La chaîne aborde sur un ton décalé dans la forme mais sérieux sur le fond les raisons qui font que notre lecture du monde est souvent bancale.

Il fallut une pluie de météorites en Normandie pour vaincre les certitudes dogmatiques des savants européens qui se gaussaient des témoignages paysans sur des pierres tombées du ciel.

 

Quand les pierres venues du ciel déclenchent une révolution scientifique

Remontons au XVIIIe siècle. Imaginez l’Académie des sciences, temple du savoir rationnel, face à une rumeur aussi vieille que l’humanité : des pierres tomberaient du ciel. En province, les paysans le racontent comme un fait. Ils disent l’avoir vu, entendu, parfois même touché. Mais pour les savants éclairés, ce ne peut être qu’un ramassis de superstitions rurales. La science, c’est la raison contre les récits populaires.

Depuis Aristote, le ciel est perçu comme immuable. Les sphères célestes ne changent pas, ne s’altèrent pas. Thomas d’Aquin persiste et signe au XIIIe siècle : Dieu a créé un cosmos parfait, ordonné, et toute matière corrompue — comme une pierre noire et calcinée — ne peut en provenir. Cette conception aristotélicienne persistera jusqu’à l’ère moderne.

Or les témoignages s’accumulent.

 

✦ Des cas répertoriés et ignorés.

L’une des premières chutes de météorites documentées en Europe est celle d’Ensisheim, qui s’est produite le 16 novembre 1492 en Alsace, alors partie du Saint-Empire romain germanique. Un jeune garçon a vu une pierre tomber du ciel et atterrir dans un champ de blé. Cet événement est notable car des échantillons de la météorite ont été préservés, et il est souvent cité comme l’un des premiers cas où une météorite a été observée et enregistrée en Europe. La météorite d’Enisheim a été considérée comme un signe du ciel et a même été accrochée dans une église locale pour préserver sa mémoire.

Le 27 novembre 1677, un bolide est observé depuis Paris, Lyon, Bologne et Vérone. Il est décrit comme une boule de feu traversant le ciel, avec un sifflement et une traînée de fumée. Mais aucune chute de pierres n’est officiellement recueillie en France. Ce sont les Italiens qui documentent un impact potentiel près de Vérone (ou selon d’autres sources, près de Padoue), mais aucun fragment n’est retrouvé de manière probante. Conséquence : en France, l’événement reste un « phénomène lumineux » (assimilé à une comète), mais pas une preuve d’un impact matériel. Il est intégré aux études météorologiques ou astrologiques, pas à une science des corps célestes[1].

En juin 1751 à Maury, près de Carpentras (Vaucluse), des témoins décrivent une détonation céleste, un sifflement perçant, la chute d’un objet noir de forme pierreuse, et un impact visible au sol. L’objet est retrouvé, pesant plusieurs kilogrammes, et transmis à l’Académie de Marseille, qui envoie un rapport à Paris. Mais l’Académie des sciences n’y accorde qu’un intérêt poli : la pierre est rangée parmi les roches fulgurées (produits de la foudre), sans autre analyse. Affaire classée.

 

✦ 1772 : enquête à Luce… et rejet des faits

En 1772, dans le petit village normand de Luce, plusieurs habitants rapportent un phénomène étrange : une violente explosion dans le ciel, accompagnée d’un panache de fumée, puis la chute de pierres sombres, chaudes au toucher. Une scène qui, à nos yeux, évoque sans hésitation la désintégration d’un corps céleste dans l’atmosphère.

Mais en 1772, la science académique n’est pas prête. L’Académie royale des sciences de Paris, alertée par des témoignages, décide d’enquêter. Elle dépêche Jean-Baptiste Le Roy, physicien, ingénieur, membre éminent de l’institution, connu pour ses travaux sur l’électricité. Le Roy enquête et rédige un rapport qui paraît dans les Mémoires de l’Académie en 1774[2]. Il y décrit avec précision les témoignages recueillis, mais les interprète à travers le prisme dominant : les pierres ne peuvent pas venir du ciel. Selon lui, la chaleur dégagée, les marques de brûlure, et la noirceur des pierres s’expliquent mieux par une explosion terrestre ou un impact de foudre.

Le Roy ne conteste pas le fait – bruit formidable, pierres sombres au sol –, mais estime qu’il ne saurait être dû à la chute d’un corps céleste, ce qui, selon lui, contredirait les lois connues de la physique dans l’état actuel du savoir. Par cette conclusion, l’affaire est classée. L’épisode, pourtant documenté, n’est pas intégré à la connaissance scientifique de l’époque. Il tombe dans l’oubli — ou plutôt, il est activement relégué hors du cadre explicatif légitime. On le voit : le témoignage oculaire ne vaut pas grand-chose sans cadrage théorique. La science a du mal à prendre au sérieux des observations pour lesquelles aucune explication n’est disponible.

 

✦ 1794 : Ernst Chladni, l’hérétique des pierres errantes

Physicien allemand surtout connu pour ses expériences d’acoustique, Ernst Chladni propose une hypothèse iconoclaste dans un livre publié en 1794[3] : « Über den Ursprung der von Pallas gefundenen und anderer ihr ähnlicher Eisenmassen, und über einige damit in Verbindung stehende Naturerscheinungen » (« Sur l’origine des masses de fer trouvées par Pallas et d’autres phénomènes naturels similaires »).

Il soutient que certaines masses de fer isolées, comme découverte en 1749 par Peter Simon Pallas en Russie, sont venues de l’espace. Selon lui, des corps errants — invisibles depuis la Terre — pénètrent parfois l’atmosphère, s’enflamment en produisant un bolide lumineux, puis tombent sous forme de fer ou de pierre.

Cette théorie est accueillie avec scepticisme et moquerie par la communauté scientifique, notamment par le chimiste français Claude-Louis Berthollet. La thèse est jugée « non démontrable » et donc non scientifique. Le paradigme dominant demeure inchangé.

 

✦ 1803 : explosion à L’Aigle — l’épreuve de vérité

Et finalement nous arrivons en 1803, le 26 avril, vers 13h. Un bruit violent fend le ciel au-dessus de L’Aigle, dans l’Orne. Les habitants entendent des détonations en série, voient une traînée lumineuse, puis une pluie de plusieurs milliers de pierres noires s’abat sur les champs alentour.

Cette fois, l’événement est trop spectaculaire pour être ignoré. Le ministre de l’Intérieur Jean-Antoine Chaptal désigne le jeune astronome Jean-Baptiste Biot pour enquêter. Il quitte Paris le 26 juin 1803. Accompagné par un guide, il enquête pendant dix jours dans la région de L’Aigle. Après un travail minutieux sur le terrain, il rapporte deux types de preuves pointant vers une origine extraterrestre des pierres : des preuves physiques (l’apparition soudaine de nombreuses pierres identiques similaires à d’autres pierres tombées du ciel en d’autres lieux) et des preuves morales (de nombreux témoins qui ont observé le phénomène).

Il rédige un rapport minutieux (première carte précise d’un champ de dispersion de météorites, analyse chimique de plusieurs échantillons de la pluie météoritique, recueil de témoignages). La composition des fragments révèle des caractéristiques distinctives : alliage de fer, présence de nickel, et minéraux silicatés dans des proportions inconnues dans les roches terrestres locales. Contrairement aux enquêtes précédentes, Biot accorde une valeur scientifique aux témoignages populaires, les croisant et les analysant avec rigueur dans un rapport qu’il livre à l’Académie des Sciences le 18 juillet [4].

Dans sa conclusion, Biot explique en détail les raisons pour lesquelles il n’a d’autre choix que de pointer une origine extraterrestres au phénomène :

« On n’a jamais vu, avant l’explosion du 6 floréal, de pierres météoritiques entre les mains des habitants du pays.
Les collections minéralogiques, faites pour recueillir les produits du département, ne renferment rien de semblable (…) Les fonderies, les usines, les mines des environs n’ont rien dans leurs produits ni dans leurs scories qui ait avec ces substances le moindre rapport. On ne voit dans le pays aucune trace de volcan.
Tout à coup, et précisément depuis l’époque du météore, on trouve ces pierres sur le sol et dans les mains des habitants du pays, qui les connaissent mieux qu’aucune autre (…) Ces pierres ne se rencontrent que dans une étendue déterminée, sur des terrains étrangers aux substances qu’elles renferment, dans des lieux où il serait impossible qu’en raison de leur volume elles aient échappé aux regards.
Les plus grosses de ces pierres, lorsqu’on les casse, exhalent encore une odeur sulfureuse très forte dans leur intérieur. »

Le rapport est sans ambiguïté : il s’agit bien d’un objet venu de l’espace, fragmenté dans l’atmosphère, dont les restes ont atteint le sol. Biot publie ses conclusions dans les Mémoires de l’Institut en 1804.

 

✦ Et soudain, la science change d’avis

Avec l’autorité académique de Biot, le sérieux de l’enquête, la convergence des données… l’Académie des sciences se rallie à la thèse météoritique. En quelques années, d’autres observations de chutes seront réévaluées, une nouvelle discipline émerge : la cosmochimie.

Chladni, longtemps tourné en dérision, est réhabilité comme le père de la science des météorites. Une injustice corrigée… mais un retard coûteux : pendant près d’un siècle un aveuglement théorique était au service d’un paradigme indiscutable.

Il fallait toute la force d’un minutieux travail de terrain ne laissant place à aucun doute pour défier sérieusement le savoir établi. Et ça n’est pas anormal, après tout la charge de la preuve incombait bel et bien à qui remettait en cause ce que les savants estimaient savoir. Mais tout cela aurait pu aller bien plus vite si nos savants européens avaient été en connexion avec les savoirs du reste du monde.

 

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✦ Hors d’Europe : des pierres célestes sans scandale théorique

Contrairement à l’Occident aristotélicien, de nombreuses cultures non-européennes ont intégré de longue date les chutes de météorites à leur cosmologie ou à leur pratique scientifique — sans y voir d’aberration.

En Chine : le ciel observé n’est pas figé

Dès la dynastie Zhou (1046–256 av. E.C.), les astronomes chinois consignaient méthodiquement les phénomènes célestes, y compris les chutes de météorites, appelées tiān shí (天石, « pierres du ciel »). Les Annales des Printemps et Automnes (Chunqiu) et l’Histoire des Han postérieurs (Hou Han Shu) mentionnent de nombreux cas, parfois associés à des conséquences politiques interprétées comme des signes du Ciel[5]. Ces chutes ne contredisent pas l’ordre cosmique : elles sont l’expression d’un ciel réactif, en interaction avec le monde terrestre, selon le principe du tianming (天命, le Mandat céleste). La Chine impériale, en ce sens, a su intégrer ces anomalies sans les rejeter : les météorites sont des signes, pas des erreurs.

 

En Égypte ancienne : le fer du ciel, métal sacré

Les anciens Égyptiens utilisaient du fer d’origine météoritique bien avant la métallurgie du fer terrestre. Le poignard retrouvé dans la tombe de Toutânkhamon (vers 1323 avant notre ère) contient une teneur élevée en nickel et cobalt, caractéristiques du fer météoritique[6]

Ce métal portait le nom de biꜣ n-pt — « le fer du ciel » —, ce qui suggère une intuition correcte de son origine céleste. Dans un contexte religieux, ces objets devenaient des reliques célestes, utilisées dans des rituels ou des parures royales.

 

Aux Amériques : commerce et cosmologie

Dans l’actuel Arizona, le Meteor Crater, causé par la météorite Canyon Diablo il y a 50 000 ans, était entouré de légendes chez les peuples autochtones. Des fragments de cette météorite ont été retrouvés sur des sites archéologiques à plus de 1000 km, attestant de leur valeur dans des réseaux d’échange précolombiens[7].

Les Hopi considéraient les météorites comme des messagers ou des avertissements divins, souvent associés aux esprits célestes. Chez les Inuits du Groenland, le fer météoritique du cap York (chute il y a 10 000 ans) était utilisé pour fabriquer des outils et des armes, bien avant l’arrivée des Européens. Ce métal, collecté à la surface, a permis le développement d’une métallurgie propre à ces populations

 

Dans les Mondes islamique et mongol : science des météores

Dans le monde islamique médiéval, Al-Bīrūnī (973–1048) décrit dans ses traités des observations de shihāb (météores lumineux) et de hajr min al-samā’ (pierres du ciel). Il postule que certains de ces corps ont une origine céleste réelle, sur la base d’observations empiriques et comparées avec des sources indiennes et babyloniennes[8].

Sous l’empire mongol, des astronomes islamiques furent intégrés à la cour Yuan en Chine. Leurs traditions d’observation — parfois plus ouvertes que les conceptions scolastiques européennes — influencèrent les calendriers impériaux, la cartographie céleste et l’étude des « corps errants » dans le ciel.

 

La chute d’un préjugé

Ces exemples montrent que le refus occidental d’admettre la réalité des météorites n’était pas universel. Ce n’est pas l’humanité qui manquait d’observations — c’est une certaine forme d’académisme rigide qui bloquait l’intégration de ces faits dans les cadres de pensée savants. En somme : les pierres tombaient du ciel partout, mais il fallait une vision du monde compatible avec cette idée pour le concevoir.

