Vos avis sur ‘X’ est-il bien rationnel ?

Prologue — Le livre qui n’a jamais parlé

C’est un petit codex sous verre, à la Beinecke Library de Yale. Deux cents pages de vélin souple, couvertes d’un texte inconnu, écrit d’une main sûre, sans ratures. Entre les lignes, des dessins : plantes étranges, femmes nues dans des baignoires reliées par des tuyaux, roues zodiacales où s’alignent Poissons, Bélier et Taureau.

Depuis plus d’un siècle, le monde savant et les amateurs passionnés se succèdent devant ce manuscrit. Cryptologues de l’armée, botanistes, linguistes, astrologues, ésotéristes : tous veulent percer le secret du « manuscrit Voynich ». Tous échouent. Le livre lui-même n’est peut-être pas aussi fascinant que la manière dont il a suscité la curiosité, la passion, l’ambition et inspiré des certitudes inconciliables chez les humains attirés par sa réputation d’impénétrabilité.

La redécouverte d’un manuscrit muet

L’histoire du Voynich commence… par une redécouverte. Car le manuscrit n’est pas arrivé de nulle part : il dormait dans une bibliothèque. En 1912, un libraire polonais installé à Londres, Wilfrid Voynich, explore la villa Mondragone, près de Rome. Il y achète une trentaine de vieux manuscrits destinés à être vendus pour financer l’entretien du lieu. Parmi eux, un petit codex anonyme attire son attention : du texte illisible, des images étranges.

Voynich est persuadé d’avoir mis la main sur une bombe historique : il imagine un manuscrit secret de Roger Bacon, moine franciscain du XIIIe siècle, parfois présenté comme précurseur de la science expérimentale. Il investit beaucoup pour obtenir l’avis éclairé d’experts, mais personne n’arrive à lire une seule ligne.

Après la mort de Voynich en 1930, le livre passe à sa veuve, puis à un autre libraire, Hans Kraus, qui finira par le donner à l’Université Yale en 1969. C’est là, dans la Beinecke Rare Book & Manuscript Library, qu’il repose aujourd’hui, numérisé et accessible à tous.

C’est Wilfrid Voynich qui a ressorti de l’ombre le manuscrit et l’a propulsé au rang d’énigme mondiale, mais l’histoire de l’objet est plus ancienne : au XVIIe siècle déjà, on en trouve la trace dans une lettre adressée au jésuite Athanasius Kircher. L’expéditeur, Johannes Marcus Marci, médecin et recteur de l’université de Prague, lui demandait de traduire le manuscrit mystérieux dont il avait hérité d’un certain Georg Baresch, alchimiste pragois. Kircher prétendra pouvoir le déchiffrer… sans jamais y parvenir.

Ce parcours nous dit une chose : le Voynich aurait circulé dans les milieux érudits d’Europe centrale et romaine, et il aurait attisé la curiosité des alchimistes, des cryptologues, des bibliophiles. Mais jamais personne n’a réussi à lui faire dire un mot.

On soupçonne d’ailleurs que le manuscrit ait séjourné à la cour de Rodolphe II, l’empereur passionné d’alchimie qui régna sur Prague à la fin du XVIᵉ siècle. Une lettre de 1666 mentionne qu’il l’aurait acquis pour six cents ducats, probablement entre 1584 et 1588 — période où John Dee et Edward Kelley vivaient précisément à Prague, sous sa protection. Le rapprochement est tentant : les dates coïncident, les personnages s’y prêtent, mais aucune preuve directe ne confirme que ces deux ésotéristes anglais aient jamais touché ou vendu le manuscrit. Souvenez-vous, ils étaient les protagonistes de l’épisode sur la langue des Anges… Mais avant de les mêler à cette affaire, il faudrait être sûr de l’itinéraire du Voynich, et nous en sommes loin.

 

L’objet, avant le mystère

Avant de conjecturer le sens des inscriptions, nous allons commencer par documenter l’objet. Le support, du vélin, a été daté par radiocarbone à l’Université d’Arizona : entre 1404 et 1438 (Hodgins, 2011). Les encres et pigments analysés sont ceux qu’on attend d’un manuscrit médiéval : encres ferro-galliques, azurite, verts de cuivre, gomme arabique (Barabe, 2009). Rien d’anachronique, aucune trace de chimie moderne.

L’écriture, régulière, révèlerait au moins cinq mains distinctes (Davis, 2020)[1]. Et les images se répartissent en sections cohérentes : herbiers, astronomie/astrologie, bains, pharmacopée, recettes. Bref : tout suggère un objet produit au XVe siècle, dans un contexte savant. Mais quant à savoir ce qu’il dit… silence.

Nous avons la certitude que le parchemin est du XVe siècle, et que les matériaux utilisés pour écrire et peindre correspondent bien à ceux qu’on trouve alors. Est-ce que cela interdit totalement un faux moderne, rédigé au XXe siècle sur un lot de vieux parchemins avec des recettes d’encre « historiques » ? Pas absolument. Mais ce scénario serait extraordinairement improbable : il aurait fallu rassembler des dizaines de feuillets vierges du XVe siècle, les garder intacts pendant cinq siècles, puis écrire dessus avec une habileté calligraphique et une constance qui mobilisent plusieurs mains distinctes.

À ce stade, l’hypothèse d’un manuscrit authentiquement médiéval est de loin la plus parcimonieuse, mais il reste beaucoup à expliquer.

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Un livre d’images

Avant même d’essayer de lire les lignes du manuscrit, il faut se laisser surprendre par ce qui s’y donne à voir. Car le Voynich n’est pas qu’un codex écrit : c’est un livre d’images foisonnant.

D’abord, les plantes. Chaque folio ou presque présente une grande illustration botanique, racine à nu, tige dressée, fleur épanouie. Au premier regard, on croit reconnaître une pensée, une marguerite, ou un lys, mais aucun botaniste n’a jamais réussi à identifier une espèce complète. Chaque plante semble un peu “fausse”, comme si on avait greffé ensemble des morceaux de végétaux réels pour fabriquer des hybrides impossibles. Certains chercheurs y voient un collage volontaire, d’autres une tradition médiévale consistant à copier sans comprendre des herbiers antérieurs (Bax, 2014).

Puis viennent les baignoires. Des femmes nues plongent dans des bassins, reliés entre eux par des canalisations tortueuses. Faut-il y voir des scènes de balnéothérapie, très en vogue dans la médecine médiévale ? Des allégories de la fertilité, ou même des images d’alchimie corporelle ? Là encore, les hypothèses abondent, et chacune reflète surtout l’imagination de celui qui regarde.

Les diagrammes astrologiques paraissent plus parlants. On y trouve des zodiaques circulaires, avec des Poissons, un Bélier, un Taureau. Chaque signe est entouré de figures humaines étiquetées. Cette fois, la correspondance avec l’astrologie du XVe siècle est indéniable, même si le sens précis nous échappe (Brumbaugh, 1978).

Enfin, la dernière section ressemble à un cahier de recettes : de courts paragraphes précédés de petites étoiles colorées, comme des puces dans une liste. Les spécialistes suggèrent un recueil d’indications médicales ou pharmaceutiques — mais, faute de clé, on ne peut pas aller plus loin.

Ces images ont inspiré les théories les plus extravagantes : encyclopédie perdue de l’Atlantide, traité de sorcellerie féminine, herbier extraterrestre. Pourtant, en revenant patiemment aux comparaisons avec d’autres manuscrits médiévaux, les experts concluent autrement : le Voynich illustre des thèmes parfaitement classiques pour l’époque. Ce n’est pas l’extraordinaire qui s’y cache, mais un assemblage de traditions bien humaines, rendu opaque par une écriture qui, elle, reste encore muette (Zandbergen, 2016).

 

Lire sans lire : des chiffres autour des mots

À défaut de clé pour le comprendre, on peut soumettre le manuscrit Voynich aux outils des statistiques. Et là, surprise : ce n’est pas du pur charabia. La distribution des mots, leurs cooccurrences et leur fréquence suivent des régularités proches de celles des langues naturelles. Certains mots reviennent ensemble, des regroupements se dessinent, des thèmes émergent. Bref, le manuscrit a la “texture” d’une langue, même si personne ne la parle (Montemurro & Zanette, 2013).

Mais la prudence s’impose. Des chercheurs ont montré qu’on peut obtenir ce même type de régularités sans aucune langue réelle : il suffit d’un petit lexique et de quelques règles combinatoires pour générer un texte qui imite la longueur moyenne des mots et leur répartition statistique (Timm & Schinner, 2020). Autrement dit, le « voynichais » pourrait aussi bien être une langue oubliée, un code savant… ou bien une procédure mécanique destinée à donner l’illusion d’une langue. Les chiffres nous aident à cerner le phénomène, mais ils ne suffisent pas à en dissoudre le mystère.

Du côté des linguistes, certains préconisent de traiter le manuscrit comme s’il notait une langue naturelle. Même sans pouvoir le traduire, on peut ainsi dégager des contraintes : la façon dont les lettres se distribuent, la structure probable des mots, des régularités proches de la morphologie. Cela permet de formuler des hypothèses rigoureuses, mais pas d’arbitrer entre les scénarios concurrents. En l’état, le texte reste fondamentalement indéterminé (Bowern & Lindemann, 2021).

Le manuscrit est écrit dans un alphabet inconnu, d’une vingtaine de signes récurrents, tracés avec une fluidité qui évoque une écriture cursive bien maîtrisée. Certains glyphes ressemblent vaguement à des lettres latines, d’autres à des chiffres arabes ou à des formes inventées. L’ensemble se dispose en lignes régulières, de gauche à droite, avec une ponctuation rudimentaire mais sans ratures ni hésitations.

Un détail cloche toutefois : le manuscrit de compose d’environ 38 000 mots au complet, dont 8000 mots distincts ; c’est beaucoup plus que le latin ou le moyen-anglais pour un corpus de taille comparable. Nous devrions y retrouver une plus forte répétition. Mais c’est aussi beaucoup moins que dans un texte généré aléatoirement. Certains mots reviennent de façon disproportionnée, ce qui accentue l’impression d’un système à la fois structuré et artificiel. Bizarre.

 

Le miroir des prétentions

Le sel de cette histoire, c’est que devant un objet muet, les hommes n’ont pas gardé le silence. Ils ont prétendu savoir.

Au XVIIe siècle, Athanasius Kircher, le « maître des hiéroglyphes », affirmait qu’il saurait le lire. Il ne le pourra jamais.

Au XXe siècle, le libraire Wilfrid Voynich, qui le redécouvre, croit tenir un manuscrit secret de Roger Bacon, génie médiéval de la science. Hypothèse séduisante… et fausse.

Plus tard, certains annoncent qu’il s’agit de cabale juive, d’alchimie chiffrée, de langue inventée par un moine visionnaire. Au XXIe siècle, les annonces se succèdent :

En 2003, un Polonais annonce une traduction partielle en mandchou. En 2014, un botaniste américain propose que le texte soit en nahuatl, une langue aztèque en vertu de la ressemblance des plantes dessinées avec des espèces mexicaines. En 2017, on donne une solution par abréviations latines ; en 2018, une traduction en turc ancien.

Et au printemps 2019 l’Université de Bristol bat les tambours : son linguiste Gerard Cheshire a percé le mystère, dit-elle dans un communiqué officiel. Selon lui, ce n’est ni un code, ni une langue perdue, mais un texte en proto-roman, une étape intermédiaire entre le latin et les langues romanes modernes.

La presse s’en empare : le Guardian titre sur « l’énigme enfin résolue », Ars Technica relaie l’affaire, d’autres journaux reprennent l’emballement. En quelques heures, le manuscrit Voynich semble avoir cessé d’être un mystère.

Mais la joie est de courte durée. Dès le lendemain, médiévistes et linguistes démontent la proposition. Le “déchiffreur” avait sélectionné après coup quelques correspondances flatteuses, en laissant de côté des pages entières qui ne collaient pas. Sa méthode n’était pas décrite de manière à être testée par d’autres, aucune règle claire ne permettait à un second lecteur d’obtenir les mêmes résultats. Les experts estiment que l’annonce est trompeuse. Le communiqué est retiré, la presse rectifie. En une journée, le Voynich redevient une énigme (Devlin, 2019 ; Addley, 2019 ; Ouellette, 2019).

 

 

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Les voies qui restent ouvertes

Après un siècle d’analyses, trois grandes familles d’hypothèses survivent au filtre des preuves matérielles :

  1. Une langue naturelle notée de façon atypique.

Le texte pourrait correspondre à une langue bien réelle, mais transcrite avec un système d’écriture inventé ou très particulier, éventuellement sous forme d’abréviations. La fluidité de l’écriture, la mise en page régulière et les « étiquettes » répétées autour des diagrammes vont dans ce sens.

  1. Un système de chiffrement.

Certains chiffres médiévaux — par substitution, par grilles ou par transposition — pouvaient donner un résultat fluide et cohérent à l’œil. Les cryptologues modernes, civils comme militaires, s’y sont attaqués sans relâche depuis un siècle. Résultat : aucune clé universelle n’a jamais permis de lire le texte de façon convaincante et réplicable (D’Imperio, 1978 ; Reddy & Knight, 2011). À ce jour, en tout cas.

  1. Un procédé pseudo-langagier du XVe siècle.

Peut-être s’agit-il d’un exercice savant, voire d’une supercherie élaborée : un scribe aurait pu générer du texte en combinant un petit nombre d’éléments selon des règles mécaniques, donnant l’apparence d’une langue véritable. Cette hypothèse est appuyée par des simulations modernes qui reproduisent assez bien les régularités statistiques du manuscrit (Timm & Schinner, 2020). L’étrangeté des images qui remplissent ses pages, et en particulier les chimères végétales semblent s’aligner avec un projet de cette nature.

