Le sacré non religieux et invisible — Billet d’explication post-indignation — Semi-expérience sociale…
Voir la cathédrale Notre Dame de Paris en feu m’a ému. La chute de la flèche est une image déchirante. Je comprends celles et ceux qui vivent ce moment comme un drame, croyants & athées, car ce monument nous appartient à tous, il est un symbole, il suscite des affects. Je le sais bien, puisque je les éprouve moi aussi.
Mais quand j’éprouve un sentiment fort, irrationnel, qui plus est dans une forme de communion unanime où tout le monde éprouve (et se voit intimé l’injonction d’éprouver) ce que les autres éprouvent : je me rebiffe. Mieux, j’estime nécessaire de me rebiffer (au moins un peu) contre la pensée de groupe, de ne pas céder à l’état agentique où j’abdique ma raison au nom d’émotions intensément partagées, qu’il s’agisse de la peine, comme ici, ou bien de la joie de la Coupe du Monde de Foot qu’on est expressément invité à ressentir. Nous avons collectivement intérêt à ce que que certains d’entre nous aient le droit et l’envie de détoner dans le paysage.

Contexte ?
La catastrophe du 15 avril 2019 arrive après un incident violent sur Twitter : un adolescent de 15 ans a lancé une blague de potache sur la Mecque durant le Hajj, la comparant à une émission de TV pour enfant sur Gulli. Il a reçu des centaines de réponses violentes, haineuses, des menaces de mort de la part de musulmans. Beaucoup de non-musulmans (et de musulmans aussi, bien entendu, heureusement) ont été choqués par ces réactions. Cela m’a incité à poster à mon tour pour revendiquer la nécessité du blasphème, en citant notamment un fait divers de 2016 où un adolescent, accusé de blasphème pour avoir levé la main en réponse à la question (qu’il avait comprise de travers) de l’imam d’une mosquée, s’est tranché la main une fois rentré chez lui avant d’apporter cette main sur un plateau à la mosquée avec la bénédiction de ses parents. Cela se passe au Pakistan, on voit bien que le blasphème est une chose très sérieuse quand la religion a du pouvoir. Il n’y a que l’irrévérence assumée et acceptée envers le sacré pour repousser ce genre de dérive. Le blasphème c’est l’injure faite au sacré, c’est le crime sans victime. Cette injure n’a pas vocation à être drôle, de bon goût, acceptable, ni au contraire à blesser quiconque, elle a vocation à exister, à transgresser, et à mesurer l’espace dans lequel on lui octroie le droit à l’existence.
Or, juste après cette défense du blasphème, comme par hasard, la cathédrale en feu me tend l’occasion d’exercer mon droit à une parole inconvenante dans un contexte idéal : une forte émotion commune autour d’un désastre qui n’a tué personne ! Je précise (et c’est nécessaire compte tenu de la propension qu’ont beaucoup à prétendre élucider des intentions qui leur échappent) que je ne cherchais pas le buzz, je pensais que mon petit blasphème en ferait rigoler quelques-uns, grincer les dents à d’autres et serait noyé dans la masse des choses beaucoup plus intéressantes qui se passaient sur Twitter. On peut désirer s’exprimer publiquement sans nécessairement chercher à faire du foin. Le buzz que j’ai suscité : je m’en serais bien passé ! Toutefois, quand la shitstorm a commencé, j’ai choisi d’assumer, et ce par respect pour mon engagement préalable.
Voici le contenu du tweet par lequel commença cette crise comme twitter en a le secret.

D’aucuns trouveront la phrase drôle. D’autres l’auraient trouvée drôle mais à un autre moment, et c’est intéressant. D’autres enfin estiment cela parfaitement déplacé, stupide ou indécent. Personne n’a tort dans son jugement personnel.