 

✦ Ce que cette affaire révèle

Il serait facile de se moquer des savants d’autrefois, de leur entêtement aristotélicien, ou de leur dédain pour les témoignages de « simples paysans ». Mais ce serait commettre la même erreur : juger avec arrogance, depuis un paradigme qui nous semble aujourd’hui évident.

Les académiciens du XVIIIe siècle n’étaient pas plus idiots que nous — simplement, leur cadre théorique excluait l’hypothèse même que des pierres puissent venir du ciel. C’est ce que le philosophe des sciences Thomas Kuhn appellerait une résistance cognitive au changement de paradigme : tant qu’aucun modèle n’intègre une anomalie, celle-ci est disqualifiée, ignorée ou réinterprétée (Kuhn, 1962).

À cela s’ajoute un mépris de classe épistémique : les témoins de ces chutes étaient souvent des villageois, des bergers, des artisans. Leurs témoignages étaient cohérents, nombreux, et parfois réitérés pendant des siècles — mais ils ne comptaient pas vraiment. L’Académie se fiait à la théorie, pas au terrain. Il fallut que Jean-Baptiste Biot, formé au rationalisme cartésien, accepte de descendre dans les champs, de parler avec les paysans, de tracer les trajectoires sur des cartes, pour que ces informations deviennent crédibles et contribuent à revoir les modèles.

C’est la force de l’enquête empirique, combinée à la rigueur d’une méthode inductive, qui fit basculer la balance. Pas une révélation soudaine, ni une intuition géniale, mais un rapport précis, sourcé, vérifiable, dans lequel les faits devenaient trop solides pour être niés.

Enfin, cette affaire rappelle que l’Europe savante n’était pas seule. D’autres cultures avaient intégré depuis longtemps l’idée que le ciel puisse envoyer des pierres. Si l’Occident moderne a mis si longtemps à accepter cette évidence, ce n’est pas faute d’observations — mais faute d’ouverture d’esprit.

Première qualité du penseur critique, et donc du scientifique, l’ouverture d’esprit ne consiste pas à tout croire, mais à accepter des preuves qui contredisent nos évidences. Et c’est peut-être moins évident qu’il n’y parait, même si nous ne sommes plus en 1803.

 

Acermendax

Références

  • Biot, J.-B. (1804). Relation d’un voyage fait dans le département de l’Orne pour constater la réalité d’un météore observé à L’Aigle. Mémoires de la Classe des Sciences Mathématiques et Physiques de l’Institut Impérial de France.

[1] Burke, J. G. (1986). Cosmic Debris: Meteorites in History. University of California Press

[2] Le Roy, J.-B. (1774). Observations sur une prétendue pluie de pierres arrivée à Luce dans le Perche en 1772. Mémoires de l’Académie royale des sciences de Paris, année 1774, p. 491–495.

[3] Marvin, U. B. (1996). Ernst Florens Friedrich Chladni and the origins of modern meteorite research. Meteoritics & Planetary Science, 31(5), 545–588.

[4] Jean-Baptiste Biot (1774-1862). Relation d’un voyage fait dans le département de l’Orne. Imprimé par ordre de l’Institut, Baudouin, imprimeur de l’Institut national, Thermidor an XI (juillet 1803).

[5] Needham, J. (1959). Science and Civilisation in China, Vol. 3: Mathematics and the Sciences of the Heavens and the Earth. Cambridge University Press.

Pankenier, D. W. (2013). Astrology and Cosmology in Early China: Conforming Earth to Heaven. Cambridge University Press.

[6] Comelli, D., D’Orazio, M., Folco, L., El-Halwagy, M., Frizzi, T., Alberti, R., … Porcelli, F. (2016). The meteoritic origin of Tutankhamun’s iron dagger blade. Meteoritics & Planetary Science, 51(7), 1301–1309. https://doi.org/10.1111/maps.12664

[7] McCoy, Timothy J. 2015. « Meteorite misfits: Fuzzy clues to Solar System processes. » In 35 Seasons of U.S. Antarctic Meteorites: A Pictorial Guide to the Collection. Righter, K., Corrigan, Catherine M., McCoy, Timothy J., and Harvey, R. P., editors. 145–152. https://doi.org/10.1002/9781118798478.ch8.

[8] Nasr, S. H. (1968). Science and Civilisation in Islam. Cambridge, MA: Harvard University Press.

Al-Bīrūnī. (11th c.). Al-Qānūn al-Masʿūdī (The Mas’udi Canon).

Un épisode du Bureau du Bizarre

 

Pour coloniser l’espace, pour que l’humain s’installe sur Mars, il lui faut avoir un écosystème avec lui, qui puisse assurer de l’air, de l’eau, de la nourriture de qualité, un environnement non seulement vivable, mais supportable, accueillant, confortable. Le projet Biosphère 2 met cette idée à l’épreuve en enfermant huit humains avec un océan miniature, des biomes tropicaux, des cultures vivrières, pendant deux ans. L’utopie de la conquête du cosmos vire cependant au cauchemar.

 

Une arche dans le désert

Dans le désert de Sonora, en Arizona, surgit au début des années 1990 une structure à peine croyable : un dôme de verre de plus d’un hectare, scellé de toute part, abritant plusieurs écosystèmes en miniature. Océan, savane, mangrove, jungle tropicale, désert aride, ferme agricole. Le tout interconnecté, sans aucun échange avec le monde extérieur.  C’est le plus grand système écologique fermé jamais construit. Un monde clos. Un monde test.

Son nom ? Biosphère 2. La biosphère 1 étant, par définition, la Terre.

L’idée était à la fois simple et vertigineuse : créer un modèle réduit, autarcique et fonctionnel de notre planète. Un lieu pour tester la viabilité de la vie humaine dans des environnements clos,

Le projet à 200 millions de dollars est soutenu par un milliardaire texan, Ed Bass. Mais l’âme de Biosphère 2 est un personnage bien plus singulier : John Allen, ex-ingénieur, poète, théoricien de « l’écologie totale », et fondateur d’un groupe d’inspiration à la fois artistique, mystique et communautaire, le Theater of All Possibilities. Sous ses allures de projet scientifique, Biosphère 2 avait dès l’origine les accents d’une épopée utopiste.

 

Vivre enfermés pour mieux comprendre le vivant

Le 26 septembre 1991, huit personnes — quatre femmes, quatre hommes — entrent solennellement dans la structure, sous les caméras du monde entier. Ils ne doivent en ressortir que deux ans plus tard. Tous sont proches du réseau d’Allen. Certains ont un passé de comédiens. Peu sont de véritables scientifiques.

L’autarcie est totale : nourriture, oxygène, eau, recyclage des déchets… Tout doit être produit, absorbé, équilibré à l’intérieur. Un système censé mimer les grands cycles terrestres. À la moindre erreur, c’est la vie qui est menacée.

Mais très vite, les ennuis surgissent :

  • Le taux d’oxygène chute brutalement. En deux mois, il passe de 21 % à moins de 14 %. Les « bionautes » suffoquent, perdent leur capacité de concentration. Il faut injecter de l’oxygène de l’extérieur — et déjà ça sent l’échec. (On comprendra plus tard que cette baisse est liée à l’activité microbienne du sol, imprévue et inconnue pendant toute la durée de l’expérience, et à une photosynthèse réduite en raison d’un temps nuageux (Severinghaus et al, 1994)[1].
  • Avec peu d’oxygène et des taux de CO2 instables, la faune introduite s’effondre. Les grenouilles, oiseaux, pollinisateurs disparaissent. Seuls prospèrent les cafards, les fourmis et les acariens qui attaquent la plupart des récoltes.
  • L’équipe souffre de malnutrition chronique. Les récoltes sont faibles, les rations minimes. Tous perdent du poids.
  • Et surtout, la tension monte. Le huis clos dégénère en conflit ouvert : deux clans se forment, avec ceux qui mangent de la nourriture fournie en secret depuis l’extérieur, et ceux qui restent fidèles au projet et aux ordres de John Allen. Les dissensions deviennent ingérables. Ce type de fragmentation sociale, documenté dans les contextes de confinement extrême, a été analysé rétrospectivement comme un facteur majeur de déstabilisation scientifique et humaine (Nelson et al, 2015)[2].
  • À l’extérieur, le site devient une attraction touristique. 450 000 visiteurs viennent observer les huit bionautes à travers le dôme, faisant de Biosphère 2 la deuxième attraction touristique de l’Arizona, juste après le Grand Canyon. Une utopie sous contrôle privé.

Ce qui devait être une expérience scientifique tourne à la dystopie écologique.

 

Science sous influence

L’échec serait moins retentissant si le projet avait été conduit avec rigueur. Mais la gouvernance de Biosphère 2 est tout sauf transparente. Le projet est contrôlé par une structure privée, Space Biospheres Ventures, sans validation par des instances scientifiques extérieures. Les données sont mal archivées. Les protocoles, opaques. La communauté scientifique reste à l’écart.

Pire : quand les critiques se font entendre, elles sont balayées comme autant d’attaques contre la vision du projet. Car Biosphère 2 n’est pas qu’un laboratoire : c’est une utopie en acte, un manifeste idéologique, presque religieux.

Le 26 septembre 1993, les « bionautes » sortent de la structure, affaiblis, divisés, mais auréolés d’une certaine gloire car ils sont allés jusqu’au bout… Même si en réalité on apprendra des livraisons clandestines de matériels et de vitamines improvisées au gré d’un projet qui n’était pas très étanche.

Malgré ces difficultés, et la démission de la plupart des membres du conseil consultatif, le projet est relancé pour une deuxième mission, et c’est là que les choses se gâtent vraiment. Les conflits internes s’enveniment. Le fondateur, John Allen, est contesté. Le financement est menacé. C’est alors qu’entre en scène un personnage aussi inattendu qu’inquiétant : Steve Bannon. Oui. Le Steve Bannon.

 

Steve Bannon prend le contrôle

Le 1er avril 1994, le milliardaire Edward Bass, désireux de reprendre le contrôle de son investissement, mandate l’ancien banquier et officier de marine Steve Bannon pour rétablir l’ordre. Le futur stratège de Donald Trump arrive sur le site avec une ordonnance judiciaire et des agents de sécurité armés. Il fait expulser manu militari les derniers membres de l’équipe historique. John Allen est viré.

Dans la nuit du 5 avril 1994, un incident spectaculaire survient : Abigail Alling et Mark Van Thillo, tous deux anciens bionautes de la première mission, forcent l’entrée de la biosphère, brisant ainsi son étanchéité. Arrêtés plus tard par la police alors qu’ils tentent de fuir dans le désert, ils expliquent leur geste par un impératif de sécurité : selon eux, la nouvelle direction met en péril l’intégrité du projet et la santé des occupants.

L’incident aggrave les tensions déjà vives. De nombreux conflits éclatent entre les nouveaux participants. Le capitaine Norberto Romo quitte la biosphère ; il est remplacé par Bernd Zabel, pressenti pour ce rôle dès la première mission mais écarté à la dernière minute. Deux mois plus tard, Matt Finn cède sa place à Matt Smith.

L’entreprise Space Biospheres Ventures, qui possède et dirige Biosphère 2, est officiellement dissoute le 1er juin 1994. La deuxième mission prend fin prématurément le 6 septembre de la même année.

Le dôme est placé sous scellés. Les activités sont gelées. Bannon qualifie publiquement l’équipe précédente de « clownesque » et met fin à l’épisode utopique. Biosphère 2 devient une coquille vide. Puis un centre de visites touristiques. Enfin, dans les années 2000, un centre de recherche repris par l’université d’Arizona, cette fois avec une vraie rigueur scientifique.

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Conclusion

Biosphère 2 se voulait une avancée scientifique majeure. Elle fut d’abord le prolongement d’un rêve personnel, porté par un petit cercle de décideurs fascinés par une vision du monde mêlant écologie intégrale, théâtre expérimental et aspirations quasi spirituelles. Le projet fut conçu dans un langage scientifique, mais construit hors des circuits normaux de la méthode : sans validation externe, sans transparence, sans redevabilité.

Il ne s’agit pas d’un simple accident de parcours. L’échec est à la mesure du décalage initial entre l’ambition proclamée — modéliser une Terre miniature — et la réalité du dispositif : un huis clos dirigé davantage par la loyauté envers un fondateur que par le respect des procédures scientifiques.

Pour autant, tout n’est pas à jeter. Des données ont été collectées. Des enseignements ont été tirés : notamment sur la stabilité atmosphérique, les cycles du carbone, la nutrition en circuit fermé et les risques écologiques systémiques (Marino & Odum, 1999)[3]. Et des chercheurs, plus tard, ont pu valoriser une partie de ce qui avait été observé. On doit saluer l’audace de ceux qui, sincèrement, ont voulu tenter l’impossible. Car l’erreur fait aussi avancer la connaissance, à condition qu’on la reconnaisse, qu’on l’analyse, et qu’on en tire des leçons durables.

Mais cette histoire livre une mise en garde : confier une mission quasi prophétique sur l’avenir de l’humanité à un groupe d’individus que leur fortune ou leur prestige place hors d’atteinte des règles collectives, ce n’est pas fonder un laboratoire. C’est bâtir une fable. Et dans le désert, les fables tournent vite au mirage.

La science n’a pas besoin de gourous, ni de mise en scène, ni de visionnaires charismatiques. Elle a besoin de méthode, d’échange, de contradiction. Et de temps. Beaucoup plus de temps qu’on ne peut en acheter, même avec des millions de dollars.