 

À ce stade, la prudence s’impose. Chacune de ces pistes a ses arguments, mais aucune n’a produit de traduction vérifiable et reproductible. On peut néanmoins avoir une préférence pour telle ou telle explication.

L’hypothèse défendue par Timm & Schinner (2020) est que le texte n’encode aucune langue réelle, mais a été produit mécaniquement avec un lexique restreint et des règles combinatoires, donnant l’illusion d’un langage. Le but aurait pu être pédagogique (apprentissage de l’écriture, exercice de mémoire), ou même une sorte de jeu intellectuel interne à un cercle d’érudits. C’est un peu bizarre, mais ça n’est pas coûteux, et ça pourrait être vrai.

En ajoutant une intention un peu plus obscure, on peut envisager que le manuscrit ait été conçu comme un objet de prestige ou de mystification : produire un codex incompréhensible pour impressionner un mécène. René Zandbergen (2016) rappelle que l’alchimie et l’hermétisme médiévaux fourmillaient de manuscrits volontairement opaques. Ici, le but ne serait pas tant d’être lu que de paraître mystérieux — et donc précieux.

Le plus important, à ce stade est de ne pas prétendre savoir ce que nous ne savons pas. Le manuscrit Voynich n’a tout simplement pas encore reçu une explication satisfaisante.

 

 

 

Épilogue — Derrière le mystère : l’incertitude

Le Voynich est, finalement, un manuscrit tout bête, datant d’une époque à la fois banale et obscure, qui ne contient à ce jour aucune révélation fracassante, mais simplement des dessins et ce qui ressemble à des phrases. Qu’un tel objet résiste obstinément à toute explication, y compris par des équipes armées d’IA de haut niveau est une chance. Cette histoire nous permet de contempler l’inexpliqué et de constater que l’échec de nos plus brillants esprits à expliquer une chose ne rend pas cette chose magique ou surnaturelle, mais indique plus probablement que la raison humaine doit s’exercer avec humilité, en se souvenant qu’elle n’est peut-être pas en mesure d’obtenir des réponses à toutes ses questions ; et qu’il serait dangereux de croire le contraire, car alors on voudra troquer l’incertitude raisonnable pour des scénarios qui séduisent nos attentes et nos préjugés, et pourraient devenir des pièges redoutables. Le doute salvateur, voilà peut-être le message profond du manuscrit intraduisible.

Et alors, il serait sage de regarder plus loin que la simple et noble tentative de traduire ce qui n’a peut-être aucun sens, car nous ne sommes plus en 1404.

 

Acermendax


Références

  • Addley, E. (2019, 16 mai). Latin, Hebrew… proto-Romance? New theory on Voynich manuscript. The Guardian. & University backtracks on disputed Voynich manuscript theory (17 mai). (Sur la rétractation du communiqué).
  • Barabe, J. G. (2009). Materials Analysis of the Voynich Manuscript (progress letter). McCrone Associates, Inc. Consulté via Beinecke : « Detailed chemical analysis ».
  • Bax, S. (2014). On factors distorting the plant images of the Voynich manuscript. Retrieved from https://stephenbax.net/?p=741
  • Beinecke Rare Book & Manuscript Library (s.d.). Voynich Manuscript (MS 408).
  • Bowern, C. L., & Lindemann, L. (2021). The linguistics of the Voynich Manuscript. Annual Review of Linguistics, 7, 285-308.
  • Brumbaugh, R. S. (1978). The Most Mysterious Manuscript: The Voynich « Roger Bacon » Cipher Manuscript. Carbondale: Southern Illinois University Press.
  • Davis, L. F. (2020). How many glyphs and how many scribes? Digital paleography and the Voynich Manuscript. Manuscript Studies, 5(1), 164-180. https://doi.org/10.1353/mns.2020.0011
  • Devlin, H. (2019, May 17). University backtracks on disputed Voynich manuscript theory. The Guardian.
  • Hodgins, G. W. L. (2010). Radiocarbon dating of the Voynich Manuscript [Unpublished internal report]. Arizona Accelerator Mass Spectrometry Laboratory, University of Arizona.
  • D’Imperio, M. E. (1978). The Voynich Manuscript: An Elegant Enigma. Fort George G. Meade, MD : National Security Agency (déclassifié).
  • Montemurro, M. A., & Zanette, D. H. (2013). Keywords and co-occurrence patterns in the Voynich Manuscript. PLOS ONE, 8(6), e66344.
  • Ouellette, J. (2019, May 15). No, someone hasn’t cracked the code of the mysterious Voynich manuscript. Ars Technica.
  • Reddy, S., & Knight, K. (2011). What we know about the Voynich manuscript. In Proceedings of the 5th ACL-HLT Workshop on Language Technology for Cultural Heritage, Social Sciences, and Humanities (pp. 78-86). Association for Computational Linguistics.
  • Timm, T., & Schinner, A. (2020). A possible generating algorithm of the Voynich manuscript. Cryptologia, 44(1), 1-19.
  • Yale University, Beinecke Rare Book & Manuscript Library. (2016–2025). Voynich Manuscript (MS 408) — notice & ressources. https://beinecke.library.yale.edu/collections/highlights/voynich-manuscript Beinecke Rare Book & Manuscript Library
  • Zandbergen, R. (2016). The Voynich manuscript: History and theories. In R. Clemens (Ed.), The Voynich manuscript (pp. 9–41). New Haven, CT: Yale University Press.
  • Zyats, P., Hodgins, G. W. L., & Barabe, J. G. (2012). The Mysterious Voynich Manuscript: Collaboration yields new insights. The Book and Paper Group Annual, 31, 99. (Synthèse des analyses matérielles et datation AMS).
  • Guzy, A. (2022). Book transactions of Emperor Rudolf II (HRR). In Proceedings of the 4th Workshop on Computational Approaches to Historical Language Change (pp. 120–127). CEUR Workshop Proceedings, Vol. 3313.
  • Marci, J. M. (1666). Letter to Athanasius Kircher regarding the Voynich Manuscript [Manuscript]. Beinecke Rare Book and Manuscript Library, Yale University, MS 408, fol. 1r.
  • Zandbergen, R. (2016). The Voynich Manuscript: History and theories. In R. Clemens (Ed.), The Voynich Manuscript(pp. 9–41). New Haven, CT: Yale University Press.

[1] Selon certains il s’agirait plutôt d’un style évoluant sur plusieurs années, mais qui donne l’impression de cinq contributeurs, peut-être en raison d’un travail effectué en cinq phases.

Prologue — Une promesse d’enchantement

À la fin des années 1990, une proposition simple et séduit le grand public : l’eau « réagit » à nos mots et à nos émotions. Elle formerait des cristaux harmonieux lorsqu’on lui dit « merci », et se figerait en formes défigurées si on l’insulte. Dans des livres richement illustrés, Masaru Emoto montre ces images comme des « preuves » et, surtout, raconte une histoire à laquelle beaucoup veulent croire : nos pensées laisseraient une empreinte dans la matière. En quelques années, Les messages cachés de l’eau devient un best-seller international, décline des conférences, des ateliers, une marchandise foisonnante, et alimente une mythologie New Age où « hado » — une énergie vibratoire subtile — expliquerait tout.

Ce récit est ravissant. Il promet une réconciliation avec un monde perçu comme froid et technique : si l’eau nous comprend, peut-être l’univers nous écoute-t-il. Mais quand on gratte un peu la surface des flocons et des mots doux, l’histoire d’Emoto apparait pour ce qu’elle est : un exemple canonique de pseudoscience prospérant grâce à des images frappantes, une méthodologie bancale, et un écosystème éditorial et commercial parfaitement huilé.

 

Du « Vibration-o-Meter » aux « messages de l’eau »

Masaru Emoto (1943–2014) grandit à Yokohama et obtient en 1966 un diplôme en relations internationales. Sa première carrière se déroule dans les affaires et le journalisme. Le tournant pseudoscientifique intervient à la fin des années 1980, lorsqu’il s’intéresse à la « médecine vibratoire ». En 1989, il obtient l’exclusivité au Japon d’un appareil breveté par l’Américain Ronald J. Weinstock, le Magnetic Resonance Analyzer (MRA). Emoto le rebaptise « Vibration-o-Meter », censé « lire » des champs « subtils » et diagnostiquer pratiquement n’importe quoi. Le brevet existe bel et bien — et décrit un dispositif extravagant prétendant analyser des « signaux de résonance » dans n’importe quelle matière[1]. Que l’appareil ait eu une quelconque validité médicale est une tout autre affaire.

Emoto se pare du titre de « docteur » via un diplôme en « médecine alternative » émanant d’une entité non accréditée — l’Open International University for Complementary/Alternative Medicine — listée par les autorités du Texas parmi les institutions dont l’usage du titre est illégal. Le vernis compte plus que la substance : pour le public, il devient « Dr Emoto ». Un doctorat bien mis en valeur, c’est impressionnant.

Au milieu des années 1990, il emprunte une voie plus spectaculaire : photographier des cristaux de glace formés après avoir « exposé » de l’eau à des mots, de la musique, des images, des prières. Les meilleurs clichés peuplent des albums puis le livre qui lui apporte une renommée mondiale, Les messages cachés de l’eau en l’an 2004. L’ouvrage — publié chez Beyond Words — est présenté comme un New York Times bestseller et martèle la thèse clé : la conscience humaine modifie la structure de l’eau. Les quatrièmes de couverture parlent de « photographie à haute vitesse » et de « cristaux splendides » pour l’amour, ternes pour la haine : dramaturgie naïve, efficacité maximale.

 

La méthode selon Emoto — Une « science » par les images

Comment se fabriquent ces « preuves » ? Le protocole, tel que décrit dans ses livres et sites, tient en quelques gestes : on prend des fioles d’eau, on les « expose » (par mots collés sur l’éprouvette, musique ambiante, prière à distance), on les congèle rapidement, puis on photographie au microscope les cristaux formés sur les lamelles. Les paramètres physiques (vitesse de congélation, impuretés, gradients thermiques) — déterminants en cristallographie de la glace — sont peu ou pas maîtrisés. Parmi des milliers d’images, les « belles » sont retenues pour les stimuli positifs, les « laides » pour les négatifs. Le choix est esthétique, donc subjectif. J’aimerais vous dire que ce travail se fait avec des contrôles et en aveugle, mais le projet d’Emoto n’est pas vraiment de faire de la science.

Très tôt, des sceptiques documentent ces failles : Harriet Hall, médecin et éditorialiste, parle d’un « conte » en images[2] ; le chimiste Stephen Lower dissèque sur son site l’ensemble des promesses autour de « l’eau structurée » et du folklore des vibrations. Dans l’un et l’autre cas, l’argument central tient en une phrase : des jolies photos ne font pas des données, et aucun mécanisme physico-chimique plausible ne soutient la thèse.

 

Le vernis académique — la parenthèse Explore (2006) et ses suites

En 2006, Emoto est co-auteur d’un article chez EXPLORE[3]: The Journal of Science & Healing : « Double-blind test of the effects of distant intention on water crystal formation » (Radin, Hayssen, Emoto, Kizu)[4].

L’étude se présente comme une tentative de test rigoureux, décrit comme « double aveugle ». Voici le protocole : de l’eau est prélevée et conditionnée en Californie. Pendant ce temps, à plus de 8 000 kilomètres de là, au Japon, environ deux mille personnes sont réunies dans une grande salle de Tokyo. On leur demande de concentrer ensemble leurs « intentions positives » à l’égard d’un lot précis de flacons d’eau, identifiés à distance par photographie. Les autres flacons, qui ne sont pas visés par ces prières collectives, servent de contrôle.

Tous les échantillons — ceux qui « reçoivent » l’intention et ceux qui ne l’ont pas reçue — sont ensuite congelés et photographiés selon la méthode d’Emoto : sous microscope, en saisissant les cristaux de glace. Les chercheurs constituent un corpus d’images, puis soumettent les photos à cent juges indépendants qui notent, sur une échelle, à quel point chaque cristal leur paraît « beau » ou « attrayant ».

C’est là que réside la variable principale de l’étude : non pas une mesure physique de la glace (taille des cristaux, angle des facettes, diffraction des rayons X), mais le jugement esthétique de volontaires humains devant des photographies. Les auteurs affirment avoir trouvé une différence statistiquement significative : les cristaux supposément exposés aux intentions positives obtenaient en moyenne des notes plus élevées de beauté que ceux des flacons de contrôle. L’article rapporte une valeur de p = 0,001 (test unilatéral), présentée comme une confirmation de l’effet.

 

À première vue, cela en impose : grande salle, milliers de participants, aveugle, scores chiffrés. À l’examen, toutefois, plusieurs problèmes majeurs apparaissent. La variable choisie est éminemment subjective : on ne mesure pas la glace, mais la réaction de juges. Autrement dit, on quantifie un goût, pas une propriété physique. Le résultat (p = 0,001) dit seulement que, pour cet échantillon d’images, des juges ont préféré un lot à un autre. Cette préférence peut émerger d’autre chose que d’un « effet d’intention » : notamment de la manière dont les milliers d’images ont été filtrées avant présentation. Le protocole ne décrit pas de façon transparente la chaîne de sélection, ce qui ouvre grand la porte à un biais de confirmation : au final, l’étude peut n’avoir fait que corréler le goût des juges avec les préférences (implicites) des opérateurs.

Autre biais méthodologique : le choix d’un test unilatéral (au lieu d’un test bilatéral standard) rend le seuil de significativité plus facile à franchir : on ne teste que l’hypothèse que l’intention améliore la beauté, jamais celle qu’elle pourrait la diminuer. Ce biais de conception favorise mécaniquement un « effet positif ».