Petite précision : La Tronche en Biais n’est pas un organisme officiel qui doit délivrer une parole aseptisée et corporate, mais une chaîne de vulgarisation volontiers caustique, qui provoque ou subit des polémiques depuis ses débuts car son propos a vocation à déranger. Précision 2 : quand je veux adresser sérieusement le sujet de la religion ou des croyances, je ne le fais pas en une phrase lancée à la cantonade mais dans des articles comme celui-ci ou celui-là, ou dans des débats, il y en a eu plusieurs (encore un). Merci de ne pas confondre les registres ; je ne le fais pas.
Mais je reconnais une faute dans ma démarche : avoir utilisé le compte de la TeB (celui qui est toujours actif sur mon smartphone) au lieu de mon compte Twitter personnel. Si c’est le mésusage du compte de la TeB qui vous a déplu, alors je comprends votre déception, et à vous seuls je présente mes excuses.
Au lieu d’assumer et de chercher à mettre à jour la dynamique d’indignation sacrée, il eut été plus facile, plus prudent, plus vendeur de présenter des excuses en mode « Désolé, j’ai juste voulu faire de l’humour, pardon d’avoir offensé, et cetera. » mais je n’ai pas pu m’y résoudre, et cela a des conséquences. Nous avons enregistré un départ d’abonnés suite à cette polémique. Dont acte.



J’avoue avoir été surpris par l’ampleur des réactions, par leur émotivité, et par leur provenance, car beaucoup de twittos sceptiques-rationalistes-zététiques ont exprimé leur indignation très vite. En choisissant d’assumer, je savais que certains m’en voudraient beaucoup sur le moment (j’espère que tous sauront prendre du recul et me pardonner). J’estime néanmoins que ma démarche cherche à leur rendre service, à leur montrer comment on en vient à se comporter dans un moment où le sacré remonte à la surface dans une exaltation nationaliste, quand les médias épouvantés et ravis de pouvoir surfer sur de l’émotion racontent que la France est « attaquée », quand on trouve normal que tout le monde prie partout, quand nos atavismes, nos automatismes, notre tribalisme sont exacerbés, bref au moment où se révèlent des tendances souterraines qui nous habitent et qu’il faudrait oser regarder en face.



La question de mon tweet n’est pas théologique, elle n’a pas vocation à initier un débat à brûle pourpoint. Je n’ai pas la naïveté de croire que ma raillerie, qui n’est rien d’autre que la question d’un enfant auquel on a inculqué que Dieu est bon et tout puissant, ait la moindre chance de déconvertir ou de faire vaciller la foi de quiconque. Un tel drame est au contraire l’occasion pour les croyants de se réfugier dans leurs plus tendres convictions, et elle va sûrement renforcer leurs certitudes (avec ou sans mon tweet). Je sais aussi bien que personne combien le contexte est au contraire propice à un regain de foi (totalement paradoxal mais prévisible) qui rappellera L’échec d’une Prophétie de Leon Festinger. D’ailleurs, je supporterai sans faire d’esclandre les avalanches de prières et de navrantes exclamations sur la bonté du Seigneur qui a épargné la Rosace ou une croix. Il ne faut donc pas me prêter l’intention de chercher à éloigner des gens de Dieu à coup de petits tweets, cette accusation est intensément stérile et à côté de la plaque. Encore une fois, j’ai simplement blasphémé avec une question polie et ordinaire, et je l’ai fait au moment précis où j’ai ressenti comme un interdit. Dans le contexte, cet interdit j’ai fait le choix de l’outrepasser. Or, c’est bien cela qui m’a été reproché.


Aux premières réactions, bien vite, j’ai constaté que j’avais provoqué chez certains une émotion forte. J’avais réellement été sacrilège, et à plus d’un titre. Une église qui s’effondre, c’est bien triste, mais reprenons un peu notre souffle et demandons-nous si 100% de la population est tenue d’y voir un drame interdisant absolument toute forme de prise de recul. Tous ceux qui ont perdu un être cher ont vécu des moments plus durs, et ils le savent. Et pourtant…

Des réactions virulentes, y compris de la part d’athées et de membres actifs sur les réseaux du rationalisme.
Les appels à la suppression (j’en ai reçu un bon nombre) sont littéralement l’expression d’une intolérance face à une agression de ce qui est considéré sacré, mon propos est donc bel et bien reçu comme un blasphème, et traité comme tel. Beaucoup ont revendiqué leur athéisme avant de réagir de manière inconditionnelle à ce qui agresse une valeur sacrée. Force est de constater qu’il peut y avoir un sens du sacré chez les athées. Certains semblent croire que c’est incompatible, impossible, et qu’à ce titre cette affaire n’a rien à voir avec un blasphème.