Heureusement, nous n’avons plus rien à craindre de milliardaires mégalomanes décidés à engloutir leur fortune dans des fantasmes de science-fiction grotesques.

On n’est plus en 1994 !

 

Acermendax

Autres sources utiles

  • Cohen, J. E., & Tilman, D. (1996). Biosphere 2 and biodiversity: the lessons so far. Science, 274(5290), 373.

[1] Severinghaus, J. P., Broecker, W. S., Dempster, W. F., MacCallum, T., & Wahlen, M. (1994). Oxygen loss in Biosphere 2 caused by soil respiration and leakage. Eos, Transactions American Geophysical Union, 75(3), 33–40.

[2] Nelson M, Gray K, Allen JP. Group dynamics challenges: Insights from Biosphere 2 experiments. Life Sci Space Res (Amst). 2015 Jul;6:79-86. doi: 10.1016/j.lssr.2015.07.003. Epub 2015 Jul 9. PMID: 26256631.

[3] Marino, B. D. V., & Odum, H. T. (1999). Biosphere 2: Research past and present. Ecological Engineering, 13(1–4), 15–21.

Émission enregistrée le 7 octobre 2025

Invité : Wim De Neys, chercheur CNRS en psychologie du raisonnement.

 

Éditorial

Depuis un demi-siècle, les psychologues et les économistes comportementaux traquent les petites failles du raisonnement humain. Ils leur ont donné des noms à la fois précis et poétiques : biais d’ancrage, effet de cadrage, biais de confirmation, illusion de contrôle, effet Dunning-Kruger, erreur de conjonction… Une ménagerie mentale qui dessine un portrait assez peu flatteur de l’esprit humain : un animal sûr de lui, mais prompt à se tromper, même quand il croit réfléchir.

Ces découvertes ont joué un rôle majeur. Elles ont contribué à faire tomber le mythe de l’homo œconomicus,

une idée qui, en estimant que les individus agissent conformément à leurs intérêts et désirs profonds, conduit à leur prêter des intentions ou des croyances qui ne sont pas les leurs et à les traiter injustement, mais la longue liste des biais cognitifs est aussi devenue un gadget pour s’amuser des idées fausses dans la tête des autres, voire même un moyen de disqualifier la rationalité de ceux qui ne pensent pas comme nous, en établissant que c’est forcément une erreur d’attribution, un effet d’ancrage ou une erreur de conjonction qui explique leur position.

Bref : s’ils ont tort, c’est que leur cerveau est mal foutu.

Seulement voilà, les biais cognitifs ne sont pas que des erreurs. Ce sont d’abord des stratégies rapides et adaptatives, forgées par l’évolution, qui nous permettent de penser efficacement dans un monde complexe. Mais il ne faudrait pas leur mettre sur le dos toutes les divergences d’opinion et les mauvais choix des uns ou des autres. Ce serait tomber dans un biais qu’on appelle loi de l’instrument — celle qui dit que lorsque l’on ne possède qu’un marteau, tout finit par ressembler à un clou. En d’autres termes, si l’on ne connaît que les biais cognitifs, on risque de voir des biais partout. Et vous voyez : si mon argument à base de biais cognitif vous convainc, alors j’ai raison, et s’il ne vous convainc pas… alors j’ai raison aussi, et je vous en remercie.

Ce soir, nous allons revenir aux fondamentaux : qu’est-ce qu’un biais cognitif, d’où viennent-ils, à quoi servent-ils, et surtout : peut-on s’en débarrasser ? Peut-on vraiment espérer devenir plus rationnels, moins prévisibles, plus lucides ?

Pour en parler, nous avons la chance d’accueillir Wim De Neys, chercheur au CNRS, spécialiste de la psychologie du raisonnement. Ses travaux portent sur les conflits cognitifs — ces moments où notre intuition nous souffle une réponse rapide, tandis qu’une petite voix intérieure murmure qu’il y a un truc qui cloche.

Avec lui, nous explorerons ce que les sciences cognitives savent aujourd’hui du raisonnement humain, du rôle des intuitions, du fameux duo Système 1 / Système 2, de l’inhibition cognitive, mais aussi des efforts pour entraîner notre pensée critique et résister, autant que possible, à nos propres biais.

Les biais cognitifs : ça suffit ! Abonnez-vous et vous pensez mieux… Un slogan qui suscite probablement votre scepticisme.  Tant mieux. Bienvenue sur La Tronche en Biais !

 

La sindonologie est la création de croyants désireux de contrôler toute une discipline destinée à confirmer que le linge exposé à Turin a enveloppé le corps d’un dieu.

 

Une relique sous étroite surveillance

Le Suaire de Turin : un long drap de lin de 4,42 mètres sur 1,13, tissé en chevrons, jauni par le temps, et portant l’image spectrale d’un homme supplicié. Pour des millions de fidèles, c’est le linceul du Christ. Pour l’histoire, c’est un tissu dont la première apparition documentée date de 1357. Pour les chercheurs, c’est un objet historique à soumettre aux méthodes critiques — mais pour les sindonologues c’est l’objet le plus important du monde, une énigme mystique.

Le 21 avril 1988, dans une salle discrète de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin, trois petits morceaux sont découpés avec précaution sur la bordure du tissu sacré. Trois laboratoires indépendants — Oxford, Zurich, Tucson — reçoivent chacun plusieurs échantillons non identifiés : un fragment du suaire, et des fibres récoltées sur d’autres afin que l’étude soit menée en aveugle.

L’objectif : appliquer la méthode de datation la plus fiable dont dispose la science moderne, le carbone 14. Autour de la table, la tension est palpable. Le test pourrait mettre fin à une controverse séculaire… en confortant l’hypothèse d’une origine au premier siècle, ou en reléguant le fameux suaire au rang des contrefaçons.

 

Une fausse science au service de la foi

La sindonologie n’est pas une science. C’est une forteresse. Son objet d’étude est unique. Ses défenseurs sont juges et parties. Et ses conclusions, toujours connues d’avance.

Depuis le XIXe siècle, une littérature entière s’est organisée pour défendre l’authenticité du Suaire. Une véritable industrie de la vénération s’est développée, portée par des associations pieuses, des chercheurs autoproclamés, des institutions ecclésiastiques, et plus récemment des plateformes numériques. Tout un réseau se donne pour mission de réinterpréter les faits, de contester les preuves, et de marginaliser les voix critiques. Peu importe que l’histoire, la chimie, l’iconographie, la paléographie, ou les analyses textiles convergent vers une même conclusion : celle d’un artefact médiéval (Nickell, 2007) [1].

Les arguments contraires ne sont pas réfutés : ils sont niés. Les scientifiques sont soupçonnés de complot. Les datations sont déclarées corrompues. Et chaque anomalie devient une preuve du miracle. Dans ce théâtre de la croyance, l’absence d’explication devient la meilleure explication. C’est la méthode scientifique à l’envers : on ne cherche pas à comprendre, mais à confirmer ce que l’on croit déjà.

En cela, la sindonologie constitue une pseudoscience : elle emprunte le langage et les outils de la recherche, mais refuse la règle du jeu. Elle ne tolère pas la réfutation. Elle n’accepte pas le doute. Et surtout, elle n’admet qu’un seul objet : ce linge, cette image, ce corps — et rien d’autre. Une foi transformée en discipline, un culte déguisé en expertise.

 

Une apparition au XIVe siècle

Le Suaire de Turin n’apparaît dans l’histoire documentée qu’au milieu du XIVe siècle. Sa première exposition publique attestée a lieu en 1357 à Lirey, un petit village de Champagne, sous l’égide de Geoffroy de Charny, un chevalier proche du roi de France Jean le Bon. Dès 1389, l’évêque local Pierre d’Arcis adresse une lettre au pape Clément VII pour dénoncer une fraude : selon lui, un artiste aurait avoué avoir peint l’image. Le nom du faussaire, pourtant identifié, n’est pas parvenu jusqu’à nous !

Malgré tout, le Vatican autorise les expositions, à condition que l’objet ne soit pas présenté comme une relique authentique, mais comme une simple icône. Cela ne change pas grand-chose à la forte impression qu’il produit sur les croyants et aux recettes rondelettes que la dévotion rapporte à ses propriétaires.

 

La photographie qui relance le mythe

C’est en 1898 que l’histoire moderne du Suaire s’ouvre vraiment. Cette année-là, l’avocat italien Secondo Pia obtient l’autorisation exceptionnelle de photographier la relique. Dans la chambre noire, au moment de développer la plaque, il croit à une révélation : sur le négatif, le visage apparaît plus net, presque réaliste. Comme si l’image sur le linge était elle-même un négatif photographique, renversant le visible et l’invisible. La nouvelle fait grand bruit : pour beaucoup, cette inversion spectaculaire devient une preuve supplémentaire de l’authenticité de l’objet.

En réalité, l’effet n’a rien de mystérieux. Ce phénomène d’inversion du contraste est bien connu : de nombreuses images floues ou peu distinctes gagnent en lisibilité lorsqu’elles sont traitées négativement. Il faut aussi et surtout compter sur le procédé photographique lui-même — notamment au moment du développement — pour accentuer naturellement les contrastes, révélant parfois des formes ou des détails que l’œil nu perçoit à peine.

Le « miracle photographique » repose sur une illusion d’optique, non sur une propriété inexpliquée du tissu. Et il faut rappeler qu’au XIVe siècle, l’image du suaire était probablement bien plus lisible qu’aujourd’hui, avant que le temps, la fumée et les restaurations ne l’atténuent.

 

Le STURP : science ou dévotion ?

En octobre 1978, une première série d’expériences scientifiques avaient été autorisées. Le Shroud of Turin Research Project (STURP), une équipe de 31 chercheurs, pour la plupart issus d’institutions américaines, mène l’examen le plus approfondi jamais réalisé. Composée de catholiques fervents, d’ingénieurs issus du secteur militaire et de quelques scientifiques, cette équipe revendique sa neutralité mais son intention ne fait mystère pour personne : prouver l’authenticité du Suaire. L’imagerie multispectrale, la spectroscopie infrarouge et la microscopie électronique sont mobilisées.

Leur rapport final conclut qu’aucune preuve ne permet d’affirmer que l’image est peinte ou imprimée, et que les taches de sang sont « compatibles » avec un corps crucifié. Mais l’ambiguïté du vocabulaire masque l’essentiel : aucune méthode de datation n’a été appliquée, et toutes les affirmations sont fondées sur des interprétations floues. Le STURP est davantage une entreprise apologétique qu’une enquête neutre (Nickell, 2007 ; Schafersman, 1982)[2]. Naturellement, ses conclusions n’impressionnent personne.

 


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1988 : l’épreuve du carbone 14

En 1988, après des années de pressions, d’attentes et de négociations, l’Église catholique autorise enfin une datation scientifique du suaire. Le protocole est validé à l’international, et la procédure est rigoureuse. Comme je vous l’ai dit : trois laboratoires — Oxford, Zurich et Tucson — reçoivent chacun des échantillons codés, pour une analyse en aveugle. La méthode choisie, la datation au carbone 14, est alors la plus fiable disponible pour dater les matériaux organiques, comme le lin du tissus.

Le résultat est sans appel : le tissu date d’entre 1260 et 1390, une fourchette chronologique d’autant plus implacable qu’elle coïncide parfaitement avec la toute première apparition documentée du suaire au en 1357. L’article publié dans Nature (Damon et al., 1989)[3] officialise la conclusion : ce linceul est un objet médiéval. Le monde scientifique clôt l’affaire. Mais pour les milieux sindonologues, ce n’est que le début d’une contre-attaque qui perdure encore aujourd’hui.

L’invention d’une « science » alternative

La datation de 1988 est un traumatisme pour la sindonologie, qui n’aura de cesse de chercher à la disqualifier. Les objections se multiplient : l’échantillon serait mal choisi, trop proche d’une zone restaurée ; la méthode aurait été faussée par une contamination fongique ; les analyses auraient été biaisées. À chaque réfutation de ces critiques, une nouvelle hypothèse surgit.

La datation au carbone 14 n’est pas infaillible, mais elle est robuste, reproductible, et utilisée dans des centaines d’autres contextes. Elle a été maintes fois vérifiée, notamment par calibrations croisées avec la dendrochronologie et des objets d’époque connue (Bronk Ramsey, 2008)[4]. Or ici, ses résultats sont rejetés non pour des raisons méthodologiques solides, mais parce qu’ils dérangent. À partir de là, une pseudo-méthodologie se développe : on teste des fils prétendument anciens, on cherche des résidus improbables, on avance des scénarios invérifiables, la fuite est sans fin, et elle n’intéresse plus le monde académique sérieux depuis longtemps. Ni même la plupart des théologiens.

La sindonologie devient alors un entre-soi, une petite communauté de chercheurs, parfois dotés de titres universitaires, qui se mobilise non pour explorer les questions que le suaire pourrait poser, mais pour sauver sa sacralité. Ils sont croyants, souvent engagés dans des institutions religieuses, parfois membres du clergé. Les sindonologues publient dans leurs propres revues, organisent leurs colloques, décernent leurs prix. Ils créent un univers parallèle où la foi se déguise en expertise, un apologétisme qui se pare des atours de la rigueur ; ils y tiennent le haut du pavé et toisent depuis leurs certitudes l’ignorance ambiante de la science profane.

