La chaîne aborde sur un ton décalé dans la forme mais sérieux sur le fond les raisons qui font que notre lecture du monde est souvent bancale.

Un meurtre à Milan, un crâne percé, et une idée fixe : le crime s’inscrit dans la chair. Quand la criminologie flirte avec la phrénologie.

 

Une anatomie du mal

Dans l’Italie tourmentée de la fin du XIXe siècle, où l’unité nationale récente peine à masquer les fractures sociales, un homme, médecin, psychiatre, anthropologue, s’élève bientôt comme le chantre d’une nouvelle science du crime.

Milan, hiver 1871. Dans la salle d’autopsie de l’hôpital militaire, le docteur Cesare Lombroso observe en silence le crâne d’un bandit calabrais. L’homme, mort quelques jours plus tôt, avait été fusillé après une série de vols sanglants dans la région. Le crâne est lourd, épais, marqué par une étrange cavité à l’arrière, au niveau de l’occiput. Pour un autre, ce serait une simple anomalie anatomique. Mais pour Lombroso, c’est une révélation. Une intuition fulgurante s’impose à lui : le crime, le vice, l’instinct de destruction… tout cela pourrait bien être inscrit dans l’os. Non pas seulement causé par la misère ou la colère, mais hérité, gravé dans la chair comme une preuve oubliée de notre animalité primitive.

C’est ce jour-là, racontera-t-il plus tard, que naît en lui la conviction que certains êtres humains sont nés pour tuer.

Avant Lombroso, une autre pseudoscience avait connu un immense succès en Europe : la phrénologie. Fondée par Franz Joseph Gall au tournant du XIXe siècle, elle prétendait détecter les traits de caractère d’un individu en palpant les bosses de son crâne. Chaque faculté morale ou intellectuelle — courage, orgueil, mensonge, amour filial — était supposée localisée dans une région cérébrale bien délimitée. Peut-être vous a-t-on dit que vous aviez la « bosse des maths » ; vous savez maintenant l’origine de cette drôle d’idée.

Longtemps populaire, la phrénologie servit de caution scientifique au racisme, au sexisme et à l’exclusion sociale, avant de perdre toute crédibilité dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Lombroso, qui était familier de ces théories, n’était pas strictement phrénologue. Il récupéra cependant l’idée que le crâne pouvait révéler l’âme, en la fusionnant avec les thèses darwiniennes et dégénérationnistes de son temps. Chez lui, le déterminisme physique se voulait évolutif : le criminel n’était pas un homme immoral, mais un être dégénéré, un atavisme, un échappé de l’évolution (Gibson, 2002). Le criminel-né était à la fois régression et danger biologique.

 

Le criminel-né

L’idée du « criminel-né » est la thèse centrale de son ouvrage L’Homme criminel (1876). Les assassins, les voleurs, les violeurs porteraient des caractères physiques communs : front fuyant, mâchoire proéminente, oreilles décollées, bras trop longs… une physiognomonie démoniaque, en quelque sorte. Notons que pour Lombroso les femmes font de piètres criminelles en raison de leur moindre intelligence et de leur nature passive. À travers des milliers de mesures, de photographies, de moulages, Lombroso traque le mal dans les caractères physionomiques ; et il le trouve (Horn, 2003).

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Le musée du soupçon

Son laboratoire devient un véritable musée anatomique du crime. Il y accumule crânes, squelettes, cerveaux, objets dérobés aux prisons et asiles, comme autant de preuves à charge contre la liberté humaine. Il mêle sans scrupules les figures du criminel, du fou, de l’anarchiste et du marginal. Tous auraient, selon lui, une base biologique commune : celle de l’anormalité (Pick, 1989).

L’Europe se divise autour de cette idée. Certains médecins applaudissent : enfin une science du crime ! D’autres s’inquiètent : la liberté, la responsabilité pénale, ne reposent-elles pas sur l’idée que le crime est un choix ?

Mais c’est surtout sur le plan scientifique que la méthode de Lombroso vacille. Ses mesures sont biaisées, ses statistiques manipulées, ses catégories floues. Il déclare sans rire que les tatouages sont un signe de criminalité innée, que les femmes criminelles sont des hommes ratés, et que les génies fous sont à mi-chemin entre le prophète et le délinquant.

 

La chute d’un paradigme

Les polémiques ne manquent pas. Le psychiatre Enrico Ferri, pourtant disciple de Lombroso, s’en éloigne pour insister sur l’influence des facteurs sociaux. En France, Gabriel Tarde s’oppose à l’hérédité du crime au nom de la sociologie et de la psychologie.

La vision de Lombroso s’oppose frontalement à celle de la sociologie où l’environnement représente une importante part explicative des comportements humains. Lors des premiers congrès d’anthropologie criminelle de 1885 à 1895, ses thèses sont battues en brèche par des chercheurs français Alexandre Lacassagne, Paul Topinard et Léonce Manouvrier, qui défendent la thèse de l’influence prépondérante du milieu.

Mais le coup de grâce viendra de la méthodologie : en 1911, Charles Goring, à l’issue d’une étude statistique rigoureuse sur plus de 3 000 détenus britanniques, ne trouve aucune caractéristique physique distincte entre criminels et non-criminels (Goring, 1913). C’est là une démolition en règle des fondements même de l’anthropologie criminelle. Lacassagne, Topinard, Manouvrier et Goring avaient raison, mais Lombroso restera plus célèbre qu’eux.

Sa pensée s’inscrit dans un contexte plus large : celui de l’essor de l’anthropologie raciale et de la peur des classes populaires (Valverde, 2006). Elle prépare sans le savoir les pires dérives eugénistes du XXe siècle. Le criminel-né devient vite le juif, l’homosexuel, l’indigène, le révolutionnaire.

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Des idées dangereuses

Le concept de criminel-né, de scélérat classifiable par la biométrie défendu par Lombroso n’est pas seulement une impasse scientifique, il alimente une vision du monde où l’homme de la haute société, distingué, élégant, arborant tous les signes d’une qualité biologique impeccable serait au-dessus de tout soupçon, une idée qui s’accroche toujours aux consciences  dans le siècle du phénomène #Metoo où il est toujours difficile d’admettre qu’un homme puisant, digne représentant de ce que l’espèce fait de mieux, puisse être l’auteur d’agressions révoltantes.

En professant la doctrine que le crime se lit sur le faciès du coupable, on absout les individus qui se conforment aux normes établies, et on dissuade les victimes de tenter d’obtenir justice ou réparation. Et s’il faut se retenir d’accuser Lombroso d’avoir eu un calcul idéologique dans l’énonciation de sa doctrine, on ne peut faire l’économie d’une analyse qui rappelle que ce genre de « vérité » arrange bien les individus qui peuvent cacher leurs crimes derrière leur position sociale. Nous savons hélas que les atrocités quotidiennes ne sont pas le fait de monstres aux marges de la société, mais bien le résultat de la capacité de certains à passer inaperçus.

 

Crépuscule spirite

Lorsque Lombroso meurt en 1909, il laisse derrière lui un champ de ruines scientifiques, mais une postérité idéologique durable. Déjà discrédité par la communauté scientifique, il passe les dernières années de sa vie à fréquenter les séances spirites d’Eusapia Palladino. Convaincu de la réalité de ses dons, il publie en 1909 Hypnotisme et spiritisme, un livre où il défend la médium au nom de la science… et signe, sans le vouloir, l’acte de décès de sa propre crédibilité.

Encore aujourd’hui, certains fantasmes de reconnaissance faciale automatisée ou de « gènes du crime » en portent l’héritage inconscient. L’idée que la science pourrait désigner les coupables avant même leur acte, en lisant les corps comme on lirait une page d’aveux, continue de hanter notre imaginaire judiciaire, au point qu’un futur Président de la République du XXie siècle a pu envisager de détecter les criminels dès la maternelle. Le spectre de Lombroso n’a pas dit son dernier mot.

Et pourtant nous ne sommes plus en 1876 !

 

Acermendax

 


Références

  • Gibson, M. (2002). Born to Crime? Cesare Lombroso and the Origins of Biological Criminology. History of the Human Sciences, 15(2), 29–50.
  • Goring, C. (1913). The English Convict: A Statistical Study. London: HMSO.
  • Horn, D. G. (2003). The Criminal Body and the Body Politic: Cesare Lombroso and the Anatomy of Deviance. Comparative Studies in Society and History, 45(2), 252–269.
  • Pick, D. (1989). Faces of Degeneration: A European Disorder, c.1848–c.1918. Journal of the History of Ideas, 50(2), 291–292.
  • Valverde, M. (2006). Making Sense of ‘Abnormality’: Cesare Lombroso and the Government of Crime. Criminology and Criminal Justice, 6(1), 5–28.

L’illusion cognitive dont je vais vous parler ici est l’une des plus courante. C’est une erreur que l’on retrouve tous les jours dans la vie domestique, dans les journaux, dans les messages publicitaires et dans les discours idéologiques. C’est probablement cette erreur là qui a rendu nécessaire l’édification de la méthode scientifique. Et pour la traiter, prenons l’exemple de cette idée qui circulait début 2020, pendant la première vague de la pandémie du Covid19.

 

Raoult, la nicotine et l’art de se tromper 

Août 2020  — La France sort lentement du premier confinement, et Didier Raoult, figure devenue médiatique, enchaîne les interventions filmées. Dans l’une d’elles, sur la chaîne officielle de l’IHU méditerranée il s’indigne : il y aurait eu « deux éléments de censure dans The Lancet » qui auraient montré « de manière statistique » que « le tabac protégeait » contre la Covid-19. À l’écouter, des résultats “dérangeants” auraient été bâillonnés par des revues pusillanimes, transformant la correction scientifique en acte politique.

« Récemment, je peux vous dire, il y a eu deux éléments de censure dans The Lancet qui montraient de manière statistique que, d’une certaine manière, le tabac protégeait contre le Covid… Mais censurer une donnée scientifique d’observation, ça n’est pas le rôle d’un journal scientifique. »
Didier Raoult, 18 août 2020 (vidéo)

Le ton est grave : Raoult accuse les revues médicales de supprimer des résultats “dérangeants”. Pourtant, aucun article de The Lancet n’a jamais été censuré sur ce sujet. Ce que Raoult présente comme une persécution est en réalité une correction scientifique. Et derrière cette mise en scène, on retrouve un piège bien plus ancien : la confusion entre corrélation et causalité.

Reprenons calmement.

 

I. Printemps-été 2020 : l’hypothèse “nicotinique”, l’emballement, et l’erreur logique

Au printemps 2020, Jean-Pierre Changeux, Zahir Amoura, Marianne Miyara et Felix Rey publient sur la plateforme Qeios un préprint intitulé A nicotinic hypothesis for COVID-19 with preventive and therapeutic implications (Changeux et al., 2020) (source). Ils observent que les fumeurs semblent sous-représentés parmi les patients hospitalisés pour Covid-19. Ils suggèrent une « hypothèse nicotinique » : le récepteur nicotinique de l’acétylcholine (nAChR) jouerait un rôle dans la physiopathologie de la Covid-19, et la nicotine pourrait avoir un effet protecteur.

Notons deux points essentiels : 1) C’est une hypothèse : pas d’essai clinique, pas de démonstration de causalité. 2) L’observation « moins de fumeurs à l’hôpital » est une donnée brute qui cache peut-être des phénomènes sous-jacents, des biais qu’il faudrait dénicher

Malgré cela, l’hypothèse enflamme les médias. Olivier Véran, à l’Assemblée, salue des « chercheurs de grand talent » et mentionne la piste nicotinique (voir ici). Dans certains services, des patchs de nicotine sont distribués à du personnel, sans base probante. C’est tout sauf banal, car la nicotine est une substance addictive.

Ce qui n’était qu’une observation statistique devient une relation causale : si les fumeurs sont moins nombreux à l’hôpital, c’est donc que fumer protège. Et nous voici tombé dans le piège de la corrélation trompeuse, de l’illusion causale.

 

II. L’illusion de corrélation : quand les chiffres mentent sans tricher

« Corrélation n’est pas causalité » : la formule semble éculée, jusqu’à ce qu’on voie comment elle s’applique ici.

Pourquoi observe-t-on moins de fumeurs à l’hôpital ?

  1. Effet d’âge : les fumeurs hospitalisés sont souvent plus jeunes que les non-fumeurs hospitalisés ; or C’est l’âge qui est le principal facteur de risque du Covid-19. Les personnes très âgées (70, 80 ans et plus) ont, en moyenne, des taux de tabagisme courants plus faibles. Beaucoup ont arrêté depuis longtemps, ou n’ont jamais fumé, ce qui explique d’ailleurs qu’elles aient réussi à devenir si âgées. Les fumeurs actifs sont statistiquement plus fréquents dans des classes d’âge plus jeunes. Résultat mécanique -> Les lits d’hospitalisation Covid sévère sont surtout occupés par des personnes très âgées, donc plutôt non-fumeuses déclarées. Les plus jeunes, plus souvent fumeurs, font en moyenne moins de formes graves, donc finissent moins à l’hôpital.
  2. Sous-déclaration : beaucoup de patients minimisent ou nient leur tabagisme dans les questionnaires médicaux. À l’époque la saturation des service faisait planer la menace d’un tri des malades ; les fumeurs auraient pu craindre d’être abandonnés à leur sort.
  3. Biais de survie : les grands fumeurs atteints de maladies chroniques, fragilisés, meurent avant d’être hospitalisés ou diagnostiqués. Ils ne sont pas comptabilisés comme “hospitalisés Covid fumeurs”

Et cela aboutit à une corrélation trompeuse.