Dès lors, la preuve scientifique promise fait pschit. Nul scientifique n’est impressionné. Une « réplication triple-aveugle » sera plus tard évoquée par la même équipe — toujours avec l’« esthétique » pour critère, et donc avec le même talon d’Achille : on quantifie un jugement de goût, pas une propriété physique mesurable et stable[5].

Le choix du journal compte également. Explore se positionne explicitement à l’interface « médecines complémentaires, conscience, spiritualité » ; il est publié par Elsevier mais accueille volontiers des papiers parapsychologiques. Fait important pour l’évaluation des conflits d’intérêts : Dean Radin — premier auteur de l’article — deviendra plus tard co-rédacteur en chef de Explore (à partir de 2009). Autrement dit : l’étude de 2006 n’a pas été publiée dans un organe neutre de sciences physiques, mais dans une revue thématique accusée par plusieurs scientifiques de tolérer des standards épistémiques laxistes.

Face à ces « résultats », la communauté des spécialistes ne s’enflamme pas. Aucune équipe de cristallographie indépendante ne confirme, dans des revues de référence, une modification cristalline reproductible causée par une « intention ». Et si une telle validation devait avoir lieu, ce ne serait pas en détectant l’empreinte d’une pensée sur un solide via un vote de « beauté », on la détecterait via des paramètres cristallins mesurés (diffractométrie, calorimétrie, spectroscopie) sous contrôles stricts. Mais rien n’arrive, et c’est une information cruciale.

 

Le monde réel — marchés, images et « hado »

Emoto ne publie pas seulement des livres d’images : il bâtit autour de lui tout un univers commercial. Il organise des séminaires où il expose sa théorie des vibrations de l’eau, propose des stages de « formation Hado » pour apprendre à capter et transmettre cette mystérieuse énergie, et délivre même des certifications d’« instructeur Hado » pour ceux qui veulent enseigner la méthode à leur tour[6]. Il lance aussi le « Emoto Peace Project », qui distribue gratuitement des albums illustrés aux enfants, convaincu que si chacun comprend que « l’eau ressent nos intentions », le monde deviendra plus pacifique. Dans les boutiques New Age, on trouve des gadgets censés « structurer » l’eau du robinet — bouteilles, autocollants, dispositifs électroniques — ainsi que des partenariats commerciaux avec des marques d’eau minérale présentées comme « informées » ou « énergisées » par ses techniques.

En 2006, par exemple, Hado Life USA s’associe à H2Om pour une boisson estampillée « Official Dr. Emoto’s Ready to Drink Indigo Water » — « L’Eau Indigo prête à boire officielle du Dr Emoto ». Le marketing mobilise un vocabulaire pseudo-technique — « vibration », « structure », « information » — et s’appuie sur la force des images. La rhétorique est huilée : si c’est beau au microscope, alors c’est bon pour votre corps.

Cette économie du « hado » prospère par capillarité : spas, boutiques bien-être, influenceurs et éditeurs spécialisés diffusent les photos de cristaux comme autant d’icônes. Les réseaux sociaux amplifient. La promesse est générale (réduire le stress, harmoniser l’énergie, adoucir l’eau du corps), la preuve est esthétique. C’est le jackpot.

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L’expérience du riz insulté

Le discours d’Emoto ne s’arrête pas à l’eau gelée. Dans ses conférences, il popularise une démonstration encore plus simple : l’« expérience du riz ». Le propos reste le même : nos intentions, nos mots, nos émotions se répercutent dans la matière. Mais cette fois, nul besoin de microscope : un pot de riz suffit.

Le protocole « originel », tel qu’il le raconte, est d’une simplicité désarmante. On cuit du riz blanc, on le répartit dans deux ou trois bocaux identiques. Chaque jour, on s’adresse à ces récipients comme à des êtres vivants : au premier, des paroles d’amour et de gratitude ; au second, des insultes et des mots de haine ; le troisième, éventuellement, est ignoré. Après quelques jours, dit-il, le riz « aimé » reste étonnamment blanc ; le riz insulté noircit et pourrit plus vite ; le riz ignoré dépérit parfois encore plus vite, comme si l’indifférence était pire que la haine.

La source exacte est difficile à dater : Emoto lui-même ne publie pas de protocole écrit dans une revue, mais il décrit l’expérience dès la fin des années 1990 dans ses ouvrages populaires (Messages from Water) et la raconte dans ses tournées. En pratique, elle devient virale dans les années 2000, reprise dans des vidéos, des blogs et des ateliers pédagogiques.

Sur YouTube et Facebook, des centaines de vidéos fleurissent où des familles filment leurs bocaux de riz au jour le jour. Certains remplacent les mots parlés par des étiquettes collées sur les pots : « amour » sur l’un, « haine » sur l’autre, ou bien des nombres censés véhiculer une forme « d’énergie ». D’autres testent des musiques différentes, de Mozart à Metallica, comme pour les cristaux d’eau. À chaque fois, l’histoire reste la même : l’intention humaine, traduite par des mots ou des symboles, influerait directement sur la décomposition du riz.

La diffusion est massive dans les milieux New Age, dans les réseaux de développement personnel, et même dans certaines écoles alternatives qui utilisent l’expérience comme support pédagogique[7]. Elle sert de métaphore puissante : « Les mots peuvent nourrir ou détruire », « L’amour conserve, la haine corrompt ». Le message éducatif séduit, même si la base scientifique est inexistante.

Et quelle explication théorique est avancée ? Emoto invoque toujours son concept de hado, cette énergie vibratoire subtile censée structurer la matière. Comme le corps humain est composé d’eau, l’idée est que les émotions se transmettent et se cristallisent jusque dans nos cellules. Le riz, saturé d’eau après cuisson, devient ainsi un révélateur grossier de ce processus invisible.

Qu’en est-il vraiment de nos bocaux ? Les gens chez eux font l’expérience, et alors que se passe-t-il ? Parfois cela ne donne aucun résultat, et alors on n’est pas très motivé à en parler, on ne sort pas de vidéo, on ne partage pas de photo. Par contre, quand le bocal insulté se couvre d’un velu tapis de vilains champis c’est banco : la vidéo édifiante fera des milliers ou de millions de vue. Cela rappelle lEffet Tiroir en science : les expériences qui ne donnent pas le résultat vendeur espéré finissent parfois au fond d’un tiroir au lieu d’être publiées, empêchant tout le monde d’avoir accès à l’information selon laquelle l’idée de départ était sans doute fausse. Quand le grand public séduit par le récit d’Emoto fait ses propres recherches, bricole quelques petits pots dans la cuisine et met en ligne les résultats les plus sympa, les plus à même d’attirer l’attention, nous obtenons un biais du survivant : ne sont visibles que les occurrences qui ont marché.

 

Une parenthèse biologique, si vous me permettez… Le narratif nous dit que l’amour empêche le riz de moisir, ce qui mériterait qu’on y réfléchisse à deux fois, car cela veut dire que sur ce substrat de riz cuit, donc mort, nos émotions positives empêchent le développement de la vie que représente la moisissure, le champignon. Si le résultat allégué est vrai, alors l’amour stérilise tandis que la haine et l’indifférence facilitent la croissance. Il faut sans doute être touché par une forme de mycophobie, de détestation des champignons, pour adhérer sans trembler à ce point de vue.

 

Si l’expérience du riz était vraie et authentique, alors les laboratoires du monde entier pourraient reproduire ces résultats pour un coût absolument dérisoire. La première équipe qui mettrait en évidence cet effet — et proposerait un mécanisme — décrocherait célébrité et financements. En vingt-cinq ans, rien de tel n’est arrivé.

Et même les plus parano-complotistes des défenseurs d’Emoto n’ont pas d’histoire à élaborer pour accuser un lobby des antiseptiques de vouloir étouffer cette vérité qui mettrait en danger les ventes d’eau de javel.

Face à une histoire aussi efficace que l’Expérience du Riz, il nous faut être raisonnable et prendre au sérieux les explications disponibles. Outre les analyses de Hall et Lower déjà citées, des voix sceptiques — du Skeptical Inquirer à des blogs universitaires[8] — décortiquent les biais qui mènent du laboratoire d’Emoto aux conclusions cosmologiques. Parce que l’« expérience du riz » a envahi Internet, des équipes de vulgarisation et des blogueurs méthodiques se sont amusés à introduire, enfin, des contrôles : bocaux stérilisés, répartition aléatoire, double aveugle, plusieurs réplicats, conditions identiques de lumière, température et hygrométrie. Tristement, dans ces conditions la magie disparaît. Les résultats que certains particuliers ont observés chez eux en appliquant un protocole inadéquate s’expliquent par des contaminations, des micro-variations d’environnement ou, tout simplement, par le hasard. Ceux qui veulent se contenter d’un test dans leur salon ont bien le droit de croire avoir découvert un mystère qui résiste à la science mais pas celui d’être pris au sérieux.

Deuxième parenthèse personnelle : j’ai fait l’essai avec deux bocaux. Six mois plus tard, le riz résistait vaillamment à toute moisissure, malgré l’indifférence radicale que je lui ai vouée — Vous pouvez me croire. Anecdote contre anecdote : voilà pourquoi on a inventé les protocoles

 

Emoto face à la critique

En 2003, le rationaliste et débunker James Randi propose à Emoto de soumettre ses affirmations à un test rigoureux dans le cadre du One Million Dollar Paranormal Challenge. Avec donc, un million de dollars à la clef ! Silence radio.

La suite est un classique du genre : quand la critique ne peut pas être ignorée, le discours se déplace. En substance, on nous dit : « Mes travaux ne visent pas à convaincre les matérialistes, mais à éveiller les consciences. La science actuelle est trop limitée pour saisir les énergies subtiles. » Autrement dit, si les méthodes classiques ne confirment rien, ce n’est pas un échec : c’est la preuve que ces méthodes sont dépassées.

Ce cadrage transforme la critique en atout : les sceptiques deviennent les représentants d’un monde froid, sclérosé, enfermé dans un paradigme, alors qu’Emoto s’érige en passeur de sensibilité et d’harmonie. Cette acrobatie rhétorique produit une illusion puissante quand on n’en voit pas les ficelles : le théoricien réussit à prétendre qu’il sait que ce qu’il dit est vrai tout en affirmant que personne n’a les moyens de vérifier que ce qu’il dit est vrai.

C’est un point de repère utile : pour les promoteurs de pouvoirs « subtils », le doute méthodique des sceptiques est une kryptonite. Ils accusent volontiers l’esprit fermé des matérialistes de faire interférence avec l’énergie mise en jeu dans leurs techniques, mais c’est le sérieux du protocole qui annihile leurs prétentions.

 

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Pourquoi ça marche si bien — la fabrique d’un mythe

La force de l’histoire d’Emoto tient à une combinaison très efficace :

Un archétype narratif — La matière te répond.  Notre dualisme intuitif est flatté par l’idée de pouvoir manifester nos intentions et émotions dans la matière. Nous n’avons pas beaucoup d’occasion de laisser libre cours à la pensée magique profondément inscrite dans notre fonctionnement cognitif. La théorie d’Emoto réenchante sans effort, confère une agence au monde, rend la morale tangible : la parole douce « fait du bien ». Le message est socialement désirable, pédagogiquement exploitable, et médiatiquement irrésistible (qui n’aime pas des photos de « flocons de gratitude » ?).

L’autorité du visuel — Une image de cristal « beau » vaut mille équations. Le public infère une causalité à partir d’un message simpliste et le sentiment que la photographie est objective : une image ne saurait mentir. Pourtant les photos d’Emoto sont le résultat d’une suite d’arbitrages invisibles et très motivés.

La simplicité expérimentale — Avec l’expérience du riz, tout le monde devient « chercheur ». Il n’y a plus de barrière à l’entrée ; il y a en revanche une forêt de variables parasites impossibles à contrôler dans une cuisine. Mais l’impression d’avoir « vu » un effet prime sur la prise de recul statistique qui seule permet d’évacuer les illusions.

Le marché du bien-être — Une théorie qui promet santé, paix, harmonie et se décline en produits acquière une forte puissance rhétorique. Les photos servent de réclame, les mots — hado, structure, information — empruntent à la science leur aura sans son exigence. Et les clients, engagés par leur acte d’achat auront tendance à témoigner en faveur du produit, ce qui permet au piège d’être plus efficace contre le prochain curieux qui s’en approchera.

L’écosystème éditorial — Explore donne un vernis de scientificité, une publication référencée, et surtout le marché du livre qui flatte les intuitions du lecteur est très lucratif : Emoto est traduit partout.

Le silence académique — Rares sont les chimistes ou physiciens à avoir consacré du temps à démonter Emoto, tant ses idées paraissent grossièrement infondées. Ce silence a involontairement servi son discours : faute de réfutations officielles, ses partisans pouvaient dire que « personne n’a vraiment démontré qu’il a tort ». Le travail de démystification est alors surtout porté par des sceptiques indépendants comme James Randi ou Harriet Hall.

La persistance culturelle — La mort d’Emoto en 2014 n’a pas tari la source. Ses images continuent d’infuser sites, livres, vidéos TikTok et ateliers « énergétiques ». Des organisations comme le Emoto Peace Project ou des « écoles d’instructeurs hado » maintiennent l’écosystème vivant. Les rééditions du livre l’accompagnent d’un storytelling qui recycle des mots-clés, car le succès appelle le succès.

Il y a derrière de telles entreprises une véritable science des balivernes.

Conclusion

La jolie théorie de Masaru Emoto nous raconte que notre voix compte — au sens littéral. Elle transforme une aspiration morale en loi de la nature, sans mathématiques ou protocoles compliqués, mais en alignement avec nos intuitions. Nous avons au fond de nous une petite tendance à la pensée magique qui n’est pas irrationnelle, car dans nos interactions sociales la parole a réellement du pouvoir.

