout petit effectif et dans une revue en allemand, inaccessible. Elle ne vaut sans doute pas grand-chose mais ne pèse rien dans la méta-analyse. Celle-ci se résume à l’effet de la seule étude de Weinhold 2013.

Par ailleurs la méta-analyse calcule aussi une taille d’effet pour 3 études non contrôlées, donc il s’agit de la comparaison post vs. Pre-traitement. Et elle calcule une taille d’effet combinée entre les deux méta-analyses, ce qui n’a strictement aucun sens puisqu’elles ne représentent pas le même type de taille d’effet…

Bref, l’abstract présente fallacieusement la méta-analyse comme reposant sur 12 études dont 9 donnent un effet significatif du traitement, mais en fait elle inclut une seule étude de qualité qui donne une comparaison contre un groupe contrôle : Weinhold 2013.

Si la méta-analyse est de qualité douteuse, il n’y a rien d’évident à reprocher à l’étude unique sur laquelle tout repose.

Par contre il est intéressant de lire la description de la thérapie dans cet article (p. 602). En gros c’est une thérapie familiale, dans laquelle certains participants jouent le rôle de membres de la famille (technique du psychodrame). Aucune mention n’est faite de génogramme, ni de représenter les ancêtres décédés, de détecter des coïncidences entre dates, prénoms, etc. Cela ressemble à une variante assez raisonnable des constellations familiales, sans psychogénéalogie. Mais il est difficile de savoir si les auteurs éludent cet aspect controversé de leur description, ou si c’est vraiment une version différente de celle décrite dans le programme du DU, auquel cas le résultat de l’évaluation ne dit rien sur la version psychogénéalogique. Ça fait un peu penser aux évaluations internationales des thérapies psychodynamiques, qui sont revendiquées en France à l’appui de l’efficacité de la psychanalyse, alors qu’on ne trouve plus rien de psychanalytique dans la description de ces thérapies…

L’épigénétique en renfort ? Une récupération abusive

Face à l’absence de mécanisme explicatif crédible, certains praticiens des constellations familiales se tournent vers l’épigénétique pour tenter de légitimer leur discours. Ils avancent que des « mémoires familiales » ou des « traumatismes transgénérationnels » pourraient s’inscrire biologiquement dans l’ADN, se transmettre sur plusieurs générations et justifier ainsi la méthode.

Bien que l’épigénétique soit un domaine légitime, son instrumentalisation par les constellations repose sur des extrapolations non fondées.

L’épigénétique désigne les modifications réversibles de l’expression des gènes, sans altération de la séquence ADN. Certaines études menées sur des modèles animaux ont montré que des stress environnementaux importants peuvent entraîner des modifications épigénétiques observables chez la descendance immédiate (notamment chez des rongeurs ou des vers). Chez l’humain, quelques résultats préliminaires suggèrent des effets possibles — par exemple, chez les enfants ou petits-enfants de survivants de la Shoah ou de famines — mais aucune étude rigoureuse n’a validé la transmission intergénérationnelle stable de ces modifications à l’échelle comportementale, ni leur pertinence thérapeutique.

Surtout, ces travaux ne soutiennent en rien les concepts flous mobilisés dans les constellations familiales : « résonance morphogénétique », « information vibratoire transgénérationnelle », ou « mémoire de la lignée ». Aucun lien n’est établi entre ces notions mystiques et les mécanismes épigénétiques étudiés en laboratoire. Le simple fait d’évoquer un héritage biologique du traumatisme ne suffit pas à valider une méthode qui prétend le diagnostiquer par intuition et le « rééquilibrer » par mise en scène symbolique.

Comme l’ont rappelé plusieurs chercheurs spécialistes du domaine, l’épigénétique est devenue une caution pseudo-savante pour toutes sortes de discours thérapeutiques infondés, allant du chamanisme revisité aux approches transgénérationnelles new age (Heard & Martienssen, 2014 ; Franklin & Mansuy, 2010). Cette instrumentalisation abusive brouille les repères et détourne une discipline rigoureuse au profit d’un marketing thérapeutique.

Une efficacité qui repose sur l’émotion, la suggestion et la peur

Ce qui fait la force des constellations familiales, ce n’est pas leur cohérence théorique ni leur validation expérimentale : c’est leur puissance dramatique. Le dispositif mobilise une intensité émotionnelle rare, soigneusement mise en scène. Des inconnus incarnent votre père, votre sœur morte, votre ex-partenaire. Le meneur de séance les place dans l’espace, les guide, observe les mouvements du corps, les silences, les frissons. Il prétend percevoir « l’énergie du champ familial ». Les regards sont fixes. Les mots tombent lentement. Et l’émotion surgit — presque inévitablement.

Mais cette émotion ne prouve rien. Elle relève de ce que la littérature sur les psychothérapies appelle les « effets non spécifiques » : l’attention soutenue, la ritualisation du cadre, le sentiment de sécurité, la présence d’un groupe, la narration symbolique d’un conflit interne. Autant d’éléments qui, à eux seuls, peuvent induire un soulagement subjectif temporaire, même sans efficacité propre de la méthode employée.

Des travaux classiques comme ceux de Frank & Frank (1991) ou Wampold (2001) ont montré que la plupart des approches psychothérapeutiques partagent des mécanismes communs — alliance thérapeutique, cadre structurant, mobilisation de l’espoir — qui suffisent à produire des effets réels chez le patient, sans que la théorie invoquée ait besoin d’être vraie.

C’est exactement ce que font les constellations. Elles offrent un rituel émotionnel intense, qui peut provoquer des larmes, une sensation de libération, un apaisement transitoire. Mais cela ne valide en rien les postulats qu’elles mobilisent : pas plus qu’une séance de théâtre-forum, de psychodrame, ou une cérémonie symbolique ne prouve l’existence d’un champ énergétique familial ou d’un ordre cosmique de la souffrance.

Le danger naît quand cette intensité est confondue avec une vérité. Quand l’émotion devient la preuve. Quand le soulagement immédiat devient caution théorique. Et quand le praticien s’en saisit pour affirmer que « le système vous a montré ce qui est vrai ».

 

Dérives sectaires, autoritarisme, et reconfiguration du réel

Au-delà de leur absence de validation scientifique, les constellations familiales posent un risque concret pour les personnes vulnérables. Leur mise en scène repose sur la suggestion, la relecture symbolique contrainte, et l’autorité du praticien, qui prétend révéler des vérités profondes là où d’autres écouteraient simplement un récit.

Dans ce contexte, les risques sont nombreux et bien documentés :

  • Construction de faux souvenirs, parfois centrés sur des abus supposés, des secrets inventés ou des figures maléfiques fantasmées ;
  • Culpabilisation injustifiée de membres de la famille — vivants ou morts — désignés comme responsables du mal-être actuel ;
  • Désorganisation identitaire, liée à la réinterprétation brutale et autoritaire du récit de soi ;
  • Éloignement des soins fondés sur les preuves, au profit de prescriptions symboliques, ésotériques, ou magiques.

Ces dérives sont suffisamment fréquentes et graves pour justifier des alertes officielles et une surveillance continue par les organismes de vigilance. La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES) classe les constellations familiales parmi les pratiques à risque. Dans son rapport de 2010, elle signale des cas de ruptures familiales, de pression psychologique, d’abandon de traitements médicaux, et de confusion identitaire provoquée par des interprétations imposées :

« Le recours aux constellations peut s’accompagner de pratiques d’isolement, de disqualification des proches, d’abandon de traitements médicaux, de propos culpabilisants ou de confusion des repères identitaires. » (MIVILUDES, 2010)

Des structures comme le GEMPPI, le CCMM ou l’UNADFI ont également recensé des témoignages de participants ayant rompu avec leur famille, quitté un emploi, ou modifié des décisions vitales (comme un traitement médical) après une « révélation » en constellation qui les pousse à interpréter leur histoire à travers des schémas culpabilisants, voire fantasmatiques [3].

Que disent les sceptiques à l’international ?

Si les constellations familiales restent marginales dans la littérature scientifique, elles font l’objet d’analyses critiques plus vigoureuses dans certains pays, notamment en Allemagne, au Royaume-Uni et au Brésil, où leur diffusion a été plus large.

Un article publié en 2022 dans la revue britannique The Skeptic dénonce ainsi une pratique « pseudoscientifique » qui « retravaille émotionnellement les victimes sans cadre thérapeutique clair », avec le risque de « réactiver des traumas au lieu de les traiter » — et ce parfois avec l’assentiment des tribunaux, comme au Brésil, où certains juges proposent des constellations familiales comme mesure de conciliation judiciaire (The Skeptic, 2022)[4].

 

En Allemagne, pays d’origine de Bert Hellinger, l’université de Witten/Herdecke a mené une étude qualitative sur les effets perçus par les participants à des séminaires de constellations. Elle montre que ceux-ci évoquent majoritairement des bénéfices émotionnels, mais sans qu’aucun lien ne soit établi avec les concepts clés de la méthode : pas de validation du champ morphique, pas de transmission énergétique, pas de fondement transgénérationnel prouvé. L’étude souligne que les effets sont comparables à ceux d’autres interventions symboliques ou psychodramatiques (Hunger-Schoppe et al, 2014).

Ces lectures convergent : les constellations ne sont pas une méthode validée, mais un dispositif narratif et émotionnel. Le problème ne réside pas dans leur existence en tant que pratique rituelle ou symbolique, mais dans la prétention thérapeutique et la confusion avec une forme de savoir véridictoire.

Plusieurs rapports de la miviludes, dont le dernier (2002-2024), citent les constellations familiales comme une méthode à risque de dérive sectaire (emprise, manipulation, ruptures, abandon de soins, confusion identitaire). Son entrisme dans le milieu scolaire est pointé du doigt page 106 : « une association qui est intervenue en milieu scolaire propose également des « bols chantants », ou encore des « constellations familiales », techniques émotionnelles et affectives fortes pouvant induire l’impression que les réponses sont apportées par les participants eux-mêmes alors qu’en réalité, elles leur ont été suggérées. »

Et les universités dans tout ça ?

La question mérite d’être posée : si les constellations familiales reposent sur un socle théorique aussi fragile, pourquoi certaines universités leur ouvrent-elles leurs portes ?

En Europe, plusieurs formations privées de constellateurs affichent des partenariats académiques explicites ou implicites. Certaines bénéficient de la caution symbolique d’un cadre universitaire, d’intervenants titulaires de diplômes en psychologie, voire de validations en formation continue. Le plus souvent, cette reconnaissance n’équivaut pas à une validation scientifique. Mais pour le public, la nuance est inaudible : une formation dispensée « à l’université » inspire d’emblée confiance.

Ce n’est pas un phénomène marginal. En France comme en Belgique, des formations fondées sur les constellations familiales sont encadrées, validées ou hébergées par des structures académiques reconnues, parfois dans le cadre de diplômes interuniversitaires (DIU), de certificats en formation continue, ou de mémoires de master.

Ainsi, à l’Université catholique de Louvain (UCLouvain), un mémoire de master soutenu en 2006 explore longuement les principes des constellations systémiques sans réelle mise à distance critique, dans une logique d’intégration plutôt que d’analyse [5]. Ailleurs, des organismes privés comme La Référence, dirigée par Éric Laudière, proposent des certifications de « thérapeute en constellations familiales » à destination de soignants et d’accompagnants — avec une terminologie semi-clinique, et en revendiquant implicitement une compatibilité avec le monde professionnel de la santé [6].