Moins de fumeurs observés ne signifie pas que le tabac protège : cela reflète simplement des biais de sélection et de déclaration. Les travaux méthodologiquement plus solides publiés ensuite convergent : le tabagisme est associé à des formes plus graves et à une surmortalité (Patanavanich & Glantz, 2020 ; 2021). Mais pour Raoult, comme pour beaucoup, le mythe de la donnée “interdite” était plus séduisant que la réalité des faits.

Dès le mois de mai l‘OMS rappelait les dangers du tabagisme et alertait

« L’OMS incite les chercheurs, les scientifiques et les médias à la prudence pour ne pas répercuter des allégations non étayées selon lesquelles le tabac ou la nicotine pourraient réduire le risque de COVID-19. » (source)

En avril, le journaliste Florian Gouthière, dans Libération, douchait les espoirs en rappelant que rien ne permettait de croire aux bénéfices du tabac (source)

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III. 2020 : “La censure” comme posture

En accusant The Lancet de “censure”, Raoult confond filtrage méthodologique et répression politique. Or la relecture par les pairs, le refus de manuscrits fragiles ou la prudence éditoriale sont le cœur même du fonctionnement scientifique. Par ailleurs, en 2020, The Lancet n’a « censuré » aucun article concluant que “le tabac protège”. Le préprint Changeux n’était pas chez The Lancet et n’a pas été “supprimé” : c’est un préprint resté, simplement parce qu’il n’a pas passé la barrière de la relecture. Si Raoult parlait d’autres travaux, il aurait dû les citer. S’ils existent.

C’est plus tard, en 2022, que paraitra dans The Lancet Respiratory Medicine un Personal View (Benowitz et al., 2022)[6] qui fait justement le point :

  • les résultats sur l’incidence d’infection selon le statut tabagique sont inconstants,
  • mais l’ensemble des données cliniques sur l’évolution de la maladie et les mécanismes plaide contre la thèse “protectrice” et contre toute recommandation pro-nicotine ; on y décourage explicitement l’idée d’un rôle prophylactique du tabac/nicotine.

Le temps permet à la science de donner une réponse claire et nette aux hypothèses un peu confuses.

Évidemment, qualifier de “censure” le refus, la révision ou la rétractation d’un manuscrit pour raisons méthodologiques revient à empoisonner le puits : on discrédite par avance tout contradicteur en lui prêtant une intention politique. La relecture par les pairs et le tri éditorial ne sont pas des bâillons, mais le dispositif normal de correction qui protège la décision publique des illusions corrélationnelles.

 

IV. 2021 : la vraie rétractation et les conflits d’intérêts

La “cerise sur le gâteau” vient après la séquence 2020. En mars 2021, le European Respiratory Journal publie une notice de rétractation :

Giannouchos, T. V., Sussman, R. A., Mier, J. M., Poulas, K., & Farsalinos, K. (2020). Characteristics and risk factors for COVID-19 diagnosis and adverse outcomes in Mexico: an analysis of 89 756 laboratory-confirmed cases. Eur Respir J. (in press). DOI : 10.1183/13993003.02144-2020

Cette étude affirmait que les fumeurs étaient moins susceptibles d’être diagnostiqués Covid-19. Le journal l’a retirée en expliquant que plusieurs auteurs avaient omis de déclarer leurs liens financiers avec l’industrie du tabac, et que la méthodologie comportait des faiblesses majeures.

Le Guardian consacre un article à cette affaire : « Scientific paper claiming smokers less likely to acquire Covid retracted over tobacco industry links.» (source). En l’espèce, on soupçonne un conflit d’intérêt comme l’industrie du tabac en a le secret : les industriels avaient intérêt à ce que des résultats redorent le blason de leurs produits. Je n’ai pas vu Didier Raoult saluer cette sanction contre un papier entaché de fraude, lui si prompt à parler de censure en défense d’une thèse désormais complètement réfutée.

 

V. Quand la posture rebelle sert le lobby

Ironie de l’histoire : la posture “antisystème” de Raoult rejoint exactement la stratégie de communication de l’industrie du tabac. Depuis un demi-siècle, les cigarettiers cultivent le soupçon scientifique et l’agnotologie (la recherche de l’ignorance) : transformer la critique méthodologique en “bâillon”, semer la suspicion sur les institutions, et amplifier les études favorables.

L’attitude revancharde qui dresse le “savant libre” contre les revues “idéologiques” sert, de fait, ceux qui avaient intérêt à faire durer l’ambiguïté. En 2020, Didier Raoult se bat contre tous ceux qui défendent une méthode scientifique propre et à même d’apporter des réponses dans les plus brefs délais. Évoquer cette thèse du tabac lui permettait de renforcer sa propre narration.

 

VI. Leçon de méthode

Souvenons-nous qu’en science, il est bon de :

  1. Ne pas confondre corrélation et causalité.
  2. Ne pas appeler censure le processus de relecture par les pairs
  3. Éviter de jouer le jeu des industriels en accusant de biais idéologique un champ disciplinaire qui a élaboré un consensus en matière de santé publique.

Vous constatez comme moi la facilité avec laquelle des gens a priori sérieux tombent dans le piège d’une erreur aussi grossière et basique que la corrélation trompeuse, qui est quasiment le niveau 1 de la compétence du penseur critique. Tout le monde peut tomber dedans, et ce n’est qu’au travers d’un travail collectif que nous pouvons surveiller nos angles morts les uns des autres. Cela nous évitera des erreurs manifestes.

 

 Acermendax


Références

  • Benowitz, N. L., Goniewicz, M. L., Halpern-Felsher, B., Krishnan-Sarin, S., Ling, P. M., O’Connor, R. J., et al. (2022). Tobacco product use and the risks of SARS-CoV-2 infection and COVID-19: Current understanding and recommendations for future research. The Lancet Respiratory Medicine, 10(7), 716-724. https://doi.org/10.1016/S2213-2600(22)00182-5
  • Changeux, J.-P., Amoura, Z., Rey, F., & Miyara, M. (2020). A nicotinic hypothesis for COVID-19 with preventive and therapeutic implications. https://doi.org/10.32388/FXGQSB
  • Changeux, J.-P., Amoura, Z., Rey, F., & Miyara, M. (2020). Une hypothèse nicotinique pour la Covid-19. Comptes Rendus Biologies, 343(1), 33-39. https://doi.org/10.5802/crbiol.8
  • Giannouchos, T. V., Sussman, R. A., Mier, J. M., Poulas, K., & Farsalinos, K. (2020). Characteristics and risk factors for COVID-19 diagnosis and adverse outcomes in Mexico: An analysis of 89 756 laboratory-confirmed COVID-19 cases. European Respiratory Journal. (in press, rétracté mars 2021). https://publications.ersnet.org/content/erj/57/3/2002144
  • Patanavanich, R., & Glantz, S. A. (2020). Smoking is associated with COVID-19 progression: A meta-analysis. Nicotine & Tobacco Research, 22(9), 1653-1656. https://doi.org/10.1093/ntr/ntaa082
  • Patanavanich, R., & Glantz, S. A. (2021). Smoking is associated with worse outcomes of COVID-19 particularly among younger adults: A systematic review and meta-analysis. BMJ Open, 11(6), e044640. https://doi.org/10.1136/bmjopen-2020-044640
  • Schneider, L. (2020, 29 avril). L’amourà pour la cigarette : Changeux, tout, COVID-19. For Better Science. https://forbetterscience.com/2020/04/29/lamoura-pour-la-cigarette-changeux-tout-covid-19/

Tronche en Live 153

Émission enregistrée le 4 novembre 2025

Invité : Thibaut Coudarchet

 

Editorial

L’intuition contre la science.

Si la pratique de la science est souvent compliquée, difficile et rébarbative pour pas mal d’entre nous, c’est parce que c’est une activité qui ne correspond pas tout à fait à la rationalité par défaut dont nous sommes équipés et qui tient compte du fait que nous avons en général intérêt à croire ce que croient nos parents, ce que croient nos compagnons, nos voisins, de sorte à partager un monde en commun à propos duquel nous pouvons communiquer et agir.

Nous sommes dotés d’une appréhension naïve du monde très efficace pour une compréhension basique : nous avons une physique naïve, une biologie naïve, une psychologie naïve, et même une sociologie naïve : et nous acquérons tout cela dès nos premières années de vie.

C’est amplement suffisant pour la plupart des tâches quotidiennes, mais pour faire de l’astronomie ou de la médecine ça devient très vite limitant ; notre espèce a produit et raffiné une manière d’interroger la nature, de poser des hypothèses, de les tester et de les remettre en question. On appelle cela la science, la recherche, et c’est compliqué parce qu’après plusieurs siècles d’effort, et de nombreuses générations de penseurs, nous avons obtenu des modèles, des théories qui sont très éloignés de nos intuitions sur le monde.

La matière est composée de vide — rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme — le vivant évolue et se transforme sur de grandes échelles de temps — la lumière a une vitesse, et c’est la vitesse maximale atteignables dans l’univers — l’univers lui-même a une histoire, avec un big bang au moment qui pourrait être un début, mais pas tout à fait — les photons ne sont pas des particules. Ni des ondes, mais un peu des deux à la fois — La gravité qui nous enfonce tous les jours un peu plus dans le canapé, c’est une déformation de l’espace-temps — Et les particules élémentaires, figurez-vous qu’elles pourraient être des petites cordes vibrantes à onze dimensions enroulées. Débrouillez-vous avec ça !

C’est compliqué, c’est quantique, et ça pousse certains d’entre nous à considérer qu’ils ont bien le droit, eux aussi, d’apporter leur vision des choses avec leurs propres concepts de rétrocausalité ou leur version à eux de la relativité, ou au contraire d’une théorie qui réfute la relativité. Parce que pourquoi pas. De toute façon personne ne comprend rien, alors on a bien le droit d’utiliser les mots vibration, énergie, quantique et causalité dans le sens qu’on veut !

Le problème qui se pose à nous est que nous avons d’excellentes raisons de penser que l’univers existe, qu’il est bien là, qu’il se manifeste à travers des phénomènes réguliers, compréhensibles, appréhendables, en un mot : explicables. Et si l’univers existe et qu’il est explicable, alors nous partageons une réalité qu’il serait idiot de décrire n’importe comment selon nos caprices et envies du moment.

On a besoin d’une description objective, vérifiable, amendable et qui fasse des prédictions ; on a besoin de modèles et de théorie. Et on a besoin de les comprendre au moins assez pour savoir qui dit des choses sensées et qui baratine du bullshit en barre.

C’est tout l’objet du livre de l’invité de ce soir « découvrir la physique fondamentale » aux Éditions Matériologiques. Un livre étonnamment accessible qui nous explique la géométrie de l’espace-temps, le principe d’incertitude, les champs quantiques et les programmes de recherche pour comprendre où se rejoignent les phénomènes quantiques et ceux de la gravitation.

Il n’y a aura pas d’équation ce soir, il n’y en a que très peu dans le livre. Mais je crois que nous ressortirons avec un peu plus de connaissance sur l’univers, et en étant moins à risque de croire n’importe quoi.

Thibaut Coudarchet est chercheur post-doctoral en physique théorique des hautes énergies, spécialisé dans la théorie des cordes.

 

Émission enregistrée le 7 octobre 2025

Invité : Wim De Neys, chercheur CNRS en psychologie du raisonnement.

 

Éditorial

Depuis un demi-siècle, les psychologues et les économistes comportementaux traquent les petites failles du raisonnement humain. Ils leur ont donné des noms à la fois précis et poétiques : biais d’ancrage, effet de cadrage, biais de confirmation, illusion de contrôle, effet Dunning-Kruger, erreur de conjonction… Une ménagerie mentale qui dessine un portrait assez peu flatteur de l’esprit humain : un animal sûr de lui, mais prompt à se tromper, même quand il croit réfléchir.

Ces découvertes ont joué un rôle majeur. Elles ont contribué à faire tomber le mythe de l’homo œconomicus,

une idée qui, en estimant que les individus agissent conformément à leurs intérêts et désirs profonds, conduit à leur prêter des intentions ou des croyances qui ne sont pas les leurs et à les traiter injustement, mais la longue liste des biais cognitifs est aussi devenue un gadget pour s’amuser des idées fausses dans la tête des autres, voire même un moyen de disqualifier la rationalité de ceux qui ne pensent pas comme nous, en établissant que c’est forcément une erreur d’attribution, un effet d’ancrage ou une erreur de conjonction qui explique leur position.

Bref : s’ils ont tort, c’est que leur cerveau est mal foutu.

Seulement voilà, les biais cognitifs ne sont pas que des erreurs. Ce sont d’abord des stratégies rapides et adaptatives, forgées par l’évolution, qui nous permettent de penser efficacement dans un monde complexe. Mais il ne faudrait pas leur mettre sur le dos toutes les divergences d’opinion et les mauvais choix des uns ou des autres. Ce serait tomber dans un biais qu’on appelle loi de l’instrument — celle qui dit que lorsque l’on ne possède qu’un marteau, tout finit par ressembler à un clou. En d’autres termes, si l’on ne connaît que les biais cognitifs, on risque de voir des biais partout. Et vous voyez : si mon argument à base de biais cognitif vous convainc, alors j’ai raison, et s’il ne vous convainc pas… alors j’ai raison aussi, et je vous en remercie.