Mais le danger n’est pas anecdotique : une fois que vous avez accepté qu’une image « prouve » les effets une essence invisible, vous êtes prêt à accepter n’importe quel produit « énergisé », n’importe quel diagnostic « vibratoire », n’importe quel bricolage pseudo-médical. Face à ces produits cognitifs, les sceptiques, les critiques —les zététiciens— peuvent très facilement être perçus et désignés comme des jaloux, des esprits étroits, mesquins, qui salissent tout et désirent tuer chez les autres la part de spiritualité qui leur manque.

Mais un tel jugement me semble peu charitable, il n’est pas à la hauteur de ceux qui affirment croire que l’amour transforme le monde. Alors aimez cette vidéo, aimez là comme si vous étions en 2004 et qu’elle était un petit grain de riz.

 

Acermendax


Références 

  • Hall, H. (2007). Masaru Emoto’s Wonderful World of Water. Skeptical Inquirer. (Analyse critique de la « science » des cristaux d’Emoto).
  • Lower, S. (2015). Structured Water Pseudoscience and Quackery. (Dossier de référence sur l’« eau structurée » et les abus de langage chimique).
  • Radin, D., Hayssen, G., Emoto, M., & Kizu, T. (2006). Double-blind test of the effects of distant intention on water crystal formation. EXPLORE: The Journal of Science & Healing, 2(5), 408–411. https://doi.org/10.1016/j.explore.2006.06.004 (étude pilote avec score esthétique).
  • Radin, D., Lund, N., Emoto, M., & Kizu, T. (2008). Effects of Distant Intention on Water Crystal Formation: A Triple-Blind Replication. (Manuscrit PDF diffusé par water-crystal.org). (Répétition interne, même métrique esthétique).
  • Explore: The Journal of Science & Healing — profil et gouvernance éditoriale (revue Elsevier orientée CAM/parapsychologie ; Dean Radin devient co-rédacteur en chef à partir de 2009).
  • Poppy, C. (2014). A Grain of Truth: Recreating Dr. Emoto’s Rice Experiment. Skeptical Inquirer.
  • Yeganefar, N. (2014). Quand les scientifiques s’amusent : opération Emoto Riz ! Université de Poitiers (blog Sham and Science). (Protocole à réplicats, aveugle, résultats négatifs).
  • Anso, J. (2021). J’ai fait l’expérience du riz et des intentions. Dur à Avaler. (Protocole renforcé, pas d’effet reproductible).
  • James Randi Educational Foundation. One Million Dollar Paranormal Challenge (contexte ; invitation de 2003 restée sans réponse de la part d’Emoto, rappelée dans la notice encyclopédique).
  • Patent US5592086 : Automated computerized magnetic resonance detector and analyzer (Ronald J. Weinstock). (Contexte technique du MRA popularisé au Japon par Emoto sous le nom « Vibration-o-Meter »).
  • Hado Life / H2Om (2006). Official Dr. Emoto’s Ready to Drink INDIGO WATER (BevNET). (Exemple d’adossement commercial).
  • Texas Higher Education Coordinating Board. Institutions whose degrees are illegal to use in Texas (mention d’OIUCM/« Open International University » dans les listes d’alertes).
  • Emoto Peace Project / Hado Instructor School (pérénnisation et diffusion posthume des idées d’Emoto)

[1] https://patents.google.com/patent/US5592086A/en

[2] https://skepticalinquirer.org/2007/11/masaru-emotos-wonderful-world-of-water

[3] Même journal qui rapporte des histoires de réincarnation : Tucker (2016) The Case of James Leininger: An American Case of the Reincarnation Type

[4] https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1550830706003272

[5] https://cdn.water-crystal.org/pdf/tripleEN.pdf

[6] https://hado.com/ihm/the-29th-international-hado-instructor-school-in-tokyo

[7] «  I think that even young children would be able to understand and participate in this experiment. » conclut une enseignante dans un billet de blog qui présente l’expérience.

https://teachingitswhatido.blogspot.com/2014/04/kindness-and-emoto-rice-experiment.html

[8] https://skepticalinquirer.org/exclusive/a-grain-of-truth-recreating-dr-emotos-rice-experiment

 

À la fin du XVIᵉ siècle, John Dee occupe une place singulière dans le paysage intellectuel anglais. Né en 1527, il a étudié à Cambridge, il a traduit Euclide, il a enseigné à Paris et formé plusieurs des navigateurs qui dirigèrent les grandes découvertes de l’Angleterre : on lui doit l’expression « Empire britannique », et il fut considéré comme l’un des hommes les plus cultivés de son temps (Clulee, 1988 ; Sherman, 1995). Cela ne fut pas sans lui causer quelques soucis, puisqu’il est emprisonné en 1555 à la tour de Londres pour trahison sous Marie Tudor pour avoir « calculé » des horoscopes sur le destin de la reine et de la princesse Elisabeth. Finalement blanchi et relâché, la fortune lui sourit quand Elisabeth 1ère accède au trône et fait de lui son conseiller personnel en science et en astrologie, au point de lui confier la tâche de choisir la date du couronnement (French, 1972 ; Kassell, 2010).

Mortlake : la science et le miroir noir

Son cabinet de Mortlake, sur les bords de la Tamise, révèle une curiosité qui excède le champ de la géométrie. Dee y a réuni globes et astrolabes, mais aussi des talismans, des grimoires et des instruments de rituel. Féru de science, il est aussi un occultiste versé dans l’alchimie et la divination, car les progrès de la connaissance rationnelle lui semblaient trop lents, trop frustrants, il voulait aller plus vite. Il se tourne de plus en plus vers le surnaturel… À 55 ans, persuadé qu’il est possible d’accéder aux secrets divins, Dee se met en quête d’un intermédiaire capable de voir là où lui-même ne perçoit rien. C’est ainsi qu’il recrute le médium Edward Kelley.

Kelley, plus jeune que Dee, traîne déjà une réputation trouble : certains l’accusent d’avoir falsifié des titres de propriété, d’autres de pratiquer la nécromancie. Mais le talent de Kelley est impressionnant ; il reçoit des visions dans l’oratoire installé par Dee : « Une table de pratique » ornée d’inscriptions et de symboles, avec en son centre un miroir d’obsidienne ; aujourd’hui identifié comme un miroir de Tezcatlipoca, dieu de la nuit, il est conservé au British Museum (Harkness, 1999 ; Forshaw, 2011). Dès lors, le rituel devient régulier. Dee prie, invoque, s’agenouille. Kelley scrute la pierre polie et décrit ce qu’il « voit » : des entités lumineuses, des anges qui se présentent, qui dictent des lettres, des mots, des séries de caractères. Dee note tout avec rigueur, remplissant des cahiers de séquences apparemment structurées qui ont pour auteurs les anges Michael, Gabriel, Raphael et Uriel.

Ainsi naît ce qui sera plus tard appelé « énochien » : un alphabet, un lexique, des prières. Dee croit y reconnaître la langue d’Hénoch, le patriarche biblique qui, selon les traditions juives et chrétiennes, aurait marché avec Dieu et reçu de lui une révélation.

Traditions et méthodes

Cette invention n’apparaît pas dans un vide culturel. Elle se nourrit de plusieurs courants. Depuis Pic de la Mirandole, les érudits européens cherchent dans les lettres hébraïques et leurs combinaisons numériques des clefs pour comprendre la création. Dee transpose ce modèle de la cabale chrétienne à une langue entièrement nouvelle. Il se nourrit également du folklore de l’angéologie qui établit des hiérarchies d’anges et des rôles attribués à diverses entités. La recherche d’une langue parlée par des êtres supérieurs a du sens dans un monde ou le mythe de la tour de Babel accrédite l’existence d’une langue adamique qui précède la dispersion des idiomes. L’énochien se présente comme ce langage perdu, restitué par voie céleste. Dans ce contexte, l’idée séduit. Elle correspond aux attentes d’une époque où la frontière entre science et théologie n’existe pas.

Par ailleurs Dee et Kelley adoptent un semblant de discipline. Chaque séance commence par des prières et des invocations, puis Kelley fixe le miroir. Il prononce à haute voix ce qu’il voit et entend. Dee, stylet en main, note immédiatement. Les lettres apparaissent souvent sous forme de carrés magiques, comme des grilles de caractères à déchiffrer. D’autres fois, ce sont des mots isolés ou des prières entières.

La méthode, cependant, repose entièrement sur Kelley. Aucun témoin indépendant n’est convié. Dee ne voit rien par lui-même : il consigne ce que Kelley affirme percevoir. Il n’y a donc pas de contrôle possible, ni de réplication. Tout le système dépend d’un seul médium et de la confiance que Dee lui accorde. On est bien loin de l’essai randomisé.

 

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Critique & départ d’Angleterre

Au sein de cercles érudits, certains trouvent l’expérience fascinante. La possibilité de restaurer une langue sacrée, plus ancienne que l’hébreu, flatte les attentes mystiques. Les notes de Dee circulent plus tard comme des témoignages d’un contact authentique avec le divin.

Mais dès le départ, un fort scepticisme accueille la démarche. Du côté des théologiens anglicans, on s’inquiète car la frontière avec la sorcellerie semble mince. Chez les mathématiciens, on continue de respecter Dee en tant que géomètre, mais sa crédibilité se fragilise ; la réputation sulfureuse de Kelley alimente les soupçons. Dee est bientôt accusé de frayer avec les forces obscures. En 1583, l’équilibre se rompt. L’Angleterre vit dans une tension religieuse constante, l’Église anglicane redoute les influences catholiques, et les rumeurs d’hérésie se propagent vite. Dee sait qu’il est observé.

Un noble et alchimiste polonais, Olbracht Łaski, lui propose alors de quitter le pays. Le départ répond à plusieurs besoins : se protéger des accusations, trouver des mécènes plus ouverts, et espérer une reconnaissance à la mesure de ses ambitions. Kelley y voit aussi une occasion d’enrichissement. Les deux hommes embarquent et gagnent la Pologne, puis Prague, cœur du Saint-Empire.

La cour de Rodolphe II attire alors les inventeurs, les astrologues et les alchimistes de toute l’Europe. L’empereur collectionne globes, automates, pierres rares, manuscrits. Sa curiosité n’est pas feinte : il croit que la nature cache des secrets que l’art et la philosophie doivent révéler (Evans, 1973).

Dee et Kelley s’inscrivent parfaitement dans ce décor. Ils tiennent des séances, produisent des messages angéliques, présentent des projets. Mais Rodolphe attend plus que des langues célestes : il veut de l’or alchimique. Kelley, habile à promettre, se laisse glisser dans ce rôle. Dee, plus austère, reste attaché à la dimension spirituelle. La situation culmine avec un épisode étrange : selon Kelley, les anges exigent que les deux hommes partagent absolument tout : leurs secrets, les révélations angéliques… et leurs épouses. Dee, après hésitation, finit par céder, avant de rompre définitivement avec son compagnon (Harkness, 1999). Leur association s’effondre.

Ascension et chute de Kelley

Après le départ de Dee, Kelley reste à Prague. Il reçoit des titres, des terres, de l’argent. L’empereur le traite comme un alchimiste de premier plan. Mais la promesse de transmuter le métal en or tarde à se réaliser. Rodolphe finit par s’impatienter. Kelley est emprisonné, relâché, puis de nouveau enfermé. Ses dernières années se passent dans les châteaux de Křivoklát et de Hněvín. En 1597 ou 1598, il meurt, selon les récits, en tentant de s’évader ou après avoir absorbé du poison.

L’homme qui affirmait converser avec les anges termine sa vie derrière les barreaux, victime du même mécanisme qui l’avait porté : la faveur d’un prince aussi avide de merveilles que de résultats.

Ce que l’énochien nous apprend

Si un érudit de grande renommé du 16e siècle avait retrouvé la langue originelle du monde avec l’aide d’un médium capable de discuter avec les anges, l’information serait de notoriété publique. Vous savez donc, tout autant que moi que l’Enochien était une chimère, ou une fraude.

L’alphabet énochien compte vingt et une lettres ; la syntaxe suit approximativement la structure de l’anglais élisabéthain, mais sans correspondance stable entre les mots. Tout indique une construction improvisée, dotée d’une cohérence interne mais sans ancrage linguistique réel (Laycock, 1978). Il échoue à impressionner les linguistes, et c’est suffisant pour ne pas trop s’inquiéter de passer à côté d’une découverte sensationnelle. Cette histoire n’a tenu qu’aussi longtemps que Dee a accordé sa confiance à Kelley, et que Rodolphe s’est montré intéressé. Ensuite, plus personne n’a trouvé la moindre valeur dans ces élucubrations.

Cet épisode montre comment, en l’absence de méthode critique, la valeur d’une idée se mesure à son pouvoir de séduction. Si un empereur s’y intéresse, elle prospère. Si sa patience s’épuise, elle s’effondre. Le savoir dépend alors non de sa solidité, mais du crédit qu’un puissant décide de lui accorder.

L’histoire de l’énochien n’est donc pas seulement celle d’un miroir et de deux hommes. C’est une démonstration concrète de la fragilité d’un système où la croyance d’un prince devient la mesure de la vérité.

Occultisme & recyclage

Même si aucun savant sérieux n’a repris le flambeau, la langue des anges continue de fasciner : occultistes du XIXᵉ siècle, sociétés ésotériques comme la Golden Dawn, ou figures comme Aleister Crowley y ont vu une source d’inspiration (Howe, 1972 ; Gilbert, 1983). Ces héritages prolongent une tradition de séduction mystique dépourvue de la moindre autocritique.