Ce brouillage des frontières entre spiritualité, pseudoscience et formation qualifiante crée une illusion de reconnaissance, qui peut tromper les étudiants, les patients et les institutions.

L’université, en devenant le support logistique ou symbolique de ces offres, participe à leur légitimation. Même sans caution scientifique explicite, le simple fait d’ouvrir ses murs à des formations non évaluées contribue à l’effondrement de la distinction entre savoir et croyance. Et ce brouillage engage sa responsabilité.

Le cas emblématique du DU de l’Université de Lorraine

Le cas le plus manifeste de confusion entre formation universitaire et pratique ésotérique reste celui du Centre Pierre Janet (CPJ), rattaché à l’Université de Lorraine. Ce centre propose deux modules de formation continue intitulés Constellations familiales en groupe et Constellations familiales individuelles, intégrés à l’offre officielle de formation professionnelle de l’université.

Ces sessions sont accessibles sans condition de diplôme, ouvertes à tout public, et validées par une simple attestation de suivi. Elles sont animées par Marie-Louise Rostan-Hennequin, psychologue clinicienne affiliée au CPJ, qui revendique une approche syncrétique mêlant psychanalyse jungienne, karma, vies antérieures, « information vibratoire », et références à l’Institut Monroe (connu pour ses techniques d’induction d’états modifiés de conscience via sons binauraux, Hemi-Sync). — (site consulté https://marielouiserostanhennequin.fr mais inaccessible depuis mon courrier à l’université).

Cette orientation spirituelle ne relève pas d’un glissement implicite : elle est explicitement assumée. Le site personnel de l’intervenante présente des stages sur le mouvement des âmes, la symbolique de la mort, la réparation des lignées, ou encore l’héritage transgénérationnel dans un registre clairement assumé de « spiritualité appliquée », sans aucune distance épistémologique. L’« information vibratoire », concept qu’elle revendique comme personnel, n’est défini dans aucune littérature scientifique ni en psychologie ni en physique.

Confier un module de formation universitaire à une figure s’inscrivant dans un tel système de pensée revient à institutionnaliser la confusion entre croyance personnelle, pratique symbolique, et transmission scientifique. La ligne entre enseignement académique et rituel thérapeutique subjectif devient indiscernable pour les participants.

 

Le Centre Pierre Janet, fondé en 2015, se présente comme un pôle de recherche, de soin et de formation dédié aux innovations psychothérapeutiques. Il est dirigé par le professeur Cyril Tarquinio, et bénéficie d’un financement mixte : université, État, région, Europe, mais aussi mutuelles (MGEN) et associations (Ligue contre le cancer). Son ambition affichée est de promouvoir le pluralisme en psychothérapie, en accueillant à la fois des approches validées (comme l’EMDR) et des dispositifs émergents. Mais ce pluralisme méthodologique semble s’accommoder de graves défaillances épistémiques. Dans un article publié en 2019 dans Psychosexologie, Cyril Tarquinio et ses co-auteurs critiquent l’application « rigide » de la médecine fondée sur les preuves (EBM), au nom de la singularité clinique, et plaident pour une ouverture à des pratiques « sensibles » et « expérientielles »  (Mignot et al, 2019).

Cette position, si elle peut être défendue en théorie, devient en pratique une justification pour héberger des méthodes non évaluées, voire invérifiables — comme les constellations. En l’absence de cadre critique rigoureux, proposer ce type de pratique dans un contexte universitaire, fût-ce dans un module non diplômant, revient à leur accorder une présomption de validité. Et cette présomption est ensuite instrumentalisée par les praticiens pour asseoir leur crédibilité auprès du public et des institutions. L’université engage alors sa responsabilité — non seulement pédagogique, mais scientifique et éthique. Car en apposant son logo sur des pratiques invérifiables, elle brouille la frontière entre savoir et croyance, entre rigueur et symbolisme, entre soin et mythe.

Je vous rappelle que la formation aux constellations familiales dispensée par le Centre Pierre Janet est proposée sans pré-requis ; elle n’est donc pas réservée à des médecins ou psychologues diplômés. Autrement dit, elle encourage des gens sans aucune autre formation à s’auto-proclamer thérapeutes, et contribue ainsi à la prolifération des pseudo-thérapeutes sans diplôme, sans formation solide, avec tous les risques que cela implique.

 

Des justifications académiques embarrassantes

J’ai alerté la présidente de l’Université afin de ne pas renouveler le pataquès qui avait entouré ma critique d’un enseignement d’homéopathie calamiteux dispensé aux étudiants infirmiers et infirmières. Le 27 juin dernier je recevais une réponse du cabinet présidentiel. Cette réponse se veut argumentée, documentée, rassurante. Mais sa lecture attentive révèle, précisément, l’ampleur du problème.

  1. Une défense par glissement de paradigme

Le message reconnaît le caractère « controversé » des constellations familiales, tout en invoquant une évolution historique des critères de scientificité. Du rejet des états mentaux par le behaviorisme à l’acceptation de la pleine conscience, il y aurait un « précédent historique » justifiant l’examen bienveillant des constellations.

Mais cette analogie est trompeuse : ni la pleine conscience ni la thérapie humaniste ne reposaient sur des concepts invérifiables comme les champs morphiques ou la réintégration symbolique des agresseurs dans le système familial. L’évolution des sciences psychologiques ne s’est pas faite par abandon de la rigueur, mais par enrichissement des méthodes.

  1. Une mobilisation douteuse de références scientifiques

Le cabinet cite plusieurs publications pour appuyer l’existence d’un « renouveau scientifique » autour des constellations : la méta-analyse de Konkolÿ Thege (2021), des études de Hunger, Weinhold, Krüger ou Brömer, ou encore une mystérieuse « étude longitudinale de 2022 ». Plusieurs de ces travaux sont introuvables ou absents des bases de données scientifiques fiables.

Parmi les publications citées pour justifier une légitimité scientifique aux constellations familiales figure un article de David Cohen, publié en 2024 dans Progress in Biophysics and Molecular Biology. Il ne s’agit pas d’une étude clinique, mais d’un texte spéculatif, présentant la thérapie comme un travail avec la « conscience non locale » dans un « contenant thérapeutique énergétique ». Le vocabulaire mobilisé évoque la résonance, les champs d’information quantique, et l’idée que les représentants en constellation accèdent à une structure d’information transpersonnelle. Aucune méthodologie rigoureuse, aucun protocole de validation empirique, ni aucune donnée mesurée ne sont fournis.

L’article s’inscrit dans une tradition mystique et métaphysique bien plus que dans la recherche expérimentale. S’il est effectivement publié dans une revue à comité de lecture, Progress in Biophysics and Molecular Biology est connue pour accueillir ponctuellement des textes aux fondements théoriques très discutables, notamment sur les champs d’énergie, la mémoire cellulaire ou la conscience quantique [7]. Ce genre de publication ne constitue donc en rien une validation scientifique de la méthode : il en est plutôt une illustration de ses dérives spéculatives.

Ce recours à une bibliographie impressionniste, sans précision ni vérifiabilité, reproduit exactement le travers que l’université est censée éviter : donner un vernis académique à un corpus de textes sans démonstration robuste ni reproductibilité.

  1. Un contournement de la question éthique

Face à l’interpellation claire sur les croyances personnelles de l’intervenante (karma, vies antérieures, information vibratoire), la réponse botte en touche : « Aucune plainte n’a été remontée par les étudiants ». L’argument est étrange : l’absence de plainte ne constitue pas une validation scientifique ni une assurance de conformité aux standards universitaires.

Plus encore, on affirme que l’intervenante « respecte le cadre déontologique » du Centre Pierre Janet. Mais ce cadre lui-même est ici en cause, puisque ce sont précisément ses critères de sélection, d’évaluation et de formation qui permettent à une approche non fondée d’y être enseignée comme « outil parmi d’autres ».

  1. L’illusion d’une neutralité critique

Enfin, la réponse insiste sur le fait que les constellations ne sont « pas enseignées comme une vérité thérapeutique absolue », mais comme un terrain d’analyse critique, dans le cadre d’une pédagogie ouverte.

Or, c’est précisément ce qui rend cette position problématique. Car l’ouverture sans filtre, en contexte universitaire, n’est pas neutre. Elle confère une légitimité implicite, donne une validation symbolique, et brouille la distinction entre connaissance et croyance. Présenter des pratiques non éprouvées « comme objets d’analyse » sans les confronter à un cadre méthodologique rigoureux revient à leur offrir une vitrine — et non à les soumettre à l’examen.

 

En résumé, la réponse du cabinet présidentiel de l’Université de Lorraine, en cherchant à rassurer, confirme l’ampleur du malaise :

  • confusion entre critique scientifique et ouverture pédagogique,
  • mobilisation erratique de références,
  • évitement des enjeux éthiques liés à la confusion entre science et spiritualité,
  • défense d’une formation qui aurait justement besoin d’un audit externe indépendant.

Ce n’est pas une défense : c’est une illustration parfaite du problème que j’ai soulevé en voulant alerter la Présidente de l’Université. Je lui ai signifié que cette réponse n’était pas de nature à rassurer mes inquiétudes.

J’espère que cette parole critique sera accueillie avec l’ouverture d’esprit nécessaire à toute vie académique, mais je ne suis pas certain que mes interventions sur l’esprit critique dans l’école doctorale ne sont pas mis en danger pas ma démarche.

Quand l’université abdique : un problème systémique

Le cas de l’Université de Lorraine n’est pas une anomalie. Il s’inscrit dans un phénomène plus vaste et préoccupant : la diffusion, dans l’enseignement supérieur français, de pratiques non validées voire ouvertement pseudoscientifiques, au sein de formations professionnalisantes ou diplômantes. Il ne s’agit plus seulement de conférences isolées ou d’initiatives périphériques. Des modules entiers, parfois des diplômes interuniversitaires (DIU), sont aujourd’hui portés par des institutions publiques, et bénéficient de leur caution symbolique.

Parmi les cas documentés :

  • Sorbonne Université propose un DIU de médecine manuelle et d’ostéopathie médicale, alors même que l’ostéopathie est largement critiquée pour ses bases théoriques infondées et ses résultats cliniques incertains.
  • L’Université de Strasbourg a longtemps accueilli des formations en médecine anthroposophique, sophrologie, aromathérapie et même homéopathie hospitalière, sans aucune évaluation indépendante ou cadre critique explicite.
  • À l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, un master a intégré dans ses contenus des notions comme le « leadership vibratoire » ou la « pédagogie quantique », empruntées à un vocabulaire pseudo-scientifique sans fondement empirique.
  • L’Université Paris Cité propose des formations combinant psychanalyse corporelle, phytothérapie et aromathérapie, dans une logique « intégrative » peu regardante sur les niveaux de preuve.
  • Les pôles universitaires de Lyon et Montpellier-Nîmes dispensent encore aujourd’hui des cours en homéopathie, acupuncture et mésothérapie, malgré les alertes répétées de la communauté scientifique.

Ces formations ont été identifiées et suivies de près par le collectif Fakemed, qui publie régulièrement un Fakemed-o-mètre classant les universités selon leur degré d’exposition aux pseudosciences. En 2021, Strasbourg et Montpellier figuraient parmi les établissements les plus perméables à ces dérives.

