Une nouvelle couche ?
Les personnes ne possédant qu’une faible connaissance sur un domaine sont sujets à une double peine. Non seulement elles souffrent des effets de leur ignorance dans le domaine, mais en plus il leur manque précisément les connaissances nécessaires pour savoir à quel point elles sont ignorantes (Cf article portrait robot de l’ignorance). C’est l’effet Dunning-Kruger. Eh bien, il se pourrait qu’il y ait une troisième couche à la malédiction de l’ignorance… et elle serait due à une forme de politesse.
« Nous avons tendance à penser que chacun mérite un droit à la parole équivalent dans un débat. »[1]
Ainsi commence un article tout juste paru dans PNAS qui met en évidence un biais apparenté à l’effet Dunning-Kruger et qu’on pourrait appeler le biais d’égalitarisme. L’article est le fruit d’expériences réalisées en Iran, au Danemark et en Chine.
Ce que dit l’étude.
Dans ces travaux, les sujets ont travaillé en binômes sur une tâche de reconnaissance visuelle : deux images successives leur étaient présentées durant une fraction de seconde. Ils devaient déterminer sur laquelle des deux apparaissait une cible. Chaque binôme assortissait sa réponse de son degré de certitude. Si les deux binômes ne donnaient pas la même réponse, l’un des deux était tiré au hasard pour choisir au nom du groupe. Ensuite on leur donnait la bonne réponse. Là où c’est intéressant c’est que l’opération était répétée 256 fois pour chaque binôme.
Quand il existait une réelle différence de compétence entre les deux individus, la logique voudrait qu’au bout d’un certain nombre d’itérations, ils s’en aperçoivent, et surtout qu’ils jugent en conséquence. On s’attend à ce que l’individu le moins compétent accorde plus de poids à l’avis de son binôme qu’au sien, et inversement le plus compétent devrait réduire le poids du jugement de l’autre. Or ce n’est pas ce qu’il se passe. Les deux membres d’un binôme avaient toujours tendance à faire comme s’ils étaient aussi bons ou aussi mauvais que leur partenaire.
Les chercheurs ont fait varier les conditions, notamment en affichant le score des partenaires, en rendant la tache objectivement plus difficile pour l’un des sujets ou en assortissant l’expérience d’une gratification pécuniaire, sans jamais faire disparaitre le biais qui semble donc être bien installé.
L’explication d’un tel résultat semble résider dans la dimension sociale de notre espèce. Nous cherchons tous une intégration idéale parmi nos pairs. Les expériences sur la preuve sociale (travaux de Esch notamment) ont montré notre besoin de trouver dans le comportement d’autrui une confirmation que nous avons raison de penser ce que nous pensons.
Dans le cadre de ce paradigme, les nouveaux résultats peuvent être interprétés comme suit : les sujets moins doués, qui ont surestimé leur compétence, ont essayé de demeurer socialement pro-actifs ; les plus doués, qui ont sous-estimé les leurs, ont cherché à ne pas ignorer leurs partenaires.
Où est le mal ?
Ces comportements ne sont pas fallacieux en soi, ils ont même des vertus pro-sociales qui représentent des avantages dans la plupart des contextes. Mais dans les super-groupes qui composent nos sociétés (communautés, nations, réseaux sociaux affranchis des frontières) cette tendance naturelle à accorder du crédit à toutes les paroles indépendamment de leur connexion avec la réalité nous met souvent dans l’embarras.
Quand une personne -ou un groupe de personnes- apparait comme objectivement plus qualifiée que le super-groupe auquel elle appartient sur une question précise (plus d’expérience, plus d’aptitude ou plus de connaissance), le super-groupe tend malgré tout à évaluer les points de vue sous forme de compromis, c’est-à-dire en accordant une importance (illégitime) à l’avis des personnes clairement identifiables comme moins expertes du domaine.
Les conséquences de ce genre de politesse sont multiples. Les gens bien élevés de nos sociétés modernes répugnent à humilier ou à rabaisser qui que ce soit. C’est une bonne chose, sauf quand cette volonté charitable de vivre en bonne intelligence nous retient de dire à l’ignorant qu’il est ignorant, car c’est un geste qui n’est charitable qu’en apparence.
Le citoyen poli et cultivé y trouvera son compte en se donnant à lui-même l’image d’un d’esprit ouvert et tolérant envers l’ignorance d’autrui. Mais l’ignorant n’y aura rien gagné. En voulant éviter ce qui est considéré comme un moment gênant : la mise en évidence d’une fausse croyance, d’un raisonnement erroné ou d’une vision caduque d’un sujet en particulier, on prive la personne en situation d’ignorance de se corriger.
Le corollaire automatique de cette politesse bien installée veut que celui qui la transgresse en mettant en évidence les erreurs et les errements des autres est perçu négativement, ce qui complique le travail du zététicien et doit le forcer à prendre en considération les réactions que suscite le questionnement socratique qu’il pratique envers les croyances de notre temps.
Vers le relativisme…
L’effet Dunning-Kruger et le biais d’égalitarisme sont des phénomènes naturels qui contribuent à affaiblir la parole des experts dans un monde où la méfiance envers les élites est exacerbée par quantité de facteurs politiques. Pourtant nous avons besoin que ceux qui savent soient entendus par ceux qui décident, lesquels exécutent trop souvent les désidérata de ceux qui croient.
Le danger devant lequel nous nous trouvons est celui de la banalisation du relativisme : l’idée que toutes les opinions se valent, que l’ignorance des uns vaut largement la connaissance des autres au nom de la démocratie et de notre amour de l’égalité.

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Référence de l’étude : Mahmoodi et al. Equality bias impairs collective decision-making across cultures PNAS 2015 ; published ahead of print March 9, 2015. http://www.pnas.org/content/early/2015/03/05/1421692112.abstract
[1] « We tend to think that everyone deserves an equal say in a debate »
