Les entreprises irrationnelles ont une existence précaire : leur destin n’est jamais garanti, et leur succès outrancier peut connaître une fin abrupte. Contrairement aux idées solides qui ont la vertu d’être vraies et donc de contenir en elles-mêmes une valeur intrinsèque qui peut ne pas suffire à les imposer, mais entrave fortement toute possibilité d’anéantissement, les balivernes comme l’Énochien sont suspendues aux modes, aux tocades des puissants, aux caprices de la foule. Ce ne sont pas toujours les histoires les plus extravagantes qui paient le prix fort et se dissolvent, mais celles qui lassent les prescripteurs et les influenceurs.

Mais tout va bien ; ce n’est plus à travers le miroir d’obsidienne d’un peuple éradiqué que nous nous connectons aux fantasmes et duperies de prétendus visionnaires, mais à travers nos innombrables écrans noirs, parce que nous ne sommes plus en 1582.

Acermendax


Références

  • Clulee, N. H. (1988). John Dee’s Natural Philosophy: Between Science and Religion. London: Routledge.
  • Evans, R. J. W. (1973). Rudolf II and His World: A Study in Intellectual History, 1576–1612. Oxford: Clarendon Press.
  • Forshaw, P. (2011). Curious knowledge and wonder-working wisdom in the occult works of Heinrich Khunrath and John Dee. Studies in History and Philosophy of Science, 42(2), 179-189. https://doi.org/10.1016/j.shpsa.2010.11.012
  • French, P. J. (1972). John Dee: The World of an Elizabethan Magus. London: Routledge & Kegan Paul.
  • Gilbert, R. A. (1983). The Golden Dawn: Twilight of the Magicians. Wellingborough: Aquarian Press.
  • Harkness, D. E. (1999). John Dee’s Conversations with Angels: Cabala, Alchemy, and the End of Nature. Cambridge: Cambridge University Press.
  • Howe, E. (1972). The Magicians of the Golden Dawn: A Documentary History of a Magical Order, 1887–1923. London: Routledge & Kegan Paul.
  • Kassell, L. (2010). Stars, spirits, signs: Towards a history of astrology 1100–1800. Studies in History and Philosophy of Science Part C: Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences, 41(2), 67-69.
  • Laycock, D. C. (1978). The Complete Enochian Dictionary: A Dictionary of the Angelic Language as Revealed to Dr. John Dee and Edward Kelley. London: Askin.
  • Sherman, W. H. (1995). John Dee: The Politics of Reading and Writing in the English Renaissance. Amherst: University of Massachusetts Press.

Revenons en l’an 2006, la Thaïlande bascule dans l’instabilité. Un coup d’État militaire renverse le Premier ministre Thaksin Shinawatra. Les généraux prennent le contrôle du pays, qui entre dans une période prolongée d’alternance confuse entre pouvoirs civils affaiblis et autoritarisme militaire. Pendant ce temps, dans les provinces méridionales de Pattani, Yala et Narathiwat, une insurrection islamiste gagne en intensité : bombes artisanales, assassinats ciblés, embuscades contre les forces de l’ordre. Pour le gouvernement, ce sont des actes terroristes. Pour les insurgés, c’est une guerre d’indépendance. Car ce territoire frontalier de la Malaisie n’a pas toujours appartenu au Siam : il constituait autrefois le sultanat de Patani, annexé militairement à la fin du XVIIIe siècle, puis officiellement rattaché à la Thaïlande par le traité anglo-siamois de 1909.

Pour les généraux thaïlandais, c’est un bourbier. On ne sait pas où sont les ennemis, qui cache quoi, ni comment sécuriser les routes. Alors quand une entreprise britannique propose un appareil capable de détecter des bombes à distance, sans branchement, sans batterie, sans rien… l’armée saute sur l’occasion.

 

LE GT200 — La baguette militaire

L’appareil s’appelle le GT200. Il ne paie pas de mine : une simple antenne métallique montée sur une poignée en plastique noir. Il ressemble à un détecteur de métaux bon marché.

Gary Bolton, son distributeur britannique, le présente pourtant comme un concentré de technologie de pointe. Il évoque des « cartes d’analyse moléculaire », de la « résonance électrostatique », ou encore la « détection à fréquence harmonique ». Selon lui, l’appareil serait capable de détecter explosifs, drogues ou armes à plusieurs centaines de mètres, grâce à l’« énergie électrostatique produite par le corps humain » et à des cartes censées réagir à des signatures moléculaires spécifiques. Le GT200 est vendu à prix d’or : entre 20 000 et 40 000 euros l’unité. L’armée thaïlandaise en achète plusieurs centaines. Douanes, police, forces spéciales suivent. Bientôt, dans tout le pays, des hommes en uniforme manient une antenne oscillante, semblable à une baguette de sourcier, à la recherche d’ennemis invisibles.

Et pourtant, dès qu’on regarde de près l’argumentaire, le doute s’installe. Résonance électrostatique, champ paramagnétique, cartes « programmées » et activées par l’électricité statique corporelle… Rien ne tient debout. Le marketing du GT200 est un exemple classique de technobabillage : un jargon pseudo-scientifique conçu pour impressionner sans expliquer. Les responsables gouvernementaux et militaires thaïlandais n’ont pas compris le discours de Bolton — parce qu’il n’y avait rien à comprendre. L’appareil était vide. L’empereur, nu. À l’intérieur de la poignée ? Rien. Sur la plaquette commerciale ? Des schémas dignes d’un laboratoire de physique appliquée.

 

Crédulité maximale

Mais comment un pays entier peut-il croire à un tel gadget ? Il faut comprendre le contexte.

Dans un cadre militaire, cette façade scientifique est redoutablement efficace. L’institution cherche des résultats, pas des débats méthodologiques. Si un vendeur promet de détecter du TNT ou de la cocaïne à 500 mètres grâce à une puce « calibrée », qui exigera une publication à comité de lecture ? L’achat du GT200 se fait sans étude indépendante, sans appel d’offre transparent. Les déclarations officielles frôlent parfois l’absurde. En 2009, après un attentat meurtrier dans le sud du pays, le vice-ministre thaïlandais de l’intérieur Thaworn Senniam explique à la presse que l’échec du GT200 a pour cause le stress de l’opérateur : « Son état nerveux a provoqué une hausse de sa température corporelle, ce qui a affecté le détecteur. » Il annonce aussitôt une réforme : désormais, deux agents seront mobilisés par appareil, l’un pouvant remplacer l’autre s’il « n’est pas prêt » à s’en servir (Bangkok Post, 2009).

Le porte-parole de l’armée thaïlandaise, Sansern Kaewkamnerd, affirme que les unités GT200 fonctionnent avec « 100 % de confiance » et que l’armée est prête à « prouver leur efficacité à tout moment, n’importe où ». De son côté, Pornthip Rojanasunand, directrice de l’Institut central de médecine légale, défend l’usage du GT200 « Je n’ai jamais manipulé l’appareil moi-même, mais mon équipe l’a testé et il est précis à chaque fois. Autrefois les gens croyaient que la Terre est plate, et quiconque disait le contraire pouvait se faire exécuter. Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas quelque chose qu’elle n’existe pas. Ces appareils existent, et personne n’a le droit d’en interdire l’usage. Je continuerai à les utiliser »

Le chef de l’armée, Anupong Paochinda, organise une démonstration publique pour prouver l’efficacité de l’appareil. Le général Pichet Wisaijorn résume alors l’argument d’autorité à l’état brut : « Ce n’est pas moi qui dis que le GT200 fonctionne. Ce sont les officiers sur le terrain. » L’argumentaire irrationnel est renforcé à chaque fois qu’une voix officielle prend position et dissuade un peu plus toute contradiction. Et le plus pervers, évidemment, c’est que le dispositif semble fonctionner… à condition d’y croire. L’antenne oscille parfois, au gré des mouvements inconscients de l’utilisateur — un effet bien connu des radiesthésistes : l’effet idéomoteur. Autrement dit, le corps bouge sans que l’esprit s’en aperçoive. Le GT200 devient une machine à auto-conviction. Il ne détecte rien. Mais il rassure.

Décrit dès le XIXe siècle par le physiologiste William B. Carpenter, cet effet repose sur des micro-mouvements musculaires inconscients déclenchés par l’attente ou la croyance. C’est le même phénomène qui fait bouger les planchettes de Ouija. Des études modernes ont confirmé que ce type de réponse repose uniquement sur ces mouvements imperceptibles (Olson et al., 2015). L’opérateur croit ne pas agir, mais influence malgré lui la réponse.

 

Le test qui dérange

C’est à partir de 2009 que des voix commencent à s’élever. Le biologiste Jessada Denduangboripant, de l’université Chulalongkorn, dénonce publiquement l’usage du GT200, qu’il considère comme une escroquerie. Il appelle à des tests rigoureux. Il faudra attendre 2010 pour qu’un protocole officiel voie le jour, sous la pression croissante des critiques.

En février 2010, le Premier ministre thaïlandais Abhisit Vejjajiva ordonne un test scientifique indépendant pour évaluer les performances réelles du GT200. L’expérience est menée par le National Electronics and Computer Technology Center, avec dix appareils, trente opérateurs militaires et un protocole en double aveugle : il s’agit de détecter, parmi quatre boîtes identiques, celle contenant 20 grammes de C4. Résultat : 4 bonnes réponses sur 20. Le Premier ministre tranche : « Ces résultats sont équivalents au hasard. » Il interdit toute nouvelle commande, annonce une enquête, et évoque des poursuites contre les fournisseurs. L’armée, elle, traîne des pieds : certains commandants maintiennent l’usage des appareils. Quant à la directrice de l’Institut de médecine légale, Pornthip Rojanasunand, elle persiste : « Ce n’est pas un appareil scientifique, mais nous continuerons à l’utiliser. »

Sur le terrain, certains officiers continuent à utiliser les appareils, parfois faute d’alternative immédiate, parfois par conviction. Aucune procédure de retrait systématique n’est imposée. En 2012 encore, des unités en poste dans le sud du pays signalent l’usage ponctuel du GT200. Pour ses défenseurs, il reste un « outil complémentaire ». Pour ses détracteurs, un symbole d’entêtement. Il faudra plusieurs années, et une pression constante des chercheurs et des médias, pour que l’appareil disparaisse complètement des pratiques officielles.

Pendant ce temps, des bombes passent. Des civils sont arrêtés sur la base d’un signal positif. Des maisons sont fouillées. Des innocents emprisonnés. Tout cela au nom d’une technologie qui n’a jamais fonctionné.

L’arnaque à grande échelle

Le GT200 ne sévit pas qu’en Thaïlande. Dès 2005, il est introduit au Mexique, puis au Kenya, au Pakistan, en Syrie, et dans plusieurs pays d’Amérique latine. Au Mexique, à partir de 2007, des centaines d’unités sont utilisées dans les prisons, les postes-frontières, les contrôles routiers. Le gouvernement mexicain en achète officiellement plus de 940 exemplaires entre 2007 et 2010 (Martínez, 2010). L’appareil est déployé dans des prisons, aux postes-frontières, et lors de contrôles routiers. Il sera encore en usage dans plusieurs régions jusqu’en 2011, malgré les doutes répétés émis par des scientifiques et des ONG.

En Zambie, en Ouganda, au Kenya, en Tanzanie ou en république du Congo, c’est pour détecter l’ivoire des trafiquant qu’on utilise le GT200. On peut se demander comment il est possible d’escroquer des États entiers. Cela semble infiniment plus compliqué que de filouter de pauvres victimes isolées. Eh bien pas tant que ça, parce que le contexte peut rendre crédible un discours complètement extravagant.

  • Crédit institutionnel : la promesse suffit. Le discours pseudo-technique évite toute contradiction.
  • Absence de vérification scientifique : les rares tests menés (notamment par des Royal Engineers britanniques) sont ignorés.
  • Effet d’entraînement : un pays achète, d’autres suivent. L’objet devient une norme. C’est l’effet de la preuve sociale.
  • Dilution des responsabilités : personne ne doute, puisque tout le monde a déjà validé. C’est l’effet spectateur.

Ce n’est pas seulement un scandale : c’est un révélateur des failles épistémiques d’un système. Sans exigence de preuves, les croyances prennent le pouvoir.

 

Le miroir irakien

Au même moment, en Irak, un escroc britannique nommé James McCormick vend un détecteur très similaire : l’ADE 651, sensé aidé le gouvernement à enrayer une intense vague d’attentats kamikazes. Le baratin est similaire : à la BBC l’homme d’affaire explique que son appareil fonctionne sur le principe de la radiesthésie. L’ADE 651 ne contient aucun composant actif, lui non plus. Pas même une pile. Juste une antenne, qui bouge… si l’utilisateur y croit.

Des centaines de morts sont attribués à cette fraude : des kamikazes passent les checkpoints que l’on croit sécurisés grâce à une technologie fantôme. L’escroc multiplie les ventes en Afghanistan, au Niger, en Arabie saoudite, en Géorgie, en Algérie, ou encore en Libye. Le butin dépasse les 50 millions d’euros.

McCormick est arrêté, jugé et condamné à 10 ans de prison en 2013 au Royaume-Uni. En Thaïlande ? Gary Bolton, le vendeur du GT200, subit le même sort la même année. Il prend 7 ans de prison pour fraude, au Royaume-Uni. Mais aucun officiel thaïlandais n’est inquiété.

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Un réseau pour les escroquer, tous.

Bolton et McCormick ont fait fortune — momentanément— en bâtissant un réseau d’influence, en suscitant de la confiance pour leur fausse expertise. En Thaïlande, au Mexique, au Pakistan ou en Irak, ils ont été soutenus — parfois activement — par des responsables politiques, des officiers en uniforme, ou des représentants diplomatiques.