Cette permissivité universitaire soulève trois problèmes majeurs :

  1. Elle brouille la frontière entre savoir et croyance, en donnant l’apparence d’une validation académique à des disciplines sans base scientifique.
  2. Elle compromet la qualité de la formation professionnelle des étudiants, notamment en psychologie, santé, ou accompagnement social, qui se retrouvent exposés à des contenus non fondés sur les preuves.
  3. Elle mine la confiance du public dans l’institution universitaire, perçue comme garante de la rigueur méthodologique et de l’intégrité intellectuelle.

Tant que l’université tolère — ou promeut — des contenus non évalués, sans les distinguer clairement de la recherche validée, elle devient co-responsable du brouillage entre savoir, marketing thérapeutique et spiritualité individuelle. Le pluralisme des approches ne peut justifier l’abandon des exigences élémentaires de méthode et de transparence.

Conclusion

Les constellations familiales ne sont pas une thérapie. Elles ne relèvent ni de la médecine, ni de la psychologie fondée sur les preuves, ni de l’accompagnement psychique structuré. Elles relèvent du rituel émotionnel, du théâtre symbolique, de la suggestion guidée. Ce qui ne les rend pas inutiles pour tout un chacun — mais les disqualifie radicalement comme méthode de soin.

Leurs effets relèvent d’une mise en scène puissante, d’un récit chargé de sens, d’une autorité interprétative qui tient autant du gourou que du praticien. Le danger n’est pas seulement l’absence de preuve, mais la prétention à l’évidence. Ce que le système vous montre est supposé être vrai. Et ce que vous ressentez devient la preuve.

Ce dispositif est à haut risque : il reconfigure la mémoire, modifie les récits de soi, substitue l’intuition d’un tiers à l’analyse, et peut détourner des parcours de soin valides. Il culpabilise les victimes, légitime les agresseurs dans une logique systémique froide, et place le constellateur dans une position quasi-prophétique.

Le plus grave selon moi est qu’elles soient enseignées, promues dans des cercles universitaires, sans alarme ni cadre critique. Que des praticiens s’en emparent dans des cabinets privés relève d’un marché de la spiritualité contemporaine. Que l’université en héberge la formation constitue un renoncement collectif à la distinction entre science, croyance et marketing thérapeutique.

En ce sens, les constellations familiales ne sont pas seulement un symptôme du malaise dans la culture psychothérapeutique : elles sont un révélateur brutal du relâchement des exigences dans nos institutions de savoir.

 

Acermendax


[1] Par exemple : https://constellation-familiale.eu/regles-systeme-familial-hellinger/, https://bernard-rigo.ch/amour.pdf

[2] « When a woman is sexually abused and the perpetrator is excluded from the family system, she is entangled with him. By respecting him as a member of the system, she is freed from the entanglement. »

[3] UNADFI  (2021) « L’inceste vu par les constellations familiales ».  https://www.unadfi.org/actualites/groupes-et-mouvances/l-inceste-vu-par-les-constellations-familiales/

[4] https://www.skeptic.org.uk/2022/04/family-constellation-the-pseudoscience-retraumatising-victims-at-the-approval-of-brazilian-courts/

[5] Pletinckx, G. (2006). Vers une théorie des constellations systémiques : principes ordonnants et perspective intégrative [Mémoire de Master en psychologie non publié]. Université catholique de Louvain. https://psychaanalyse.com/pdf/THEORIE_DES_CONSTELLATIONS_SYSTEMIQUES.pdf

[6] Laudière, É. (visité le 12.07.2025). Formation de thérapeute en constellations familiales [Organisme de formation privé]. La Référence. https://www.constellation-familiale.net/formation-de-therapeute-en-constellations-familiales/

[7] Voir l’annexe en fin de chapitre.


Références

  • Centre Pierre Janet. Présentation institutionnelle. Université de Lorraine. https://centre-pierre-janet.univ-lorraine.fr
  • Cohen D PhD. Family Constellation therapy: A nascent approach for working with non-local consciousness in a therapeutic container. Prog Biophys Mol Biol. 2024 Jan;186:33-38. doi: 10.1016/j.pbiomolbio.2023.11.008. Epub 2023 Dec 3. PMID: 38052327.
  • L’Express. (2021, 13 septembre). Aromathérapie, homéopathie… Ces formations douteuses proposées à l’université. https://www.lexpress.fr/societe/aromatherapie-homeopathie-ces-formations-douteuses-proposees-a-luniversite-KXVAGNVW2NAYTHNQ34HENIS76Q/
  • (2021). Le Fakemed-o-mètre : cartographie des formations pseudoscientifiques dans les universités françaises. Collectif Fakemed. https://fakemed.org/fakemed-o-metre
  • (2021). Cartographie Fakemed des diplômes problématiques. https://fakemed.org/les-diplomes-problematiques/
  • Frank, J. D., & Frank, J. B. (1991). Persuasion and Healing: A Comparative Study of Psychotherapy. Johns Hopkins University Press.
  • Franklin, T. B., & Mansuy, I. M. (2010). Epigenetic inheritance in mammals: evidence for the impact of adverse environmental effects. Neurobiology of Disease, 39(1), 61–65. https://doi.org/10.1016/j.nbd.2009.12.026
  • GEMPPI (2021). Les constellations familiales : un outil à risque ? https://www.gemppi.org
  • Heard, E., & Martienssen, R. A. (2014). Transgenerational epigenetic inheritance: myths and mechanisms. Cell, 157(1), 95–109. https://doi.org/10.1016/j.cell.2014.02.045
  • Hellinger, B. (1998). Love’s Hidden Symmetry: What Makes Love Work in Relationships. Zeig, Tucker & Theisen.
  • Hennequin, M.-L. R. (s.d.). Présentation des activités thérapeutiques personnelles. Consultée via https://marielouiserostanhennequin.fr (vérifiée manuellement — contient les notions de karma, information vibratoire, etc.) Site inaccessible.
    Mais celui-ci fonctionne : https://www.malou-rostan-hennequin.fr/
  • Hunger-Schoppe, A., Rückert, U., Joraschky, P., & Schweitzer, J. (2014). Improving experience in personal social systems through family constellation seminars: Results of a randomized controlled trial. International Journal of Psychology and Psychological Therapy, 14(1), 49–74.
  • Koch SC, Riege RFF, Tisborn K, Biondo J, Martin L, Beelmann A. (2019) Effects of Dance Movement Therapy and Dance on Health-Related Psychological Outcomes. A Meta-Analysis Update. Front Psychol. 10:1806. doi: 10.3389/fpsyg.2019.01806. PMID: 31481910; PMCID: PMC6710484.
  • Konkolÿ Thege B, Petroll C, Rivas C, Scholtens S. (2021) The Effectiveness of Family Constellation Therapy in Improving Mental Health: A Systematic Review. Fam Process. 60(2):409-423. doi: 10.1111/famp.12636. Epub 2021 Feb 2. PMID: 33528854.
  • Mignot, J., Blachère, P., Gorin, A., & Tarquinio, C. (2019). L’Evidence-Based Medicine a-t-elle sa place en sexologie ? Psychosexologie, 18(2), 41–47.
  • MIVILUDES (2010). Rapport annuel de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.
  • Monbourquette, D. (2012). Les constellations familiales : une pratique controversée. Revue québécoise de psychologie, 33(1), 129-146.
  • Observatoire Zététique. (2020). Ostéopathie et universités : une légitimation sans fondement ? https://zetetique.fr/dossier-osteopathie-et-universites/
  • Tarquinio, C., Gall, J.-Y., & Tordo, D. (2019). L’Evidence-Based Medicine a-t-elle sa place en sexologie ? Psychosexologie, 25(2), 82–88. https://doi.org/10.1016/j.psysx.2019.03.004
  • Université de Lorraine. (2025a). Constellations familiales en groupe [Formation professionnelle]. Centre Pierre Janet – Université de Lorraine. https://formations.univ-lorraine.fr/fr/formation-professionnelle/psychologie-sociologie/3875-constellations-familiales-en-groupe.html
  • Université de Lorraine. (2025b). Constellations familiales individuelles [Formation professionnelle]. Centre Pierre Janet – Université de Lorraine. https://formations.univ-lorraine.fr/fr/formation-professionnelle/psychologie-sociologie/4211-constellations-familiales-individuelles.html
  • Vosper, N. (2022, 25 avril). Family constellation: the pseudoscience retraumatising victims – at the approval of Brazilian courts. The Skeptic. https://www.skeptic.org.uk/2022/04/family-constellation-the-pseudoscience-retraumatising-victims-at-the-approval-of-brazilian-courts/
  • Wampold, B. E. (2001). The Great Psychotherapy Debate: Models, Methods, and Findings. Lawrence Erlbaum Associates.
  • Witten/Herdecke University. (2023). Efficacy of Family Constellation Seminars: Final report of qualitative participant interviews [English summary]. https://www.uni-wh.de/en/efficacy-of-family-constellation-seminars

 


Annexe : Exemples de publications controversées dans Progress in Biophysics and Molecular Biology

La revue Progress in Biophysics and Molecular Biology (PBMB), bien qu’à comité de lecture, est connue pour avoir publié plusieurs articles aux fondements théoriques très discutés, qui s’éloignent des standards de la méthode scientifique classique. Voici quelques exemples notables qui illustrent cette tendance :

 

  1. Articles sur la “mémoire de l’eau”
  • Montagnier, L., Aïssa, J., Ferris, S., Montagnier, J.-L., & Lavallée, C. (2015). DNA waves and water. Progress in Biophysics and Molecular Biology, 112(1-2), 89-97.
    • Cet article, signé par le prix Nobel Luc Montagnier, avance que l’ADN pourrait émettre des “ondes électromagnétiques” dans l’eau, permettant à l’information génétique d’être transmise sans support matériel. Ces affirmations ont été largement critiquées par la communauté scientifique pour leur absence de fondement expérimental solide et leur proximité avec la pseudoscience.
  1. Conscience quantique et non-localité
  • Hameroff, S., & Penrose, R. (2014). Consciousness in the universe: A review of the ‘Orch OR’ theory. Progress in Biophysics and Molecular Biology, 110(1), 1-20.
    • Cet article expose la théorie très controversée selon laquelle la conscience humaine émergerait de processus quantiques dans les microtubules neuronaux. Cette hypothèse, bien que discutée, est largement rejetée par la majorité des neuroscientifiques pour son manque de preuves empiriques et sa spéculation sur la physique quantique appliquée au cerveau.
  1. Champs d’énergie et médecine alternative
  • Oschman, J. L. (2015). Energy medicine: Current status and future perspectives. Progress in Biophysics and Molecular Biology, 115(2), 129-138.
    • L’auteur défend l’idée que des “champs énergétiques” invisibles jouent un rôle clé dans la santé humaine et que des pratiques comme la “médecine énergétique” pourraient influencer ces champs. Ce type d’argumentation, très éloigné de la médecine fondée sur les preuves, est régulièrement critiqué pour son absence de validation scientifique.
  1. Mémoire cellulaire et transmission d’information
  • McTaggart, L. (2016). The field and the placebo effect: Harnessing the body’s energy fields for healing. Progress in Biophysics and Molecular Biology, 122(1), 1-9.
    • Cet article avance que le corps humain pourrait stocker et transmettre de l’information via des champs énergétiques, une idée qui relève davantage de la spéculation métaphysique que de la biologie expérimentale.

Ou comment une étude bizarre a révélé quelque chose… mais pas ce que vous croyez.

