Mauvaise nouvelle pour l’esprit critique au sein d’une Université française.
NB : Ce billet est la version texte de cette vidéo postée ce même jour.
En novembre dernier, je publiais une vidéo où je faisais l’analyse d’un support de cours transmis par un ou une étudiante qui tenait à garder l’anonymat, par peur de représailles — J’insiste : par peur de représailles. Cette personne tenait malgré tout à critiquer le cours d’homéopathie obligatoire qui lui semblait ne pas avoir sa place à l’université, en 5e semestre de licence. Elle avait raison, le cours est une honte. C’est une immense publicité pour les vertus magiques et les croyances de l’industrie homéopathique. Ce n’est par un travail de professeur d’université, c’est une réunion Tupperware.
Le but de ma vidéo, où j’ai pris soin de ne pas nommer l’enseignant, était d’alerter la faculté de pharmacie de Nancy dont j’estimais qu’elle verrait l’intérêt de réexaminer ce cours et de proposer mieux à ses étudiants. J’ai eu tort.
Mon objectif était d’attirer assez l’attention pour qu’un cours qui est là, depuis des années dans des conditions qui me semblent anormales, puisse être remis en question pour le bénéfice des étudiants et de la réputation de la Faculté. Bien sûr, je savais que je risquais de me faire des inimitiés à l’Université, alors même que j’ai un intérêt personnel à entretenir de bonnes relations avec cette institution, mais j’ai pensé qu’envoyer un simple courrier n’aurait servi à rien et qu’il valait mieux utiliser le poids et la renommée de cette chaîne YouTube pour faire changer les choses. [Les derniers développements valident mon jugement de l’époque, vous verrez que l’Université n’est actuellement pas disposée à tolérer la critique.]
Et donc, comme je vous le disais, j’ai une mauvaise nouvelle. Tellement mauvaise que j’ai demandé par deux canaux à l’Université de Lorraine de me donner quelques explication sur deux décisions prises en haut lieux, et que j’ai contacté le référent à l’intégrité scientifique de l’Université le 9 septembre. Si vous voulez voir à quoi ressemble une séance de cet enseignement obligatoire, je vous recommande le visionnage des deux vidéos précédentes ou je passe en revue le support de cours, puis un extrait du cours déposé sur l’Environnement Numérique de Travail. Autrement dit j’ai la capture vidéo des propos que je critique, ce qui permet d’être certain que je ne les déforme pas.
Un seul exemple.
Je donnerai ici un seul exemple de ce que je trouve problématique, en dehors de l’absence totale de science, de méthodologie, de perspective temporelle (ne disons même pas historique), de concepts notamment liés au placebo (un vrai sujet qui mérite des heures de cours !), c’est l’étude de cas donné en fin se séance.
Aux étudiants, on explique quoi répondre à une Maman qui vient dans une pharmacie pour son enfant de 8 ans, Arthur. Depuis 24h, le petit a le nez qui coule, il fait des cauchemars et a… 40°C de fièvre. La bonne réponse, soit-dit entre nous, est « Madame, emmenez votre fils voire un médecin, et en attendant, voici un antipyrétique pour faire baisser la fièvre. » La réponse de madame la professeure Dominique LAURAIN-MATTAR est toute différente. En substance la voici : « Donnez-lui Oscillococcinum jusqu’à disparition des symptômes. Accompagné de Belladona 9CH (contre la rhinorrhée, la congestion tympanique, les cauchemars) et de Allium cepa 9CH contre la rhinorrhée.»
Madame la professeure ne fournit aucune source scientifique concernant l’efficacité de ces remèdes. Elle ne le pourrait pas d’ailleurs, puisque ça n’existe pas. En revanche, laisser sans vrai traitement Arthur qui souffre de fortes fièvres depuis plus de 24h, c’est dangereux, et je suppose que, comme moi, vous n’avez pas envie d’être reçu par un pharmacien qui suivrait ces conseils. Je suis très choqué par ce cours d’un point de vue scientifique et d’un point de vue éthique. Mais je suis ouvert à toute explication qui montrerait que j’ai tort d’émettre cette critique. J’ai déjà dit que je partagerai tout droit de réponse qui serait demandé par l’enseignante ou par la faculté.
Je n’ai pas eu de réponse dont je puisse vous livrer lecture. Et pourtant il y a eu une réponse, à la rentrée de septembre. Le plus simple est que je vous lise le courrier que j’ai envoyé à Monsieur le Référent Intégrité le 9 septembre.