Au Mexique, Gary Bolton a bénéficié du soutien de l’ambassade britannique : l’ambassadeur Giles Paxman a personnellement rédigé des lettres de recommandation pour promouvoir le GT200 auprès des gouverneurs régionaux (Booth, 2014). Présenté comme une innovation britannique appuyée par la diplomatie, l’appareil a rapidement gagné les faveurs de plusieurs états du nord du pays. En Thaïlande, la crédibilité du GT200 a été renforcée par la présence de Royal Engineers britanniques lors de démonstrations publiques (Booth, 2013). Ces soldats en uniforme, sans caution scientifique formelle, ont suffi à donner à l’objet une apparence de validation par une puissance alliée.

Les salons militaires ont aussi joué un rôle clé. Bolton et McCormick exposaient leurs gadgets à côté de vrais instruments de détection, dans des stands luxueux, entourés de tableaux techniques et de commerciaux bien formés. Ils parlaient de laboratoires en Roumanie, de capteurs calibrés dans des centres de recherche, de technologies confidentielles. Le journaliste Robert Booth racontera plus tard que leurs brochures faisaient penser à l’univers de James Bond — avec leurs experts à la « Q » et leur langage cryptique (Booth, 2013). Le ton était donné : on ne comprend rien, donc c’est forcément avancé.

Et ça marche. En quelques années, les deux hommes bâtissent un empire. Un réseau de distributeurs locaux, d’intermédiaires officiels, de complicités molles et de croyances fortes. Une chaîne de confiance qui repose exclusivement sur leur bagou. Exclusivement ? Difficile d’écarter la possibilité d’une corruption à l’œuvre. Plusieurs enquêtes ont évoqué des pratiques d’intermédiation opaques et des complicités locales, sans qu’aucune condamnation ne vienne l’établir formellement

 

La fin de l’illusion

Gary Edward Bolton, fondateur de Global Technical Ltd, n’a aucune formation scientifique. Il fabrique ses appareils à partir de composants dérisoires — notamment un détecteur de balles de golf — qu’il revend jusqu’à 40 000 euros pièce. L’assemblage est artisanal : les GT200 sont montés à la main dans des ateliers de fortune, sans banc de test, sans ingénierie, sans électronique embarquée. Ce bricolage d’apparence professionnelle est ensuite déguisé sous le vernis du discours technique.

Mais pour vendre l’illusion, Bolton prétend diriger une entreprise dotée d’un service de R&D, de laboratoires partenaires, d’une technologie confidentielle développée en Roumanie. Il évoque des experts, des ingénieurs, des tests internes — autant de fictions qu’aucune autorité n’ose contester. Son entreprise, en réalité, n’est qu’un nom sur une boîte aux lettres. Jim McCormick, son concurrent et parfois complice, suit un parcours identique. Ancien agent immobilier, il s’improvise expert en sécurité. Tous deux maîtrisent les mêmes leviers : jargon technique, connexions diplomatiques, salons militaires, et soutien discret d’agences officielles britanniques. Ils n’ont pas inventé une technologie : ils ont bâti une mise en scène. Une illusion industrielle, fondée sur des objets vides, des mots creux, et des complicités bien réelles. Ce n’est pas l’efficacité qui a séduit les acheteurs, mais le prestige, l’apparat, et la possibilité de croire que l’on agissait — même au prix du mensonge.

 

La croyance au pouvoir

L’histoire du GT200 n’est pas une simple arnaque, c’est une fable moderne sur la foi technologique, sur la façon dont le jargon peut subjuguer les institutions, et sur ces objets ésotériques qui deviennent des outils de pouvoir dès qu’ils s’habillent en science. L’affaire rappelle celle des « avions renifleurs », pseudo-invention française des années 1970 censée détecter le pétrole par voie aérienne. Là aussi, jargon abscons, promesse de rupture, investissements massifs. Et zéro preuve.

Les puissants, les décideurs, ne sont pas moins crédules que les autres. Ils ont, eux aussi, tendance à croire ce qui les arrange et à tomber dans les pièges des arnaqueurs audacieux. Nos démocraties ne portent pas au pouvoir des individus significativement plus sages, plus sagaces ou plus érudits, mais celles et ceux qui savent se faire élire. Et si la société civile ne se dote pas d’instances capables de faire barrage aux croyances les plus folles et aux discours les plus faux, elle sera livrée, démunie, aux lubies des gouvernements.

Et ce serait dommage, parce que nous ne sommes plus en 2006.

 

Acermendax


Références

 

Aujourd’hui nous allons voir qu’il est possible de perdre toute une planète qu’on avait pourtant théorisé avec soin. Nous verrons aussi que, toutes les planètes théoriques ne se valent pas. Pour ce faire, venez, enjambons les XIXe et XXe siècles.

 

Vulcain : un astre derrière l’anomalie

Commençons au milieu du XIXe siècle. Dans le grand livre d’astronomie de Newton, tout tourne comme une horloge… sauf Mercure. Son orbite avance un peu trop vite, d’environ 43 secondes d’arc par siècle. Les calculs sont faits et refaits : on tient compte de toutes les planètes connues, on pèse chaque attraction gravitationnelle… Rien n’y fait.

Pas question, pour autant, de se débarrasser du modèle de Newton, bien trop efficace. « Quand les faits contredisent la théorie, changez les faits ! » est un formule que l’on prête à Albert Einstein.  L’attribution est abusive[1], elle ne figure nulle part dans le travail du physicien, mais en l’occurrence elle reflète comme un fond de vérité. Deux décennies avant l’affaire Vulcain, c’est exactement ce que les astronomes ont fait en prédisant par le calcul un changement important dans le système solaire : la découverte de Neptune est l’un des grands triomphes de l’astronomie prédictive.

En effet, dans les années 1830-1840, les astronomes constatent que l’orbite d’Uranus présente de petites anomalies que la gravitation newtonienne, appliquée aux planètes connues, n’explique pas. Deux mathématiciens — John Couch Adams en Angleterre et Urbain Le Verrier en France — calculent indépendamment la position probable d’une planète inconnue dont l’attraction pourrait expliquer ces perturbations. Pour conserver la théorie, on se met en quête d’un fait nouveau, et pas des moindres : une planète. Le 23 septembre 1846, Le Verrier envoie à Johann Galle, à l’observatoire de Berlin les coordonnées qu’il a obtenu par le calcul. Le soir même, Galle et son assistant Heinrich d’Arrest pointent leur télescope vers la zone indiquée, et trouvent, à moins d’un degré de la position prédite, un point qui se déplace : Neptune venait d’être découverte. C’est l’un des rares cas où un objet céleste a été trouvé par calcul avant observation. Cette recette formidable, Urbain Le Verrier entend la répéter avec le cas mercurien sur lequel il s’était déjà penché sans succès auparavant. Et c’est ainsi qu’après avoir proposé le nom de Neptune, il vient avec l’idée qu’un ou plusieurs corps célestes plus proche du Soleil sont la cause de la précession anormale du périhélie de Mercure.

En 1859, un médecin et astronome amateur de la Beauce, Edmond Lescarbault, écrit à Le Verrier qu’il a vu un point passer sur le disque solaire le 26 mars. Le Verrier y voit la confirmation attendue et, début 1860, annonce l’existence de Vulcain à l’Académie des sciences. Il passera ses dernières années à tenter de la retrouver, afin de l’observer et de faire la découverte définitive. Il meurt en 1877.

Pendant des décennies, on guette : éclipses, transits, observations contradictoires… Lors de l’éclipse de 1878, deux astronomes réputés jurent avoir vu des points noirs près du Soleil. La vérification montrera qu’il s’agissait de simples étoiles de fond. Bref, malgré les prédictions, la recherche, les contre-observations — tout l’arsenal empirique des sciences — Vulcain résiste à ses aspirants découvreurs. La théorie était pourtant précise et dûment validée par d’autres experts ; la planète avait une masse, une taille, une vitesse, une orbite… Et c’est cette précision la condamnera, finalement, au bout de 55 ans.

 

Einstein referme le dossier

Automne 1915. Dans une salle de l’Académie de Prusse, Albert Einstein présente sa relativité générale. Ses équations font disparaître le mystère : l’excédent de Mercure est une simple conséquence de la courbure de l’espace-temps. Les 43’’/siècle sortent tout seuls du calcul. Pas besoin de planète cachée : Vulcain s’évapore… et personne de sérieux ne s’en offusque. Car c’est ça, la méthode : une hypothèse provisoire s’efface quand une explication plus générale, plus économe et plus prédictive prend la relève. La contribution de Le Verrier et de tous ceux qui cherchaient à voir Vulcain était légitime et précieuse, et la résolution par Einstein ne leur fait aucun affront. Il était normal de commencer par tester l’hypothèse disponible. C’est un calcul mathématique qui a permis de savoir où chercher Neptune, et c’est aussi par le calcul, par la théorie que l’on a su qu’il n’était pas utile de chercher Vulcain. Nous avons perdu une planète, et en échange nous avons gagné un modèle du système solaire plus efficace.

Mais saviez-vous qu’une autre planète du système solaire avait été théorisée ?

 

Nibiru : invention, prophéties et fiascos

En 1976 Le journaliste Zecharia Sitchin (1920 – 2010), diplômé en économie, invente Nibiru : dans son livre « La douzième planète ». Selon lui, cet astre massif suivrait une orbite extrêmement allongée qui le ramènerait à proximité de la Terre tous les 3 600 ans. Invisible la majeure partie du temps, il se tiendrait aux confins du Système solaire avant de croiser l’écliptique et de frôler notre planète, provoquant dans le passé des bouleversements climatiques et géologiques majeurs comme le Déluge ou des ères glaciaires. Nibiru, dans ce récit, ne serait pas qu’un objet céleste : ce serait aussi le foyer des Anunnaki, une civilisation extraterrestre qui, il y a des millénaires, serait venue sur Terre pour exploiter ses ressources et aurait joué un rôle décisif dans l’émergence des cultures antiques, de Sumer à l’Égypte. Vous avez peut-être reconnu une théorie néo-évhémériste qui consiste à donner aux divinités une origine historique et à récrire l’histoire des peuples anciens, ici avec une épaisse sauce ufologique.

Sitchin affirmait tenir ces informations de sa propre lecture des textes sumériens et akkadiens, notamment l’Enuma Elish et certaines listes royales, qu’il traduisait en y voyant des descriptions astronomiques codées. Il interprétait littéralement des mythes, en particulier celui de Marduk, qu’il identifiait à Nibiru, planète voyageuse venue d’ailleurs. Des sceaux et bas-reliefs mésopotamiens lui servaient également de « preuves », qu’il lisait comme des représentations précises du Système solaire comprenant un astre supplémentaire.

Les vrais assyriologues et historiens de l’astronomie rejettent ces interprétations. Ses traductions ne correspondent pas au sens reconnu des textes, et le terme « Nibiru » désigne, selon les contextes, un point du ciel — souvent l’étoile Regulus ou la planète Jupiter — ou encore une notion de « croisement », sans rapport avec un corps massif caché. Aucune observation moderne ne confirme l’existence d’un tel objet, et ses caractéristiques supposées sont incompatibles avec les lois connues de la mécanique céleste : les calculs ne sont pas bons, Sitchin ! La théorie ne tient pas.

Nibiru est une pure invention pseudo-scientifique. Ce qui n’empêche pas les continuateurs de Sitchin de faire des prédictions, mais pas tout à fait comme Le Verrier avait prédit l’emplacement de Neptune par des calculs vérifiables.

En 1995, Nancy Lieder, une femme qui prétend parler avec des extraterrestres, affirme sur son site Internet que Nibiru surgira le 23 mai 2003 provoquant l’arrêt de la rotation terrestre pendant 5,9 jours, des cataclysmes et la fin de la majeure partie de l’Humanité. Quand le cataclysme n’arrive pas, Nancy Lieder se rebelle, elle affirme avoir menti sur la date afin de se moquer de l’establishement et a refusé de délivrer la vraie date de la fin du monde. Balèze.

Dans le petit monde des croyants en Nibiru, les nouvelles prédictions fleurissent et beaucoup choisissent la date du 21 décembre 2012 (la proximité de la fin du calendrier Maya est une trop belle occasion). Ces histoires ont attiré beaucoup d’attention, on a pu vendre beaucoup de papier et de temps de cerveau disponible. Mais la fin du monde n’a pas eu les effets escomptés.

Vers 2016 c’est un numérologue chrétien, David Meade, qui annonce l’arrivée de Nibiru pour le 23 septembre 2017 grâce à des calculs basés sur la Bible et les mensurations des Pyramides de Gizeh. Lorsque l’échéance fut décevante, il proposa le 5 octobre tout en précisant qu’il fallait s’attendre à une éclipse solaire, des attaques nucléaires, des séismes et bien sur un basculement de l’axe terrestre.  [Silence]

Quand la date est passée, un autre théoricien a annoncé le 19 novembre. Plus tard il est passé au 12 avril 2018. Il est probable que tout un tas de gens continuent de proposer des dates sorties de leur chapeau. Et un jour peut-être un cataclysme épouvantable se produira et l’un d’entre eux, en regardant le calendrier, pourra éprouver la joie intense d’avoir fait la bonne prédiction.

Mais est-ce que cela voudra dire qu’il avait raison ?