Rejeter un résultat parce qu’il contredit une croyance relève d’un refus délibéré d’entrer dans le jeu de la vérification indépendante. Certains cherchent à se protéger du réel au lieu de travailler à le comprendre. Cette posture, évidemment, est incompatible avec l’esprit scientifique.

Des tergiversations sans fin

Face à une datation qui ruine leur thèse, les sindonologues multiplient les hypothèses ad hoc. L’image du suaire, disent-ils, serait tridimensionnelle — un résultat que nul faussaire du Moyen Âge ne pourrait obtenir. Pourtant, les analyses montrent qu’il ne s’agit pas d’une véritable image en relief, mais d’une modulation de contraste assez grossière, liée à l’intensité du dépôt pigmentaire ou à l’oxydation des fibres (Nickell, 2007, McCrone 1990). L’effet 3D n’apparaît que lorsqu’on le cherche avec des outils qui injectent une forme humaine dans le modèle. Il ne constitue en rien une anomalie inexplicable.

Autre affirmation : l’image ne serait pas peinte, mais causée par un mystérieux rayonnement qui aurait altéré uniquement la couche superficielle des fibres. Mais ce scénario repose tout entier sur une nécessité dogmatique : éviter que le tissu ait jamais été en contact direct avec un corps, car la forme de l’image ne correspond tout  simplement pas aux déformations attendues dans un cas de contact réel. Le visage est trop allongé, les proportions incorrectes, et l’ensemble ne respecte pas la géométrie d’un drap posé sur un corps. Pour expliquer cette contradiction, il faut donc supposer une émission directionnelle d’énergie, une projection orthogonale d’un rayonnement inconnu.

NB : Même en admettant cette idée, puisque l’image est nette, sans déformation lorsque le linge est déroulé, il eut fallu qu’il soit de même, étendu, au moment de ce rayonnement putatif, or ce n’est pas ainsi que se comporte un linceul. On pourra avantageusement arguer qu’un miracle n’est pas censé être explicable.

Le recours à cette hypothèse extravagante de la projection de rayonnements sert donc à contourner un indice très matériel de fabrication artificielle. Le problème n’est pas qu’on ne puisse pas expliquer le suaire, mais au contraire qu’on puisse trop bien l’expliquer. Puisque les défenseurs du suaire doivent à tout prix exclure la seule hypothèse rationnelle — celle d’un artefact peint — il leur faut bricoler un modèle physique capable de justifier les anomalies visuelles. Mais la démonstration est bancale, et les expériences destinées à reproduire l’effet sont peu concluantes (Garlaschelli, 2010)[5] tandis que les analyses microscopiques ont détecté des pigments et liants typiques d’un travail pictural (McCrone, 1990)[6].

Les historiens savent que le suaire ne correspond en rien aux pratiques funéraires du Ier siècle en Judée. La tradition juive, attestée par les sources archéologiques et textuelles, privilégiait l’usage de bandes de lin enroulées autour du corps, et non d’un grand drap unique posé à plat. Cette observation, bien documentée (Magness, 2001, Hachlili, 2005)[7], est incompatible avec la mise en scène du suaire tel qu’il est exposé aujourd’hui.

Les anatomistes savent que la morphologie du corps représenté sur le suaire est irréaliste : jambes disproportionnées, bras trop longs, anatomie fantaisiste (Nickell, 2007), et les historiens de l’art que les canons esthétiques du visage évoquent ceux du XIVe siècle.

Bref, il ne reste aucun mystère à résoudre — sinon celui de l’acharnement à maintenir une illusion. Une illusion raffinée, parfois sincère, mais fondamentalement incompatible avec les exigences de la science.

Le fardeau d’un miracle inutile

Et si nous poussions le raisonnement des sindonologues jusqu’au bout ? Imaginons que le suaire est authentique. Si l’image du suaire était inexplicable par les moyens techniques connus, s’il s’agissait d’un artefact authentique du premier siècle, portant la trace physique d’un supplicié miraculeusement revenu à la vie — alors ce tissu serait la preuve expérimentale de la résurrection. Une relique vérifiable, documentable, qui atteste l’événement fondateur du christianisme. En somme, la démonstration scientifique de l’existence de Dieu.

Ce serait la découverte la plus fracassante de toute l’histoire humaine. Pourtant, aucune université ne réclame l’examen de l’objet. Aucune équipe interdisciplinaire ne se mobilise. Aucune revue scientifique de premier plan ne publie d’article soutenant cette hypothèse. Aucun musée n’expose le suaire comme un témoignage objectif de l’au-delà. Pourquoi ? Parce que l’hypothèse contraire — celle d’un artefact médiéval — est infiniment plus simple, plus cohérente, mieux étayée, et surtout, disponible depuis le début. Dès 1389, un évêque identifie la fraude, l’attribue à un artiste, et en informe le pape. Le Vatican lui-même, bien qu’embarrassé, renonce à parler de relique et se contente d’« icône ». Depuis cette date, le dossier est bouclé.

Et c’est là que le phénomène devient fascinant : car cette croyance, même fausse, mobilise une énergie intellectuelle rare. Des décennies de travaux, de financements, de polémiques — tout cela pour défendre un objet dont aucun chrétien n’a besoin. La foi ne repose pas sur des preuves matérielles. Le message évangélique ne devient pas plus crédible parce qu’on exhibe un drap jauni.

Alors pourquoi cette obsession ? Peut-être parce que dans un monde où la science s’est imposée comme arbitre du vrai, il devient tentant de chercher dans ses outils une confirmation de la foi. Mais cette tentative est un contresens. En voulant soumettre le miracle à l’expertise scientifique, on l’enferme dans les filets d’un langage qui ne peut que le dissoudre. La foi ne devient pas plus crédible en prétendant répondre aux critères de la preuve : elle devient suspecte. Car toute preuve matérielle est falsifiable, discutable, révisable — exactement ce que la foi ne peut tolérer. Et quand l’argumentaire religieux adopte les formes du raisonnement scientifique sans en respecter les règles, ce n’est plus une quête spirituelle : c’est une entreprise de dissimulation.

La sindonologie a pour seule destinée l’échec, la dénégation stérile de cet échec, le ridicule et la relégation dans les étagères gênantes de l’histoire des erreurs humaines.


BONUS

Il ne faut pas faire dire à la science ce qu’elle ne dit pas. Rectification de propos gravement erroné à propos de l’ADN retrouvé sur l’objet

L’emplacement des traces de clou prouverait que le suaire est authentique ! Cet argumentaire, énoncé avec aplomb, est impressionnant. Il est faux.

Un travail d’anthropologie médicale de 2025 révèle à quoi devrait ressembler une authentique empreinte de corps sur le suaire.


Conclusion

La sindonologie illustre une bizarrerie extrême de l’espèce humaine : l’entêtement absolu, organisé, coûteux, de la part d’individus souvent intelligents, cultivés, sincères, à défendre une idée fausse — et parfaitement inutile. Derrière cet effort absurde, il faut reconnaître, en quelque sorte l’hommage du vice à la vertu, car cette affaire montre que la validation scientifique représente un graal, un achèvement suprême, la marque que notre société sait hiérarchiser la valeur des énoncés qu’on lui propose. Le risque, bien sûr, serait de sacraliser la parole scientifique, d’idolâtrer les savants, d’ériger la science en nouvelle religion.

La sindonologie peut nous aider, par son exemple saisissant, à éviter le piège du dogmatisme et à préférer la liberté que confère un juste recours à l’empirisme et au verdict du réel sur nos énoncés, nos spéculations, et nos croyances. La tâche est à notre portée. Car on n’est plus en 1357 !

Acermendax

 


Références

[1] Nickell, J. (2007). Relics of the Christ. University Press of Kentucky.

Nickell, Joe (2015)  Fake Turin Shroud Deceives National Geographic Author. The Skeptical Inquirer – https://skepticalinquirer.org/exclusive/fake-turin-shroud-deceives-national-geographic-author/

[2] Schafersman, S. D. (1982). Science, the public, and the Shroud of Turin. Skeptical Inquirer, 6(3), 37–56.

[3] Damon, P. E., Donahue, D. J., Gore, B. H., Hatheway, A. L., Jull, A. J. T., Linick, T. W., … & Wolfli, W. (1989). Radiocarbon dating of the Shroud of Turin. Nature, 337(6208), 611–615. https://doi.org/10.1038/337611a0

[4] Bronk Ramsey, C. (2008). Radiocarbon dating: Revolutions in understanding. Archaeometry, 50(2), 249–275.

[5] Garlaschelli, L. (2010). Life-size reproduction of the Shroud of Turin and its image. Journal of Imaging Science and Technology, 54(4), 040301–040306. https://doi.org/10.2352/J.ImagingSci.Technol.2010.54.4.040301

[6] McCrone, W. C. (1990). Judgment Day for the Shroud of Turin. Prometheus Books.

[7] Magness, J. (2001). Stone and Dung, Oil and Spit: Jewish Daily Life in the Time of Jesus. Eerdmans Publishing Co.

Hachlili, R. (2005). Jewish Funerary Customs, Practices and Rites in the Second Temple Period. Brill.

 

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Émission Niveau Critique du  25 septembre 2025

 

Éditorial

Si les croyances surnaturelles sont si répandues à travers le monde, cela peut être pour deux raisons bien distinctes. La première est que ces phénomènes sont bien réels, même s’ils échappent à toute démonstration et que de nombreux sceptiques n’arrivent pas à y accorder crédit. L’autre est que le cerveau humain a des facilités pour traiter un certain nombre de choses inventées, de propositions, d’énoncés, d’idées, comme si elles étaient réelles.

Les biais cognitifs sont des mécanismes connus et décrits depuis plus de quarante ans. Un biais cognitif est une tendance systématique de l’esprit à déformer la perception, la mémoire ou le raisonnement, conduisant à des jugements ou décisions qui s’écartent de la rationalité ou de la réalité objective. On sait que ces biais nous amènent à des conclusions hâtives et au moins un peu fausse en de nombreuses occasions de la vie de tous les jours, sans épargner personne. On n’est pas moins biaisé quand on est intelligent ; on n’est pas plus bête quand de temps à autres on se fourvoie dans des pièges de la pensée.

La question de ce soir sera de se demander si les biais qui nous entrainent vers des raisonnements erronés ont plutôt tendance à nous inciter à adopter des croyances surnaturelles ou paranormales, ou au contraire si ces erreurs de raisonnement ont tendance à nous rendre plus matérialistes, voire scientistes.

Au-delà de la vérité métaphysique que chacun aura envie de défendre, il y a peut-être des données scientifiques solides pour nous éclairer sur le mode de pensée qui est le plus corrélé aux raisonnements tronqués, hâtifs, motivés, affectifs… autrement dit biaisés.

Je me présente pour ceux qui ne me connaissent pas sur TikTok : Acermendax, docteur en biologie et auteur de livres de vulgarisation, notamment sur l’évolution et sur l’esprit critique, où la question des biais cognitifs est importante.

 

 

 

 

Le cerveau fait exactement ce qu’on s’attend à le voir faire

 

Une grande part des croyances surnaturelles s’explique par des mécanismes cognitifs ordinaires : notre cerveau cherche spontanément des causes, des intentions et des motifs, souvent au-delà de ce que les faits permettent réellement d’affirmer. Les sciences cognitives montrent que ces mécanismes — utiles dans la vie courante — ont tendance à « déborder » et à produire des explications intentionnelles, finalistes ou causales là où il n’y en a pas, ce qui prédispose à croire aux esprits, aux dieux, au destin, aux signes et aux miracles (Barrett, 2000 ; Willard & Norenzayan, 2013).

Barrett, J. L. (2000). Exploring the natural foundations of religion. Trends in Cognitive Sciences, 4(1), 29–34.

Willard, A. K., & Norenzayan, A. (2013). Cognitive biases explain religious belief, paranormal belief, and belief in life’s purpose. Cognition, 129(2), 379–391.

 

1) La détection d’agent et le biais d’intentionnalité

Nous avons tendance à voir des agents et leurs intentions partout. C’est une adaptation utile : mieux vaut prendre un bruit de branche pour un prédateur que l’inverse. Des expériences célèbres montrent que de simples formes géométriques en mouvement sont spontanément interprétées comme « poursuivant un but » (Heider & Simmel, 1944). De nombreuses études confirment que nous jugeons par défaut les actes comme intentionnels (Rosset, 2008).

Les croyances associées.

  • Religieuses : dieux et démons qui agissent derrière les événements.
  • Ésotériques : forces invisibles qui guident les rencontres.
  • Superstitieuses : signes interprétés comme « messages du destin ».
  • Complotistes : rien n’arrive par hasard, « quelqu’un » tire toujours les ficelles.

Heider, F., & Simmel, M. (1944). An experimental study of apparent behavior. The American Journal of Psychology, 57(2), 243–259.

Rosset, E. (2008). It’s no accident: Our bias for intentional explanations. Cognition, 108(3), 771–780.

 

2) La pensée finaliste (téléologique)

Les enfants expliquent spontanément le monde en termes de finalité : « les montagnes sont là pour que les animaux s’abritent » (Kelemen, 1999). Même les adultes, sous contrainte de temps ou de charge cognitive, tombent dans ce type d’explication (Kelemen & Rosset, 2009).