Ce soir, nous allons revenir aux fondamentaux : qu’est-ce qu’un biais cognitif, d’où viennent-ils, à quoi servent-ils, et surtout : peut-on s’en débarrasser ? Peut-on vraiment espérer devenir plus rationnels, moins prévisibles, plus lucides ?

Pour en parler, nous avons la chance d’accueillir Wim De Neys, chercheur au CNRS, spécialiste de la psychologie du raisonnement. Ses travaux portent sur les conflits cognitifs — ces moments où notre intuition nous souffle une réponse rapide, tandis qu’une petite voix intérieure murmure qu’il y a un truc qui cloche.

Avec lui, nous explorerons ce que les sciences cognitives savent aujourd’hui du raisonnement humain, du rôle des intuitions, du fameux duo Système 1 / Système 2, de l’inhibition cognitive, mais aussi des efforts pour entraîner notre pensée critique et résister, autant que possible, à nos propres biais.

Les biais cognitifs : ça suffit ! Abonnez-vous et vous pensez mieux… Un slogan qui suscite probablement votre scepticisme.  Tant mieux. Bienvenue sur La Tronche en Biais !

 

Émission Niveau Critique du  25 septembre 2025

 

Éditorial

Si les croyances surnaturelles sont si répandues à travers le monde, cela peut être pour deux raisons bien distinctes. La première est que ces phénomènes sont bien réels, même s’ils échappent à toute démonstration et que de nombreux sceptiques n’arrivent pas à y accorder crédit. L’autre est que le cerveau humain a des facilités pour traiter un certain nombre de choses inventées, de propositions, d’énoncés, d’idées, comme si elles étaient réelles.

Les biais cognitifs sont des mécanismes connus et décrits depuis plus de quarante ans. Un biais cognitif est une tendance systématique de l’esprit à déformer la perception, la mémoire ou le raisonnement, conduisant à des jugements ou décisions qui s’écartent de la rationalité ou de la réalité objective. On sait que ces biais nous amènent à des conclusions hâtives et au moins un peu fausse en de nombreuses occasions de la vie de tous les jours, sans épargner personne. On n’est pas moins biaisé quand on est intelligent ; on n’est pas plus bête quand de temps à autres on se fourvoie dans des pièges de la pensée.

La question de ce soir sera de se demander si les biais qui nous entrainent vers des raisonnements erronés ont plutôt tendance à nous inciter à adopter des croyances surnaturelles ou paranormales, ou au contraire si ces erreurs de raisonnement ont tendance à nous rendre plus matérialistes, voire scientistes.

Au-delà de la vérité métaphysique que chacun aura envie de défendre, il y a peut-être des données scientifiques solides pour nous éclairer sur le mode de pensée qui est le plus corrélé aux raisonnements tronqués, hâtifs, motivés, affectifs… autrement dit biaisés.

Je me présente pour ceux qui ne me connaissent pas sur TikTok : Acermendax, docteur en biologie et auteur de livres de vulgarisation, notamment sur l’évolution et sur l’esprit critique, où la question des biais cognitifs est importante.

 

 

 

 

Le cerveau fait exactement ce qu’on s’attend à le voir faire

 

Une grande part des croyances surnaturelles s’explique par des mécanismes cognitifs ordinaires : notre cerveau cherche spontanément des causes, des intentions et des motifs, souvent au-delà de ce que les faits permettent réellement d’affirmer. Les sciences cognitives montrent que ces mécanismes — utiles dans la vie courante — ont tendance à « déborder » et à produire des explications intentionnelles, finalistes ou causales là où il n’y en a pas, ce qui prédispose à croire aux esprits, aux dieux, au destin, aux signes et aux miracles (Barrett, 2000 ; Willard & Norenzayan, 2013).

Barrett, J. L. (2000). Exploring the natural foundations of religion. Trends in Cognitive Sciences, 4(1), 29–34.

Willard, A. K., & Norenzayan, A. (2013). Cognitive biases explain religious belief, paranormal belief, and belief in life’s purpose. Cognition, 129(2), 379–391.

 

1) La détection d’agent et le biais d’intentionnalité

Nous avons tendance à voir des agents et leurs intentions partout. C’est une adaptation utile : mieux vaut prendre un bruit de branche pour un prédateur que l’inverse. Des expériences célèbres montrent que de simples formes géométriques en mouvement sont spontanément interprétées comme « poursuivant un but » (Heider & Simmel, 1944). De nombreuses études confirment que nous jugeons par défaut les actes comme intentionnels (Rosset, 2008).

Les croyances associées.

  • Religieuses : dieux et démons qui agissent derrière les événements.
  • Ésotériques : forces invisibles qui guident les rencontres.
  • Superstitieuses : signes interprétés comme « messages du destin ».
  • Complotistes : rien n’arrive par hasard, « quelqu’un » tire toujours les ficelles.

Heider, F., & Simmel, M. (1944). An experimental study of apparent behavior. The American Journal of Psychology, 57(2), 243–259.

Rosset, E. (2008). It’s no accident: Our bias for intentional explanations. Cognition, 108(3), 771–780.

 

2) La pensée finaliste (téléologique)

Les enfants expliquent spontanément le monde en termes de finalité : « les montagnes sont là pour que les animaux s’abritent » (Kelemen, 1999). Même les adultes, sous contrainte de temps ou de charge cognitive, tombent dans ce type d’explication (Kelemen & Rosset, 2009).

Les croyances associées.

  • Religieuses : le monde a été créé dans un but, par un dessein intelligent.
  • Spirituelles : « tout arrive pour une raison ».
  • Ésotériques : croyance en un « karma » qui organise la vie pour enseigner des leçons.
  • Complotistes : l’histoire suit un plan, une stratégie globale cachée.

Kelemen, D. (1999). The scope of teleological thinking in preschool children. Cognition, 70(3), 241–272.

Kelemen, D., & Rosset, E. (2009). The human function compunction: Teleological explanation in adults. Cognition, 111(1), 138–143.

 

3) Le biais de confirmation

Nous retenons plus facilement ce qui confirme nos idées, et nous écartons ou relativisons ce qui les contredit (Nickerson, 1998). Ce biais se renforce dans des environnements informationnels homogènes, où chacun s’expose uniquement aux arguments qui vont dans son sens.

Les croyances associées.

  • Religieuses : prières « exaucées » mises en avant, échecs rationalisés comme « volonté divine ».
  • Prophéties auto-confirmées : on collectionne les « coups au but », on oublie les ratés.
    • Superstitieuses : on note les coïncidences qui confirment un présage et on oublie toutes celles qui n’ont rien donné.
  • Ésotériques : thérapeutiques alternatives jugées efficaces « parce que ça a marché sur moi ».
  • Complotistes : accumulation sélective de « preuves » qui confortent la théorie choisie.
  • Renforcement de doctrines via circuits informationnels fermés (sélection de sources congruentes).

Nickerson, R. S. (1998). Confirmation bias: A ubiquitous phenomenon in many guises. Review of General Psychology, 2(2), 175–220.

 

4) Corrélations illusoires et illusions de causalité

Nous voyons des liaisons où il n’y en a pas, et nous attribuons facilement une cause à de simples coïncidences (Chapman, 1967 ; Matute et al., 2015).

Les croyances associées.

  • Religieuses : guérisons attribuées à l’intervention divine.
  • Superstitieuses : « si j’ai gagné, c’est grâce à mon rituel ».
  • Ésotériques : astrologie ou numérologie qui établissent des liens arbitraires entre cycles célestes et destins humains.
  • Complotistes : connexion artificielle entre événements éloignés (attentats, pandémies, krachs) pour nourrir une « explication globale ».

Chapman, L. J. (1967). Illusory correlation in observational report. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 6(1), 151–155.

Matute, H., Blanco, F., Yarritu, I., Díaz-Lago, M., Vadillo, M. A., & Barberia, I. (2015). Illusions of causality: How they bias our everyday life and how they can be reduced. Frontiers in Psychology, 6, 888.

 

5) La perception illusoire de motifs (apophénie)

Quand nous manquons de contrôle, nous voyons plus volontiers des motifs dans le hasard. C’est une manière de réintroduire du sens (Whitson & Galinsky, 2008). Cette tendance prédit à la fois croyances surnaturelles et complotistes (van Prooijen, Douglas & De Inocencio, 2018).

Les croyances associées.

  • Religieuses : lecture de « signes » envoyés par une divinité.
  • Ésotériques : synchronicités jungiennes, tout est relié.
  • Superstitieuses : voir des formes signifiantes dans des nuages ou des taches.
  • Complotistes : relier entre eux des événements épars pour y voir une stratégie cachée.

van Prooijen, J.-W., Douglas, K. M., & De Inocencio, C. (2018). Connecting the dots: Illusory pattern perception predicts beliefs in conspiracies and the supernatural. European Journal of Social Psychology, 48(3), 320–335.

Whitson, J. A., & Galinsky, A. D. (2008). Lacking control increases illusory pattern perception. Science, 322(5898), 115–117.

 

6) Le biais d’attribution et la croyance en un monde juste

Nous avons tendance à surestimer le rôle des causes internes et à croire que chacun reçoit ce qu’il mérite (Lerner & Miller, 1978).

Les croyances associées.

  • Religieuses : le malheur est un châtiment, la prospérité une bénédiction.
  • Spirituelles : le karma redistribue les bonnes et mauvaises actions.
  • Superstitieuses : « il a attiré la malchance par son comportement ».
  • Complotistes : ceux qui souffrent sont des victimes de leur propre naïveté.

Lerner, M. J., & Miller, D. T. (1978). Just world research and the attribution process: Looking back and ahead. Psychological Bulletin, 85(5), 1030–1051.

 

7) Le biais de disponibilité et le biais du survivant

Nous jugeons la fréquence ou la vraisemblance d’un phénomène à partir des cas dont nous avons connaissance (Tversky & Kahneman, 1973). Or les exemples frappants sont plus visibles que les contre-exemples discrets.

Les croyances associées.

  • Religieuses : récits de miracles, toujours relayés, alors que les prières non exaucées passent sous silence.
  • Spirituelles : récits marquants de réincarnation « prouvée » plus mémorables que les milliers d’échecs.
  • Superstitieuses : témoignages spectaculaires de chance relayés, alors que la majorité des joueurs perdent.
  • Croyances post-NDE : survivants très vocaux vs. silence structurel des contre-exemples.
  • Complotistes : quelques cas de corruption généralisés en preuve d’un système mondial.

Tversky, A., & Kahneman, D. (1973). Availability: A heuristic for judging frequency and probability. Cognitive Psychology, 5(2), 207–232.

 

8) L’illusion de contrôle

Nous nous croyons capables d’influer sur des événements qui relèvent du hasard (Langer, 1975). Cette tendance conduit à donner du poids à des rituels sans effet réel.

Les croyances associées.

  • Superstitieuses : gestes et amulettes pour influencer le sort.
  • Religieuses : sentiment que prier ou jeûner peut modifier le cours des événements.
  • Ésotériques : impression que « l’énergie personnelle » attire des opportunités.
  • Complotistes : conviction que l’on peut « déjouer » un vaste complot par des actions individuelles simples.

Langer, E. J. (1975). The illusion of control. Journal of Personality and Social Psychology, 32(2), 311–328.

 

9) Styles cognitifs et vulnérabilité différentielle

Les biais cognitifs sont partagés par tous les humains, mais ils ne suffisent pas à expliquer pourquoi certains croient fortement aux forces invisibles alors que d’autres y résistent. Un facteur déterminant est le style cognitif privilégié :

  • Pensée intuitive : tendance à suivre ses intuitions, à aller vers les explications rapides et globales.
  • Pensée analytique : tendance à freiner l’intuition, à décomposer un problème, à vérifier la cohérence logique.

Des recherches ont montré que les personnes qui s’appuient davantage sur la pensée intuitive adhèrent plus facilement aux croyances religieuses, paranormales ou complotistes, tandis que l’activation d’un mode de pensée analytique réduit temporairement l’adhésion à ces croyances (Gervais & Norenzayan, 2012).

Les croisements.

  • Avec le biais d’intentionalité : les individus intuitifs acceptent plus vite l’idée d’agents invisibles ; les analytiques freinent et demandent des preuves.
  • Avec la pensée finaliste : les intuitifs voient un dessein partout ; les analytiques cherchent des causes matérielles.
  • Avec la perception illusoire de motifs : les intuitifs connectent spontanément les coïncidences ; les analytiques hésitent, vérifient la robustesse des données.

Les croyances associées.

  • Religieuses : foi en un Créateur bienveillant renforcée par un style intuitif.
  • Spirituelles et ésotériques : perception intuitive de synchronicités, d’énergies subtiles, d’« au-delà » du rationnel.
  • Superstitieuses : adhésion spontanée à des rituels protecteurs.
  • Complotistes : construction rapide d’un récit global à partir de signaux faibles.

Gervais, W. M., & Norenzayan, A. (2012). Analytic thinking promotes religious disbelief. Science, 336(6080), 493–496.

 

Conclusion

Dire que “les biais rendent croyants” serait excessif : ils ne forcent pas la croyance, ils tracent des chemins de moindre effort expliquant pourquoi des croyances surnaturelles sont si ‘naturelles’, attractives et résistantes à la contre-évidence. Le travail critique consiste à reconnaître ces routines, ouvrir la porte à l’alternative (analyse, méthodes, échantillons complets), et contenir l’extrapolation agentive / finaliste / corrélationnelle lorsque les données ne la justifient pas.

« 23 septembre : la fin du monde ? » — Ca sort d’où ?