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L’Antichthon : l’ancêtre antique de Nibiru

Bien avant Sitchin, les Grecs avaient déjà imaginé un astre invisible, dissimulé de l’autre côté du Soleil. Chez les pythagoriciens (Ve siècle av. n. è.), on l’appelait l’Antichthon — littéralement “contre-Terre”. L’idée n’était pas née d’un calcul astronomique précis, mais d’un raisonnement numérologique : pour eux, l’Univers devait être ordonné en dix corps parfaits (Soleil, Lune, cinq planètes connues, Terre, feu central et… quelque chose pour compléter la série). Ce “quelque chose” fut la contre-Terre, située à 180° de nous, toujours masquée par le Soleil.

Dans le système de Philolaos, ce « quelque chose » était la contre-Terre. Contrairement à notre vision moderne, ni la Terre ni l’Antichthon ne tournaient autour du Soleil, mais toutes deux orbitaient autour d’un « feu central » — un astre distinct du Soleil que nous voyons dans le ciel. Le Soleil visible n’était qu’un miroir réfléchissant la lumière du feu central vers nous. L’Antichthon se trouvait à l’opposé de la Terre par rapport à ce feu central, recevant directement sa lumière mais demeurant invisible depuis notre position.

L’idée, reprise par Aristote dans De Caelo, fut surtout un objet de spéculation philosophique et cosmologique, pas un programme d’observation. Mais elle avait une qualité fatale : l’invérifiabilité par construction. La Contre-Terre était définie comme impossible à observer.

Au fil des siècles, l’Antichthon s’estompe dans l’astronomie savante, mais refait surface épisodiquement dans la littérature et, au XIXe siècle, dans la presse populaire. Camille Flammarion, dans ses chroniques astronomiques et dans Uranie (1889), imagine une “planète jumelle” de la Terre, peuplée d’êtres humains inconnus ; d’autres y voient une explication commode à divers phénomènes célestes mal compris. Le XXe siècle lui redonne un souffle pseudo-scientifique : on la retrouve dans des spéculations ufologiques ou ésotériques, toujours avec le même argument massue — “si elle existe, vous ne pouvez pas la voir, puisque le Soleil la cache en permanence”.

Ce schéma est exactement celui de Nibiru : placer l’objet dans une zone inaccessible à l’observation directe, puis utiliser cette inaccessibilité comme “preuve” qu’il est là et que “les autorités” nous le cachent : double immunité, double irréfutabilité. Les acheteurs en redemandent. Mais du baratin reste du baratin.

Les astres spéculatifs

Vulcain et Nibiru ne sont pas les seuls “astres fantômes” de l’histoire. Le XXe siècle en a produit sa propre galerie, avec des fortunes très variables. Dans les années 1990, l’astronome Tom Van Flandern imagine une Planète V, jadis située entre Mars et Jupiter, qui aurait explosé pour donner naissance à la ceinture d’astéroïdes. L’hypothèse séduit par son côté roman-catastrophe, mais les modèles dynamiques montrent vite que la ceinture peut se former naturellement à partir de débris jamais agrégés — pas besoin de planète pulvérisée.

La fameuse Planète X a, elle, une histoire en deux actes : au début du XXe siècle, Percival Lowell calcule une planète au-delà de Neptune pour expliquer de petites anomalies dans l’orbite d’Uranus. Percival Lowell, vous le connaissez peut-être parce que c’est lui qui a un peu halluciné en dessinant les canaux martiens qui ont fait couler beaucoup d’encre.

En 1930, Clyde Tombaugh découvre Pluton, qu’on prend d’abord pour la Planète X… avant de constater qu’elle est bien trop légère pour causer ces perturbations. L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais l’idée a rebondi… Il y a en quelque sorte une véritable « Planète Neuf », ou en tout cas une vraie théorie proposée en 2016 par les astronomes Konstantin Batygin et Michael E. Brown, qui, bien que toujours très spéculative, repose sur des indices observationnels concrets : un regroupement inhabituel des orbites de plusieurs objets transneptuniens très éloignés du Soleil, dont le périhélie pointe dans la même direction et dont les plans orbitaux semblent étrangement alignés. Cette configuration improbable pourrait être expliquée par l’influence gravitationnelle d’une planète massive, estimée à environ dix fois la masse de la Terre, sur une orbite très allongée, distante de 400 à 800 unités astronomiques au périhélie, et d’une période de l’ordre de 10 000 à 20 000 ans.

Mais ici, l’hypothèse ne se contente pas d’un récit : elle produit des prédictions chiffrées et vérifiables. Ses auteurs ont publié les zones (un peu trop large) du ciel où la planète pourrait se trouver, ainsi que la luminosité attendue selon sa taille et sa distance, permettant aux télescopes terrestres et spatiaux de la rechercher. Les limites sont claires : si, après avoir fouillé ces régions jusqu’à la magnitude prévue, aucun objet ne correspond aux caractéristiques attendues, l’hypothèse devra être abandonnée ou profondément révisée.

Cette transparence méthodologique fait toute la différence : la Planète Neuf joue le jeu de la réalité, en acceptant d’être confirmée ou réfutée par l’observation. Nibiru, elle, joue à cache-cache, change d’orbite, de nature et même de date de passage chaque fois qu’elle échoue à se montrer. Toutes les théories, même les plus spéculatives, ne se valent pas.

Enfin, dans les années 1980, naît Nemesis, une étoile naine, compagne hypothétique du Soleil, supposée passer périodiquement dans le nuage d’Oort et déclencher des pluies de comètes responsables d’extinctions massives. L’idée est testée directement grâce aux relevés infrarouges (IRAS, WISE) et finit par être écartée faute de détection. Adieu Nemesis.

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Conclusion

Ces affaires d’astres spéculatifs montrent qu’une hypothèse peut mourir proprement quand la recherche est menée à découvert, avec des prédictions vérifiables. Il y a de l’honneur à proposer des idées nouvelles quand on sait fournir dans le même geste les conditions de leur réfutation.

Vulcain a été une béquille, un objet utile dans le modèle en vigueur, et donc crédible aux yeux des spécialistes qui ont eu raison de considérer son existence comme possible… Jusqu’à ce qu’Einstein change la donne et fasse de Vulcain une hypothèse plus coûteuse qu’utile.

Nibiru, en revanche, est dégénérative dès le départ. Elle est une histoire farfelue imaginée sans aucun égard pour les connaissances établies, sans aucun effort pour présenter une once de crédibilité auprès des spécialistes, et en constant bricolage contre les échecs prophétiques de ses adorateurs.

Nous voyons bien que ces deux idées fausses n’ont pas du tout la même valeur. Il y a des idées fausses et puis il y a les balivernes prétentieuses qui ne peuvent espérer séduire que des esprits déjà en conflit avec la vision scientifique du monde, et qui font des victimes bien commodes pour les baratineurs de toutes les époques, en 1860 comme en 1976, et peut-être même au-delà.

 

Acermendax


Références

  • Einstein, A. (1915). Erklärung der Perihelbewegung des Merkur aus der allgemeinen Relativitätstheorie. Sitzungsberichte der Königlich Preussischen Akademie der Wissenschaften, 47, 831–839.
  • Le Verrier, U. J. J. (1859). Lettre de M. Le Verrier à M. Delaunay sur la planète de M. Lescarbault. Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences, 49, 379–383.
  • Baum, R., & Sheehan, W. (1997). In Search of Planet Vulcan: The Ghost in Newton’s Clockwork Universe. New York: Plenum Press.
  • Standage, T. (2000). The Neptune File: Planet Detectives and the Motion of Uranus. New York: Walker & Company.
  • Sitchin, Z. (1976). The 12th Planet. New York: Avon Books.
  • Batygin, K., & Brown, M. E. (2016). Evidence for a distant giant planet in the solar system. The Astronomical Journal, 151(2), 22. https://doi.org/10.3847/0004-6256/151/2/22

[1] On relève des variantes dès le XIXe siècle, souvent utilisées avec une portée sarcastique pour critiquer les excès de dogmatisme : « Si les faits ne correspondent pas à la théorie, tant pis pour les faits. ». Parmi les potentiels auteurs, on cite souvent le philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte vers 1800 ou le marxiste hongrois Georg Lukács en 1923.

À toutes fins utiles, pour donner le contrepoint authentique, on peut citer un vrai propos d’Einstein : « Je n’aime pas donner un avis sur une question à moins d’en connaître les faits précis » (NYT, 12 août 1945), qui va exactement à l’encontre du slogan viral.

Le puits sans ombre

Premier jour de l’été, vers 240 av. n. è. : à Syène — l’actuelle Assouan, en Égypte — le puits du temple d’Ammon se trouve presque exactement sur le tropique du Cancer (≈ 23 ° 26′ N) : la ligne imaginaire qui relie tous les points qui ont le soleil à la verticale, à midi, le jour du solstice d’été.

Les rayons du Soleil plongent à la verticale du puits, si bien que l’eau réfléchit un disque parfaitement dépourvu d’ombre. Strabon et Pline l’Ancien citent ce puits comme une curiosité locale construite justement pour vérifier que Syène se trouve (presque) sur le tropique.

 

À Alexandrie, située bien plus au nord, mais pratiquement sur le même méridien, Ératosthène plante un gnomon dans la cour du Musaion. Au moment du midi local, l’ombre du bâton forme un angle de 7° 12′, soit un cinquantième de cercle.

Lui vient alors l’idée capitale : si les deux villes partagent le même midi (c’est-à-dire le même méridien) et si l’une se trouve sur le tropique où le Soleil est frontal au solstice, alors l’angle d’ombre mesuré à Alexandrie égale la différence de latitude entre les deux sites. Multiplier la distance Syène–Alexandrie par cinquante doit donc livrer la circonférence terrestre, il suffit maintenant de réaliser cette mesure.

À lui seul, ce raisonnement franchit l’abîme qui sépare le pressentiment poétique sur la forme du monde de la démonstration quantitative. Il aura suffi d’un puits, d’un bâton et d’un peu de géométrie. Mais une fois la théorie établie s’ouvre le périlleux royaume de l’expérimentation.

À cette époque, la sphéricité de la Terre est établie depuis des siècles, et on a même une estimation de sa taille rapportée par Aristote : 400 000 stades. Ératosthène travaille à partir de présupposés géocentriques : la Terre est sphérique et son centre est aussi celui de la sphère céleste. Le résultat demeurera pourtant valide pour notre monde devenu héliocentrique.

 

Un bâton, une bibliothèque, et le désert

Il manque encore un chiffre à Ératosthène : la distance entre Alexandrie et Syène. Heureusement, il peut consulter les archives des bématistes, arpenteurs militaires hérités des campagnes d’Alexandre le Grand, capables de compter leurs pas avec une régularité de métronome. De leurs relevés, il retient cinq mille stades.

Mais quel stade ? Celui d’Olympie ? Du pharaon ? De Syène ? Le savant choisit la valeur égyptienne (157,5 m) qui lui permet d’arriver au résultat d’environ 39 400 km — à peine quelques centaines de kilomètres de la valeur moderne. La coïncidence masque d’ailleurs une série d’erreurs qui auraient pu conduire à un résultat bien moins impressionnant.

D’abord Syène n’est pas exactement sur le tropique, donc l’angle du soleil n’y est pas vraiment de 90°. Si l’on néglige la petite inclinaison, on ajoute 72 km à la distance entre les deux villes. Ensuite la mesure du gnomon est imprécise : obtenir 1/50 de cercle trahit sans doute l’usage d’un ratio commode plutôt qu’une lecture instrumentale au dixième de degré ; on arrondit par excès. Et puis, la distance de 5000 stades, tout pile, cela ressemble aussi à un arrondi pragmatique. Au final, Ératosthène a fait son calcul avec un angle surestimé et une distance sous-estimée, et ces deux erreurs s’annulent presque parfaitement : c’est un petit miracle.

Si Ératosthène est resté célèbre c’est en partie parce que son chiffre de 250 000 stades est étonnamment précis, mais la précision brute n’est pas l’essentiel. Ce qui sidère ses contemporains — et devrait nous émerveiller plus encore — c’est la méthode empirique : trouver un invariant naturel (l’ombre nulle), fabriquer une géométrie mentale, collecter des données de terrain, puis combiner le tout en un calcul transparent, réfutable, transmissible.

Et ce résultat voyage : Hipparque l’utilise pour ses cartes stellaires, Ptolémée pour la Géographie, —une discipline dont Ératosthène est considéré comme le précurseur —, et les astronomes arabo-persans pour ré-étalonner leurs propres mesures près de Bagdad (IXᵉ s.). À chaque étape, la foule des anonymes — traducteurs, copistes, compagnons de caravane — prolonge l’expérience. L’empirisme, c’est pour tout le monde.

Quand le monde se mesure ailleurs

Ératosthène n’agit pas dans le vide. Les Babyloniens, dès le IIᵉ millénaire av. n. è., consignent des éclipses qui suggèrent une courbure planétaire. En Inde, l’Āryabhaṭīya (qui date de 499 n. è.) décrit une Terre sphérique tournant sur elle-même. En Chine, la dynastie Han possède des globes célestes. Plus tard, dans le califat abbasside, al-Maʾmūn fait mesurer à nouveau un degré de latitude sur la plaine de Sinjar ; le protocole, plus sophistiqué, s’inspire explicitement du Grec. Pourquoi, alors, le nom d’Ératosthène est-il celui qui traverse le temps ? Parce qu’il combine trois forces rarement réunies :

  1. La clarté pédagogique — un bâton, une ombre : tout élève peut reproduire le geste ;
  2. La mise en scène d’un raisonnement complet — hypothèse, observation, calcul, conclusion ;
  3. La synthèse des savoirs du pourtour méditerranéen — astronomie, géométrie, logistique.

Les autres traditions observent, conjecturent, calculent, parfois avec une exactitude plus grande ; mais le bibliothécaire d’Alexandrie donne au monde un récit expérimental si limpide que vingt-trois siècles plus tard, il reste la démonstration inaugurale que la réalité se laisse interroger.