Je ne veux pas être dupe ou commettre un amalgame. Parmi les réactions, je note des avis colorés de rancune envers la zététique. Leurs auteurs, misant sur un effet d’aubaine ont jugé qu’ils pouvaient sauter sur l’occasion pour me nuire en comptant sur la masse des réactions hostiles. Le présent article ne s’adresse pas à eux, je ne peux ni ne veux leur accorder le temps et l’énergie qu’il faudrait pour espérer avoir un impact significatif. Je m’adresse plus volontiers à ceux qui ont un a priori positif sur la zététique en général, et, pourquoi pas, sur mon travail, mais ont été déçus et ont éprouvé assez de dégoût pour me morigéner publiquement. C’est ce comportement là que je trouve intéressant.
À ceux-là je voudrais dire la chose suivante, et je me permets de penser que c’est important : vous avez éprouvé face à mon tweet ce qu’éprouve un croyant intolérant face à une parole critique de sa religion, une émotion violente, une certitude absolue de supériorité morale. De l’intérieur, l’intolérance religieuse, ça ressemble à votre colère indignée qui produit des condamnations inconditionnelles et indiscutables, et ça procure un sentiment de totale justification : vous avez nécessairement raison, tous vos sens vous le disent. Et en plus vous êtes nombreux à ressentir cette vérité, c’est donc que l’autre n’a plus qu’à s’excuser et se taire. Ce sentiment est le plus dangereux du monde, j’aimerais que vous vous en souveniez pour vous en méfier à l’avenir quand un événement réellement dramatique se produira.

Bien sûr mon tweet peut déranger, comme peuvent déranger toutes les prises de parole. Je reconnais bien volontiers le droit de tout le monde à détester les quelques mots que j’ai écrits et à me le faire savoir. Subir une petite tempête d’offuscations injurieuses n’est rien en regard des vrais risques que courent ceux qui défendent le droit au blasphème sous d’autres latitudes ; je ne demande pas à être plaint. J’ai d’ailleurs reçu du soutien sur le réseau et plus de 700 likes : je ne suis pas un forcené retranché dans son auto-justification. Mais convenons qu’il existe aussi un droit à l’indifférence, et quand un propos vide d’argument, qui n’a vocation à rien prouver, heurte ce à quoi j’accorde beaucoup de valeur, je peux choisir de l’ignorer, c’est encore la meilleure chose à faire afin de ne lui donner aucune importance. Je rends hommage à tous ceux qui ont su faire cela ; dans leur désarroi, ils ont été plus forts que le désir de punir celui qui transgresse le sacré. Et puisque j’observe que peu de croyants sont venus me vilipender, c’est que le pire sacrilège dont je me rendais coupable ne concernait finalement pas Dieu, mais autre chose…