Message envoyé à l’adresse [email protected]
« Monsieur H
Je vous écris pour vous faire part de ce qui, à mon sens, est un sérieux problème d’intégrité scientifique dans l’enseignement dispensé dans la Faculté de pharmacie de Vandoeuvre-les-Nancy, mais aussi dans la manière dont l’Université de Lorraine gère la critique en son sein.
Je suis co-fondateur et directeur de la rédaction de l’Association pour la Science et la Transmission de l’Esprit critique (ASTEC). Depuis 2016, j’y exerce le métier de vulgarisateur scientifique, conférencier et formateur à l’esprit critique. Depuis six ans, j’interviens environ deux fois par an avec un module de l’École doctorale « Esprit critique et zététique » prévu pour 12 à 22 étudiants. Ce module reçoit un accueil très positif de la part des dizaines de doctorants ayant fait le choix de le suivre. Les évaluations sont disponibles auprès de l’Ecole Doctorale.
J’anime une émission de vulgarisation, La Tronche en Biais, qui a reçu le prix Diderot de l’AMCSTI en 2016. L’Université de Lorraine est un partenaire récurrent de nos émissions en direct durant lesquelles nous recevons en public des chercheurs et chercheuses pour discuter avec eux de thèmes sciences-société, afin d’inciter le public à questionner les concepts dont il dispose pour comprendre et agir. Nous avons d’excellentes relations avec le service Culture Scientifique qui nous aide beaucoup dans ce travail.
Le 15 novembre 2021, j’ai publié une vidéo[1] critiquant un enseignement prodigué à la Faculté de pharmacie de Vandœuvre-lès-Nancy suite au signalement d’un·e étudiant·e qui désire garder l’anonymat. Cet enseignement d’homéopathie de troisième année (semestre 5) ne lui semblait pas à sa place dans une formation universitaire.
J’ai analysé les documents mis à ma disposition pour évaluer la conformité de ce cours avec les connaissances scientifiques sur l’homéopathie. J’ai publié en vidéo une revue du support de cours et proposé plusieurs critiques à partir de constats d’inadéquation scientifique et pédagogique de cet enseignement, tel qu’actuellement administré. J’ai pris soin de ne pas nommer l’enseignante et de ne pas centrer mes critiques sur sa personne. Toutefois, j’ai suggéré que la Faculté devait prendre la mesure du problème constaté et rectifier le tir, par exemple en confiant cet enseignement – dont je ne conteste pas l’importance – à un enseignant-chercheur plus apte à restituer les éléments scientifiques disponibles sur cette question controversée.
Je sais que cette vidéo a suscité beaucoup de discussions au sein de la Faculté, et notamment une recherche de la source des « fuites », mais je n’ai reçu aucune réponse de l’établissement.
Le 18 novembre 2021 j’envoyais un mail à la direction de la faculté à l’attention du Doyen Raphaël DUVAL.
En voici le verbatim.
À ce courrier, je n’ai reçu aucune réponse.
L’ASTEC a décidé de laisser du temps à l’administration pour gérer cette situation. Je n’ai entamé aucune démarche ni produit aucun contenu en rapport avec cette affaire, ni jamais, bien entendu, attenté à la réputation de l’Université, de la faculté de pharmacie, ou de son doyen. J’ai appris en février qu’un rapport du Collégium Santé auquel je ne suis pas censé avoir accès me citait nommément. On m’a fourni un extrait du rapport validé le 7 janvier.
Le 21 février 2022, j’ai alors écrit un deuxième email, toujours à l’adresse [email protected]
Ce courrier est également resté sans réponse. C’est la seconde et dernière fois que j’ai essayé d’entrer en contact avec le Doyen DUVAL. Le 30 mars, je faisais le compte rendu de ces développements sur ma chaîne. Et je m’en suis tenu là. Derechef, avec l’ASTEC, nous avons estimé qu’il fallait laisser du temps à l’Université pour évaluer la meilleure conduite à tenir.
Mes critiques sur le cours de Madame la professeure LAURAIN-MATTAR ont fait respectivement 198 000 et 123 000 vues en date du 1er septembre 2022. Elles n’ont donc rien de confidentiel. J’ai pourtant été invité lors des URPS Pharmaciens d’avril 2022 à venir parler d’esprit critique devant cette profession, à Paris, ce qui me semble indiquer que mes propos ne dérogeaient pas aux principes rappelés par les Académies de Médecine et de Pharmacie quant à l’homéopathie et à la manière dont on attend qu’elle soit traitée en milieu universitaire[4].