 

Les prophéties d’Apocalypse reviennent très régulièrement et passionnent des tas de gens, même si beaucoup d’entre nous s’en sont lassés après avoir survécu au 21 décembre 2012. Cette année, des annonces virales prévoient l’“Enlèvement” (rapture) pour les 23–24 septembre. Ça tombe bien, c’est aujourd’hui ; n’attendons pas demain pour en dire un mot.

 

Les racines : du dispensationalisme à la culture populaire

La « rapture » (l’Enlèvement) désigne, dans certains milieux évangéliques dispensationalistes, l’idée que Jésus enlèvera soudainement les croyants pour les rencontrer « dans les airs » (1 Th 4,16-17 ; 1 Co 15,51-52), avant une période de tribulations. Doctrine récente à l’échelle de l’histoire chrétienne (XIXᵉ siècle), elle a été systématisée par John Nelson Darby, diffusée par la Scofield Reference Bible, puis popularisée par des best-sellers (Hal Lindsey) et la série Left Behind. Elle n’est pas partagée par l’Église catholique, l’orthodoxie ni une large part du protestantisme historique, qui rappellent en outre l’interdit de « dater » les événements (Mt 24,36). Même chez ses partisans, les versions divergent (pré-, mi-, post-tribulation) et les tentatives de datation reviennent périodiquement… pour être régulièrement démenties.

Mais l’image est forte, et l’idée d’avoir moyen de dater la fin du monde et le passage express au paradis, bien tentante pour certains.

 

Pourquoi le 23 septembre (et parfois le 24) revient si souvent ?

La vague 2025 vient d’un pasteur sud-africain, Joshua Mhlakela, qui affirme avoir reçu la date « 23–24 septembre » en songe ; ses vidéos ont déclenché un phénomène “RaptureTok” sur TikTok. Le jeune média social vit sa première Fin du Monde, c’est touchant. Le choix colle au calendrier de Rosh Hashanah (Nouvel an juif), souvent associé — dans ces milieux — à des lectures symboliques (fête des trompettes). En 2025, Rosh Hashanah tombe les 23–24 septembre (hors Israël).

 

Qui y croit vraiment ?

Aux États-Unis, environ 4 adultes sur 10 disent que « l’humanité vit les temps de la fin » — ce qui ne signifie pas qu’ils soutiennent la fixation d’une date précise. La croyance à un retour du Christ est majoritaire chez les évangéliques, mais la plupart des Églises rejettent le date-setting (Mt 24,36).

Source : https://www.pewresearch.org/short-reads/2022/12/08/about-four-in-ten-u-s-adults-believe-humanity-is-living-in-the-end-times

 

 

 

Et après l’échec, alors ?

Lorsqu’une prophétie assortie d’une date précise ne se réalise pas, ses promoteurs n’abandonnent pas forcément leur croyance. Ils la réinterprètent en soutenant que l’événement s’est produit de manière spirituelle et donc invisible, ou bien ils déplacent l’échéance vers un nouveau rendez-vous. Ce mécanisme de défense — étudié dès les années 1950 par Leon Festinger sous le nom de dissonance cognitive — est abondamment documenté. On en a vu des exemples récents : le télévangéliste Harold Camping, qui a reporté son « Jugement dernier » du 21 mai au 21 octobre 2011, ou l’auteur David Meade, qui annonçait une apocalypse liée à « Nibiru » pour le 23 septembre 2017 avant de reculer la date..

 

Quelle sera la prochaine date de la fin du monde ?

Sans rien prédire, on peut anticiper les fenêtres usuelles privilégiées par ces milieux : le deuxième jour de Rosh Hashanah (24 septembre 2025), ou bien Yom Kippour (1–2 octobre 2025), ou bien Souccot (6–13 octobre 2025).
Ces jalons reviennent régulièrement dans les recalages prophétiques.

 

Ce que nous apprennent les annonces répétées de fin du monde ou de grand évènement cosmique qui finissent par faire pchiit, c’est que nous avons tout intérêt à ne croire des prédictions que lorsque celui qui les fait est capable de nous expliquer comment il le sait, et que cette source de savoir est un peu plus solide qu’un t’inquiète Bro, c’est Dieu qui ‘en a parlé dans ma tête.

La vie est sans doute un peu trop courte pour perdre notre temps à croire des balivernes.

L’énigme des naissances

À Londres, au début du XVIIIe siècle, un homme observe les chiffres. Ce n’est ni un prophète ni un alchimiste, mais un mathématicien et médecin écossais, John Arbuthnot. Il aime les courbes, les équations, les jeux de logique — et il croit fermement à l’ordre divin du monde.

En 1710, il publie dans les Philosophical Transactions of the Royal Society un article sobrement intitulé : An Argument for Divine Providence, Taken from the Constant Regularity Observed in the Births of Both Sexes. Son point de départ est une observation statistique : durant 82 années consécutives à Londres, de 1629 à 1710, le nombre de naissances masculines dépasse systématiquement celui des naissances féminines. Pas une exception. Toujours plus de garçons que de filles.

Cela l’intrigue. L’hypothèse de départ est simple : si la nature procédait au hasard, on devrait observer à peu près autant de filles que de garçons, avec quelques fluctuations normales. Or, ce n’est pas ce que montrent les registres. Arbuthnot en conclut que cette constance dépasse ce que le hasard pourrait produire. Et il fait ce qu’aucun penseur avant lui n’avait tenté : il calcule la probabilité d’un tel événement sous l’hypothèse d’un tirage aléatoire équilibré (50/50). Le résultat  : une chance sur 2 puissance 82, soit environ 1 sur 4 800 000 000 000 000 000 000 000 (Quatre milliards huit cents millions de milliards de milliards).

Le résultat est si infime qu’il conclut à l’impossibilité du hasard.

Sa conclusion ? Si ce n’est pas le hasard, c’est nécessairement la Providence. L’ordre mathématique des naissances est donc, selon lui, la signature de Dieu.

 

Un moment fondateur

Sur le plan méthodologique, c’est une révolution discrète. Arbuthnot vient d’inventer, sans le nommer, ce qu’on appelle aujourd’hui un test d’hypothèse. Il pose une hypothèse nulle (les naissances sont équiprobables), collecte des données, calcule la probabilité d’observer ces données si l’hypothèse était vraie… et la rejette si cette probabilité est trop faible. Un raisonnement statistique en bonne et due forme, près de deux siècles avant que Karl Pearson ou Ronald Fisher ne formalisent ces outils.

On peut même dire que c’est la première utilisation documentée d’un raisonnement fréquentiste pour trancher une question empirique. Sauf que la question, ici, est théologique. Arbuthnot croit prouver, par le calcul, que Dieu existe — et qu’il se mêle de nos statistiques démographiques.

L’illusion de la preuve absolue

Ce cas est fascinant parce qu’il illustre une idée cruciale : on peut avoir une méthodologie impeccable et tirer des conclusions absurdes si l’on oublie une étape essentielle — la prudence interprétative. Arbuthnot pose les bases d’unae méthode rigoureuse, mais en tire une conclusion dictée non par la logique, mais par sa foi.

Il aurait pu conclure que ce phénomène mérite une explication. Il aurait pu dire : ce n’est probablement pas dû au hasard, cherchons les causes naturelles. Mais il choisit l’explication théiste comme s’il s’agissait d’un aboutissement rationnel. Il écrit : « Ce n’est donc pas le hasard, mais l’Art qui gouverne. » Par « art », il faut entendre : dessein, providence, création.

Cette logique inverse la charge de la preuve. Ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas encore un phénomène qu’il faut le ranger dans le tiroir des miracles. Arbuthnot aurait dû dire : cette régularité que je viens de mettre en évidence, maintenant il faut lui trouver une explication. Mais la Providence Divine, en réalité, ne fournissait aucune explication : elle représentait simplement un coup d’arrêt à la recherche.

Une leçon d’humilité épistémique

Ce que nous enseigne cet épisode, c’est que la rigueur mathématique ne garantit pas l’objectivité. La science n’est pas qu’une affaire de chiffres ; elle repose aussi sur une posture : celle du doute méthodique. Cela signifie qu’on ne conclut pas trop vite, qu’on n’interprète pas une anomalie comme une révélation, et qu’on reste prêt à réviser nos conclusions si de meilleures explications apparaissent.

L’humilité épistémique, c’est admettre que nos outils, aussi puissants soient-ils, ne sont jamais neutres. Ils sont maniés par des humains, avec leurs croyances, leurs désirs, leurs angles morts. C’est pourquoi une vérité de science n’est jamais portée au rang de dogme, de vérité absolue et inaltérable.

L’explication rationnelle

Aujourd’hui, le phénomène observé par Arbuthnot est parfaitement connu. Dans la majorité des populations humaines, il naît environ 105 garçons pour 100 filles. Cette proportion est stable, mais loin d’être mystérieuse.

Plusieurs facteurs biologiques l’expliquent :

  • À la fécondation, la répartition des sexes est équilibrée : les spermatozoïdes porteurs des chromosomes X et Y sont produits en proportions voisines.
  • Mais dès les premières semaines de développement embryonnaire, des différences apparaissent : la mortalité est initialement plus élevée chez les embryons féminins, puis s’inverse en fin de grossesse, les mâles devenant plus fragiles.
  • Le résultat net est un léger surplus de garçons à la naissance. Ce déséquilibre compense une mortalité masculine plus élevée dans l’enfance, l’adolescence… et jusqu’à la vieillesse : en France, par exemple, les femmes sont majoritaires à partir de 35 ans, et huit centenaires sur dix sont des femmes.

Autrement dit : pas besoin d’invoquer la Providence. Le ratio garçons/filles est un phénomène statistique naturel, explicable par la biologie évolutive et la physiologie du développement. D’ailleurs, si l’on prend d’autres périodes ou d’autres pays, on observe des variations : dans certains contextes de guerre, de famine ou de stress social, ce ratio peut changer. Si Dieu règle les naissances, son plan semble parfois très contextuel.

Le biais du croyant

Pourquoi Arbuthnot n’a-t-il pas envisagé cette voie ? Parce que le cadre intellectuel de son époque — même au sein de la Royal Society — mêlait encore étroitement science et théologie. Newton lui-même passait plus de temps sur l’Apocalypse de saint Jean que sur l’optique. La science n’avait pas encore coupé le cordon épistémologique avec la métaphysique chrétienne.

Mais il y a plus. Arbuthnot cherche à prouver une idée à laquelle il croit déjà. Il voit dans la régularité des naissances une confirmation de sa foi, et non un problème à explorer. Ce n’est pas une découverte, mais une validation. Et ce biais de confirmation, bien connu aujourd’hui, était déjà à l’œuvre dans ce tout premier test statistique.

Ce que cette histoire nous apprend

Le cas Arbuthnot est précieux parce qu’il révèle une tension encore actuelle : la tentation d’utiliser la science pour prouver ce qui ne peut l’être. Des siècles plus tard, on voit encore fleurir des « démonstrations scientifiques » de l’existence de Dieu, de l’intelligence cosmique, de l’âme, du karma, ou du dessein caché dans l’ADN.

Certains invoquent l’« ajustement fin » des constantes physiques comme indice d’une intention divine. D’autres utilisent les improbabilités de l’évolution pour conclure à l’action d’un agent intelligent. Les sophismes probabilistes ont la peau dure : ils tirent argument de l’étonnement que nous inspire l’ordre du monde pour affirmer qu’un ordre n’existe pas sans ordonnateur.

Il ne suffit pas de constater une régularité pour y voir un dessein. La tentation de combler nos ignorances par une explication surnaturelle est forte, mais elle témoigne moins d’un raisonnement que d’un besoin de sens.

Conclusion

Arbuthnot n’a pas découvert Dieu dans les registres de naissance. Mais il a, sans le vouloir, ouvert une voie. Sa méthode, bien que mal orientée, posait les jalons de la statistique inférentielle moderne. Il nous rappelle que la science n’avance pas malgré nos erreurs, mais souvent grâce à elles — si tant est qu’on les reconnaisse.

Le miracle, ce n’est pas que les garçons naissent plus souvent que les filles. Le vrai miracle, c’est qu’on ait inventé des outils pour le mesurer, des hypothèses pour l’expliquer, et une vigilance critique pour éviter d’en tirer des conclusions hâtives.

Et surtout : qu’on sache désormais dire, face à une probabilité infime ou une coïncidence troublante, autre chose que « c’est Dieu qui l’a fait ».

On n’est plus en 1710, tout de même.

 

Acermendax

Références :
  • Arbuthnot, J. (1710). An Argument for Divine Providence, Taken from the Constant Regularity Observed in the Births of Both Sexes. Philosophical Transactions of the Royal Society of London, 27, 186–190. https://doi.org/10.1098/rstl.1710.0011
  • Bellhouse, D. R. (2001). John Arbuthnot. In C. C. Heyde & E. Seneta (Eds.), Statisticians of the Centuries (pp. 39–42). Springer.
  • James, W. H. (1987). The human sex ratio. Part 1: A review of the literature. Human Biology, 59(5), 721–752.
  • Gini, C. (1951). Sex ratio and the probable error of a percentage. Metron, 15(1–4), 1–44.
Emission enregistrée le 30 juillet 2025.
Invité fil rouge : Nicolas Bourgeois, auteur de « Une invention nommé Jésus »

 

La Tronche est à VOUS est une émission de libre antenne visant à promouvoir la culture du débat.

 

Éditorial – Quelle est la vraie question ?

 

Faut-il poser la question de l’historicité de Jésus ?