Les croyances associées.

  • Religieuses : le monde a été créé dans un but, par un dessein intelligent.
  • Spirituelles : « tout arrive pour une raison ».
  • Ésotériques : croyance en un « karma » qui organise la vie pour enseigner des leçons.
  • Complotistes : l’histoire suit un plan, une stratégie globale cachée.

Kelemen, D. (1999). The scope of teleological thinking in preschool children. Cognition, 70(3), 241–272.

Kelemen, D., & Rosset, E. (2009). The human function compunction: Teleological explanation in adults. Cognition, 111(1), 138–143.

 

3) Le biais de confirmation

Nous retenons plus facilement ce qui confirme nos idées, et nous écartons ou relativisons ce qui les contredit (Nickerson, 1998). Ce biais se renforce dans des environnements informationnels homogènes, où chacun s’expose uniquement aux arguments qui vont dans son sens.

Les croyances associées.

  • Religieuses : prières « exaucées » mises en avant, échecs rationalisés comme « volonté divine ».
  • Prophéties auto-confirmées : on collectionne les « coups au but », on oublie les ratés.
    • Superstitieuses : on note les coïncidences qui confirment un présage et on oublie toutes celles qui n’ont rien donné.
  • Ésotériques : thérapeutiques alternatives jugées efficaces « parce que ça a marché sur moi ».
  • Complotistes : accumulation sélective de « preuves » qui confortent la théorie choisie.
  • Renforcement de doctrines via circuits informationnels fermés (sélection de sources congruentes).

Nickerson, R. S. (1998). Confirmation bias: A ubiquitous phenomenon in many guises. Review of General Psychology, 2(2), 175–220.

 

4) Corrélations illusoires et illusions de causalité

Nous voyons des liaisons où il n’y en a pas, et nous attribuons facilement une cause à de simples coïncidences (Chapman, 1967 ; Matute et al., 2015).

Les croyances associées.

  • Religieuses : guérisons attribuées à l’intervention divine.
  • Superstitieuses : « si j’ai gagné, c’est grâce à mon rituel ».
  • Ésotériques : astrologie ou numérologie qui établissent des liens arbitraires entre cycles célestes et destins humains.
  • Complotistes : connexion artificielle entre événements éloignés (attentats, pandémies, krachs) pour nourrir une « explication globale ».

Chapman, L. J. (1967). Illusory correlation in observational report. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 6(1), 151–155.

Matute, H., Blanco, F., Yarritu, I., Díaz-Lago, M., Vadillo, M. A., & Barberia, I. (2015). Illusions of causality: How they bias our everyday life and how they can be reduced. Frontiers in Psychology, 6, 888.

 

5) La perception illusoire de motifs (apophénie)

Quand nous manquons de contrôle, nous voyons plus volontiers des motifs dans le hasard. C’est une manière de réintroduire du sens (Whitson & Galinsky, 2008). Cette tendance prédit à la fois croyances surnaturelles et complotistes (van Prooijen, Douglas & De Inocencio, 2018).

Les croyances associées.

  • Religieuses : lecture de « signes » envoyés par une divinité.
  • Ésotériques : synchronicités jungiennes, tout est relié.
  • Superstitieuses : voir des formes signifiantes dans des nuages ou des taches.
  • Complotistes : relier entre eux des événements épars pour y voir une stratégie cachée.

van Prooijen, J.-W., Douglas, K. M., & De Inocencio, C. (2018). Connecting the dots: Illusory pattern perception predicts beliefs in conspiracies and the supernatural. European Journal of Social Psychology, 48(3), 320–335.

Whitson, J. A., & Galinsky, A. D. (2008). Lacking control increases illusory pattern perception. Science, 322(5898), 115–117.

 

6) Le biais d’attribution et la croyance en un monde juste

Nous avons tendance à surestimer le rôle des causes internes et à croire que chacun reçoit ce qu’il mérite (Lerner & Miller, 1978).

Les croyances associées.

  • Religieuses : le malheur est un châtiment, la prospérité une bénédiction.
  • Spirituelles : le karma redistribue les bonnes et mauvaises actions.
  • Superstitieuses : « il a attiré la malchance par son comportement ».
  • Complotistes : ceux qui souffrent sont des victimes de leur propre naïveté.

Lerner, M. J., & Miller, D. T. (1978). Just world research and the attribution process: Looking back and ahead. Psychological Bulletin, 85(5), 1030–1051.

 

7) Le biais de disponibilité et le biais du survivant

Nous jugeons la fréquence ou la vraisemblance d’un phénomène à partir des cas dont nous avons connaissance (Tversky & Kahneman, 1973). Or les exemples frappants sont plus visibles que les contre-exemples discrets.

Les croyances associées.

  • Religieuses : récits de miracles, toujours relayés, alors que les prières non exaucées passent sous silence.
  • Spirituelles : récits marquants de réincarnation « prouvée » plus mémorables que les milliers d’échecs.
  • Superstitieuses : témoignages spectaculaires de chance relayés, alors que la majorité des joueurs perdent.
  • Croyances post-NDE : survivants très vocaux vs. silence structurel des contre-exemples.
  • Complotistes : quelques cas de corruption généralisés en preuve d’un système mondial.

Tversky, A., & Kahneman, D. (1973). Availability: A heuristic for judging frequency and probability. Cognitive Psychology, 5(2), 207–232.

 

8) L’illusion de contrôle

Nous nous croyons capables d’influer sur des événements qui relèvent du hasard (Langer, 1975). Cette tendance conduit à donner du poids à des rituels sans effet réel.

Les croyances associées.

  • Superstitieuses : gestes et amulettes pour influencer le sort.
  • Religieuses : sentiment que prier ou jeûner peut modifier le cours des événements.
  • Ésotériques : impression que « l’énergie personnelle » attire des opportunités.
  • Complotistes : conviction que l’on peut « déjouer » un vaste complot par des actions individuelles simples.

Langer, E. J. (1975). The illusion of control. Journal of Personality and Social Psychology, 32(2), 311–328.

 

9) Styles cognitifs et vulnérabilité différentielle

Les biais cognitifs sont partagés par tous les humains, mais ils ne suffisent pas à expliquer pourquoi certains croient fortement aux forces invisibles alors que d’autres y résistent. Un facteur déterminant est le style cognitif privilégié :

  • Pensée intuitive : tendance à suivre ses intuitions, à aller vers les explications rapides et globales.
  • Pensée analytique : tendance à freiner l’intuition, à décomposer un problème, à vérifier la cohérence logique.

Des recherches ont montré que les personnes qui s’appuient davantage sur la pensée intuitive adhèrent plus facilement aux croyances religieuses, paranormales ou complotistes, tandis que l’activation d’un mode de pensée analytique réduit temporairement l’adhésion à ces croyances (Gervais & Norenzayan, 2012).

Les croisements.

  • Avec le biais d’intentionalité : les individus intuitifs acceptent plus vite l’idée d’agents invisibles ; les analytiques freinent et demandent des preuves.
  • Avec la pensée finaliste : les intuitifs voient un dessein partout ; les analytiques cherchent des causes matérielles.
  • Avec la perception illusoire de motifs : les intuitifs connectent spontanément les coïncidences ; les analytiques hésitent, vérifient la robustesse des données.

Les croyances associées.

  • Religieuses : foi en un Créateur bienveillant renforcée par un style intuitif.
  • Spirituelles et ésotériques : perception intuitive de synchronicités, d’énergies subtiles, d’« au-delà » du rationnel.
  • Superstitieuses : adhésion spontanée à des rituels protecteurs.
  • Complotistes : construction rapide d’un récit global à partir de signaux faibles.

Gervais, W. M., & Norenzayan, A. (2012). Analytic thinking promotes religious disbelief. Science, 336(6080), 493–496.

 

Conclusion

Dire que “les biais rendent croyants” serait excessif : ils ne forcent pas la croyance, ils tracent des chemins de moindre effort expliquant pourquoi des croyances surnaturelles sont si ‘naturelles’, attractives et résistantes à la contre-évidence. Le travail critique consiste à reconnaître ces routines, ouvrir la porte à l’alternative (analyse, méthodes, échantillons complets), et contenir l’extrapolation agentive / finaliste / corrélationnelle lorsque les données ne la justifient pas.

« 23 septembre : la fin du monde ? » — Ca sort d’où ?

 

Les prophéties d’Apocalypse reviennent très régulièrement et passionnent des tas de gens, même si beaucoup d’entre nous s’en sont lassés après avoir survécu au 21 décembre 2012. Cette année, des annonces virales prévoient l’“Enlèvement” (rapture) pour les 23–24 septembre. Ça tombe bien, c’est aujourd’hui ; n’attendons pas demain pour en dire un mot.

 

Les racines : du dispensationalisme à la culture populaire

La « rapture » (l’Enlèvement) désigne, dans certains milieux évangéliques dispensationalistes, l’idée que Jésus enlèvera soudainement les croyants pour les rencontrer « dans les airs » (1 Th 4,16-17 ; 1 Co 15,51-52), avant une période de tribulations. Doctrine récente à l’échelle de l’histoire chrétienne (XIXᵉ siècle), elle a été systématisée par John Nelson Darby, diffusée par la Scofield Reference Bible, puis popularisée par des best-sellers (Hal Lindsey) et la série Left Behind. Elle n’est pas partagée par l’Église catholique, l’orthodoxie ni une large part du protestantisme historique, qui rappellent en outre l’interdit de « dater » les événements (Mt 24,36). Même chez ses partisans, les versions divergent (pré-, mi-, post-tribulation) et les tentatives de datation reviennent périodiquement… pour être régulièrement démenties.

Mais l’image est forte, et l’idée d’avoir moyen de dater la fin du monde et le passage express au paradis, bien tentante pour certains.

 

Pourquoi le 23 septembre (et parfois le 24) revient si souvent ?

La vague 2025 vient d’un pasteur sud-africain, Joshua Mhlakela, qui affirme avoir reçu la date « 23–24 septembre » en songe ; ses vidéos ont déclenché un phénomène “RaptureTok” sur TikTok. Le jeune média social vit sa première Fin du Monde, c’est touchant. Le choix colle au calendrier de Rosh Hashanah (Nouvel an juif), souvent associé — dans ces milieux — à des lectures symboliques (fête des trompettes). En 2025, Rosh Hashanah tombe les 23–24 septembre (hors Israël).

 

Qui y croit vraiment ?

Aux États-Unis, environ 4 adultes sur 10 disent que « l’humanité vit les temps de la fin » — ce qui ne signifie pas qu’ils soutiennent la fixation d’une date précise. La croyance à un retour du Christ est majoritaire chez les évangéliques, mais la plupart des Églises rejettent le date-setting (Mt 24,36).

Source : https://www.pewresearch.org/short-reads/2022/12/08/about-four-in-ten-u-s-adults-believe-humanity-is-living-in-the-end-times

 

 

 

Et après l’échec, alors ?

Lorsqu’une prophétie assortie d’une date précise ne se réalise pas, ses promoteurs n’abandonnent pas forcément leur croyance. Ils la réinterprètent en soutenant que l’événement s’est produit de manière spirituelle et donc invisible, ou bien ils déplacent l’échéance vers un nouveau rendez-vous. Ce mécanisme de défense — étudié dès les années 1950 par Leon Festinger sous le nom de dissonance cognitive — est abondamment documenté. On en a vu des exemples récents : le télévangéliste Harold Camping, qui a reporté son « Jugement dernier » du 21 mai au 21 octobre 2011, ou l’auteur David Meade, qui annonçait une apocalypse liée à « Nibiru » pour le 23 septembre 2017 avant de reculer la date..

 

Quelle sera la prochaine date de la fin du monde ?

Sans rien prédire, on peut anticiper les fenêtres usuelles privilégiées par ces milieux : le deuxième jour de Rosh Hashanah (24 septembre 2025), ou bien Yom Kippour (1–2 octobre 2025), ou bien Souccot (6–13 octobre 2025).
Ces jalons reviennent régulièrement dans les recalages prophétiques.

 

Ce que nous apprennent les annonces répétées de fin du monde ou de grand évènement cosmique qui finissent par faire pchiit, c’est que nous avons tout intérêt à ne croire des prédictions que lorsque celui qui les fait est capable de nous expliquer comment il le sait, et que cette source de savoir est un peu plus solide qu’un t’inquiète Bro, c’est Dieu qui ‘en a parlé dans ma tête.

La vie est sans doute un peu trop courte pour perdre notre temps à croire des balivernes.

Dans les années 1800, un petit groupe de personnes choisit d’appeler zététique sa pratique de la défiance envers la science établie. Mais cette zététique-là, dont le chef de file se faisait appeler Parallax, a fini par changer de nom : leur Société Zététique Universelle devient en 1956 la Société de la Terre Plate.

 

Une conviction, un orateur

En 1838, Samuel Birley Rowbotham vit au cœur des marécages des Fens, dans l’est de l’Angleterre. À 21 ans, il est le principal organisateur de la communauté de Manea, une expérience sociale inspirée par le socialisme utopique de Robert Owen. C’est dans ce cadre qu’il commence à élaborer une idée qui va bouleverser sa vie : et si la Terre n’était pas une sphère ?