L’intolérance à l’impiété ne concerne pas que les croyances religieuses
À mes contempteurs, je veux tendre le miroir de Twitter, et leur demander si vraiment mon propos méritait autant d’attention, s’ils estiment, aujourd’hui que l’émotion est apaisée, qu’il est légitime d’exiger le silence au prétexte que « ce n’est pas le bon moment ». Tel est l’argument-refrain de cette petite crise : je me serais exprimé au mauvais moment. J’aurais en quelque sorte violé l’unanimité sacrée temporaire dont certains sont en mesure de désigner les contours. Le problème, on me l’a répété, ce n’est pas le blasphème mais le moment. J’ai le droit de blasphémer, mais enfin évidemment m’affirme-t-on, mais seulement au BON moment. Voilà qui est curieux, car chacun pourra tenter l’expérience et s’aviser que ce n’est jamais le moment pour blasphémer, par définition. Aux USA les tueries dans les écoles ne sont jamais le bon moment pour discuter de la circulation des armes si l’on en croit les pro-armes, les attentats intégristes ne sont jamais le bon moment pour parler du rôle des religions dans la pensée extrémiste, aucun moment n’est idéal pour remettre en cause les FakeMed, et la blague nulle de Hugo n’avait aucune chance de tomber au « bon moment ». C’est là qu’est le nœud de l’affaire : je doute qu’il y ait d’un côté les bons blasphèmes et de l’autre les mauvais blasphèmes. Le mauvais blasphème, il est difficile à décrire, à expliciter, mais je crois pouvoir le définir d’une manière toute simple : c’est celui qui nous gène, intimement. Celui-là on ne le tolère pas. Point final.
Depuis des années que je critique le dogmatisme religieux, ses dérives, ses conséquences, je n’ai jamais trouvé la réponse que semblent connaître mes contradicteurs ; aussi je voudrais qu’ils me disent quel est le bon moment, celui qui met tout le monde d’accord, pour proférer un blasphème.

Au mauvais goût (subjectif) de ce tweet de nombreuses personnes ont répondu en mode pure émotion, de la mise à l’index débordant du clavier. On retrouve (toute proportion gardée, cela est demeuré sur Twitter) un esprit de meute et un fonctionnement religieux inconscient, et j’ai voulu y résister. Du point de vue de mes intérêts personnels, j’aurais peut-être été plus inspiré de n’en rien faire ; en effet ceux d’entre vous qui ont émis un jugement très dur le 15 avril sont désormais dans une mécanique d’engagement. Ils éprouvent probablement l’envie, le besoin, de continuer à être d’accord avec ce qu’ils ont écrit ce jour-là, et certains vont donc continuer de m’en vouloir, convaincus de la réalité, de la justesse de la posture morale qui les a poussés à réagir (Cf Notre épisode sur la rationalisation).
Certains commentateurs ont voulu argumenter sur la pertinence de ce tweet. Tout en comprenant leur désir constructif d’éclaircir la situation, je veux leur redire qu’on n’a pas à justifier un blasphème, ni le moment où on le fait. Vous pouvez le condamner, le juger odieux, mais pas légitimement attendre qu’on justifie l’existence de la simple expression du sacrilège, même si ici la dimension sacrilège est, finalement, laïque. Mon outrage tire sa justification de son existence même, je n’ai aucun argument à avancer pour le défendre.

J’ai souvent eu l’occasion de dire que je n’envisageais pas de me présenter devant des personnes dans le deuil pour leur délivrer un argumentaire contre la vie après la mort, j’estime que la critique des idées ne peut pas faire l’économie du respect des individus. Envers les croyances publiquement professées, assumées, défendues, on ne saurait toutefois refuser le juste exercice de la satire, de la critique, de la contradiction, voire du dézingage. Mais gardons le sens des proportions : écrire un tweet irrévérencieux, ça reste sur Twitter, ça n’est pas la même chose que se présenter au milieu d’un enterrement pour se moquer des parents éplorés (quelqu’un a osé la comparaison, et je crois que cela montre une forme d’inflation du droit à être outragé). À une question aussi idiote que « Ben où il est Dieu ? » tandis que brûle une église, il n’y a vraiment rien à répondre. On peut s’en agacer et juger cela déplacé, mais qu’espère-t-on accomplir en exigeant honte, contrition et auto-censure de la part de l’auteur ?
Ma position personnelle est, je crois, logique et légitime : on doit avoir le droit, tous les jours, de s’interroger sur les croyances de ceux qui nous entourent, et pas seulement aux heures permises par la morale dominante. Si vous éprouvez de la colère, du dégoût et voulez brandir la justesse universelle de votre jugement moral pour condamner ce qui n’est rien d’autre qu’une question insolente, c’est que, décidément, c’est bien de blasphème dont il s’agit.
Acermendax
NB : Comme d’habitude cet article et le tweet original qui a tout initié n’engagent que moi.




