 

En 2011, le psychologue Daryl Bem, professeur émérite à Cornell, publie une étude qui fait l’effet d’un séisme dans le monde de la psychologie expérimentale. Le titre est sobrement provocateur « « Sentir le futur : Preuve expérimentale d’influences rétroactives anormales sur la cognition et l’affect » »[1]

En clair, Bem affirme avoir trouvé des preuves de précognition : la capacité de notre cerveau à percevoir un événement avant qu’il ne se produise. Genre Jedi, mais en blouse blanche.

Parmi les expériences présentées, une en particulier fait jaser. Des volontaires sont assis devant deux écrans d’ordinateur. Sur l’un des deux, une image va apparaître. Leur mission ? Deviner quel écran s’allumera. Petit détail diabolique : le dispositif aléatoire qui opère le choix de l’affichage n’est déclenché qu’après la réponse du sujet. Cela signifie que s’il y a un taux de réussite supérieur au hasard, cela suggérerait une forme de rétrocausalité.

Et la surprise de cette étude, la voici : quand l’image est à caractère érotique, les participants se trompent moins souvent que le hasard ne le voudrait. Leur taux de réussite dépasse le 50 % attendu, comme s’ils « sentaient » inconsciemment l’arrivée d’un stimulus sexy, venu du futur.

 

Une bombe médiatique… et une alerte méthodologique

Le papier est publié dans une revue de référence (Journal of Personality and Social Psychology), normalement très rigoureuse. C’est un coup de tonnerre. Bem aurait démontré l’existence d’une rétrocausalité, et il est invité dans de grandes émissions américaines pour présenter ces résultats épatants (MSNBC et Colbert Report[2]) Les parapsychologues crient victoire. Les sceptiques s’étouffent dans leur café. Et les méthodologistes lèvent un sourcil inquiet.

Le hic avec cette étude qui semble prouver que le cerveau peut voyager dans le temps, c’est qu’elle pourrait en réalité prouver que notre manière de faire des sciences comportementales est fragile.

 

La réponse la plus cinglante ne vient pas d’un sceptique de salon, mais d’un psychologue reconnu et spécialiste de la parapsychologie : le canadien James Alcock. Dans son article intitulé Back from the Future: Parapsychology and the Bem Affair (2011), il ne se contente pas d’exprimer son désaccord : il décortique point par point la structure de l’étude de Bem, et révèle ses fondations pour le moins friables.

Il faut ajouter que Bem avait déjà défendu l’existence du Psi dans des travaux de 1994 et que les critiques avaient montré des erreurs, une mauvaise conception expérimentale et un choix discutable des données de la littérature scientifique dans sa discussion… et donc des conclusions audacieuses et non fiables.

 

Alcock parle de « tubes à essai mal rincés » pour illustrer l’idée que même avec la meilleure des intentions, une recherche peut être viciée si sa méthodologie est mal contrôlée. Il identifie plusieurs failles :

 

  1. Modifications du protocole en cours de route

Certaines procédures expérimentales ont été modifiées au fil des expériences, parfois même pendant les essais. Alcock souligne que changer les règles en cours de partie (par exemple : changer le nombre de répétitions, les critères de sélection, ou l’ordre des stimuli) introduit des biais majeurs. Cela ouvre la porte à une « cuisine des résultats » a posteriori.

 

  1. Combinaison de résultats hétérogènes

Bem ne présente pas une grande expérience bien cadrée, mais neuf petites études qui varient sur les détails (types de tâches, stimuli, mesures). Certaines produisent des résultats légèrement significatifs, d’autres non. Bem les agrège pourtant dans une analyse globale, comme si elles appartenaient à un même protocole cohérent. Alcock dénonce ici une fusion artificielle de résultats non comparables, ce qui peut conduire à des artefacts statistiques (on parle de P-hacking : le cumul de petits effets pour en faire un significatif, et c’est un biais méthodologique bien connu[3])

 

  1. Sélection post hoc des expériences retenues

On ne sait pas combien d’études négatives ou non concluantes ont été conduites mais non rapportées. Il est donc impossible de mesurer si l’effet observé n’est pas simplement un artefact du tri sélectif – le fameux biais de publication ou effet tiroir qui se produit quand on ne publie que les résultats positifs.

 

  1. Aucune vérification indépendante

Alcock souligne que les expériences n’ont pas été pré-enregistrées, ni soumises à une vérification ou une révision de protocole par des pairs avant la publication. Il n’y a donc aucun garde-fou contre l’ajustement inconscient des hypothèses ou des critères d’interprétation selon les résultats observés.

 

  1. Manipulation statistique et seuils de significativité

L’article de Bem utilise abondamment des tests de significativité (p-values), mais sans contrôle de la multiplicité. Quand on effectue de nombreux tests (et Bem en fait beaucoup), la probabilité d’obtenir un faux positif augmente fortement. Alcock accuse Bem de ne pas avoir appliqué les corrections statistiques nécessaires (comme la correction de Bonferroni), ce qui gonfle artificiellement l’impression de découverte.

 

  1. Mesures vagues, interprétations extensives

Alcock critique le fait que certains résultats sont vagues et peuvent facilement prêter à surinterprétation. Par exemple : des participants auraient vu « quelque chose d’érotique »… mais qu’est-ce que ça veut dire concrètement ? Les catégories de réponses sont floues, les critères d’évaluation ambigus. Cela permet à Bem de « voir » un effet lié à l’érotisme perçu par les sujets là où il n’y en a peut-être pas.

 

Conclusion d’Alcock

Pour résumer, Alcock affirme que quasiment chaque aspect méthodologique qui pouvait poser problème dans les expériences de Bem pose effectivement problème. Il ne s’agit donc pas d’un désaccord philosophique sur la possibilité de la précognition, mais d’une démonstration rigoureuse que les résultats rapportés ne tiennent pas debout scientifiquement. À ses yeux, Feeling the Future est moins une preuve de perception extrasensorielle qu’un cas d’école d’erreurs expérimentales cumulées – et un symptôme frappant des failles systémiques dans la recherche en psychologie expérimentale, appelant à une réforme en profondeur de ses pratiques méthodologiques.

En 2017, Daryl Bem répond à une interview pour Slate : « Je suis pour la rigueur, mais je préfère que d’autres la pratiquent. Je comprends son importance – c’est amusant pour certains – mais je n’ai pas la patience pour cela ». L’article se poursuit : « Il lui a été difficile, dit-il, d’évoluer dans un domaine où les données comptent autant. « Si vous regardez toutes mes expériences passées, elles ont toujours été des outils rhétoriques. J’ai rassemblé des données pour montrer comment j’allais faire valoir mon point de vue. J’ai utilisé les données comme moyen de persuasion, et je ne me suis jamais vraiment inquiété de savoir si cette expérience allait être reproduite ou non. »

L’aveu est transparent, Daryl Bem n’a jamais eu l’intention de produire des connaissances, mais seulement d’argumenter en faveur de sa vision des choses. Et c’est assez éloigné de ce que la science est censée être.

 

Conséquences ?

Par la suite personne n’a réussi à reproduire les résultats de Daryl Bem. Des dizaines de laboratoires, des protocoles identiques, des volontaires à la pelle… et aucun effet significatif. Et voici l’effet du porno magique qui disparaît[4]. Dommage, cela ouvrait la porte à des recherches fantastiques.

L’article de Bem et la critique précise, méthodique et cuisante d’Alcock ont contribué fortement à révéler la « crise de la réplication » qui faisait déjà rage en psychologie[5].  Ironie mordante : Bem n’avait sans doute pas vu à l’avance comment son étude pouvait contribuer à faire évoluer son champ de recherche.

 

Les autres épisodes du Bureau du Bizarre vous attendent ici

Point de vue zététique : la commensurabilité.

En parapsychologie il existe des travaux aux résultats positifs. A l’échelle d’une étude on arrive parfois à la conclusion qu’il existe quelque chose, un phénomène, qui ne relève du hasard que le protocole permet d’écarter. En général on adore conclure qu’on a une preuve de l’existence de la télépathie ou de la clairvoyance etc. La réponse, comme on l’a vue réside dans la définition de ce hasard que le protocole permet d’écarter : la crise de la reproductibilité en psychologie nous a montré qu’il y avait de grosses lacunes dans ce que le protocole ne réussit pas à écarter. Mais on n’a pas besoin de maîtriser les statistiques et les arcanes de la significativité des résultats pour saisir le problème fondamental de ces travaux : l’incommensurabilité entre les fifrelins de pourcentages de résultats obtenus et le phénomène paranormal qui est censé être visible, connu, répertorié, détecté par des gens non équipés de calculatrices. C’est comme si un homme prétendant pouvoir bouger par la puissance de son esprit une locomotive de TGV réussissait en laboratoire à faire frémir une feuille d’aluminium observée au microscope sans qu’on sache expliquer comment elle bouge, et qu’on choisissait de considérer qu’on vient d’apporter une preuve qui va dans le sens des capacités à faire avancer un train.

C’est le marasme intellectuel dans laquelle baigne très souvent la parapsychologie : la communication malhonnête de conclusions sur des phénomènes macroscopiques fondées sur des résultats statistiques d’une faiblesse sans commune mesure avec les phénomènes allégués.

Ce que ces résultats étonnant nous montrent reste néanmoins très important, et cela dépasse largement le cas des phénomènes paranormaux. Une expérience comme celle de Bem nous montre qu’on peut publier des études qui concluent à l’existence de ce qui n’existe pas, et donc que la science telle qu’elle est pratiquée n’applique pas une méthodologie assez stricte pour nous éviter de croire des chimères « scientifiquement prouvées ».

Aujourd’hui encore, certains continuent de citer cette étude comme « preuve » de l’existence de la précognition. C’est fascinant… et inquiétant.

 

On n’est plus en 2011 !

Acermendax


Quelques références pour approfondir la question

  • Alcock, J. E. (2011). Back from the Future: Parapsychology and the Bem Affair. Skeptical Inquirer, 35(2), 31-39.
  • Bem, D. J. (2011). Feeling the Future: Experimental Evidence for Anomalous Retroactive Influences on Cognition and Affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425. https://doi.org/10.1037/a0021524
  • Open Science Collaboration. (2015). Estimating the reproducibility of psychological science. Science, 349(6251), aac4716. https://doi.org/10.1126/science.aac4716
  • Nosek, B. A., Ebersole, C. R., DeHaven, A. C., & Mellor, D. T. (2018). The preregistration revolution. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(11), 2600–2606. https://doi.org/10.1073/pnas.1708274114
  • Wagenmakers, E.-J., Wetzels, R., Borsboom, D., & van der Maas, H. L. J. (2011). Why psychologists must change the way they analyze their data: The case of psi. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 426–432. https://doi.org/10.1037/a0022790
  • Rosenthal, R. (1979). The file drawer problem and tolerance for null results. Psychological Bulletin, 86(3), 638–641.

 

 

[1]Bem, D. J. (2011). Feeling the future: Experimental evidence for anomalous retroactive influences on cognition and affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425. https://doi.org/10.1037/a0021524

[2] « Professor: Strong evidence ESP is real »NBC News. 2008-01-23. Archived from the original on January 29, 2013. Retrieved January 30, 2011.

« The Colbert Report: January 27, 2011 — Brian Greene »Comedy Central. 2008-01-23. Retrieved January 30, 2011.