À force d’observer les longs canaux rectilignes du Bedford Level, il pense démontrer l’absence de courbure terrestre. Cette expérience, aussi rudimentaire qu’erronée, devient le socle de son raisonnement : la Terre est plate (Garwood, 2007).

Après l’échec de la colonie de Manea, Rowbotham se lance dans une carrière de conférencier. Il parcourt les villes, loue des salles, fait payer six pence l’entrée, et affirme que la science officielle se trompe. Il se heurte d’abord à des difficultés : incapable d’expliquer le phénomène optique bien documenté de disparition progressive des navires à l’horizon (Young, 1807), il quitte une conférence en courant.

Mais il apprend vite. Il affine ses arguments, polit son discours, développe un art oratoire redoutable. Rapidement, il devient un débatteur hors pair, capable de retourner les objections par des traits d’esprit, de séduire son public par son aplomb.

Un correspondant du Leeds Times note avec lucidité : « Une chose est certaine : les amateurs de science peu habitués aux joutes publiques sont incapables de tenir tête à un homme, fût-il un charlatan, mais brillant, parfaitement au point sur sa théorie, et pleinement conscient des faiblesses de ses adversaires. »

 

Faux docteur et vrai charlatan

Rowbotham ne se contente pas de défendre la Terre plate. Il se fait aussi passer pour un médecin, le « docteur Samuel Birley », sans le moindre diplôme, et vend des remèdes miracles aux vertus prétendument universelles. L’un de ses produits, un sirop à base de phosphore censé revitaliser le système nerveux, est mis en cause dans plusieurs décès, dont celui d’un de ses propres enfants.

À différents moments de sa vie, il se présente comme chimiste, médecin, journaliste ou fabricant de savon. Il dépose même des brevets absurdes, comme celui d’un wagon cylindrique « préservant la vie humaine ». Il vit dans une maison cossue, prétend connaître le secret de la longévité, et promet de guérir toutes les maladies.

Il incarne la figure du charlatan ingénieux, populaire, insaisissable et dangereux, qui n’appartient pas qu’au passé (Porter, 1989).

 

La « Zetetic Astronomy » : un système clos

En 1849, sous le pseudonyme de Parallax, Rowbotham publie un premier opuscule intitulé Zetetic Astronomy. Il y présente sa vision du monde : la Terre est un disque plat, avec le Pôle Nord en son centre, ceinturée par un immense mur de glace (l’Antarctique). Le Soleil, la Lune et les étoiles tournent en cercle au-dessus du disque, à une faible altitude.

L’approche « zététique » qu’il revendique repose, selon lui, sur l’observation directe, le bon sens et la vérification personnelle. En réalité, elle exclut tout ce qui pourrait la contredire : les instruments de mesure, les modèles mathématiques, la physique céleste, la longue histoire des preuves de la rotondité terrestre (McIntyre, 2021).

Ce que propose Rowbotham n’est pas une alternative scientifique, mais une entreprise de contestation enveloppée d’apparence méthodique. Il ne cherche pas à comprendre les modèles existants pour les dépasser : il les rejette d’emblée, sans en maîtriser les fondements, et leur oppose un récit fermé, imperméable à la contradiction. Sa rhétorique remplace la démonstration ; son intuition se substitue à la méthode ; son autorité autoproclamée tient lieu de preuve.

 

En 1870, Rowbotham fonde officiellement la Zetetic Society. Le mot « zététique » vient du grec ζητεῖν (zêtein), « chercher ». Rowbotham, qui se présente comme docteur mais ne l’est pas, l’adopte pour désigner une méthode supposément supérieure à la science traditionnelle. Et son message séduit : remettre en cause les vérités établies, refuser l’autorité des savants, croire ce que l’on voit soi-même, voilà qui promet une sorte de développement personnel, une manière de libérer son cerveau. Il devient une figure populaire, parfois moquée, mais souvent redoutée, car il organise des débats publics où les scientifiques, peu rompus à la scène, se font piéger par ses retournements verbaux.

Il ne démontre rien, mais il gagne du crédit, vend ses pamphlets et rallie des adeptes. Il ne convainc pas les savants, mais il impressionne les foules. À sa mort en 1884, son mouvement est repris par Lady Elizabeth Blount, qui fonde une Universal Zetetic Society encore active au début du XXe siècle.

 

Mort et résurrection d’un mythe

La société disparaît dans l’entre-deux-guerres, son souvenir enseveli dans les marges de la pensée scientifique.

L’affaire aurait pu en rester là : un curieux épisode victorien, mélange de méfiance populaire, d’ignorance physique et de conviction sincère. Mais internet ressuscite parfois les morts. Depuis les années 2010, des théories de la Terre plate connaissent un regain d’audience dans certains cercles complotistes. Et qui retrouve-t-on cité en référence ? Samuel Birley Rowbotham. Son livre est réédité, ses expériences sur le canal remises en avant, ses arguments recyclés dans des vidéos virales.

Dans cet écosystème numérique, on retrouve des figures comme Eric Dubay, Mark Sargent, ou David Weiss, qui diffusent leurs vidéos sur YouTube et TikTok à des centaines de milliers d’abonnés. En France, des chaînes ou des groupes Facebook confidentiels reprennent des éléments similaires, qu’il ne faut pas confondre avec les récits de la Terre Creuse qui sont encore une autre histoire…

Ces contenus touchent parfois un public jeune, peu scolarisé ou défiant envers les institutions. Le soupçon y devient principe, et Rowbotham devient pour certains une véritable figure tutélaire, à la fois prophète du doute radical et martyr d’un savoir « interdit ».

Plusieurs études ont montré que les plateformes numériques favorisent la circulation de croyances pseudoscientifiques en formant des chambres d’écho, dans lesquelles les contenus douteux rencontrent peu de contradiction et bénéficient d’une forte amplification algorithmique (Cinelli et al., 2021).

Le ton, les icônes, la rhétorique et même les rassemblements publics évoquent parfois une ferveur religieuse — et ce n’est pas qu’une métaphore. Chez la plupart des platistes contemporains, la croyance en une Terre plate s’inscrit dans une vision du monde théiste, où l’univers a été créé intentionnellement par un Dieu personnel. Le discours platiste puise volontiers dans la Bible, convoque le firmament de la Genèse, et accuse la science d’avoir effacé Dieu.

 

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L’ironie du mot « zététique »

Aujourd’hui, le terme « zététique » désigne tout autre chose : une promotion de l’esprit critique, fondée sur l’enquête rigoureuse et le doute méthodique. La zététique moderne, qui traque les illusions cognitives, les biais de raisonnement, les manipulations intellectuelles, a été popularisée par le professeur Henri Broch. C’est l’exact opposé de ce que défendait Rowbotham, et cela correspond davantage à de plus anciens usages de la zétetique, définie dans Thomas Corneille en 1694 comme la méthode de celui « qui cherche la raison des choses »

Ce renversement sémantique est fascinant. Il dit quelque chose de profond sur la fragilité des mots, et sur l’ambiguïté du doute. En réalité, si la zététique de Broch est bien un « art du doute », celle de Parallax était une « mécanique du soupçon », une incapacité égocentrique à évaluer correctement la fiabilité des modèles descriptifs du monde, et in fine une autoroute vers le complotisme.

 

Ce que Parallax nous enseigne

La trajectoire de Rowbotham illustre une tentation toujours actuelle : celle de confondre la contestation de la science avec une forme de lucidité supérieure. Il ne suffit pas de rejeter l’autorité pour produire un savoir. Il ne suffit pas de douter pour penser juste. Et il ne suffit pas de se réclamer de l’observation pour comprendre ce que l’on regarde.

Chez Rowbotham, la posture critique n’est pas un outil pour questionner : elle devient un cadre clos, imperméable à la contradiction. Son histoire nous alerte sur la manière dont un discours peut usurper les signes extérieurs de la pensée rigoureuse tout en en trahissant l’essence.

Rowbotham n’a pas été un penseur critique. Il a été un homme de spectacle, un rhéteur, un manipulateur de mots et d’images. Il a instrumentalisé le scepticisme pour mieux imposer une croyance.

La véritable zététique, celle d’aujourd’hui, exige au contraire une humilité radicale : reconnaître qu’on peut se tromper, s’appuyer sur les autres, soumettre ses idées à l’épreuve des faits, préférer l’inconfort du doute à la jouissance de l’aplomb.

La zététique actuelle est fiable, elle est jolie, elle dit le vrai, il n’est pas nécessaire d’en douter : elle est parfaite. Vous pouvez me croire sur parole, puisque nous ne sommes plus en 1849.

 

 

Acermendax

Références

  • Cinelli, M., Quattrociocchi, W., Galeazzi, A., Valensise, C. M., Brugnoli, E., Schmidt, A. L., Zola, P., Zollo, F., & Scala, A. (2021). The echo chamber effect on social media. Proceedings of the National Academy of Sciences, 118(9), e2023301118. https://doi.org/10.1073/pnas.2023301118
  • Corneille, T. (1694). Le Dictionnaire Universel contenant généralement tous les mots françois. Paris : Chez Jean-Baptiste Coignard.
  • Garwood, C. (2007). Flat Earth: The History of an Infamous Idea. Thomas Dunne Books.
  • McIntyre, L. (2021). How to Talk to a Science Denier: Conversations with Flat Earthers, Climate Deniers, and Others Who Defy Reason. MIT Press.
  • Porter, R. (1989). Health for Sale: Quackery in England 1660–1850. Manchester University Press.
  • Young, T. (1807). A Course of Lectures on Natural Philosophy and the Mechanical Arts (Vol. 1). Joseph Johnson.

 

 

Nous allons voir comment un jeune professeur a été trainé devant un tribunal américain dans un procès très médiatique en lien avec une loi qui entendait régir ce qui, dans le programme de science, est idéologiquement acceptable et ce qui ne l’est pas.

 

 

✦ Tennessee : quand la loi bannit Darwin

Nous sommes le 9 juillet 1925. La chaleur du Tennessee frôle les 40 °C. Dans la gare de Dayton, les correspondants du New York Times, de l’Observer de Londres et d’une douzaine d’autres journaux descendent des wagons en se battant pour de rares chambres d’hôtel. On installe des antennes sur le toit du palais de justice : pour la première fois, un procès sera diffusé en direct à la radio. Marchands de bibles, camelots antidarwiniens, acrobates avec des chimpanzés en salopette – la ville se transforme en foire théologico‑scientifique. Au centre de cette effervescence, un jeune enseignant de vingt‑quatre ans, John Thomas Scopes, attend d’être jugé pour avoir expliqué à ses élèves que l’humanité partage un ancêtre commun avec le reste du vivant.

 

Depuis le début des années 1920, le fondamentalisme protestant riposte à l’urbanisation et au prestige croissant des sciences naturelles. Cinq États débattent d’interdire toute contradiction à l’origine de l’Homme telle qu’elle est écrite dans la Bible ; le Tennessee franchit le pas avec le Butler Act du 21 mars 1925 : quiconque, dans l’enseignement public, explique « qu’un être humain descend d’un ordre inférieur d’animaux » risque une amende de 100 à 500 dollars. Et cela va nous conduire dans la petite ville de Dayton.

 

Avec 1 800 habitants, Dayton, souffre de la fermeture des mines locales. Quand George Rappelyea, directeur d’une société minière, lit dans la presse que L’American Civil Liberties Union (ACLU) offre de financer la défense de tout professeur prêt à enfreindre le Butler Act, il y voit un plan marketing. Il convainc le conseil municipal, téléphone à l’ACLU, puis recrute Scopes – remplaçant en sciences naturelles, plus à l’aise en football qu’en darwinisme strictement dit. Scopes admet qu’il a fait réviser à ses élèves le manuel Civic Biology de Hunter, lequel décrit l’évolution humaine. Le shérif rédige l’acte d’accusation ; Scopes verse 100 $ de caution et retourne jouer au tennis. La pièce est en place : le procès sera certainement perdu, mais la loi, espère‑t‑on, sera discréditée devant l’opinion nationale.

 

 

✦ Deux orateurs titanesques face à face

Le procès qui se prépare attire rapidement l’attention de la presse à cause des personnalités qui annoncent y prendre part.

 D’un côté : William Jennings Bryan – Le Croisé du populisme chrétien. Ancien secrétaire d’État et trois fois candidat démocrate à la présidence, Bryan parcourt le pays pour défendre une lecture littérale de la Genèse. Au-delà du dogme, il voit dans Darwin la porte ouverte à l’irréligion, au matérialisme, mais aussi au darwinisme social – ennemi des petits fermiers qu’il représente depuis toujours, et on peut s’aligner avec lui sur cette ligne puisque les sciences de l’évolution ont bel et bien été instrumentalisées pour défendre la compétition à outrance et l’eugénisme.

Mais Bryan allait plus loin et refusait une théorie de l’évolution qui enseignait aux enfants que les humains n’étaient qu’une espèce parmi 35 000 autres mammifères et déplorait l’idée que les êtres humains descendaient « non pas des singes américains, mais des singes de l’Ancien Monde ». À soixante‑cinq ans, Bryan accepte sans salaire de mener l’accusation.

De l’autre côté : Clarence Darrow – L’avocat de la libre pensée. Quand il apprend l’implication de Bryan le Chicagoan Clarence S. Darrow, déjà célèbre pour avoir sauvé deux meurtriers d’enfant de la peine capitale dans une affaire récente et retentissante, rejoint la défense. Agnostique virulent, il veut démontrer que la loi viole la liberté intellectuelle garantie par le Premier Amendement.