 

Pour être parfaitement transparent avec vous : si l’on m’apporte aujourd’hui la preuve catégorique qu’un certain Jésus a bel et bien existé, cela ne changera rigoureusement rien à ma vie. Cela ne pose aucune difficulté à être accepté de mon côté, à tel point que la plupart des non croyants sont indifférents à la question, voire estiment que c’est une perte de temps. Vous n’en verrez pas beaucoup s’investir sur cette question. Vous savez dans que j’ai besoin de vous le dire que la situation n’est pas symétrique du côté des chrétiens où le ton monte très vite à la simple évocation de la question posée dans le titre de cette émission.

Si l’on m’apporte tout à l’heure la preuve qu’il n’y a pas eu de Jésus né à Nazareth, de jésus prêcheur en Galilée, de Jésus crucifié à Jérusalem… Quelle conséquence voulez-vous que cela ait pour moi : aucune. Alors, en fait, cela me surprendrait un peu, qu’on parvienne à produire une preuve formelle de non-existence pour un individu de l’Antiquité. En général, ce n’est pas ainsi que fonctionne l’histoire. On ne prouve pas les absences. On constate des silences, on soupèse des manques, on évalue la pertinence des sources.

Mais cela signifie, logiquement, que la charge de la preuve repose sur ceux qui affirment positivement une existence. Autrement dit : ce sont les tenants de l’historicité de Jésus qui doivent en priorité fournir des éléments probants — pas ceux qui émettent des doutes. Et alors une question légitime se pose : est-ce que le niveau de preuve apporté est réellement suffisant ? Ou bien, compte tenu de l’ancienneté des événements, de la nature des sources, des interpolations connues, des silences gênants, doit-on plutôt conclure que l’affaire reste, au fond, non résolue ?

Je ne suis pas historien. Je suis docteur en biologie. En règle générale, je me fie au consensus des spécialistes — sur les vaccins, sur le climat, sur la mécanique quantique. Je ne suis pas du genre à croire que “tout se vaut” ou que “la science est une opinion parmi d’autres”. Mais je me souviens aussi d’une leçon fondamentale, issue des sciences humaines : les savoirs sont situés. Les chercheurs ont une histoire personnelle, des convictions, des présupposés — et cela vaut aussi pour les historiens du fait religieux. Aucun domaine n’échappe aux biais cognitifs. L’objectivité absolue est un idéal, pas un état de fait. Vous avez bien sûr le droit de penser le contraire, et notamment que les consensus scientifiques d’aujourd’hui sont tous vrais, qu’ils ne bougeront plus, qu’on peut avoir des certitudes absolues ; vous avez le droit d’idolâtrer la science. Il y a des gens qui pensent comme ça ; je ne les entends jamais revendiquer le nom de « zététicien ».

Dans la vraie vie du vrai monde, un consensus n’est jamais un dogme, c’est-à-dire une vérité indiscutable. En tout cas en principe.

Mais les consensus ont de la valeur, ils sont supérieurs à l’opinion d’une personne lambda parce que les chercheurs disposent de méthodes rigoureuses pour limiter les biais qui frappent chacun d’entre eux sans exception. Et s’il y a bien un domaine où les biais sont redoutables, c’est celui de l’histoire religieuse. L’histoire, en tant que discipline scientifique, est d’ailleurs née d’une rupture avec le récit sacré. Elle a commencé, vraiment, lorsque des penseurs comme Spinoza ont osé dire que la Bible n’est pas un témoignage historique infaillible, mais un recueil de textes composites, datables, situés, et parfois mythiques. Cette prise de conscience a mis des siècles à s’imposer. Moïse, Abraham, David… tous ces personnages ont longtemps été tenus pour historiques, avant que l’analyse philologique, l’archéologie et la critique des sources n’imposent un autre regard : celui d’une lecture critique, parfois désenchantée, mais plus rigoureuse.

Alors une question s’impose, et elle mérite d’être posée calmement, sans ironie ni sarcasme :

Peut-on encore, aujourd’hui, interroger librement l’historicité de Jésus sans être taxé d’ignorance, de provocation, ou de complotisme ? Et si ce n’est pas le cas, alors quel genre de consensus avons-nous devant nous ? Un consensus méthodologique fondé sur l’analyse des sources ? Ou un consensus culturel, forgé au contact d’une longue tradition religieuse devenue académique ?

Autrement dit : le consensus sur Jésus est-il un consensus comme les autres ? Ou est-il, par sa nature même, en partie conditionné par l’objet qu’il prétend éclairer ?

C’est parce que j’ai du respect pour l’histoire en tant que discipline scientifique, et dans les historiens en tant qu’experts dédiés à comprendre et à expliquer le passé et notre manière de le reconstruire, de l’interpréter, de lui donner du sens, que je suis un peu étonné par le traitement méprisant réservé à la parole des mythicistes, celles et ceux qui défendent l’idée que l’hypothèse d’un Jésus non existant, entièrement inventé, explique mieux les faits disponibles que l’hypothèse actuellement mise en avant d’un Jésus minimal, mais authentique.

Dans cette émission vous ne m’entendrez pas affirmer que Jésus est un pur mythe, que le consensus est faux, ni l’inverse. Dans ce dossier, j’adopte une posture que ne devrait pas suspendre tant que cela, celle du sceptique, concentré sur une question : comment sait-on ce que nous pensons savoir ? Disposons-nous de raisons suffisantes pour affirmer que l’on sait ?

Je suis totalement indifférent à l’existence ou non d’un jésus historique, en revanche je considère qu’il est très important qu’on sache se poser de bonnes questions sur la validité des « vérités de science », et qu’une telle discussion puisse avoir lieu dans le calme. Le rôle de la zététique n’est pas de remplacer la science ou de jouer à être expert de tout et n’importe quoi pas à rappeler l’importance de l’incertitude et le rôle majeur, crucial, vital du doute dans le progrès de la connaissance. Parce que pour savoir quelque chose avec force et confiance, il faut avoir été capable d’en douter.

Les Constellations Familiales. Elles séduisent les thérapeutes en mal de profondeur, les patients à la recherche de sens, les formateurs avides de marché, et même certains universitaires peu regardants. On les présente comme une voie d’accès à des « blocages transgénérationnels », un moyen de « rétablir l’ordre familial » et de se réconcilier avec son histoire. Ce serait, nous dit-on, un puissant outil de guérison émotionnelle. Un théâtre de vérité. Un soin systémique. Une révélation.

Mais en vérité ? C’est un dispositif pseudo-thérapeutique, inspiré d’un ésotérisme familial teinté d’autoritarisme, fondé sur des croyances invérifiables et propice à toutes les dérives. Une pratique profondément problématique, dont les fondements idéologiques comme les usages concrets méritent un démontage rigoureux plutôt qu’un enseignement universitaire complaisant.

 

Une invention charismatique

Les constellations familiales ont été inventées dans les années 1990 par un seul homme : Bert Hellinger. Ancien missionnaire catholique auprès des Zoulous d’Afrique du Sud, il entame une seconde carrière comme thérapeute après avoir exploré diverses approches : psychanalyse jungienne, Gestalt-thérapie, analyse transactionnelle. Sans formation académique solide, mais avec un charisme évident, Hellinger affirme avoir eu l’intuition d’un procédé capable de révéler les déséquilibres affectifs d’un « champ familial » invisible.

L’idée, selon lui, serait née après avoir observé des rituels communautaires africains de résolution de conflits — qu’il transpose ensuite dans un cadre occidental sous forme d’un dispositif thérapeutique pseudo-rituel. Concrètement, le patient choisit des représentants pour incarner ses proches : père, mère, frère décédé, parfois même un ancêtre inconnu. Ces personnes sont positionnées dans l’espace par le meneur de séance, qui en observe les mouvements, les ressentis, les silences. Il en déduit des désordres familiaux, puis dicte des « phrases réparatrices ».

 

Phrases typiques proposées par Hellinger

  • Pour reconnaître et honorer un ancêtre exclu ou oublié : « Je te vénère et tu as une place dans mon cœur. » « Je parlerai ouvertement de l’injustice qui t’a été faite pour que tout aille bien. »
  • Pour reprendre sa juste place dans le système familial : « Regarde-moi avec bienveillance si j’ai un destin plus léger que le tien. » (Réponse de l’exclu : « Tu me donnes une place dans ton cœur, tu es libre. »)
  • Pour un enfant identifié à un partenaire précédent du parent : « Je sais que je n’ai rien à voir avec toi et je sais qui est mon père (ou ma mère). » (Si le parent est resté attaché à l’ex-partenaire) : « Bénis-moi pour que je rencontre un homme (ou une femme), que je l’aime et qu’il/elle reste. »
  • Pour reconnaître la souffrance et l’amour mêlés : « Je reconnais qu’il y a eu de l’amour, même dans la violence. » « Je te laisse ce qui t’appartient, et je garde ce qui m’appartient. »
  • Pour rééquilibrer des relations parents-enfants : « Tu es le grand, je suis le petit. Je te prends comme mon parent, avec respect. » « Je te rends ta responsabilité, je garde la mienne. » (pour se libérer d’un fardeau familial)
  •  Pour accepter ses parents et la vie reçue : « Je prends la vie de toi, chère maman, cher papa, avec tout ce que cela implique, au prix que cela t’a coûté et au prix que cela me coûte. Je la prends en entier. »

Et c’est censé suffire. Suffire à quoi ? À libérer des « loyautés inconscientes », à faire circuler l’amour, à guérir les maux du corps, du cœur et de l’âme. Rien que ça. Le tout en une ou deux séances. On a le droit d’y croire, on a le droit de penser que ça peut aider, mais même en mettant de côté le risque de dérive dont nous parlerons plus tard se pose la question épistémique de base : existe-t-il de bonnes raisons de penser que cela constitue une pratique thérapeutique recommandable, c’est-à-dire au moins aussi bonne que les offres de soin validées par la science ?

Pour répondre sérieusement, il faut d’abord comprendre ce que cette méthode prétend révéler.

Un cadre idéologique inquiétant

Le cœur du dispositif repose sur une série de principes que Bert Hellinger appelle les ordres de l’amour. Selon lui, chaque système familial obéit à des lois invisibles. Lorsqu’un déséquilibre survient — un deuil non fait, un membre rejeté, un crime passé sous silence —, ce désordre perturbe l’« âme familiale » et se transmet inconsciemment aux générations suivantes. L’un des descendants portera alors la charge émotionnelle du désordre initial, souvent sous forme de souffrance, d’échec ou de maladie.[1]

La « théorie » fait appel à une « âme familiale » ou à une « force supérieure » et à un ordre de préséance des aînés tout à fait réactionnaire et patriarcal où chacun a une place qui doit être respecté, celle de la femme état de suivre son époux. Dans les Constellations familiales, l’homosexualité est l’indice d’un désordre du système, un effet secondaire d’une pathologie familiale, un symptôme à interpréter et à « résoudre » par la restauration symbolique de l’ordre familial. Autrement dit : l’homosexualité se soigne avec les constellations familiales.

Le rôle du constellateur, dans cette logique, est de rétablir l’ordre symbolique du système. Cela passe par la reconnaissance explicite de chaque membre — y compris les exclus, les défunts, les agresseurs. Personne ne doit être effacé.

C’est ici que les dérives ne sont pas des accidents, mais des conséquences directes du système de pensée. Dans Love’s Hidden Symmetry, Hellinger écrit :

« Lorsqu’une femme est victime d’un abus sexuel et que l’auteur est exclu du système familial, elle est liée à lui. En le respectant en tant que membre du système, elle se libère de cet enchevêtrement. » (p. 235) [2]

Autrement dit : le processus thérapeutique consisterait à reconnaître symboliquement la place du violeur dans le système familial afin de libérer la victime de son enchevêtrement. On ne parle pas ici d’une dérive isolée, mais d’une application directe du dogme hellingérien.

Le traumatisme individuel est réinterprété comme le symptôme d’un désordre ancestral ; la victime devient le relais d’une fidélité transgénérationnelle. La violence n’est plus un acte à réparer, mais un déséquilibre à réaligner dans un système métaphysique invisible.

Hellinger a aussi des théorie sur l’inceste dans son ouvrage de référence :

« Si vous êtes confrontés à des cas d’inceste, une dynamique très courante est que la femme se retire de son mari, elle refuse une relation sexuelle. Puis, en guise de compensation, une fille prend sa place. Il s’agit d’un mouvement inconscient. Mais vous voyez, dans le cas de l’inceste, il y a deux auteurs, l’un dans l’ombre et l’autre au grand jour. Il n’est pas possible de résoudre ce problème si l’on ne fait pas intervenir l’auteur caché. Il y a des phrases très étranges qui sont révélées. La fille peut dire à sa mère : « Je le fais pour toi ». Et elle peut dire à son père : « Je le fais pour ma mère ».

Je me permets de dire qu’une telle vision des choses n’est pas de nature à aider les victimes. C’est grave.

Tout ce charabia repose sur une vision circulaire et infalsifiable. La cause profonde de la souffrance ne peut jamais être vérifiée, car elle n’est ni située dans l’histoire objective, ni accessible à l’analyse clinique. Elle réside dans un champ systémique, une force invisible postulée comme réelle, mais jamais démontrée. Le constellateur n’a pas à prouver : il révèle. Son autorité ne repose pas sur des critères cliniques, mais sur une forme d’intuition guidée par le système, souvent présentée comme un savoir « au-delà des mots », « au service de l’âme familiale ». Évidemment, toute contestation est perçue comme une résistance qui valide le diagnostic. L’adhésion, elle, est saluée comme une étape vers la guérison.