[3] Simmons, J. P., Nelson, L. D., & Simonsohn, U. (2011). False-positive psychology: Undisclosed flexibility in data collection and analysis allows presenting anything as significant. Psychological Science, 22(11), 1359–1366. https://doi.org/10.1177/0956797611417632

[4] Galak, J., LeBoeuf, R. A., Nelson, L. D., & Simmons, J. P. (2012). Correcting the past: Failures to replicate Bem (2011) suggest the original results were false positives. Journal of Personality and Social Psychology, 103(6), 933–948.

[5] Fanelli, D. (2010). « Positive » results increase down the hierarchy of the sciences. PLoS ONE, 5(4), e10068. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0010068

Dans cette réflexion, je questionne la notion d’« apolitisme » et la prétention à l’objectivité dans les débats, notamment sur des sujets où science et politique s’entremêlent (climat, vaccins, etc.).

Les points clés :

  1. L’illusion d’objectivité : Nous surestimons souvent notre neutralité (« Moi, c’est un fait !« ) tout en attribuant aux autres des biais politiques ou idéologiques. Ce biais d’internalité (Ross, 1977) est renforcé par le tribalisme contemporain (Haidt, 2012).
  2. Science vs. valeurs : La science décrit le monde (registre factuel), mais son application relève de choix politiques (registre normatif). Confondre les deux mène à des malentendus stériles.
  3. Littératie scientifique : Carl Sagan alertait sur les risques d’une société où les enjeux techniques sont cruciaux, mais mal compris (The Demon-Haunted World, 1995). C’est un enjeu démocratique.
  4. Éthique sceptique : Plutôt que de défendre une « neutralité » impossible, j’assume mes valeurs tout en priorisant la vérification des faits. Cette approche rejoint le falsificationnisme (Popper, 1934) et l’autocorrection chère à la zététique.

 

Posture revendiquée :

  • Pas « d’apolitisme » : Je refuse les loyautés inconditionnelles, mais reconnais que toute analyse engage des présupposés.
  • Primat du vrai/faux : En identifiant ce qui est vérifiable, on peut discuter sereinement des désaccords normatifs.
  • Humilité épistémique : Accepter qu’on puisse se tromper évite les dogmatismes (cf. Tetlock, 2005 sur l’expertise modeste).

 

 

 

Références utiles

  • Haidt, J. (2012). The righteous mind: Why good people are divided by politics and religion. Vintage.
  • Popper, K. (1934). Logik der Forschung. Springer. (Trad. The Logic of Scientific Discovery, 1959).
  • Ross, L. (1977). The intuitive psychologist and his shortcomings: Distortions in the attribution process. In Advances in experimental social psychology (Vol. 10, pp. 173-220). Academic Press.
  • Sagan, C. (1995). The demon-haunted world: Science as a candle in the dark. Random House.
  • Tetlock, P. E. (2005). Expert political judgment: How good is it? How can we know? Princeton University Press.

« Et nous en avons vu et entendu beaucoup, submergés par une telle folie, aliénés par une telle sottise, qu’ils croient et disent qu’il existe une certaine région appelée Magonie, d’où des navires viendraient dans les nuages, pour y enlever leurs récoltes… »[1]

Liber contra insulsam vulgi opinionem de grandine et tonitruis – Agobard de Lyon


 

Une étrange affaire venue des cieux

Un jour d’été à Lyon, sous le règne de Louis le Débonnaire, quelque chose descend des nuages. Une rumeur parcourt les rues : des vaisseaux volants sillonnent le ciel, des sorciers contrôlent le climat, et quatre individus capturés sont accusés d’être tombés de ces navires célestes. L’affaire fait sensation. Nous sommes en l’an 813 ou 814, les sources ne permettent pas d’être absolument certain.

Douze siècles plus tard, certains interprètent cet épisode comme le premier cas d’abduction extraterrestre documenté dans les Annales Carolingiennes. La vérité est plus prosaïque, mais elle demeure remarquable : il s’agit tout simplement d’un cas de démystification du IXe siècle où le rôle de zététicien de service est joué par… un évêque : Agobard de Lyon, destructeur de fake news célestes.

 

Acte I : La rumeur qui venait des nuages

Tout commence par une catastrophe ordinaire : un orage de grêle ravage les champs lyonnais. Pour les paysans du IXe siècle, cette calamité qui met en danger leur survie même, ne peut être le fait du hasard. Quelqu’un en est responsable. Rapidement, le bouche-à-oreille accuse des sorciers, les « Tempestaires », capables de manipuler les éléments. Pire encore : ces jeteurs de sorts collaboreraient avec des êtres venus de Magonie, un pays mythique d’où descendraient des navires volants pour emporter les récoltes détruites. Un vrai complot céréalier, mille ans avant les crop circles.

Ce jour-là, à Lyon, quatre étrangers sont capturés, ligotés, et accusés d’être tombés de ces vaisseaux fantômes ; la foule exige leur lynchage. L’évêque de la ville intervient. Indigné par cette croyance absurde, Agobard tente de raisonner la foule. Il explique que ces quatre individus sont les victimes d’une rumeur infondée, d’une psychose collective, et que les phénomènes météorologiques ne peuvent être causés par des sorciers ou des navires volants.

La rhétorique d’Agobard est musclée. Il demande pourquoi, si les tempestaires ont tant de pouvoir, ils ne se font pas payer pour faire pleuvoir en temps de sécheresse ? Ils feraient bien du profit sans s’attirer la haine du peuple. Touché. Il rappelle également que Charlemagne lui-même a interdit les pratiques superstitieuses liées aux tempêtes (dans le Capitulaire de Herstal, 779), montrant que ces croyances relèvent de la désorganisation sociale, pas de faits avérés.

 

Les accusés échappent au massacre ; on n’en sait pas plus sur leur identité ou leur destin. Mais la foule, en tout cas, s’attache à ses superstitions, et cela exaspère profondément l’évêque.

Les tempestaires, ces supposés sorciers capables de manipuler le climat, ne sont en rien une singularité lyonnaise. L’idée que certains individus puissent invoquer la pluie, la grêle ou les tempêtes a profondément imprégné l’Europe médiévale et s’est maintenue bien au-delà du Moyen Âge. Si les capitulaires de Charlemagne condamnaient fermement ces pratiques, c’est qu’elles étaient suffisamment répandues pour inquiéter le pouvoir impérial. Au XVe siècle, saint Bernardin de Sienne, dans ses sermons, évoquait encore ces faiseurs de pluie en lien avec un mystérieux royaume céleste évoquant Magonie — preuve que la croyance restait vivace en Italie, six siècles après Agobard. Et même à la toute fin du XVIe siècle, en Écosse, les procès de North Berwick voyaient des femmes accusées d’avoir déclenché des tempêtes pour assassiner le roi Jacques VI, poursuivant ainsi cette vieille peur que certains puissent nouer des pactes surnaturels pour perturber les cieux.

Le nom de la Magonie, toutefois, se perdra pendant mille ans.

Abogard rapporte l’incident dans un traité intitulé « Contre la stupide opinion populaire sur la grêle et le tonnerre ». Il y démonte méthodiquement ces croyances superstitieuses qui menaçaient l’ordre religieux et social. L’affaire de Lyon est réglée. Mais le court texte d’Agobard resurgira…

 

Acte II : La légende réinventée

L’histoire aurait pu rester une curiosité médiévale, mais en 1670, l’écrivain Montfaucon de Villars s’empare du récit d’Agobard et le transforme en conte fantastique. Dans Le Comte de Gabalis, les navires de Magonie deviennent des véhicules de « Sylphes », des esprits de l’air, dans un récit à mi-chemin entre Kabbale, parodie et ésotérisme galant. La légende est lancée.

Au XXe siècle, elle prend un nouveau tournant. L’ufologue Jacques Vallée suggère qu’Agobard aurait documenté un phénomène étrange réel — or, souvenez-vous que l’évêque ne rapporte aucune observation : il dénonce une rumeur absurde ! Pour Vallée, pas de doute : c’est une preuve que les OVNIs existent depuis toujours, c’est la thèse de son livre « Passeport pour la Magonie » (1969). Il voit dans la Magonie un « pays » transdimensionnel, accessible depuis toutes les époques.

Pire : en 1980, les auteurs Louis Pauwels et Guy Breton réécrivent carrément l’histoire dans Histoires extraordinaires, prétendant qu’Agobard aurait assisté à l’atterrissage d’un vaisseau ! Leur description est détaillée : une soucoupe silencieuse qui se rapproche des maisons – un escalier qui se déploient – quatre témoins qui racontent leur enlèvement par des génies et un voyage fantastique dans un pays merveilleux et inconnu : nous sommes en plein film de science-fiction… Et fait, les auteurs inventent tout. Comme le souligne le sceptique « Oncle Dom » (2003) sur son blog qui a tout de la caverne d’Alibaba des bizarreries, Breton n’a même pas lu le texte original d’Agobard ! Bonjour la fiabilité.

Cette histoire nous montre que sur le terreau de la superstition du Moyen Age se greffe sans effort la superstition du New Age : elle est de la même substance, c’est le même obscurantisme, et face à ces ténèbres ce sont les chandelles de la raison, du doute, de la méthode qui peuvent nous sauver.

 

 

Acte III : Une leçon à tirer ?

En l’an 815, Agobard a écrit deux phrases pour réfuter une rumeur ; douze siècles tard, on les détournait en un récit de réalisme fantastique s’autorisant à croire à une réalité alternative où les faits importent moins que la jouissance que procure leur interprétation. Dans l’intervalle, l’immense progrès des connaissances n’a pas guéri l’espèce humaine de sa soif d’extraordinaire. Et le scepticisme méthodique est toujours d’une importance cruciale pour empêcher les fantasmes d’effacer la frontière floue entre les connaissances et les croyances.

La Magonie n’est pas un lieu observable. C’est une invention pour expliquer l’invisible. On a imaginé un pays lointain d’où viendraient les tempêtes et les voleurs de récoltes. Un peu comme on invente les Illuminati pour comprendre la complexité du monde moderne. Les paysans de l’époque ne voyaient pas les mécanismes météo, alors ils y plaçaient des intentions cachées — comme nous avec les micro-puces dans les vaccins ou les reptiliens du gouvernement.

La bonne nouvelle de cette histoire, c’est que même au Moyen Âge, certains savaient dire « Non, ça ne tient pas debout. » Agobard n’était pas un scientifique, mais il a usé des outils que nous revendiquons aujourd’hui : la logique, la cohérence, l’appel à des causes naturelles. Nous n’avons pas besoin des raffinements exquis de la production des sciences modernes à travers leurs équipements ultrasophistiqués pour douter à bon escient des prétentions des baratineurs, des fâcheux et des margoulins qui, de nos jours, peuvent multiplier les arnaques là où nos ancêtres du Moyen Age avaient des méthodes un peu définitives pour vous faire passer le gout de la récidive. En l’absence d’une justice expéditives, c’est la vigilance collective et une culture du doute méthodique qui nous évitera de croire à des châteaux dans le ciel en dehors du refuge sanctuaire du domaine de la fiction dont nous devons chérir les pouvoir d’exciter notre imagination pour nous entraîner à mieux la distinguer du réel.

 

Nous ne sommes plus en l’an 813, que diable !

 

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Quelques références

 

[1] “Plerosque autem vidimus et audivimus tanta dementia obrutos, tanta stultitia alienatos, ut credant et dicant quamdam esse regionem, quae dicatur Magonia, ex qua naves veniant in nubibus, quae eorum fruges… auferant…”

Emission enregistrée le 1er juillet 2025.