 

Le procès débute le 10 juillet et dure huit audiences.

Au jour 1 a lieu la sélection du jury : Darrow tente d’écarter toute personne ayant prêté serment de fidélité à « la parole infaillible de Dieu ». Refus du tribunal.

Le jour 3, c’est la bataille des experts : le biologiste Maynard Metcalf (de l’université Johns‑Hopkins) est entendu hors jury ; il explique que l’évolution n’exclut pas la foi. Le juge Raulston tranche : hors sujet. Darrow fulmine : « Vous interdisez à la science d’attester sa propre réalité. » Mais pour John R. Raupston, la seule question est la violation de la loi, pas la vérité de l’évolution. Darrow doit alors réorienter sa stratégie pour exposer l’absurdité du fondamentalisme.

Le 20 juillet, la chaleur rend la salle intenable ; on déménage sous un auvent. Darrow appelle Bryan à témoigner comme expert… de la Genèse – stupeur générale. Le procureur adjoint Tom Stewart – futur sénateur du Tennessee et bras droit de l’accusation, proteste ; il exige que Darrow précise la finalité légale de son interrogatoire. Bryan, jugeant l’exercice purement polémique, lance que le seul but était « de tourner en dérision tous ceux qui croient à la Bible ». Darrow riposte aussitôt : « Notre but est d’empêcher les fanatiques et les ignorants de dicter l’enseignement aux États-Unis. »

L’interrogatoire est autorisé, et les deux heures qui suivent sont le cœur de toute cette histoire. Darrow multiplie les questions sur les incohérences bibliques devant un Bryan stoïque qui défend avec ferveur sa confiance aveugle dans les Écritures.

Darrow demande  « Où Caïn a‑t‑il trouvé sa femme ? »

Bryan répond « La Bible dit qu’il en prit une ; je suppose qu’il l’a trouvée. »

Darrow : « Croyez‑vous que Jonas a réellement vécu trois jours dans un grand poisson ? »
Bryan : « Je le crois, et je le croirai tant qu’on ne prouvera pas le contraire. »

L’avocat ironise : « La grande pêche de Jonas est un conte agréable ; est‑ce une base pour organiser le programme national des sciences ? »

 

Les rires du public secouent l’éminent homme politique. Le juge Rauslton exige le silence. Parmi d’autres questions, Darrow interroge la chronologie de la Genèse, point particulièrement concerné par la théorie de l’évolution.

— « Croyez‑vous, monsieur Bryan, que la Terre a été créée en six jours de 24 heures ? »

— « Non ; il se peut que les ‘jours’ aient été des périodes. »

L’oscillation de Bryan entre lecture littérale et lecture symbolique de la Bible est un grand classique des débats du genre.

Mais Darrow ne laisse rien passer : — « Vous insultez tous les hommes de science et de savoir dans le monde parce qu’ils ne croient pas en votre religion idiote. »

Le juge précisa que cet échange virulent relevait du débat entre avocats et ne constituait pas une preuve ; le jury n’avait donc pas à en tenir compte dans son appréciation des faits.

 

✦ Un verdict orchestré

Après une dernière tentative de présenter des preuves scientifiques devant le jury, écartée derechef par Raulston, Clarence Darrow en tire les conséquences : il demande au juge de faire entrer immédiatement le jury pour enregistrer un verdict de culpabilité, seul moyen, dit‑il, de porter l’affaire devant une instance supérieure : « Nous affirmons que l’accusé n’est pas coupable, mais puisqu’aucun élément ne peut être présenté, hormis la preuve qu’il a bel et bien enseigné que l’homme descend d’un ordre animal inférieur, il n’existe aucune conclusion logique possible. Le jury doit rendre un verdict que nous pourrons soumettre à une cour plus haute. »

La demande Darrow a un autre but : court-circuiter le déroulé de l’audience. En effet, sous le droit du Tennessee, si la défense renonce à sa plaidoirie finale, l’accusation perd également le droit de conclure. En s’inclinant, Darrow porte en réalité un ultime coup à son adversaire. Bryan fulmine. Depuis deux jours, l’« Orateur des Plaines » polit ses 15 000 mots de réquisitoire biblique – une envolée qu’il ne prononcera jamais.

Le juge lit au jury des instructions sans ambiguïté : Scopes ayant admis le fait matériel, le jury doit se demander une seule chose : la loi a‑t‑elle été violée ? Une réponse affirmative entraîne la culpabilité.

11 h 35. Le jury se retire. À 11 h 44, il est de retour : « Coupable. » Le juge énonce le montant de l’amende : 100 dollars, le minimum légal. Bryan, ironie suprême, propose de payer la somme lui‑même, l’ACLU en fait autant. Mais Darrow annonce que rien ne sera payé, car ce verdict sera contesté devant la cour suprême du Tennessee.

Privé de sa harangue, exposé l’avant‑veille aux railleries nationales, William Jennings Bryan tente de sauver la face ; il improvise quelques mots devant la presse, jure que l’évolution sera encore chassée des écoles. Cinq jours plus tard, le dimanche 26 juillet, après avoir prêché dans une église de Dayton, il meurt d’une crise cardiaque dans son sommeil. La presse du Nord y voit la métaphore d’une croisade épuisée par son propre zèle.

 

 

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✦ Victoire de papier, défaite morale

Dans l’immédiat, le camp fondamentaliste jubile : la loi a tenu, Scopes est coupable. Mais la presse urbaine traite le verdict comme une farce. Les éditoriaux du Baltimore Sun parlent de « victoire à la Pyrrhus ». À Chicago, Columbia ou Berkeley, les amphithéâtres de biologie se remplissent ; plus la controverse fait rage, plus l’évolution fascine. Les manuels sont découpés : l’édition destinée au Sud supprime le chapitre incriminé, celle du Nord le conserve ; la segmentation géographique de la vérité scientifique ne semble pourtant pas une stratégie tenable sur le long terme. Chaque relecture de l’affaire Scopes rallume la même question : qui décide du contenu des cours ?

Le Tennessee découvre l’effet boomerang : touristes goguenards, investisseurs frileux, réputation académique ternie. L’American Association for the Advancement of Science tient en 1926 sa convention à Cincinnati sous le slogan ironique : « La science n’est pas un crime »[1]. Peu à peu, l’image d’un État qui censure ses professeurs devient un avertissement national.

Finalement la Cour suprême du Tennessee juge le Butler Act parfaitement valide, mais annule la condamnation : l’amende de 100 $ avait été fixée par le juge, alors que, pour toute somme supérieure à 50 $, la Constitution de l’État exigeait que le jury fixe la peine. Verdict cassé, affaire renvoyée au tribunal de Rhea County. Mais le procureur général Smith annonce aussitôt qu’il n’entendra pas poursuivre : « Nous ne voyons rien à gagner à prolonger la vie de cette affaire bizarre », entérinant la suggestion de la Cour de classer sans suite. L’amende ne sera jamais payée.

Les conséquences juridiques sont amères, car faute de nouvelle condamnation, Darrow et l’ACLU ne disposent plus d’un « cas ou controverse » actif : la voie vers la Cour suprême des États-Unis se ferme. Le Butler Act demeure intact jusqu’à son abrogation en 1967 ; ce n’est qu’en 1968, dans Epperson v. Arkansas, que la Cour suprême fédérale invalidera une loi analogue au nom du Premier Amendement

 

Chanson écrite spécialement pour l’épisode : « Science is not a crime »

 

 

✦ Épilogue : Le murmure des générations

Cette affaire de 1925 parle de toutes les époques : dès qu’une donnée scientifique bouscule une identité, la tentation renaît de soustraire le savoir aux élèves. Il suffit d’une seule génération de manuels expurgés pour qu’une société marche à reculons. C’est pourquoi la science a besoin d’une salle de classe où la curiosité ne demande jamais l’autorisation.

Ce procès du singe de Dayton n’est que le premier dans une série de batailles autour de la liberté d’enseigner ce qui déplait au pouvoir. En 1968 (Epperson v. Arkansas) puis en 1987 (Edwards v. Aguillard), la Cour suprême des États-Unis dut rappeler qu’aucun État ne peut bannir Darwin ni rebaptiser la Genèse « science de la création ».

En 2004, le conseil scolaire de Dover (Pennsylvanie) impose la lecture en classe d’une courte déclaration présentant le « dessein intelligent » comme une alternative scientifique à l’évolution. Onze parents portent plainte : 40 jours de débats révèlent que la mesure poursuit un objectif religieux dissimulé. Le 20 décembre 2005, le juge fédéral conclut que le dessein intelligent n’est «pas une théorie scientifique défendable », mais la reprise du créationnisme, et que la politique viole la clause d’établissement du Premier Amendement, qui interdit à l’État de favoriser une religion. La décision Kitzmiller v. Dover interdit toute mention obligatoire du dessein intelligent dans les cours de biologie publics et met un coup d’arrêt juridique durable aux tentatives de contourner l’enseignement de l’évolution.

Ailleurs, l’Italie et la Serbie ont brièvement radié l’évolution de leurs manuels avant de reculer sous la pression académique ; la Turquie et l’Inde bataillent encore pour rétablir Darwin. À chaque tentative, la censure change de nom, mais pas de réflexe : soumettre le savoir vivant à une identité figée. Le procès de John Thomas Scopes n’était que la première salve d’une lutte toujours en cours que livre l’obscurantisme contre les sciences de l’évolution.

La vigilance reste donc de mise, même si nous ne sommes plus en 1925.

 

 

Acermendax

Références

  • Caudill, E. (1995). Darwinism in the Press: The Evolution Controversy and the Scopes Trial. Lawrence Erlbaum.
  • Ginger, R. (1958). Six Days or Forever? Tennessee v. John Thomas Scopes. Oxford University Press.
  • Larson, E. J. (1997). Summer for the Gods: The Scopes Trial and America’s Continuing Debate over Science and Religion. Basic Books.
  • Moran, J. P. (2013). The Scopes Trial: A Brief History with Documents. Bedford/St. Martin’s.
  • Numbers, R. L. (2006). The Creationists: From Scientific Creationism to Intelligent Design (Expanded ed.). Harvard University Press.
  • Oreskes, N., & Conway, E. M. (2010). Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming. Bloomsbury.
  • (2023). Teaching and Learning for Climate Action: A Roadmap for Systems Change. Paris : UNESCO. (sélection APA)
  • Caudill, E. (1995). Darwinism in the Press: The Evolution Controversy and the Scopes Trial. Lawrence Erlbaum.
  • Ginger, R. (1958). Six Days or Forever? Tennessee v. John Thomas Scopes. Oxford University Press.
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  • Moran, J. P. (2013). The Scopes Trial: A Brief History with Documents. Bedford/St. Martin’s.
  • Numbers, R. L. (2006). The Creationists: From Scientific Creationism to Intelligent Design (Expanded ed.). Harvard University Press.
  • Oreskes, N., & Conway, E. M. (2010). Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming. Bloomsbury.
  • (2023). Teaching and Learning for Climate Action: A Roadmap for Systems Change. Paris : UNESCO.

 

 

[1] NB : Ce slogan est cité secondairement dans certains ouvrages ou articles de vulgarisation, mais les sources primaires disponibles (rapports annuels, presse spécialisée) ne montrent pas explicitement l’usage officiel de ce slogan pour la convention de Cincinnati.

L’énigme des naissances

À Londres, au début du XVIIIe siècle, un homme observe les chiffres. Ce n’est ni un prophète ni un alchimiste, mais un mathématicien et médecin écossais, John Arbuthnot. Il aime les courbes, les équations, les jeux de logique — et il croit fermement à l’ordre divin du monde.

En 1710, il publie dans les Philosophical Transactions of the Royal Society un article sobrement intitulé : An Argument for Divine Providence, Taken from the Constant Regularity Observed in the Births of Both Sexes. Son point de départ est une observation statistique : durant 82 années consécutives à Londres, de 1629 à 1710, le nombre de naissances masculines dépasse systématiquement celui des naissances féminines. Pas une exception. Toujours plus de garçons que de filles.

Cela l’intrigue. L’hypothèse de départ est simple : si la nature procédait au hasard, on devrait observer à peu près autant de filles que de garçons, avec quelques fluctuations normales. Or, ce n’est pas ce que montrent les registres. Arbuthnot en conclut que cette constance dépasse ce que le hasard pourrait produire. Et il fait ce qu’aucun penseur avant lui n’avait tenté : il calcule la probabilité d’un tel événement sous l’hypothèse d’un tirage aléatoire équilibré (50/50). Le résultat  : une chance sur 2 puissance 82, soit environ 1 sur 4 800 000 000 000 000 000 000 000 (Quatre milliards huit cents millions de milliards de milliards).

Le résultat est si infime qu’il conclut à l’impossibilité du hasard.

Sa conclusion ? Si ce n’est pas le hasard, c’est nécessairement la Providence. L’ordre mathématique des naissances est donc, selon lui, la signature de Dieu.