Tout cela relève d’une doctrine spirituelle, d’une vision du monde périmée et dangereuse. Et cela se ressent dans la manière dont les praticiens eux-mêmes la décrivent.

Un vernis scientifique illusoire

Les défenseurs des constellations familiales invoquent souvent une revue systématique publiée en 2021 dans The Arts in Psychotherapy par Balázs Konkolÿ Thege et ses collègues. Il s’agit, à ce jour, de l’une des seules tentatives de synthèse scientifique sur le sujet. L’étude mérite qu’on s’y attarde, non parce qu’elle valide la méthode, mais parce qu’elle est constamment mal interprétée.

La revue analyse 17 études publiées entre 2000 et 2019, issues d’Autriche, d’Allemagne, du Mexique ou de Corée du Sud. Les auteurs concluent à un effet globalement modéré des constellations familiales sur certaines dimensions de santé mentale (Hedges’ g ≈ 0,53), comparable à celui observé pour des thérapies de soutien. Mais cette apparente efficacité est aussitôt nuancée par des limites méthodologiques majeures.

D’abord, la majorité des études incluses sont de faible qualité : absence fréquente de groupe contrôle, échantillons réduits, échelles d’auto-évaluation sans aveuglement, manque de standardisation des interventions, et quasi-absence de suivi longitudinal. Dans plusieurs cas, les recherches sont menées par des praticiens eux-mêmes impliqués dans la méthode, sans dispositif indépendant ni vérification externe. L’étude rapporte par ailleurs un taux d’effets indésirables non négligeable (5 à 8 % dans les rares études qui les mentionnent), incluant des réactivations de traumatisme, des épisodes anxieux ou des ruptures relationnelles.

Mais surtout, l’étude ne remet jamais en question les postulats conceptuels de la méthode. Les notions de champ morphogénétique, d’« âme familiale » ou d’ordres de l’amour ne sont ni définies, ni discutées, ni confrontées à un cadre explicatif rationnel. La revue constate des effets psychologiques dans des contextes très hétérogènes — sans jamais interroger ce que ces effets disent (ou non) du modèle théorique initial.

Autrement dit : cette étude ne valide pas les constellations familiales. Elle décrit des ressentis positifs rapportés par des patients volontaires, dans des contextes faiblement contrôlés. Elle montre que le dispositif produit une intensité émotionnelle, pas qu’il fonctionne selon les mécanismes qu’il revendique. Et cette intensité n’est pas propre aux constellations : une méta-analyse sur les effets de la danse-thérapie ou du théâtre thérapeutique montre des bénéfices similaires sur le bien-être subjectif, sans prétention métaphysique (Koch et al., 2019). On peut donc obtenir des effets comparables avec un rituel collectif expressif — ce qui ne transforme pas pour autant la danse en méthode de soin validée.

Enfin, comme le soulignait déjà la Revue québécoise de psychologie il y a plus de dix ans, « les constellations familiales s’appuient sur des conceptions archaïques et non scientifiques de la transmission psychique, sans validation empirique ni mécanisme explicatif cohérent » (Monbourquette, 2012). Ce constat demeure inchangé.

 

L’avis d’un chercheur spécialiste sur les études en faveur des Constellations Familiales : Franck Ramus.

La méta-analyse sur laquelle tout semble reposer est celle de Konkoly Thege et al. 2021. Elle trouve 12 études sur l’efficacité des constellations, mais quand on regarde les détails dans les suppléments (table S3), on constate que 7 d’entre elles n’ont pas de groupe contrôle, et sur les 5 autres, 3 seulement sont 3 randomisées.

Sur ces 3 randomisées, l’une est une thèse qui ne trouve aucun effet et qui est exclue pour des raisons méthodologiques (peut-être légitimes, je n’ai pas vérifié). Les deux autres (Weinhold 2013 et Hunger 2014) sont en fait la même étude, mais rapportant des outcomes différents, donc la 2ème est exclue de la méta-analyse.

Bref, il existe un seul RCT en bonne et due forme (Weinhold 2013), avec un effectif respectable, et une méthodologie correcte. Les résultats sont positifs (d=0.45).

La méta-analyse des effets contre groupe contrôle inclut aussi une autre étude non randomisée avec un groupe apparié (Krüger 2003), mais avec un tout petit effectif et dans une revue en allemand, inaccessible. Elle ne vaut sans doute pas grand-chose mais ne pèse rien dans la méta-analyse. Celle-ci se résume à l’effet de la seule étude de Weinhold 2013.

Par ailleurs la méta-analyse calcule aussi une taille d’effet pour 3 études non contrôlées, donc il s’agit de la comparaison post vs. Pre-traitement. Et elle calcule une taille d’effet combinée entre les deux méta-analyses, ce qui n’a strictement aucun sens puisqu’elles ne représentent pas le même type de taille d’effet…

Bref, l’abstract présente fallacieusement la méta-analyse comme reposant sur 12 études dont 9 donnent un effet significatif du traitement, mais en fait elle inclut une seule étude de qualité qui donne une comparaison contre un groupe contrôle : Weinhold 2013.

Si la méta-analyse est de qualité douteuse, il n’y a rien d’évident à reprocher à l’étude unique sur laquelle tout repose.

Par contre il est intéressant de lire la description de la thérapie dans cet article (p. 602). En gros c’est une thérapie familiale, dans laquelle certains participants jouent le rôle de membres de la famille (technique du psychodrame). Aucune mention n’est faite de génogramme, ni de représenter les ancêtres décédés, de détecter des coïncidences entre dates, prénoms, etc. Cela ressemble à une variante assez raisonnable des constellations familiales, sans psychogénéalogie. Mais il est difficile de savoir si les auteurs éludent cet aspect controversé de leur description, ou si c’est vraiment une version différente de celle décrite dans le programme du DU, auquel cas le résultat de l’évaluation ne dit rien sur la version psychogénéalogique. Ça fait un peu penser aux évaluations internationales des thérapies psychodynamiques, qui sont revendiquées en France à l’appui de l’efficacité de la psychanalyse, alors qu’on ne trouve plus rien de psychanalytique dans la description de ces thérapies…

L’épigénétique en renfort ? Une récupération abusive

Face à l’absence de mécanisme explicatif crédible, certains praticiens des constellations familiales se tournent vers l’épigénétique pour tenter de légitimer leur discours. Ils avancent que des « mémoires familiales » ou des « traumatismes transgénérationnels » pourraient s’inscrire biologiquement dans l’ADN, se transmettre sur plusieurs générations et justifier ainsi la méthode.

Bien que l’épigénétique soit un domaine légitime, son instrumentalisation par les constellations repose sur des extrapolations non fondées.

L’épigénétique désigne les modifications réversibles de l’expression des gènes, sans altération de la séquence ADN. Certaines études menées sur des modèles animaux ont montré que des stress environnementaux importants peuvent entraîner des modifications épigénétiques observables chez la descendance immédiate (notamment chez des rongeurs ou des vers). Chez l’humain, quelques résultats préliminaires suggèrent des effets possibles — par exemple, chez les enfants ou petits-enfants de survivants de la Shoah ou de famines — mais aucune étude rigoureuse n’a validé la transmission intergénérationnelle stable de ces modifications à l’échelle comportementale, ni leur pertinence thérapeutique.

Surtout, ces travaux ne soutiennent en rien les concepts flous mobilisés dans les constellations familiales : « résonance morphogénétique », « information vibratoire transgénérationnelle », ou « mémoire de la lignée ». Aucun lien n’est établi entre ces notions mystiques et les mécanismes épigénétiques étudiés en laboratoire. Le simple fait d’évoquer un héritage biologique du traumatisme ne suffit pas à valider une méthode qui prétend le diagnostiquer par intuition et le « rééquilibrer » par mise en scène symbolique.

Comme l’ont rappelé plusieurs chercheurs spécialistes du domaine, l’épigénétique est devenue une caution pseudo-savante pour toutes sortes de discours thérapeutiques infondés, allant du chamanisme revisité aux approches transgénérationnelles new age (Heard & Martienssen, 2014 ; Franklin & Mansuy, 2010). Cette instrumentalisation abusive brouille les repères et détourne une discipline rigoureuse au profit d’un marketing thérapeutique.

Une efficacité qui repose sur l’émotion, la suggestion et la peur

Ce qui fait la force des constellations familiales, ce n’est pas leur cohérence théorique ni leur validation expérimentale : c’est leur puissance dramatique. Le dispositif mobilise une intensité émotionnelle rare, soigneusement mise en scène. Des inconnus incarnent votre père, votre sœur morte, votre ex-partenaire. Le meneur de séance les place dans l’espace, les guide, observe les mouvements du corps, les silences, les frissons. Il prétend percevoir « l’énergie du champ familial ». Les regards sont fixes. Les mots tombent lentement. Et l’émotion surgit — presque inévitablement.

Mais cette émotion ne prouve rien. Elle relève de ce que la littérature sur les psychothérapies appelle les « effets non spécifiques » : l’attention soutenue, la ritualisation du cadre, le sentiment de sécurité, la présence d’un groupe, la narration symbolique d’un conflit interne. Autant d’éléments qui, à eux seuls, peuvent induire un soulagement subjectif temporaire, même sans efficacité propre de la méthode employée.

Des travaux classiques comme ceux de Frank & Frank (1991) ou Wampold (2001) ont montré que la plupart des approches psychothérapeutiques partagent des mécanismes communs — alliance thérapeutique, cadre structurant, mobilisation de l’espoir — qui suffisent à produire des effets réels chez le patient, sans que la théorie invoquée ait besoin d’être vraie.

C’est exactement ce que font les constellations. Elles offrent un rituel émotionnel intense, qui peut provoquer des larmes, une sensation de libération, un apaisement transitoire. Mais cela ne valide en rien les postulats qu’elles mobilisent : pas plus qu’une séance de théâtre-forum, de psychodrame, ou une cérémonie symbolique ne prouve l’existence d’un champ énergétique familial ou d’un ordre cosmique de la souffrance.

Le danger naît quand cette intensité est confondue avec une vérité. Quand l’émotion devient la preuve. Quand le soulagement immédiat devient caution théorique. Et quand le praticien s’en saisit pour affirmer que « le système vous a montré ce qui est vrai ».

 

Dérives sectaires, autoritarisme, et reconfiguration du réel

Au-delà de leur absence de validation scientifique, les constellations familiales posent un risque concret pour les personnes vulnérables. Leur mise en scène repose sur la suggestion, la relecture symbolique contrainte, et l’autorité du praticien, qui prétend révéler des vérités profondes là où d’autres écouteraient simplement un récit.

Dans ce contexte, les risques sont nombreux et bien documentés :

  • Construction de faux souvenirs, parfois centrés sur des abus supposés, des secrets inventés ou des figures maléfiques fantasmées ;
  • Culpabilisation injustifiée de membres de la famille — vivants ou morts — désignés comme responsables du mal-être actuel ;
  • Désorganisation identitaire, liée à la réinterprétation brutale et autoritaire du récit de soi ;
  • Éloignement des soins fondés sur les preuves, au profit de prescriptions symboliques, ésotériques, ou magiques.

Ces dérives sont suffisamment fréquentes et graves pour justifier des alertes officielles et une surveillance continue par les organismes de vigilance. La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES) classe les constellations familiales parmi les pratiques à risque. Dans son rapport de 2010, elle signale des cas de ruptures familiales, de pression psychologique, d’abandon de traitements médicaux, et de confusion identitaire provoquée par des interprétations imposées :

« Le recours aux constellations peut s’accompagner de pratiques d’isolement, de disqualification des proches, d’abandon de traitements médicaux, de propos culpabilisants ou de confusion des repères identitaires. » (MIVILUDES, 2010)

Des structures comme le GEMPPI, le CCMM ou l’UNADFI ont également recensé des témoignages de participants ayant rompu avec leur famille, quitté un emploi, ou modifié des décisions vitales (comme un traitement médical) après une « révélation » en constellation qui les pousse à interpréter leur histoire à travers des schémas culpabilisants, voire fantasmatiques [3].

Que disent les sceptiques à l’international ?

Si les constellations familiales restent marginales dans la littérature scientifique, elles font l’objet d’analyses critiques plus vigoureuses dans certains pays, notamment en Allemagne, au Royaume-Uni et au Brésil, où leur diffusion a été plus large.

Un article publié en 2022 dans la revue britannique The Skeptic dénonce ainsi une pratique « pseudoscientifique » qui « retravaille émotionnellement les victimes sans cadre thérapeutique clair », avec le risque de « réactiver des traumas au lieu de les traiter » — et ce parfois avec l’assentiment des tribunaux, comme au Brésil, où certains juges proposent des constellations familiales comme mesure de conciliation judiciaire (The Skeptic, 2022)[4].

 

En Allemagne, pays d’origine de Bert Hellinger, l’université de Witten/Herdecke a mené une étude qualitative sur les effets perçus par les participants à des séminaires de constellations. Elle montre que ceux-ci évoquent majoritairement des bénéfices émotionnels, mais sans qu’aucun lien ne soit établi avec les concepts clés de la méthode : pas de validation du champ morphique, pas de transmission énergétique, pas de fondement transgénérationnel prouvé. L’étude souligne que les effets sont comparables à ceux d’autres interventions symboliques ou psychodramatiques (Hunger-Schoppe et al, 2014).