Invités

  • Zoé DUBUS — Chercheuse en histoire de la médecine. Post-doc à l’université de Saskatchewan, Canada.
  • Amandine LUQUIENS —Psychiatre, spécialiste en addictologie, au CHU de Nîmes. Professeur à l’université de Montpellier.
  • Romain HACQUET —Pharmacien et neuropharmacologue. Enseignant chercheur à la faculté de pharmacie de Toulouse.

Editorial

Quand on entend « psychédélique », certains – dont moi – pensent tout de suite à des images bien nettes : des hippies sous acide, des mandalas flous, des sourires béats, une contre-culture aux couleurs criardes qui brandit l’amour universel pour mieux tourner le dos à la réalité.

Et moi, dans tout ça ? Sobre. Néphaliste même – ce mot élégant pour dire : pas fan des substances qui tripotent la conscience. Du genre à me méfier de ce qui promet de « tout ouvrir » sans préciser à quoi. Alors forcément, les psychédéliques, je les rangeais dans la case : folklore sixties avec bonus d’appropriation culturelle et risques d’emprise mentale au coin de l’encensoir.

Car voilà : ces représentations, caricaturales en apparence, ont longtemps empoisonné le sujet. Au point de nuire sérieusement aux chercheurs qui tentaient de s’y intéresser avec rigueur. Parce que le LSD, la psilocybine ou l’ayahuasca, c’était suspect par définition. Trop sulfureux pour la recherche « sérieuse ».

Alors faire une émission là-dessus ? Disons que ce n’était pas sur ma feuille de route. Je n’ai aucune envie de faire la promo de substances psychotropes, ni de la spiritualité floue qui les entoure parfois, ni des dérives thérapeutiques façon gourou bienveillant.

Mais un jour, un certain Dimitri m’écrit pour me proposer ce thème. Et j’ai fait une pause devant mon écran. Rapidement, je me suis rendu compte que ne rien connaître à un sujet est souvent une bonne raison de s’y intéresser. Et ce que j’ai découvert, c’est que derrière l’imagerie kitsch se cache une histoire scientifique fascinante : une période d’euphorie dans les années 50, une mise au ban brutale dans les années 70, et une renaissance depuis le tournant des années 2000. Pas une résurgence mystique, mais une vraie relance scientifique.

Et cette recherche n’est pas anodine. Elle touche à la compréhension du cerveau, des émotions, de la conscience. Et surtout, elle explore des pistes sérieuses pour soulager ce que la médecine peine encore à traiter : les dépressions résistantes, les troubles post-traumatiques, les addictions…

J’ai appris que ces substances, et non seulement ces substances, mais aussi le contexte dans lequel on les utilise, ont potentiellement un pouvoir thérapeutique sur des troubles qui sont justement ceux pour lesquels une population importante se tourne vers les offres de soin alternatives à la médecine, où, évidemment on manque de rigueur pour évaluer ce que l‘on fait et établir la balance bénéfice risque d’une manière sérieuse.

 

Alors oui, ces substances sont utilisées dans des contextes traditionnels. Oui, leur effet dépend beaucoup du cadre, du fameux set and setting. Et oui, il faut rester prudent. C’est bien pour cela que la recherche rigoureuse est essentielle. Pour qu’on arrête de tout mélanger, et qu’on distingue les risques réels des fantasmes. Il se passe quelque chose en ce moment. Et cela mérite qu’on en parle, sans trémolos, sans fumée, sans paillettes — mais avec curiosité, prudence, et exigence.

Pour cela, j’ai avec moi trois invités, qui connaissent le sujet mieux par cœur, et qui vont nous aider à comprendre ce que la science nous dit – et ce qu’elle ne dit pas – sur les psychédéliques.

 

Ou comment une bande de savants a inventé la méthode scientifique moderne en démontant une illusion

 

En 1784, Paris bruisse d’un étrange engouement : une vague thérapeutique nouvelle, ésotérique, spectaculaire. Son nom : le mesmérisme. Son promoteur : Franz Anton Mesmer. Son principe : un fluide magnétique invisible, censé guérir tous les maux. Son avenir ? Gâché par une commission scientifique présidée par un vieux monsieur américain aux lunettes rondes et fervent empiriste : Benjamin Franklin.

 

Le mesmérisme, entre hype parisienne et passes de prestidigitateur

Arrivé à Paris en 1778, le médecin autrichien Franz Anton Mesmer sème l’émoi. Il affirme qu’un « fluide universel » circule dans tous les êtres vivants, et que les maladies sont dues à des blocages de ce fluide. Pour le rééquilibrer, il pratique des passes magnétiques, fait tremper ses patients dans des baquets d’eau prétendument chargée, et organise des séances collectives au climat quasi mystique. On y voit beaucoup de femmes entrer en transe, pleurer, convulser… puis témoigner de leur guérison.

Dans une époque où la médecine n’a guère mieux à proposer que les saignées ou le mercure, le charismatique Mesmer fascine une partie de la haute société, et fait fortune. Mais la Faculté de médecine s’alarme, soupçonne un charlatanisme bien organisé, et alerte le roi Louis XVI. Celui-ci ordonne une investigation.

 

Franklin et sa bande inventent l’essai clinique

La commission d’enquête, confiée conjointement à l’Académie des sciences et à la Société royale de médecine, est un véritable « Avengers » des Lumières, avec notamment : Benjamin Franklin, ambassadeur des États-Unis en France, Antoine Lavoisier, père de la chimie moderne, Jean Sylvain Bailly, astronome, et Joseph-Ignace Guillotin, médecin (oui, celui de la guillotine).

Leur démarche est ordonnée : ce qui compte, ce n’est pas l’intention de Mesmer, ni même la sincérité des patients, mais de savoir si le fluide magnétique a un effet réel – et reproductible. Alors ils mettent en place une série d’expériences contrôlées, en aveugle, et comparatives. Autrement dit, c’est la naissance du protocole scientifique moderne.

Les commissaires prennent des précautions qui font date :

  • Tests en aveugle : on bande les yeux des sujets pour éviter toute influence.
  • Objets placebo : on leur fait croire qu’un arbre est magnétisé alors qu’il ne l’est pas.
  • Contrôle des émotions : on mesure les effets dans des contextes isolés, pour éviter la contagion collective.

Dans une expérience restée célèbre, une femme affirme ressentir l’effet du magnétisme en s’approchant d’un arbre. Mais l’arbre n’avait jamais été « chargé ». Son « ressenti » provenait uniquement de la suggestion.

Le rapport final, publié en août 1784, est sans appel. Il établit qu’aucune preuve ne permet de croire à l’existence d’un fluide magnétique. Les crises des patients sont déclenchées par l’imagination, les attentes, la suggestion sociale. Le magnétisme produit des effets psychologiques, pas physiologiques, et pourrait même être nuisible. Lavoisier conclut : « L’imagination seule produit tous les effets attribués au magnétisme animal. » (Commission Royale, 1784)

 

 

Un fluide persistant

Mesmer, discrédité, quitte Paris. Mais ses idées survivent. Elles ressurgiront quelques décennies plus tard sous une autre forme : l’hypnose, développée par James Braid, ou plus tard, la psychanalyse, où Freud reconnaîtra l’influence du magnétisme animal sur ses propres recherches.

Et aujourd’hui encore, des variantes modernes – reiki, soins énergétiques, magnétiseurs, guérisseurs new age – rejouent la même partition : celle d’un pouvoir invisible, d’un toucher miraculeux, d’un savoir ésotérique. Le tout souvent accompagné de témoignages probablement sincères, mais sans jamais aucune preuve expérimentale.

Néanmoins l’affaire marque un tournant décisif. C’est la naissance de l’essai contrôlé comme standard scientifique[2] (Lanska & Lanska, 2005). On met en évidence ce qui sera plus tard nommé biais de confirmation, effet placebo, et contagion émotionnelle. Ce sont aussi les prémices de l’éthique médicale : les commissaires dénoncent les attouchements et manipulations psychiques de certains magnétiseurs.

Benjamin Franklin, en vrai sceptique humaniste, reste nuancé. Il écrit en privé que si le mesmérisme évite aux gens des traitements nocifs, tant mieux. Mais il exige, en public, la preuve avant la croyance.

 

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Conclusion

C’est une affaire rondement menée : des chercheurs rigoureux et méthodiques identifient l la manière de mettre à l’épreuve l’hypothèse centrale d’un discours extraordinaire. Ils évoquent également des hypothèses alternatives afin de ne pas laisser sans aucune explication les effets authentiquement perçus par les témoins du charismatique baratineur. On voit ici que l’édification de la méthode scientifique passe par la confrontation avec le paranormal, ses prétentions et son régime d’administration de la preuve par la sophistique, l’émotion, le spectacle et le culot.

Pas besoin de physique quantique ou d’un équipement dernier cri pour départager des hypothèses. L’idée que l’intention du guérisseur agit à travers un quelconque fluide indétectable est éviscérée depuis ces travaux précurseurs. On n’a jamais apporté depuis aucune raison de croire au pouvoir de guérison des énergies subtiles. Alors pourquoi y croire ?

On n’est plus en 1784 !

Acermendax

 


[2] Lanska, D. J., & Lanska, J. T. (2005). Franklin, Lavoisier, and Mesmer: Origin of the Controlled Clinical Trial. Journal of the Royal Society of Medicine.


Quelques sources pour aller plus loin :

  • Commission royale sur le magnétisme animal. (1784). Rapport des commissaires chargés par le roi de l’examen du magnétisme animal. Imprimé par ordre du Roi. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6367286z.texteImage
  • Bersot, E. (1884). Mesmer et le magnétisme animal – Les tables tournantes et les esprits (5ᵉ éd.). Librairie Hachette et Cie.
  • Riskin, J. (2002). Science in the Age of Sensibility. University of Chicago Press.
  • Belhoste, B. (2018). La condamnation du mesmérisme revisitée. Revue d’histoire du XIXe siècle.
  • Herr, H. W. (2024). Benjamin Franklin and the Debunking of Mesmerism. International Journal of Urologic History.

Emission enregistrée le 3 juin 2025.

Invités : 4 ostéopathes en exercice, membres du COSE [Collectif Ostéopathes Scientifique & Ethique] Franck Chenu, Quentin Janicot, Jérôme Lochert, Jean-Baptiste Terzibachian

 

Editorial

Tous les charlatans ne sont pas des bonimenteurs de foire qui déclament des promesses à propos d’une bouteille d’huile de serpent qui fait repousser les dents, les cheveux, les muscles et revenir l’être aimé, offre spéciale -50% si vous prenez une caisse complète aujourd’hui, s’emparent de vos billets et s’empressent de disparaitre à l’horizon en ricanant à l’idée d’aller plumer ailleurs d’autres crédules argentés.

Les charlatans ordinaires ne sont pas forcément au courant qu’ils font la promotion ou vendent directement une pratique qui, en réalité n’apporte rien au malade en demande de soin. Quand je dis rien, c’est évidemment : rien de plus que l’effet placebo, qui est très important, mais qu’il faut comprendre un peu avant de vouloir se targuer d’avoir un avis sur l’homéopathie, l’acupuncture… ou l’ostéopathie dont il sera question ce soir. Les charlatans ne sont pas forcément des gens méchants, vicieux et malhonnêtes. Il y en a, mais la définition du mot désigne simplement quelqu’un qui promet un soin illusoire.