Aujourd’hui, les conséquences de cette histoire sont les suivantes :
- Madame LAURAIN-MATTAR continue de professer le même enseignement à cette rentrée 2022. Notamment : UE Obligatoire PAH « Phythothérapie, Aromathérapie et Homéopathie » du DFA-SP2 OFF, pour DIPLÔME DE FORMATION APPROFONDIE EN SCIENCES PHARMACEUTIQUES 2ÈME ANNÉE, filière OFFICINE.
- Le service Culture Scientifique m’annonce avant-hier qu’il devait cesser toute collaboration avec l’ASTEC, et ne pas communiquer sur notre prochain événement programmé le 13 septembre avec la venue à Nancy du généticien Thomas HEAMS. Aucune explication n’a accompagné cette rupture.
- L’École Doctorale m’annonce hier que le module « Esprit critique et zététique » devait disparaître après de nombreuses années d’activité. La formation programmée les 22 et 29 novembre est annulée. Sans explication.
Je ne dispose pas de traces écrites de ces décisions.
Ces fins de collaboration ne sont pas directement imputées aux critiques transmises à la Faculté de pharmacie, sur lesquelles je n’ai jamais obtenu de réponses directes. Toutefois, je me permets de voir un lien entre ces situations, du fait de leur synchronisme et de l’absence systématique de justifications. Dès lors, j’en conclus que la Faculté de pharmacie et l’Université de Lorraine ont choisi de protéger un enseignement actuellement administré de manière pseudo-scientifique sans prendre la peine d’accepter le dialogue que j’avais pourtant engagé en toute cordialité, sans argumenter, sans faire preuve de la moindre autocritique. L’Université de Lorraine, qui se fait fort de nourrir le dialogue entre sciences et société, et qui vient d’obtenir le label « Science Avec et Pour la Société », me semble se compromettre dans ses manières d’agir.
Dans le même temps et « pour apaiser des tensions internes » d’après ce qui m’a été expliqué, il a été décidé non seulement de s’en prendre à la personne ayant émis ces critiques, mais de faire disparaître le seul module dédié à l’esprit critique au niveau de la formation doctorale et d’empêcher que se tiennent dans les locaux universitaires des évènements de culture scientifique qui intéressent nos 280 000 abonnés, dont une portion importante sont étudiants ou personnels de l’Université de Lorraine.
Cher Monsieur H, je me permets de poser clairement mes attentes suite à cette affaire.
Je ne réclame ni excuse ni démission, mais une déclaration officielle de l’Université où elle expliquerait ses décisions et ce qui les justifie.
Elle peut décider de :
- Défendre coûte que coûte un professeur qui promeut une industrie pseudo-scientifique au lieu d’enseigner la science.
- Supprimer le module « Esprit critique et zététique » proposé aux doctorants et dont les évaluations anonymes sont irréprochables.
- Cesser toute collaboration avec une association loi 1901 de promotion des sciences et de l’esprit critique dont le sérieux est reconnu dans le monde académique, qui a donné plus de 100 conférences partout en France et reçu 150 scientifiques dans des émissions de vulgarisation dont la qualité n’est pas remise en cause.
L’Université peut aussi décider de revenir sur ces décisions et de cultiver la relation très importante que notre association a noué avec ses chercheurs, ses personnels et ses étudiants.
Il me semble que ces considérations émargent au champ de l’intégrité scientifique de la Faculté de Pharmacie et de l’Université toute entière s’il s’avère, comme je le crains, qu’on est en train de punir une association de promotion de l’esprit critique pour avoir fait son travail proprement et courageusement.
Dans l’attente d’une réponse de votre part, je me tiens à votre disposition pour toute information complémentaire.
Bien cordialement, »
Je vous recommande voir la deuxième vidéo dans laquelle je diffuse des extraits vidéos de Madame la professeure LAURAIN-MATTAR en train de professer. Diffusion rendue nécessaire par l’accusation lancée contre moi par monsieur le Doyen. S’il ne m’avait pas traité de menteur, notamment en disant à un journaliste, qui me l’a confié par téléphone, que le cour critiqué « n’existe pas », je n’aurais pas eu besoin de prouver le contraire.