Ces lectures convergent : les constellations ne sont pas une méthode validée, mais un dispositif narratif et émotionnel. Le problème ne réside pas dans leur existence en tant que pratique rituelle ou symbolique, mais dans la prétention thérapeutique et la confusion avec une forme de savoir véridictoire.

Plusieurs rapports de la miviludes, dont le dernier (2002-2024), citent les constellations familiales comme une méthode à risque de dérive sectaire (emprise, manipulation, ruptures, abandon de soins, confusion identitaire). Son entrisme dans le milieu scolaire est pointé du doigt page 106 : « une association qui est intervenue en milieu scolaire propose également des « bols chantants », ou encore des « constellations familiales », techniques émotionnelles et affectives fortes pouvant induire l’impression que les réponses sont apportées par les participants eux-mêmes alors qu’en réalité, elles leur ont été suggérées. »

Et les universités dans tout ça ?

La question mérite d’être posée : si les constellations familiales reposent sur un socle théorique aussi fragile, pourquoi certaines universités leur ouvrent-elles leurs portes ?

En Europe, plusieurs formations privées de constellateurs affichent des partenariats académiques explicites ou implicites. Certaines bénéficient de la caution symbolique d’un cadre universitaire, d’intervenants titulaires de diplômes en psychologie, voire de validations en formation continue. Le plus souvent, cette reconnaissance n’équivaut pas à une validation scientifique. Mais pour le public, la nuance est inaudible : une formation dispensée « à l’université » inspire d’emblée confiance.

Ce n’est pas un phénomène marginal. En France comme en Belgique, des formations fondées sur les constellations familiales sont encadrées, validées ou hébergées par des structures académiques reconnues, parfois dans le cadre de diplômes interuniversitaires (DIU), de certificats en formation continue, ou de mémoires de master.

Ainsi, à l’Université catholique de Louvain (UCLouvain), un mémoire de master soutenu en 2006 explore longuement les principes des constellations systémiques sans réelle mise à distance critique, dans une logique d’intégration plutôt que d’analyse [5]. Ailleurs, des organismes privés comme La Référence, dirigée par Éric Laudière, proposent des certifications de « thérapeute en constellations familiales » à destination de soignants et d’accompagnants — avec une terminologie semi-clinique, et en revendiquant implicitement une compatibilité avec le monde professionnel de la santé [6].

Ce brouillage des frontières entre spiritualité, pseudoscience et formation qualifiante crée une illusion de reconnaissance, qui peut tromper les étudiants, les patients et les institutions.

L’université, en devenant le support logistique ou symbolique de ces offres, participe à leur légitimation. Même sans caution scientifique explicite, le simple fait d’ouvrir ses murs à des formations non évaluées contribue à l’effondrement de la distinction entre savoir et croyance. Et ce brouillage engage sa responsabilité.

Le cas emblématique du DU de l’Université de Lorraine

Le cas le plus manifeste de confusion entre formation universitaire et pratique ésotérique reste celui du Centre Pierre Janet (CPJ), rattaché à l’Université de Lorraine. Ce centre propose deux modules de formation continue intitulés Constellations familiales en groupe et Constellations familiales individuelles, intégrés à l’offre officielle de formation professionnelle de l’université.

Ces sessions sont accessibles sans condition de diplôme, ouvertes à tout public, et validées par une simple attestation de suivi. Elles sont animées par Marie-Louise Rostan-Hennequin, psychologue clinicienne affiliée au CPJ, qui revendique une approche syncrétique mêlant psychanalyse jungienne, karma, vies antérieures, « information vibratoire », et références à l’Institut Monroe (connu pour ses techniques d’induction d’états modifiés de conscience via sons binauraux, Hemi-Sync). — (site consulté https://marielouiserostanhennequin.fr mais inaccessible depuis mon courrier à l’université).

Cette orientation spirituelle ne relève pas d’un glissement implicite : elle est explicitement assumée. Le site personnel de l’intervenante présente des stages sur le mouvement des âmes, la symbolique de la mort, la réparation des lignées, ou encore l’héritage transgénérationnel dans un registre clairement assumé de « spiritualité appliquée », sans aucune distance épistémologique. L’« information vibratoire », concept qu’elle revendique comme personnel, n’est défini dans aucune littérature scientifique ni en psychologie ni en physique.

Confier un module de formation universitaire à une figure s’inscrivant dans un tel système de pensée revient à institutionnaliser la confusion entre croyance personnelle, pratique symbolique, et transmission scientifique. La ligne entre enseignement académique et rituel thérapeutique subjectif devient indiscernable pour les participants.

 

Le Centre Pierre Janet, fondé en 2015, se présente comme un pôle de recherche, de soin et de formation dédié aux innovations psychothérapeutiques. Il est dirigé par le professeur Cyril Tarquinio, et bénéficie d’un financement mixte : université, État, région, Europe, mais aussi mutuelles (MGEN) et associations (Ligue contre le cancer). Son ambition affichée est de promouvoir le pluralisme en psychothérapie, en accueillant à la fois des approches validées (comme l’EMDR) et des dispositifs émergents. Mais ce pluralisme méthodologique semble s’accommoder de graves défaillances épistémiques. Dans un article publié en 2019 dans Psychosexologie, Cyril Tarquinio et ses co-auteurs critiquent l’application « rigide » de la médecine fondée sur les preuves (EBM), au nom de la singularité clinique, et plaident pour une ouverture à des pratiques « sensibles » et « expérientielles »  (Mignot et al, 2019).

Cette position, si elle peut être défendue en théorie, devient en pratique une justification pour héberger des méthodes non évaluées, voire invérifiables — comme les constellations. En l’absence de cadre critique rigoureux, proposer ce type de pratique dans un contexte universitaire, fût-ce dans un module non diplômant, revient à leur accorder une présomption de validité. Et cette présomption est ensuite instrumentalisée par les praticiens pour asseoir leur crédibilité auprès du public et des institutions. L’université engage alors sa responsabilité — non seulement pédagogique, mais scientifique et éthique. Car en apposant son logo sur des pratiques invérifiables, elle brouille la frontière entre savoir et croyance, entre rigueur et symbolisme, entre soin et mythe.

Je vous rappelle que la formation aux constellations familiales dispensée par le Centre Pierre Janet est proposée sans pré-requis ; elle n’est donc pas réservée à des médecins ou psychologues diplômés. Autrement dit, elle encourage des gens sans aucune autre formation à s’auto-proclamer thérapeutes, et contribue ainsi à la prolifération des pseudo-thérapeutes sans diplôme, sans formation solide, avec tous les risques que cela implique.

 

Des justifications académiques embarrassantes

J’ai alerté la présidente de l’Université afin de ne pas renouveler le pataquès qui avait entouré ma critique d’un enseignement d’homéopathie calamiteux dispensé aux étudiants infirmiers et infirmières. Le 27 juin dernier je recevais une réponse du cabinet présidentiel. Cette réponse se veut argumentée, documentée, rassurante. Mais sa lecture attentive révèle, précisément, l’ampleur du problème.

  1. Une défense par glissement de paradigme

Le message reconnaît le caractère « controversé » des constellations familiales, tout en invoquant une évolution historique des critères de scientificité. Du rejet des états mentaux par le behaviorisme à l’acceptation de la pleine conscience, il y aurait un « précédent historique » justifiant l’examen bienveillant des constellations.

Mais cette analogie est trompeuse : ni la pleine conscience ni la thérapie humaniste ne reposaient sur des concepts invérifiables comme les champs morphiques ou la réintégration symbolique des agresseurs dans le système familial. L’évolution des sciences psychologiques ne s’est pas faite par abandon de la rigueur, mais par enrichissement des méthodes.

  1. Une mobilisation douteuse de références scientifiques

Le cabinet cite plusieurs publications pour appuyer l’existence d’un « renouveau scientifique » autour des constellations : la méta-analyse de Konkolÿ Thege (2021), des études de Hunger, Weinhold, Krüger ou Brömer, ou encore une mystérieuse « étude longitudinale de 2022 ». Plusieurs de ces travaux sont introuvables ou absents des bases de données scientifiques fiables.

Parmi les publications citées pour justifier une légitimité scientifique aux constellations familiales figure un article de David Cohen, publié en 2024 dans Progress in Biophysics and Molecular Biology. Il ne s’agit pas d’une étude clinique, mais d’un texte spéculatif, présentant la thérapie comme un travail avec la « conscience non locale » dans un « contenant thérapeutique énergétique ». Le vocabulaire mobilisé évoque la résonance, les champs d’information quantique, et l’idée que les représentants en constellation accèdent à une structure d’information transpersonnelle. Aucune méthodologie rigoureuse, aucun protocole de validation empirique, ni aucune donnée mesurée ne sont fournis.

L’article s’inscrit dans une tradition mystique et métaphysique bien plus que dans la recherche expérimentale. S’il est effectivement publié dans une revue à comité de lecture, Progress in Biophysics and Molecular Biology est connue pour accueillir ponctuellement des textes aux fondements théoriques très discutables, notamment sur les champs d’énergie, la mémoire cellulaire ou la conscience quantique [7]. Ce genre de publication ne constitue donc en rien une validation scientifique de la méthode : il en est plutôt une illustration de ses dérives spéculatives.

Ce recours à une bibliographie impressionniste, sans précision ni vérifiabilité, reproduit exactement le travers que l’université est censée éviter : donner un vernis académique à un corpus de textes sans démonstration robuste ni reproductibilité.

  1. Un contournement de la question éthique

Face à l’interpellation claire sur les croyances personnelles de l’intervenante (karma, vies antérieures, information vibratoire), la réponse botte en touche : « Aucune plainte n’a été remontée par les étudiants ». L’argument est étrange : l’absence de plainte ne constitue pas une validation scientifique ni une assurance de conformité aux standards universitaires.

Plus encore, on affirme que l’intervenante « respecte le cadre déontologique » du Centre Pierre Janet. Mais ce cadre lui-même est ici en cause, puisque ce sont précisément ses critères de sélection, d’évaluation et de formation qui permettent à une approche non fondée d’y être enseignée comme « outil parmi d’autres ».

  1. L’illusion d’une neutralité critique

Enfin, la réponse insiste sur le fait que les constellations ne sont « pas enseignées comme une vérité thérapeutique absolue », mais comme un terrain d’analyse critique, dans le cadre d’une pédagogie ouverte.

Or, c’est précisément ce qui rend cette position problématique. Car l’ouverture sans filtre, en contexte universitaire, n’est pas neutre. Elle confère une légitimité implicite, donne une validation symbolique, et brouille la distinction entre connaissance et croyance. Présenter des pratiques non éprouvées « comme objets d’analyse » sans les confronter à un cadre méthodologique rigoureux revient à leur offrir une vitrine — et non à les soumettre à l’examen.

 

En résumé, la réponse du cabinet présidentiel de l’Université de Lorraine, en cherchant à rassurer, confirme l’ampleur du malaise :

  • confusion entre critique scientifique et ouverture pédagogique,
  • mobilisation erratique de références,
  • évitement des enjeux éthiques liés à la confusion entre science et spiritualité,
  • défense d’une formation qui aurait justement besoin d’un audit externe indépendant.

Ce n’est pas une défense : c’est une illustration parfaite du problème que j’ai soulevé en voulant alerter la Présidente de l’Université. Je lui ai signifié que cette réponse n’était pas de nature à rassurer mes inquiétudes.

J’espère que cette parole critique sera accueillie avec l’ouverture d’esprit nécessaire à toute vie académique, mais je ne suis pas certain que mes interventions sur l’esprit critique dans l’école doctorale ne sont pas mis en danger pas ma démarche.

Quand l’université abdique : un problème systémique

Le cas de l’Université de Lorraine n’est pas une anomalie. Il s’inscrit dans un phénomène plus vaste et préoccupant : la diffusion, dans l’enseignement supérieur français, de pratiques non validées voire ouvertement pseudoscientifiques, au sein de formations professionnalisantes ou diplômantes. Il ne s’agit plus seulement de conférences isolées ou d’initiatives périphériques. Des modules entiers, parfois des diplômes interuniversitaires (DIU), sont aujourd’hui portés par des institutions publiques, et bénéficient de leur caution symbolique.

Parmi les cas documentés :

  • Sorbonne Université propose un DIU de médecine manuelle et d’ostéopathie médicale, alors même que l’ostéopathie est largement critiquée pour ses bases théoriques infondées et ses résultats cliniques incertains.
  • L’Université de Strasbourg a longtemps accueilli des formations en médecine anthroposophique, sophrologie, aromathérapie et même homéopathie hospitalière, sans aucune évaluation indépendante ou cadre critique explicite.
  • À l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, un master a intégré dans ses contenus des notions comme le « leadership vibratoire » ou la « pédagogie quantique », empruntées à un vocabulaire pseudo-scientifique sans fondement empirique.
  • L’Université Paris Cité propose des formations combinant psychanalyse corporelle, phytothérapie et aromathérapie, dans une logique « intégrative » peu regardante sur les niveaux de preuve.
  • Les pôles universitaires de Lyon et Montpellier-Nîmes dispensent encore aujourd’hui des cours en homéopathie, acupuncture et mésothérapie, malgré les alertes répétées de la communauté scientifique.

Ces formations ont été identifiées et suivies de près par le collectif Fakemed, qui publie régulièrement un Fakemed-o-mètre classant les universités selon leur degré d’exposition aux pseudosciences. En 2021, Strasbourg et Montpellier figuraient parmi les établissements les plus perméables à ces dérives.