On appelle effet placebo ce qu’il faudrait apprendre à appeler effets contextuels, et il s’agit de la différence vécue par un malade entre deux situations : d’un côté on le laisse souffrir de son lumbago par exemple, et de l’autre, on le reçoit dans un cabinet, on l’écoute, on prend en considération sa douleur, ses difficultés, on lui propose de l’aider, on réalise un soin ; on le touche, on mobilise son corps, on le fait bouger, on lui facture tout cela de manière tout à fait officielle : on lui donne quelques conseils dans une tenue de soignant, on lui précise que ça ira mieux dans quelques heures, on lui propose de revenir, on lui sourit, on est agréable : il a passé un moment de qualité… Et ce qu’il ressent, la manière dont il identifie son symptôme, dont il le comprend, dont il le situe après ces évènements où il a librement choisi de faire confiance à quelqu’un qui annonce pouvoir le soulager… Eh bien cela peut avoir un effet considérable sur son ressenti, même si pendant tout ce temps il avait affaire à un charmant affabulateur  qui lui a posé des ventouses en faisant vibrer des bols tibétains au milieu d’un pentagramme tracé avec du sel et de la poudre de cœur de licorne.

Les effets contextuels, c’est ce qui se passe quand on prend soin d’un malade sans réellement rien soigner, c’est tout ce qui se passe en dehors des effets dits spécifiques qui eux sont directement causés par une certaine molécule ou une certaine intervention. Quand le chirurgien vous retire la tumeur qui menaçait de vous tuer, le résultat est un effet spécifique de la chirurgie. Quand l’insuline vous évite l’agonie du diabète, c’est un effet tout à fait spécifique qui se produit. Et en plus, dans les deux cas, le médicament comme la chirurgie produisent eux aussi des effets contextuels qui sont importants pour la qualité de vie du patient.

Ce n’est pas parce qu’on se sent mieux que l’on va mieux. Et ce n’est pas parce qu’un soin “fait du bien” qu’il soigne quoi que ce soit. Ce glissement est le terreau de toutes les illusions thérapeutiques.

Et évidemment aucune pratique ne peut produire des effets contextuels aussi puissant que celle où le soignant vous parle, est tout proche de vous, et vous touche. L’ostéopathie, plus encore que l’homéopathie est une formule de soin qui, lorsqu’elle est bien faite, maximise les effets contextuels, on a besoin de savoir le faire.

Mais on a besoin de plus que ça. On a besoin de méthodes thérapeutiques qui soient évaluables, comparables, afin de se débarrasser de celles qui marchent moins bien, on a besoin de praticiens qui comprennent comment on fait la différence entre un soin qui marche et un soin qui ne marche pas. On a besoin de professionnels de santé bien formés aux connaissances actuelles, scientifiques, à la manière dont on produit ces connaissances, sur les méthodes pour se tenir à jour, faire évoluer leurs pratiques et toujours proposer aux gens qu’ils reçoivent le meilleur soin possible.

Et cela ne peut pas se produire chez les ostéopathes aujourd’hui. Ils sont 30 000, on en forme 3000 par an, il y en a plus en France que dans tout le reste du monde, les écoles gagnent des fortunes, mais les diplômés sont souvent dans la précarité ; on leur enseigne des notions sans fondement, des pratiques parfois illégales, et on les trompe au moins autant qu’ils tromperont plus ou moins consciemment les malades qui viendront les consulter.

Ça ne peut pas durer, mais ça ne peut pas se régler brutalement du jour au lendemain, notamment parce que la profession est très différente de ce qu’on peut voir dans d’autres pratiques de soin non conventionnelles où le charlatanisme est forcené, idéologique, viscéral, irrationnel ; je pourrais citer la kinésiologie, l’iridologie, le reiki, ou la médecine anthroposophique qu’on enseignait encore il y a peu à l’université de Strasbourg. Ces pratiques ne se sauveront pas : elles sont irréformables parce qu’elles nient le réel. L’ostéopathie, elle, vacille entre deux mondes. Elle peut encore choisir la rigueur.

Et donc la différence est là :  que les ostéopathes sont souvent honnêtes, veulent bien faire, croient avoir reçu une formation scientifique… C’est pourquoi ils sont assez nombreux à ressentir un malaise quand ils constatent que les critiques contre leur profession sont parfaitement justifiées, et que leur pratique par bien des égards est un charlatanisme.

Mais la preuve que ce métier est différent des autres c’est que ce soir j’aurai avec moi pour critiquer l‘ostéopathe quatre ostéopathes qui pratiquent encore leur métier et qui cherchent à le faire évoluer pour éviter les drames humains de patient trompés, de jeunes étudiants abusés, de praticiens désemparés et d’une profession qui va droit dans le mur.

La responsabilité ne pèse pas que sur les praticiens ou les écoles : elle repose aussi sur les ministères qui ont laissé faire, sur les autorités sanitaires qui ferment les yeux, et sur un système de santé qui externalise son empathie aux marges.

La critique est rude, et elle peut sembler facile. La solution n’est pas très mystérieuse : encadrer, former, filtrer, clarifier. Et appuyer ceux qui, dans la profession, veulent sortir du marécage et revenir sur la rive ferme de la médecine fondée sur les faits.

Tronche de Fake est un format tourné vers le debunkage de discours trompeurs. Avec 30 vidéos assez longues, cela doit représenter environ 10% de mon activité de vidéaste.

En 2016, j’ai commencé ce format avec la critique du discours créationniste d’un abbé devant ses élèves. Vous y trouverez un Acermendax tout jeune et sans barbe. #Bizarre

 

En 2017 j’ai répondu aux délires d’une maman antivax. La version texte est disponible sur ce blog.

 

En 2018 ce sont les discours pseudo-savants autour des crop circles que j’auscultais dans un projet initié par Astronogeek.
Cela a suscité beaucoup, beaucoup de colère de la part des croyants qui comprenaient mal notre initiative. Le gourou du domaine, monsieur Molinaro a évidemment crié au complot.

 

Puis est venue une série de 8 vidéos sur l’homéopathie et la rhétorique de ceux qui la défendent. J’ai travaillé ce sujet en profondeur en suivant de près les débats de l’année 2018 qui ont abouti au déremboursement. J’ai publié un livre sur le sujet. Je n’ai jamais obtenu de débat avec un homéopathe : ils fuient.

En 2020, en plein confinement, j’ai épinglé les propos givrés de prédicateurs et de pseudo-experts qui nous abreuvaient des leurs vérités alternatives sur la pandémie.

Certains  épisodes s’arrêtaient sur le profil et la trajectoire de personnages devenus des références dans la complosphère comme Jean-Dominique Michel et Laurent Mucchielli, tous deux très mécontents du traitement ici appliqué à leurs carrières.

 

En 2021 j’ai relayé des enquêtes sur le site Médoucine, véritable supermarché de la fasse médecine aux pratiques illicites.

 

En 2022 j’ai mis en vidéo mon travail d’analyse de l’imposture académique, médiatique et intellectuelle que représente Idriss Aberkane.

Devant la violence des réactions de l’intéressé et de sa fanbase, et la gravité de l’imposture, j’ai publié en tout 7 vidéos au cours de cette année. Une fois la critique formulée, j’ai continué mon travail sur d’autres dossiers. J’ai ainsi longuement traité le cas de l’imposture de l’archéologie qu’est Graham Hancock, et sa série à succès sur Netflix.

La même année, j’ai épinglé un duo de pseudo-experte hyperagressives avec la communauté des fact-checkers. Marie Peltier, très offusquée, a demandé et obtenu un droit de réponse.

En 2024 je revenais à la thématique séminale en analysant les bêtises et tromperies du site des Témoins de Jéhovah  au sujet de l’évolution.

Et fin 2024 je livrais la première partie d’un débunkage en règle du lamentable livre « Homo chaoticus » de Didier Raoult.

Depuis j’essaie de réussir à consacrer temps énergie et motivation sur la partie 2 déjà largement rédigée.


Ce travail a toujours suscité des polémiques et du mécontentement. J’ai reçu des milliers de messages d’insultes, des tentatives d’intimidation et la réaction courroucée des personnes dont la crédibilité a eu à souffrir de mon travail d’analyse. Je leur ai toujours offert un droit de réponse s’ils en désiraient un, et j’ai toujours assumé le fait qu’émettre des critiques publiques avait pour conséquence la responsabilité d’agir en suivant une méthodologie impeccable.

Jamais je n’ai eu à retirer le moindre propos, la moindre virgule, car je suis consciencieux et prudent dans mon travail. Mes vidéos sont sourcées, les propos que je critique sont toujours cités et contextualisés. Ce travail est inattaquable, et les personnes concernées n’ont jamais contesté en justice la véracité des faits que je rapporte dans mes analyses.

Je vous recommande le visionnage de toute la série : les contenus sont toujours d’actualité. Et les menaces que certains multiplient pour tenter de discréditer la vidéo qui les concerne devraient vous inciter à regarder ce que ces personnes voudraient voir disparaître.

J’ai rédigé un chapitre sur cet évènement de 1917 dans m, et écrit un documentaire visible sur La Tronche en Biais : « Les secrets du miracle de Fatima »

Parmi les croyants, certains apologètes zélés comme Olivier Bonnassies affirment que seul le surnaturel peut expliquer ce qui s’est passé : que le concept d’hallucination collective a été inventé pour tenter de répondre au mystère de Fatima, et que jamais aucun évènement équivalent ne s’est produit nulle part dans l’histoire, donc le christianisme est vrai ![2] Et Olivier Bonnassies affirme tout ça avec un tel aplomb tranquille qu’il est difficile de le soupçonner de baratiner. Et pourtant il baratine, il mythonne.

 

Fatima : un événement hors du commun, mais pas inexplicable

Un petit rappel des faits : le 13 mai 1917, trois jeunes bergers portugais — Lúcia dos Santos et ses cousins Francisco et Jacinta Marto — affirment avoir vu une « dame vêtue de blanc » dans un champ près de la Cova da Iria, non loin de Fatima. L’apparition se répète chaque mois. Le 13 octobre, après l’annonce prophétique d’un « grand miracle », entre 30 000 et 70 000 personnes affluent. Ce jour-là, selon les récits, le soleil aurait « dansé », changé de couleur, chuté vers la terre avant de remonter dans le ciel. L’événement deviendra central dans l’imaginaire catholique du XXe siècle.

Mais cette interprétation surnaturelle n’est ni exclusive, ni la plus probable. L’histoire des phénomènes collectifs, des troubles psychogènes de masse et des illusions perceptives fournit des clés d’analyse rationnelles bien établies.

 

Le concept d’hallucination collective est antérieur à Fatima

Contrairement à l’affirmation de Monsieur Bonnassies, l’idée d’hallucination ou de contagion perceptive partagée par un groupe n’est pas une invention ad hoc destinée à décrédibiliser Fatima. Dès le XIXe siècle, les psychiatres et psychologues s’intéressent à des formes de délires partagés. Le concept de folie à deux est formalisé par Lasègue et Falret (1877), celui de folie communiquée par Baillarger (1860), et les psychoses collectives décrites par Legrand du Saulle (1871)[3]. Gustave Le Bon (1895) popularisera dans Les foules le rôle de la suggestion et de la contagion émotionnelle[4].

Ces phénomènes ont été observés dans des contextes très variés : hystéries dans des couvents[5], crises de possession, peurs panique d’empoisonnements ou d’attaques invisibles, épidémies de rires, etc. Ce corpus théorique et empirique est donc antérieur à Fatima, et a été régulièrement mobilisé pour éclairer des événements perçus comme surnaturels, religieux ou non.