L’Université refuse de répondre
Depuis ce courrier du 9 septembre, je n’ai toujours reçu aucune réponse à ma demande d’explication via le service culture scientifique sur la fin des collaborations, et via l’école doctorale pour la suppression du module d’enseignement. Plusieurs enseignants que j’ai avertis ont demandé des explications, notamment à l’école doctorale et n’ont reçu… aucune réponse. Je pense que, quel soit votre avis sur le fond, vous serez sans doute d’accord pour dire qu’il est anormal que cette institution publique refuse de répondre à la simple question de : pourquoi prenez-vous ces décisions ?
Vous savez sans doute que je ne suis pas médium, je ne suis donc pas en mesure de vous dire quelles sont les intentions et les raisonnements des instances dirigeantes de l’Université. Si je m’y aventurais, je pourrais me rendre coupable de diffamation. Dieu m’en garde. Ce que je peux faire c’est constater, avec vous, l’étonnant synchronisme entre ma critique et ce qui ressemble à une sanction, mais aussi le silence absolu de l’institution qui pourrait très bien choisir de nous expliquer les raisons de ses décisions si elles étaient défendables. J’en conclus que ces décision ne sont pas aisément défendables sur le plan de l’éthique universitaire et j’attends que l’Université joue son rôle en revenant sur ces dernières. Elle est dans son rôle en nous permettant de continuer à travailler avec ses services et avec l’immense majorité des personnels qui sont sur notre ligne, celle de la défense de la science, et en permettant que continue d’exister le module d’esprit critique qui me semble (hélas peut-être) très utile aux doctorants.
Dans l’état actuel des choses, l’ASTEC, notre minuscule association, n’a pas vocation ni aucunement les moyens de se battre contre l’Université, mais vous, cher lecteur, si vous étudiez dans cette université ou encore mieux si vous y enseignez, vous pouvez demander des comptes, vous pouvez questionner ces décisions, vous pouvez exercer de la pression pour que l’on nous explique si vraiment la pseudoscience doit être défendue contre les critiques au sein même de l’Université de Lorraine.
Aux étudiants en pharmacie j’adorerais proposer un cours gratuit (et facultatif !) sur la véritable histoire de l’homéopathie, ses principes, ses méthodes, sur pourquoi on y croit, et sur ce qu’on peut en faire aujourd’hui que l’on sait qu’elle n’a strictement aucun effet spécifique, mais qu’on serait bien sot de négliger les effets contextuels. Sauf que, je ne dispose d’aucun amphithéâtre et que je crois n’être plus le bienvenu sur le campus en ce moment. Je lance donc un appel pour faire exister un tel cours à toutes celles et tous ceux qui ont envie que le monde universitaire soit un lieu où l’on respecte la science et où l’on cultive l’esprit critique.
Si u tel soutien ne se manifeste pas, l’ASTEC et moi-même, qui avons choisi de ne pas détourner le regard devant la présence d’une pseudoscience au sein d’une institution que nous aimons et fréquentons depuis des années, nous aurons sacrifié cette relation au nom de nos principes, nous aurons toujours notre honneur. (Tant mieux !). Mais nous aurons aussi beaucoup perdu.
Cela va sans dire : que personne n’aille insulter ou harceler qui que ce soit à cause de cette affaire, vous ne rendriez service à personne.
Et maintenant ?
Pour conclure je veux croire que tout ça est un immense malentendu de la part de décisionnaires qui ont crus être attaqués, qui ont pensé devoir se défendre et qui, un peu paniqués, ont mal jugé la situation car, évidemment ils sont eux aussi attachés à la libre pensée, à la liberté d’expression, au débat et à la libre critique. Disons qu’ils ont choisi une étrange façon de défendre ces principes en l’occurrence, mais bien sûr je suis certain qu’ils voudront rectifier le tir et ont à cœur que leurs étudiants, non seulement reçoivent des cours de science, mais soient en plus capables d’être exigeants sur la qualité de ces cours. Je ne peux pas imaginer qu’ils n’aient pas à cœur que plus aucun étudiant, jamais, n’aille se confier à un YouTuber par peur des représailles s’il osait émettre des critiques en interne.
Par conséquent, je m’attends à ce que tout rentre dans l’ordre et à pouvoir passer plus de temps à parler du travail des chercheurs de l’université que des doutes que m’inspirent les décisions des administrateurs.
Merci d’avance à celles et ceux qui voudront nous aider à régler cette situation. Et aussi à tous ceux qui nous soutiennent en finançant le travail que nous réalisons.
Comme toujours, faites attention aux idées que vous acceptez de mettre dans votre tête.