 

Un moment fondateur

Sur le plan méthodologique, c’est une révolution discrète. Arbuthnot vient d’inventer, sans le nommer, ce qu’on appelle aujourd’hui un test d’hypothèse. Il pose une hypothèse nulle (les naissances sont équiprobables), collecte des données, calcule la probabilité d’observer ces données si l’hypothèse était vraie… et la rejette si cette probabilité est trop faible. Un raisonnement statistique en bonne et due forme, près de deux siècles avant que Karl Pearson ou Ronald Fisher ne formalisent ces outils.

On peut même dire que c’est la première utilisation documentée d’un raisonnement fréquentiste pour trancher une question empirique. Sauf que la question, ici, est théologique. Arbuthnot croit prouver, par le calcul, que Dieu existe — et qu’il se mêle de nos statistiques démographiques.

L’illusion de la preuve absolue

Ce cas est fascinant parce qu’il illustre une idée cruciale : on peut avoir une méthodologie impeccable et tirer des conclusions absurdes si l’on oublie une étape essentielle — la prudence interprétative. Arbuthnot pose les bases d’unae méthode rigoureuse, mais en tire une conclusion dictée non par la logique, mais par sa foi.

Il aurait pu conclure que ce phénomène mérite une explication. Il aurait pu dire : ce n’est probablement pas dû au hasard, cherchons les causes naturelles. Mais il choisit l’explication théiste comme s’il s’agissait d’un aboutissement rationnel. Il écrit : « Ce n’est donc pas le hasard, mais l’Art qui gouverne. » Par « art », il faut entendre : dessein, providence, création.

Cette logique inverse la charge de la preuve. Ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas encore un phénomène qu’il faut le ranger dans le tiroir des miracles. Arbuthnot aurait dû dire : cette régularité que je viens de mettre en évidence, maintenant il faut lui trouver une explication. Mais la Providence Divine, en réalité, ne fournissait aucune explication : elle représentait simplement un coup d’arrêt à la recherche.

Une leçon d’humilité épistémique

Ce que nous enseigne cet épisode, c’est que la rigueur mathématique ne garantit pas l’objectivité. La science n’est pas qu’une affaire de chiffres ; elle repose aussi sur une posture : celle du doute méthodique. Cela signifie qu’on ne conclut pas trop vite, qu’on n’interprète pas une anomalie comme une révélation, et qu’on reste prêt à réviser nos conclusions si de meilleures explications apparaissent.

L’humilité épistémique, c’est admettre que nos outils, aussi puissants soient-ils, ne sont jamais neutres. Ils sont maniés par des humains, avec leurs croyances, leurs désirs, leurs angles morts. C’est pourquoi une vérité de science n’est jamais portée au rang de dogme, de vérité absolue et inaltérable.

L’explication rationnelle

Aujourd’hui, le phénomène observé par Arbuthnot est parfaitement connu. Dans la majorité des populations humaines, il naît environ 105 garçons pour 100 filles. Cette proportion est stable, mais loin d’être mystérieuse.

Plusieurs facteurs biologiques l’expliquent :

  • À la fécondation, la répartition des sexes est équilibrée : les spermatozoïdes porteurs des chromosomes X et Y sont produits en proportions voisines.
  • Mais dès les premières semaines de développement embryonnaire, des différences apparaissent : la mortalité est initialement plus élevée chez les embryons féminins, puis s’inverse en fin de grossesse, les mâles devenant plus fragiles.
  • Le résultat net est un léger surplus de garçons à la naissance. Ce déséquilibre compense une mortalité masculine plus élevée dans l’enfance, l’adolescence… et jusqu’à la vieillesse : en France, par exemple, les femmes sont majoritaires à partir de 35 ans, et huit centenaires sur dix sont des femmes.

Autrement dit : pas besoin d’invoquer la Providence. Le ratio garçons/filles est un phénomène statistique naturel, explicable par la biologie évolutive et la physiologie du développement. D’ailleurs, si l’on prend d’autres périodes ou d’autres pays, on observe des variations : dans certains contextes de guerre, de famine ou de stress social, ce ratio peut changer. Si Dieu règle les naissances, son plan semble parfois très contextuel.

Le biais du croyant

Pourquoi Arbuthnot n’a-t-il pas envisagé cette voie ? Parce que le cadre intellectuel de son époque — même au sein de la Royal Society — mêlait encore étroitement science et théologie. Newton lui-même passait plus de temps sur l’Apocalypse de saint Jean que sur l’optique. La science n’avait pas encore coupé le cordon épistémologique avec la métaphysique chrétienne.

Mais il y a plus. Arbuthnot cherche à prouver une idée à laquelle il croit déjà. Il voit dans la régularité des naissances une confirmation de sa foi, et non un problème à explorer. Ce n’est pas une découverte, mais une validation. Et ce biais de confirmation, bien connu aujourd’hui, était déjà à l’œuvre dans ce tout premier test statistique.

Ce que cette histoire nous apprend

Le cas Arbuthnot est précieux parce qu’il révèle une tension encore actuelle : la tentation d’utiliser la science pour prouver ce qui ne peut l’être. Des siècles plus tard, on voit encore fleurir des « démonstrations scientifiques » de l’existence de Dieu, de l’intelligence cosmique, de l’âme, du karma, ou du dessein caché dans l’ADN.

Certains invoquent l’« ajustement fin » des constantes physiques comme indice d’une intention divine. D’autres utilisent les improbabilités de l’évolution pour conclure à l’action d’un agent intelligent. Les sophismes probabilistes ont la peau dure : ils tirent argument de l’étonnement que nous inspire l’ordre du monde pour affirmer qu’un ordre n’existe pas sans ordonnateur.

Il ne suffit pas de constater une régularité pour y voir un dessein. La tentation de combler nos ignorances par une explication surnaturelle est forte, mais elle témoigne moins d’un raisonnement que d’un besoin de sens.

Conclusion

Arbuthnot n’a pas découvert Dieu dans les registres de naissance. Mais il a, sans le vouloir, ouvert une voie. Sa méthode, bien que mal orientée, posait les jalons de la statistique inférentielle moderne. Il nous rappelle que la science n’avance pas malgré nos erreurs, mais souvent grâce à elles — si tant est qu’on les reconnaisse.

Le miracle, ce n’est pas que les garçons naissent plus souvent que les filles. Le vrai miracle, c’est qu’on ait inventé des outils pour le mesurer, des hypothèses pour l’expliquer, et une vigilance critique pour éviter d’en tirer des conclusions hâtives.

Et surtout : qu’on sache désormais dire, face à une probabilité infime ou une coïncidence troublante, autre chose que « c’est Dieu qui l’a fait ».

On n’est plus en 1710, tout de même.

 

Acermendax

Références :
  • Arbuthnot, J. (1710). An Argument for Divine Providence, Taken from the Constant Regularity Observed in the Births of Both Sexes. Philosophical Transactions of the Royal Society of London, 27, 186–190. https://doi.org/10.1098/rstl.1710.0011
  • Bellhouse, D. R. (2001). John Arbuthnot. In C. C. Heyde & E. Seneta (Eds.), Statisticians of the Centuries (pp. 39–42). Springer.
  • James, W. H. (1987). The human sex ratio. Part 1: A review of the literature. Human Biology, 59(5), 721–752.
  • Gini, C. (1951). Sex ratio and the probable error of a percentage. Metron, 15(1–4), 1–44.
Emission enregistrée le 30 juillet 2025.
Invité fil rouge : Nicolas Bourgeois, auteur de « Une invention nommé Jésus »

 

La Tronche est à VOUS est une émission de libre antenne visant à promouvoir la culture du débat.

 

Éditorial – Quelle est la vraie question ?

 

Faut-il poser la question de l’historicité de Jésus ?

 

Pour être parfaitement transparent avec vous : si l’on m’apporte aujourd’hui la preuve catégorique qu’un certain Jésus a bel et bien existé, cela ne changera rigoureusement rien à ma vie. Cela ne pose aucune difficulté à être accepté de mon côté, à tel point que la plupart des non croyants sont indifférents à la question, voire estiment que c’est une perte de temps. Vous n’en verrez pas beaucoup s’investir sur cette question. Vous savez dans que j’ai besoin de vous le dire que la situation n’est pas symétrique du côté des chrétiens où le ton monte très vite à la simple évocation de la question posée dans le titre de cette émission.

Si l’on m’apporte tout à l’heure la preuve qu’il n’y a pas eu de Jésus né à Nazareth, de jésus prêcheur en Galilée, de Jésus crucifié à Jérusalem… Quelle conséquence voulez-vous que cela ait pour moi : aucune. Alors, en fait, cela me surprendrait un peu, qu’on parvienne à produire une preuve formelle de non-existence pour un individu de l’Antiquité. En général, ce n’est pas ainsi que fonctionne l’histoire. On ne prouve pas les absences. On constate des silences, on soupèse des manques, on évalue la pertinence des sources.

Mais cela signifie, logiquement, que la charge de la preuve repose sur ceux qui affirment positivement une existence. Autrement dit : ce sont les tenants de l’historicité de Jésus qui doivent en priorité fournir des éléments probants — pas ceux qui émettent des doutes. Et alors une question légitime se pose : est-ce que le niveau de preuve apporté est réellement suffisant ? Ou bien, compte tenu de l’ancienneté des événements, de la nature des sources, des interpolations connues, des silences gênants, doit-on plutôt conclure que l’affaire reste, au fond, non résolue ?

Je ne suis pas historien. Je suis docteur en biologie. En règle générale, je me fie au consensus des spécialistes — sur les vaccins, sur le climat, sur la mécanique quantique. Je ne suis pas du genre à croire que “tout se vaut” ou que “la science est une opinion parmi d’autres”. Mais je me souviens aussi d’une leçon fondamentale, issue des sciences humaines : les savoirs sont situés. Les chercheurs ont une histoire personnelle, des convictions, des présupposés — et cela vaut aussi pour les historiens du fait religieux. Aucun domaine n’échappe aux biais cognitifs. L’objectivité absolue est un idéal, pas un état de fait. Vous avez bien sûr le droit de penser le contraire, et notamment que les consensus scientifiques d’aujourd’hui sont tous vrais, qu’ils ne bougeront plus, qu’on peut avoir des certitudes absolues ; vous avez le droit d’idolâtrer la science. Il y a des gens qui pensent comme ça ; je ne les entends jamais revendiquer le nom de « zététicien ».

Dans la vraie vie du vrai monde, un consensus n’est jamais un dogme, c’est-à-dire une vérité indiscutable. En tout cas en principe.

Mais les consensus ont de la valeur, ils sont supérieurs à l’opinion d’une personne lambda parce que les chercheurs disposent de méthodes rigoureuses pour limiter les biais qui frappent chacun d’entre eux sans exception. Et s’il y a bien un domaine où les biais sont redoutables, c’est celui de l’histoire religieuse. L’histoire, en tant que discipline scientifique, est d’ailleurs née d’une rupture avec le récit sacré. Elle a commencé, vraiment, lorsque des penseurs comme Spinoza ont osé dire que la Bible n’est pas un témoignage historique infaillible, mais un recueil de textes composites, datables, situés, et parfois mythiques. Cette prise de conscience a mis des siècles à s’imposer. Moïse, Abraham, David… tous ces personnages ont longtemps été tenus pour historiques, avant que l’analyse philologique, l’archéologie et la critique des sources n’imposent un autre regard : celui d’une lecture critique, parfois désenchantée, mais plus rigoureuse.

Alors une question s’impose, et elle mérite d’être posée calmement, sans ironie ni sarcasme :

Peut-on encore, aujourd’hui, interroger librement l’historicité de Jésus sans être taxé d’ignorance, de provocation, ou de complotisme ? Et si ce n’est pas le cas, alors quel genre de consensus avons-nous devant nous ? Un consensus méthodologique fondé sur l’analyse des sources ? Ou un consensus culturel, forgé au contact d’une longue tradition religieuse devenue académique ?

Autrement dit : le consensus sur Jésus est-il un consensus comme les autres ? Ou est-il, par sa nature même, en partie conditionné par l’objet qu’il prétend éclairer ?

C’est parce que j’ai du respect pour l’histoire en tant que discipline scientifique, et dans les historiens en tant qu’experts dédiés à comprendre et à expliquer le passé et notre manière de le reconstruire, de l’interpréter, de lui donner du sens, que je suis un peu étonné par le traitement méprisant réservé à la parole des mythicistes, celles et ceux qui défendent l’idée que l’hypothèse d’un Jésus non existant, entièrement inventé, explique mieux les faits disponibles que l’hypothèse actuellement mise en avant d’un Jésus minimal, mais authentique.

Dans cette émission vous ne m’entendrez pas affirmer que Jésus est un pur mythe, que le consensus est faux, ni l’inverse. Dans ce dossier, j’adopte une posture que ne devrait pas suspendre tant que cela, celle du sceptique, concentré sur une question : comment sait-on ce que nous pensons savoir ? Disposons-nous de raisons suffisantes pour affirmer que l’on sait ?

Je suis totalement indifférent à l’existence ou non d’un jésus historique, en revanche je considère qu’il est très important qu’on sache se poser de bonnes questions sur la validité des « vérités de science », et qu’une telle discussion puisse avoir lieu dans le calme. Le rôle de la zététique n’est pas de remplacer la science ou de jouer à être expert de tout et n’importe quoi pas à rappeler l’importance de l’incertitude et le rôle majeur, crucial, vital du doute dans le progrès de la connaissance. Parce que pour savoir quelque chose avec force et confiance, il faut avoir été capable d’en douter.