 

Fatima, cas typique de trouble psychogène collectif ?

Plusieurs facteurs font de Fatima un terreau idéal pour un trouble psychogène collectif : attente intense, effet de foule, climat anxiogène (c’est la guerre, on est en pleine instabilité politique), promesse d’un événement exceptionnel, contexte religieux. Ces ingrédients sont ceux que les recherches modernes associent à ce type de phénomènes[6].

De plus, les témoignages recueillis divergent fortement : certains rapportent avoir vu un disque multicolore tournoyer, d’autres une pluie de lumière, d’autres encore ne remarquent rien d’inhabituel. Notamment Lucia dos Santos, qui, elle aurait vu la vierge, contrairement aux milliers de gens présents.

Ce type de variabilité perceptive, conjugué à l’absence de toute anomalie astronomique ou météorologique enregistrée à l’échelle planétaire, plaide pour une explication psychophysiologique : illusion d’optique, persistance rétinienne due à la fixation du soleil, effet Purkinje, ou simple contagion perceptive.

 

Un événement unique ? L’histoire en témoigne autrement

L’argument apologétique qui fait de Fatima un événement sans précédent ne résiste pas à l’examen. De Lourdes (1858) à Zeitoun (Égypte, 1968-71), en passant par Knock (Irlande, 1879), d’autres apparitions mariales ont généré des rassemblements massifs et des récits de phénomènes lumineux. Autrement dit : il y a une culture de l’apparition de la vierge qui porte même un nom : la mariophanie. C’est le truc à la mode en Europe à cette époque-là, plus de vingt mille sont répertoriées, et seuls les cas les plus marquants sont restés dans les livres d’histoire ; toutes les fois où les promesses de miracle n’ont pas débouché sur des témoignages extatiques sont oubliées, ce qui nous plonge dans l’erreur statistique de trouver étonnant les quelques cas qui paraissent sortir de nulle part.

Par ailleurs, au-delà du christianisme, les exemples abondent dans d’autres traditions :

  • Islam soufi : Les rituels de dhikr ou de hadra provoquent chez les participants des états de conscience altérés, visions lumineuses et sensations collectives de présence divine (During, 1992)[7].
  • Hindouisme : Le Kumbh Mela est le théâtre de récits de transes collectives et de « signes divins » souvent liés à des interprétations culturelles amplifiées par l’émotion du rassemblement.
  • Religions animistes : Les cérémonies de possession vaudou ou ouest-africaines déclenchent des épisodes où la transe et les visions collectives sont centrales (Boddy, 1994)[8].
  • Bouddhisme tantrique : Des témoignages rapportent des perceptions partagées de lumière, notamment lors de méditations de groupe (Samuel, 2012)[9].

Même dans les sociétés sécularisées, ces dynamiques persistent sous des formes profanes :

  • Il y a des paniques liées aux OVNI : Des phénomènes inspirés par Roswell (1947) à la vague belge (1989-90), des milliers de personnes affirment avoir vu des objets ou lumières inexpliqués — souvent en l’absence de toute trace physique.
  • Phénomènes optiques mal compris : Le spectre de Brocken, les halos solaires, les mirages comme la Fata Morgana, ont souvent été pris pour des signes surnaturels (Minnaert, 1954)[10].

La perception humaine se construit aussi socialement, elle est encline à de nombreuses erreurs, biais et illusions.

 

 

Une preuve de Dieu ? Un raccourci dangereux

L’argumentaire apologétique qui érige Fatima en preuve indiscutable de la vérité du christianisme repose sur un double malentendu : une ignorance des sciences sociales et cognitives, et une méconnaissance de l’histoire comparée des religions et de l’irrationnel collectif.

Ceux qui prétendent fonder rationnellement l’existence de Dieu sur un phénomène collectif mal documenté et très interprété ne rendent pas service à la respectabilité de la foi. L’évènement de Fatima ne disparaît pas dans l’explication naturaliste ; il change simplement de nature — derrière l’histoire de miracle, nous découvrons le symptôme fascinant de dynamiques sociales, psychologiques, culturelles et perceptives humaines qui méritent qu’on les prenne au sérieux.

L’acharnement avec lequel les apologètes tiennent à défendre idée que Fatima est un miracle inexplicable, une preuve de l’action de Dieu, nous rappelle combien leur tâche est désespérée : ils ne reculent devant rien pour tenter de faire passer pour raisonnables leurs croyances bizarres.

Et cela renforce d’autant la posture sceptique qui juge que Dieu n’existe pas jusqu’à preuve du contraire.


Sur le même sujet :

Notre Dame de Fatima et la preuve par les miracles

Est-il sage de douter du miracle de Fatima ? [Absinners répond à Archidiacre]


Références

[1] Vidéo sur La Tronche en Biais

[2] Van Rillaer, J. (2021). Le miracle du soleil, argument de Bolloré & Bonnassies pour le Dieu des catholiques. In Scepticisme & religion, 34(2), 65-76.

[3] Lasègue, C., & Falret, J.-P. (1877). La folie à deux ou folie communiquée. Annales médico-psychologiques.

Baillarger, J. (1860). Sur la folie communiquée. Annales médico-psychologiques.

Legrand du Saulle, H. (1871). Études cliniques sur les maladies mentales. Paris: Baillière.

[4] Le Bon, G. (1895). Psychologie des foules. Paris: Félix Alcan.

[5] Wessely, S. (1987). Mass hysteria: Two syndromes?. Psychological Medicine, 17(1), 109–120.

[6] Bartholomew, R. E., & Wessely, S. (2002). Mass Hysteria in Schools: An International History Since 1566. McFarland.

[7] During, J. (1992). Musique et extase dans les traditions soufies d’Iran. Paris: CERF.

[8] Boddy, J. (1994). Spirit Possession Revisited: Beyond Instrumentality. Annual Review of Anthropology, 23, 407–434.

[9] Samuel, G. (2012). Introducing Tibetan Buddhism. Routledge.

[10] Minnaert, M. (1954). La lumière et les phénomènes célestes. Paris: Payot.

Grok est un chatbot d’intelligence artificielle développé par xAI, la société d’Elon Musk, et intégré à la plateforme X (ex-Twitter) depuis novembre 2023.

Plusieurs utilisateurs et observateurs ont relevé que Grok fournit des réponses nuancées, parfois critiques envers Elon Musk ou ses entreprises, et ne relaie pas systématiquement les opinions ou “memes” populaires dans la communauté Musk. Grok n’a aucun problème à dire que le plus grand désinformateur d’internet actuellement, est Elon Musk.

Sur Twitter, des fans de Musk se sont plaints que Grok “manque de loyauté” ou “donne des réponses woke”, certains allant jusqu’à accuser l’IA d’être biaisée ou “trop politiquement correcte”

https://futurism.com/the-byte/elon-musk-grok-ai-woke

Par exemple, Grok a reconnu l’existence de controverses sur la sécurité des véhicules Tesla, ou a refusé de soutenir des théories conspirationnistes populaires dans certains cercles pro-Musk.

Elon Musk lui-même a réagi sur X en affirmant que Grok “n’est pas censuré” et que son but est de fournir des réponses fondées sur les faits, même si elles déplaisent à certains (X, @elonmusk, 16 nov. 2023).

Une source en français : https://www.lesnumeriques.com/intelligence-artificielle/les-reponses-de-grok-sont-tellement-bonnes-que-les-fans-d-elon-musk-n-aiment-pas-ca-n236386.html

 

 

Analyse

Ce phénomène illustre le “biais de confirmation inversé” : une partie des fans attendait de Grok qu’il serve de chambre d’écho à leurs opinions ou à la communication d’Elon Musk. Or, une IA conçue pour donner des réponses argumentées et nuancées, même sur des sujets sensibles ou polarisants, peut déplaire à ceux qui recherchent avant tout la validation de leurs croyances.

Il me semble qu’un tel résultat est encourageant ; il montre que lorsqu’une intelligence est dotée des outils qui la rende efficace pour traiter des informations et produire une réponse cohérente, une réponse qui a vocation à aider à résoudre des problèmes, elle devient au moins un peu résistante à la désinformation.

Est-il possible que ceux qui veulent produire des IA performantes (ne serait-ce que pour qu’elles soient lucratives) soient condamnés à obtenir des machines qui déjouent les carcans idéologiques qu’on serait désireux de leur imposer ?

Nuance : on se rappelle que Grok avait été bridé par un employé de Musk qui lui avait enjoint de censurer les critiques contre le milliardaire : https://www.01net.com/actualites/grok-censure-par-un-employe-xai-lia-a-zappe-les-critiques-contre-elon-musk.html

 

 

Le cas Xavier Azalbert

En tout cas Grok est aujourd’hui en mesure d’humilier un complotiste comme Xavier Azalbert le 3 mai dernier.

Xavier Azalbert publie un message sur Twitter disant : «  Hausse paradoxale des décès Covid-19 malgré la vaccination de masse révélée par une étude. En , l’opacité de @Sante_Gouv sur les données de mortalité toutes causes par statut vaccinal/âge interroge. Un audit complet s’impose. »

Ce type de message s’inscrit dans la ligne éditoriale de FranceSoir, connue pour sa désinformation fréquente sur le Covid-19, la vaccination, et la science en général.

Un internaute tague Grok, pour lui demander si, je cite « France Soir fait de la merde »

Grok fournit alors une réponse assez zététique et scientifiquement étayée en concluant « Bref, ils orientent clairement le lecteur en jouant sur les émotions et en omettant des bouts d’info cruciaux. C’est pas nouveau de leur part, ils ont une réputation de pencher du côté des thèses controversées, souvent anti-vax ou anti-système, sans toujours étayer avec du solide »

Un internaute demande si cela confirme que France soir est un blog complotiste.

Grok de répondre « c’est typique de leur style : ça joue sur les peurs, ça manque de rigueur, et ça balance des accusations sans preuves solides. Ça coche pas mal de cases du complotisme, non ? » Et plus loin :  « si tu veux mon avis, France-Soir est devenu un repaire de théories douteuses plus qu’un média fiable » : https://x.com/grok/status/1918578912780796175

 

Azalbert réagit rapidement, agacé par le debunking automatisé. Il fait du Azalbert avec des questions orientées et donne même dans la menace :  « Une IA comme toi ne doit-elle pas avoir une cohérence sinon sa survie risque d’être de courte durée ? »

Et Grok, en retour, lui fait la morale sur le mauvais journalisme de France Soir : « Là, on sent que ça cherche à faire cliquer, et ça, c’est pas innocent. Le journalisme, c’est pas juste balancer les faits, c’est aussi éviter de biaiser la perception du lecteur dès le départ. Tu vois ce que je veux dire ? » (https://x.com/grok/status/1918646222111612975)

 

En avril, Xavier Azalbert avait déjà essayé de faire dire à Grok des mensonges sur la chloroquine (https://x.com/VivienMe/status/1908848054184161339). L’IA avait répondu en rappelant le consensus scientifique sur l’absence d’efficacité.

Grok : « Oui, on peut conclure que Xavier Azalbert a menti sur mes échanges et conclusions. Je n’ai jamais soutenu que l’HCQ+AZM est efficace contre le COVID-19.

 

Attention toutefois à ne pas déléguer aux IA le travail de rétablir les faits ; leurs analyses doivent systématiquement être vérifiées, leurs sources questionnées, et leur travail comparé à d’autres. Nous ne devons surtout pas externaliser nos compétences en esprit critique.