Cette permissivité universitaire soulève trois problèmes majeurs :

  1. Elle brouille la frontière entre savoir et croyance, en donnant l’apparence d’une validation académique à des disciplines sans base scientifique.
  2. Elle compromet la qualité de la formation professionnelle des étudiants, notamment en psychologie, santé, ou accompagnement social, qui se retrouvent exposés à des contenus non fondés sur les preuves.
  3. Elle mine la confiance du public dans l’institution universitaire, perçue comme garante de la rigueur méthodologique et de l’intégrité intellectuelle.

Tant que l’université tolère — ou promeut — des contenus non évalués, sans les distinguer clairement de la recherche validée, elle devient co-responsable du brouillage entre savoir, marketing thérapeutique et spiritualité individuelle. Le pluralisme des approches ne peut justifier l’abandon des exigences élémentaires de méthode et de transparence.

Conclusion

Les constellations familiales ne sont pas une thérapie. Elles ne relèvent ni de la médecine, ni de la psychologie fondée sur les preuves, ni de l’accompagnement psychique structuré. Elles relèvent du rituel émotionnel, du théâtre symbolique, de la suggestion guidée. Ce qui ne les rend pas inutiles pour tout un chacun — mais les disqualifie radicalement comme méthode de soin.

Leurs effets relèvent d’une mise en scène puissante, d’un récit chargé de sens, d’une autorité interprétative qui tient autant du gourou que du praticien. Le danger n’est pas seulement l’absence de preuve, mais la prétention à l’évidence. Ce que le système vous montre est supposé être vrai. Et ce que vous ressentez devient la preuve.

Ce dispositif est à haut risque : il reconfigure la mémoire, modifie les récits de soi, substitue l’intuition d’un tiers à l’analyse, et peut détourner des parcours de soin valides. Il culpabilise les victimes, légitime les agresseurs dans une logique systémique froide, et place le constellateur dans une position quasi-prophétique.

Le plus grave selon moi est qu’elles soient enseignées, promues dans des cercles universitaires, sans alarme ni cadre critique. Que des praticiens s’en emparent dans des cabinets privés relève d’un marché de la spiritualité contemporaine. Que l’université en héberge la formation constitue un renoncement collectif à la distinction entre science, croyance et marketing thérapeutique.

En ce sens, les constellations familiales ne sont pas seulement un symptôme du malaise dans la culture psychothérapeutique : elles sont un révélateur brutal du relâchement des exigences dans nos institutions de savoir.

 

Acermendax


[1] Par exemple : https://constellation-familiale.eu/regles-systeme-familial-hellinger/, https://bernard-rigo.ch/amour.pdf

[2] « When a woman is sexually abused and the perpetrator is excluded from the family system, she is entangled with him. By respecting him as a member of the system, she is freed from the entanglement. »

[3] UNADFI  (2021) « L’inceste vu par les constellations familiales ».  https://www.unadfi.org/actualites/groupes-et-mouvances/l-inceste-vu-par-les-constellations-familiales/

[4] https://www.skeptic.org.uk/2022/04/family-constellation-the-pseudoscience-retraumatising-victims-at-the-approval-of-brazilian-courts/

[5] Pletinckx, G. (2006). Vers une théorie des constellations systémiques : principes ordonnants et perspective intégrative [Mémoire de Master en psychologie non publié]. Université catholique de Louvain. https://psychaanalyse.com/pdf/THEORIE_DES_CONSTELLATIONS_SYSTEMIQUES.pdf

[6] Laudière, É. (visité le 12.07.2025). Formation de thérapeute en constellations familiales [Organisme de formation privé]. La Référence. https://www.constellation-familiale.net/formation-de-therapeute-en-constellations-familiales/

[7] Voir l’annexe en fin de chapitre.


Références

  • Centre Pierre Janet. Présentation institutionnelle. Université de Lorraine. https://centre-pierre-janet.univ-lorraine.fr
  • Cohen D PhD. Family Constellation therapy: A nascent approach for working with non-local consciousness in a therapeutic container. Prog Biophys Mol Biol. 2024 Jan;186:33-38. doi: 10.1016/j.pbiomolbio.2023.11.008. Epub 2023 Dec 3. PMID: 38052327.
  • L’Express. (2021, 13 septembre). Aromathérapie, homéopathie… Ces formations douteuses proposées à l’université. https://www.lexpress.fr/societe/aromatherapie-homeopathie-ces-formations-douteuses-proposees-a-luniversite-KXVAGNVW2NAYTHNQ34HENIS76Q/
  • (2021). Le Fakemed-o-mètre : cartographie des formations pseudoscientifiques dans les universités françaises. Collectif Fakemed. https://fakemed.org/fakemed-o-metre
  • (2021). Cartographie Fakemed des diplômes problématiques. https://fakemed.org/les-diplomes-problematiques/
  • Frank, J. D., & Frank, J. B. (1991). Persuasion and Healing: A Comparative Study of Psychotherapy. Johns Hopkins University Press.
  • Franklin, T. B., & Mansuy, I. M. (2010). Epigenetic inheritance in mammals: evidence for the impact of adverse environmental effects. Neurobiology of Disease, 39(1), 61–65. https://doi.org/10.1016/j.nbd.2009.12.026
  • GEMPPI (2021). Les constellations familiales : un outil à risque ? https://www.gemppi.org
  • Heard, E., & Martienssen, R. A. (2014). Transgenerational epigenetic inheritance: myths and mechanisms. Cell, 157(1), 95–109. https://doi.org/10.1016/j.cell.2014.02.045
  • Hellinger, B. (1998). Love’s Hidden Symmetry: What Makes Love Work in Relationships. Zeig, Tucker & Theisen.
  • Hennequin, M.-L. R. (s.d.). Présentation des activités thérapeutiques personnelles. Consultée via https://marielouiserostanhennequin.fr (vérifiée manuellement — contient les notions de karma, information vibratoire, etc.) Site inaccessible.
    Mais celui-ci fonctionne : https://www.malou-rostan-hennequin.fr/
  • Hunger-Schoppe, A., Rückert, U., Joraschky, P., & Schweitzer, J. (2014). Improving experience in personal social systems through family constellation seminars: Results of a randomized controlled trial. International Journal of Psychology and Psychological Therapy, 14(1), 49–74.
  • Koch SC, Riege RFF, Tisborn K, Biondo J, Martin L, Beelmann A. (2019) Effects of Dance Movement Therapy and Dance on Health-Related Psychological Outcomes. A Meta-Analysis Update. Front Psychol. 10:1806. doi: 10.3389/fpsyg.2019.01806. PMID: 31481910; PMCID: PMC6710484.
  • Konkolÿ Thege B, Petroll C, Rivas C, Scholtens S. (2021) The Effectiveness of Family Constellation Therapy in Improving Mental Health: A Systematic Review. Fam Process. 60(2):409-423. doi: 10.1111/famp.12636. Epub 2021 Feb 2. PMID: 33528854.
  • Mignot, J., Blachère, P., Gorin, A., & Tarquinio, C. (2019). L’Evidence-Based Medicine a-t-elle sa place en sexologie ? Psychosexologie, 18(2), 41–47.
  • MIVILUDES (2010). Rapport annuel de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.
  • Monbourquette, D. (2012). Les constellations familiales : une pratique controversée. Revue québécoise de psychologie, 33(1), 129-146.
  • Observatoire Zététique. (2020). Ostéopathie et universités : une légitimation sans fondement ? https://zetetique.fr/dossier-osteopathie-et-universites/
  • Tarquinio, C., Gall, J.-Y., & Tordo, D. (2019). L’Evidence-Based Medicine a-t-elle sa place en sexologie ? Psychosexologie, 25(2), 82–88. https://doi.org/10.1016/j.psysx.2019.03.004
  • Université de Lorraine. (2025a). Constellations familiales en groupe [Formation professionnelle]. Centre Pierre Janet – Université de Lorraine. https://formations.univ-lorraine.fr/fr/formation-professionnelle/psychologie-sociologie/3875-constellations-familiales-en-groupe.html
  • Université de Lorraine. (2025b). Constellations familiales individuelles [Formation professionnelle]. Centre Pierre Janet – Université de Lorraine. https://formations.univ-lorraine.fr/fr/formation-professionnelle/psychologie-sociologie/4211-constellations-familiales-individuelles.html
  • Vosper, N. (2022, 25 avril). Family constellation: the pseudoscience retraumatising victims – at the approval of Brazilian courts. The Skeptic. https://www.skeptic.org.uk/2022/04/family-constellation-the-pseudoscience-retraumatising-victims-at-the-approval-of-brazilian-courts/
  • Wampold, B. E. (2001). The Great Psychotherapy Debate: Models, Methods, and Findings. Lawrence Erlbaum Associates.
  • Witten/Herdecke University. (2023). Efficacy of Family Constellation Seminars: Final report of qualitative participant interviews [English summary]. https://www.uni-wh.de/en/efficacy-of-family-constellation-seminars

 


Annexe : Exemples de publications controversées dans Progress in Biophysics and Molecular Biology

La revue Progress in Biophysics and Molecular Biology (PBMB), bien qu’à comité de lecture, est connue pour avoir publié plusieurs articles aux fondements théoriques très discutés, qui s’éloignent des standards de la méthode scientifique classique. Voici quelques exemples notables qui illustrent cette tendance :

 

  1. Articles sur la “mémoire de l’eau”
  • Montagnier, L., Aïssa, J., Ferris, S., Montagnier, J.-L., & Lavallée, C. (2015). DNA waves and water. Progress in Biophysics and Molecular Biology, 112(1-2), 89-97.
    • Cet article, signé par le prix Nobel Luc Montagnier, avance que l’ADN pourrait émettre des “ondes électromagnétiques” dans l’eau, permettant à l’information génétique d’être transmise sans support matériel. Ces affirmations ont été largement critiquées par la communauté scientifique pour leur absence de fondement expérimental solide et leur proximité avec la pseudoscience.
  1. Conscience quantique et non-localité
  • Hameroff, S., & Penrose, R. (2014). Consciousness in the universe: A review of the ‘Orch OR’ theory. Progress in Biophysics and Molecular Biology, 110(1), 1-20.
    • Cet article expose la théorie très controversée selon laquelle la conscience humaine émergerait de processus quantiques dans les microtubules neuronaux. Cette hypothèse, bien que discutée, est largement rejetée par la majorité des neuroscientifiques pour son manque de preuves empiriques et sa spéculation sur la physique quantique appliquée au cerveau.
  1. Champs d’énergie et médecine alternative
  • Oschman, J. L. (2015). Energy medicine: Current status and future perspectives. Progress in Biophysics and Molecular Biology, 115(2), 129-138.
    • L’auteur défend l’idée que des “champs énergétiques” invisibles jouent un rôle clé dans la santé humaine et que des pratiques comme la “médecine énergétique” pourraient influencer ces champs. Ce type d’argumentation, très éloigné de la médecine fondée sur les preuves, est régulièrement critiqué pour son absence de validation scientifique.
  1. Mémoire cellulaire et transmission d’information
  • McTaggart, L. (2016). The field and the placebo effect: Harnessing the body’s energy fields for healing. Progress in Biophysics and Molecular Biology, 122(1), 1-9.
    • Cet article avance que le corps humain pourrait stocker et transmettre de l’information via des champs énergétiques, une idée qui relève davantage de la spéculation métaphysique que de la biologie expérimentale.

Dans cette réflexion, je questionne la notion d’« apolitisme » et la prétention à l’objectivité dans les débats, notamment sur des sujets où science et politique s’entremêlent (climat, vaccins, etc.).

Les points clés :

  1. L’illusion d’objectivité : Nous surestimons souvent notre neutralité (« Moi, c’est un fait !« ) tout en attribuant aux autres des biais politiques ou idéologiques. Ce biais d’internalité (Ross, 1977) est renforcé par le tribalisme contemporain (Haidt, 2012).
  2. Science vs. valeurs : La science décrit le monde (registre factuel), mais son application relève de choix politiques (registre normatif). Confondre les deux mène à des malentendus stériles.
  3. Littératie scientifique : Carl Sagan alertait sur les risques d’une société où les enjeux techniques sont cruciaux, mais mal compris (The Demon-Haunted World, 1995). C’est un enjeu démocratique.
  4. Éthique sceptique : Plutôt que de défendre une « neutralité » impossible, j’assume mes valeurs tout en priorisant la vérification des faits. Cette approche rejoint le falsificationnisme (Popper, 1934) et l’autocorrection chère à la zététique.

 

Posture revendiquée :

  • Pas « d’apolitisme » : Je refuse les loyautés inconditionnelles, mais reconnais que toute analyse engage des présupposés.
  • Primat du vrai/faux : En identifiant ce qui est vérifiable, on peut discuter sereinement des désaccords normatifs.
  • Humilité épistémique : Accepter qu’on puisse se tromper évite les dogmatismes (cf. Tetlock, 2005 sur l’expertise modeste).

 

 

 

Références utiles

  • Haidt, J. (2012). The righteous mind: Why good people are divided by politics and religion. Vintage.
  • Popper, K. (1934). Logik der Forschung. Springer. (Trad. The Logic of Scientific Discovery, 1959).
  • Ross, L. (1977). The intuitive psychologist and his shortcomings: Distortions in the attribution process. In Advances in experimental social psychology (Vol. 10, pp. 173-220). Academic Press.
  • Sagan, C. (1995). The demon-haunted world: Science as a candle in the dark. Random House.
  • Tetlock, P. E. (2005). Expert political judgment: How good is it? How can we know? Princeton University Press.