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D’une ombre antique aux fantasmes modernes

Le XXIᵉ siècle voit fleurir les flat-earthers qui brandissent un niveau à bulle comme ultime argument contre « l’élite scientifique ». Leur démarche semble radicalement sceptique : « Je ne crois que ce que j’observe. » Or, ils ignorent que leur bulle d’air, comme le gnomon d’Ératosthène, exige déjà un monde où la physique de l’eau et de la gravité est partagée. Refuser toute délégation de compétence reviendrait à renoncer aux horloges atomiques, aux ponts suspendus, aux crêpes bretonnes si moelleuses et qu’on n’arrive jamais à reproduire chez soi… et à tout ce que vous ne savez pas produire vous-même, c’est-à-dire quasiment tout.

Le problème n’est même pas la méfiance en soi, mais l’incapacité à hiérarchiser la confiance.

Revenir à la démonstration d’Eratosthène, et la comprendre, devrait pouvoir être un antidote à la fièvre hypercritique qui s’empare de certaines personnes. Notre bibliothécaire explicite les étapes de son raisonnement, décrit la marche à suivre, évalue la précision des mesures par la valeur des arrondis, et il invite donc à la reproduction indépendante. Tout platiste pourrait choisir de reprendre ce protocole, ou encore celui des canaux rectilignes du Bedford Level dont nous avons parlé dans l’épisode sur Parallax.

Dans un monde saturé de « faits alternatifs », l’empirisme pour tous pourrait sans doute calmer pas mal de controverses anachroniques. Chacun peut, à son échelle, planter un bâton, expérimenter, puis relier son résultat à celui des autres. Ainsi naît une communauté épistémique où l’autorité découle de la méthode et non du prestige ou de la hauteur du verbe.

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Éloge de la curiosité partagée

Chaque 21 juin, à midi, l’ombre disparaît encore à Assouan. À l’heure où la méfiance numérique crée des Syènes virtuelles — chacun son puits, chacun son reflet — l’histoire d’Ératosthène nous montre que nous pouvons accéder à une réalité partagée. Rien n’empêche un collégien de dresser son propre gnomon à Lille, Montréal ou Saint-Paul de La Réunion, de mesurer l’angle au moment du midi solaire, de chercher la distance qui le sépare du tropique, et de retrouver, à quelques pourcents près, la mesure du monde.

La vérité ne jaillit toute apprêtée, du fond du puits ; elle se bâtit au soleil, dans la comparaison des ombres portées de la nature sur nos hypothèses. Si nous négligeons la mémoire d’Ératosthène, si nous oublions comment nous savons que la Terre est ronde, comment les humains en ont mesuré la taille, nous perdons la capacité d’évaluer correctement la confiance que nous pouvons accorder à ceux qui sont censés détenir ce genre de savoir.

Nous n’avons plus vraiment d’excuse pour négliger l’importance de ces connaissances, car nous ne sommes plus en moins 240.

 

Acermendax

Références
  • Berggren, J. L., & Jones, A. (2000). Ptolemy’s Geography: An Annotated Translation of the Theoretical Chapters. Princeton University Press.
  • Cullen, C. (1996). Astronomy and Mathematics in Ancient China: The Zhou Bi Suan Jing. Cambridge University Press.
  • Dicks, D. R. (1970). Eratosthenes of Cyrene. University of London Press.
  • Garwood, C. (2007). Flat Earth: The History of an Infamous Idea. Thomas Dunne Books.
  • Hardwig, J. (1985). Epistemic dependence. Journal of Philosophy, 82(7), 335-349.
  • Lewis, M. J. T. (2001). Surveying Instruments of Greece and Rome. Cambridge University Press.
  • Netz, R., & Noel, W. (2020). The Archimedes Codex (rev. ed.). Da Capo.
  • Pingree, D. (1973). Āryabhaṭīya of Āryabhaṭa. Motilal Banarsidass.
  • Roller, D. W. (2010). Eratosthenes’ Geography: Fragments Collected and Translated. Princeton University Press.
  • (trans. 2007). Geography (H. L. Jones, Trans.). Harvard University Press. (Original work published ca. 20 CE)
  • Pliny the Elder. (trad. 1969). Natural History (Vol. 2, H. Rackham, Trans.). Harvard University Press. (Original work published 77 CE)

Nous allons parler d’une histoire qui concerne le monde du scepticisme américain, avec un petit groupe de militants rationalistes qui dérivent gravement vers… le crime.

Quand un idéal de pureté morale devient un alibi d’assassin. Ils prêchaient l’altruisme. Ils ont laissé six morts.


Le rationalisme radical et sectaire

Les Ziziens tirent leur nom de « Ziz », le pseudonyme de Jack LaSota. Élevée en Alaska, diplômée en ingénierie informatique (U. Alaska Fairbanks), passée par un stage à la NASA, LaSota arrive dans la baie de San Francisco au milieu des années 2010 et se rapproche de la galaxie rationaliste. Ses écrits — très lus et souvent déroutants — défendent un mélange d’anarchisme, de véganisme intégral, d’altruisme efficace et d’idées neurologiques marginales où les deux hémisphères cérébraux auraient des « valeurs » et même des « genres » distincts susceptibles d’entrer en conflit.

Au fil des années, un petit noyau d’une dizaine de personnes se soude autour d’elle : profils très diplômés, souvent issus des mêmes milieux du rationalisme et de l’IA, très engagés sur le véganisme et les questions de genre, avec une sur-représentation de personnes trans et non binaires. Aux yeux de beaucoup, le groupe se pense d’abord comme altruiste et « efficace », si le wokistan, qui fait frissonner beaucoup de réactionnaires existait, les ziziens pourraient passer pour ses apôtres.

Mais la rhétorique s’enflamme vite contre les institutions rationalistes : Ziz et ses proches accusent le Center for Applied Rationality (CFAR) et le Machine Intelligence Research Institute (MIRI) d’inconduites graves. En novembre 2019, quatre militants (Emma Borhanian, Gwen Danielson, Alex « Somni » Leatham et LaSota) mènent une action à l’entrée d’une rencontre CFAR à Westminster Woods sous des masques de Guy Fawkes ; l’alerte aux armes (fausse) déclenche une réponse policière musclée et des arrestations. Le CFAR dira ensuite que certains de ces individus avaient été « priés de ne plus venir » à leurs événements pour comportement erratique. C’est la rupture ouverte avec le vaisseau mère rationaliste, et le début des ennuis.

 

Une escalade criminelle

Août 2022 — La « disparition »

Le 19 août 2022, un appel signale la chute de Ziz par-dessus bord du voilier Black Cygnet, au sud du Bay Bridge. Garde-côtière, hélicos, drones : 30 heures de recherches, mais pas de corps. Un avis de décès paraît à Fairbanks début septembre ; sans qu’aucune déclaration officielle de décès ne soit établie. Ziz LaSota est réputée morte.

Le petit groupe avait de lourdes dettes envers Curtis Lind, propriétaire du terrain sur lequel stationnaient les van où ils vivaient. La numéro 2 des Ziziens, Gwen Danielson disparaît également dans la nature à ce moment-là. Elle gardera ses distances avec le groupe, et on apprendra plus tard qu’elle vit sous un faux nom en attendant la résolution des affaires devant les tribunaux.

Nov. 2022 — Vallejo

Trois mois plus tard, le 13 novembre 2022, à Vallejo (Californie), plusieurs jeunes locataires qui vivaient dans des camionnettes sur le terrain de Curtis Lind — un bailleur octogénaire avec qui un conflit locatif était ouvert — l’attaquent : coups de couteau multiples, œil crevé, Lind est transpercé par un sabre mais parvient à tirer, blessant un assaillant et tuant Emma Borhanian. Deux suspects (Suri Dao et Alex « Somni » Leatham) sont inculpés pour tentative de meurtre sur Lind, qui survit à l’agression, et pour « felony murder » pour la mort de leur complice. Les enquêteurs établissent alors un contact sur place avec… Jack LaSota — bien vivante — sans l’inculper à ce stade.

Déc. 2022 — Chester Heights

Un mois plus tard, le 31 décembre 2022, en Pennsylvanie, Richard (72 ans) et Rita Zajko (69 ans) sont abattus à leur domicile de Chester Heights ; les corps sont découverts le 2 janvier 2023. Leur fille, Michelle « Jamie » Zajko, sera plus tard désignée « person of interest » ; elle est membre du groupe des Ziziens. Lors d’une perquisition liée à ce double homicide, la police tombe sur LaSota, toujours bien vivante, mais quand même de plus en plus suspecte. Elle est interpellée pour entrave et troubles à l’ordre public, libérée sous caution, puis défaillante aux audiences suivantes, ce qui lui vaudra des mandats d’arrêt. Autrement dit, elle a encore disparu.

L’enquête liera ensuite des armes achetées par la personne d’intérêt à l’affaire fédérale de 2025, dont je vais vous parler dans un instant. Le dossier est toujours ouvert, sans aucune mise en examen à ce jour pour ces meurtres. Des documents du dossier indiquent que Ziz aurait pu exiger la mort des riches parents de Michelle Zajko, leur héritage étant la solution aux problèmes d’argent du petit groupe qui ressemble de plus en plus à une secte.

17 janv. 2025 — Vallejo

Le 17 janvier 2025, Curtis Lind, notre octogénaire survivant, est poignardé à mort devant sa propriété de Vallejo. Il devait témoigner au procès d’avril 2025 contre Dao et Leatham, où il était le témoin principal. Maximilian Snyder (22 ans) est inculpé du meurtre.

20 janv. 2025 — Vermont

Et le 20 janvier, trois jours plus tard, de l’autre côté du pays, un contrôle des Border Patrol agents dégénère : selon l’affidavit du FBI, Teresa (Milo) Youngblut (21 ans) tire « sans avertissement » ; Felix « Ophelia » Bauckholt tente aussi de dégainer. Des agents ripostent : Ophelia Bauckholt est tuée, Youngblut grièvement blessée, et l’agent David Maland (44 ans) succombe à ses blessures. Youngblut plaide non coupable de deux chefs fédéraux. Des dossiers judiciaires montreront par ailleurs que Youngblut et Snyder avaient déposé une demande de licence de mariage en novembre 2024. Ça commence à faire beaucoup !

Févr. 2025 — Frostburg

En février 2025, LaSota, Michelle Zajko et Daniel Blank sont arrêtés dans une zone rurale du Maryland (Frostburg) pour intrusion et entrave, ainsi que pour des chefs liés aux armes à feu. La police découvre un petit arsenal dans la camionnette où ils tentaient de se cacher.

Un juge refuse leur remise en liberté sous caution ; des chefs supplémentaires (armes et stupéfiants) suivront au printemps. En audience, LaSota tient à signaler un drame qui la frappe : la prison ne permet pas une alimentation végane.

 

Au total, au moins sept personnes liées au groupe sont derrière les barreaux ou en détention provisoire : Dao et Leatham (attaque de 2022), Snyder (meurtre de Lind), Youngblut (affaire Maland), LaSota, Michelle Zajko et Blank (Maryland). Les procédures restent en cours et la justice n’a pas tranché la responsabilité pénale ultime des uns et des autres.

On peut ajouter deux décès présumés par suicide dans l’orbite du groupe, antérieurs aux faits de 2025, sans précision fiable sur les dates ; prudence donc sur toute causalité. Mais tout de même, le bilan est lourd.

 

Je ne vous raconte pas cette histoire pour le plaisir de ressasser des meurtres sordides, mais parce que ce qui ressemble à de la folie collective se déroule au sein d’un groupe de personnes intelligentes, diplômées et qui placent la raison au pinacle de leurs valeurs. Peut-être vous sentez-vous concerné. Peut-être êtes-vous perplexe parce qu’on associe plus volontiers de tels actes à une radicalisation religieuse.

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Un récit beaucoup plus détaillé est proposé par la chaîne SPLINE. Je découvre sa vidéo après la publication de la mienne, elle est ici.


Du rationalisme à la violence : la chaîne de conversion

On s’imagine volontiers que la raison protège — qu’elle corrige les emballements moraux ou politiques. C’est vrai lorsqu’elle s’adosse à des garde‑fous procéduraux (non‑violence, droits, proportion, contradiction). Mais la même grammaire peut être retournée en « calcul moral » réducteur : si l’on décrète qu’un mal est absolu — la souffrance animale, l’oppression d’une minorité, le risque existentiel — alors tout ce qui prétend le diminuer peut se présenter comme rationnel d’un point de vue instrumental. C’est le point de bascule décrit par la psychologie morale : la moralisation transforme une préférence en impératif, puis autorise le « désengagement moral » qui passe par un déplacement de responsabilité, une euphémisation du dommage, une déshumanisation de la cible (Bandura, 1999 ; Haslam, 2006). Ajoutez ce que Lifton appelait la « science sacrée » : l’idée que la doctrine incarne la vérité au‑delà du doute, et vous obtenez un univers où les moyens cessent d’être discutables parce que la fin est tenue pour indiscutable (Lifton, 1989). Dans ce cadre, le rationalisme n’est plus une méthode critique, mais un simple alibi.

L’enfermement cognitif n’est pas seulement argumentatif, il peut être somatique. Une enquête du journal WIRED documente l’importance prêtée, dans ce micro‑milieu, à des techniques « d’ingénierie de l’esprit » : privations ou fragmentations du sommeil, croyance que les hémisphères cérébraux portent des « valeurs » et des « genres » distincts, et qu’il faut « jailbreaker » l’esprit pour accéder à une lucidité supérieure. On sait pourtant, de manière robuste, que la privation de sommeil amoindrit le contrôle exécutif[1], augmente l’impulsivité, durcit les jugements et rend plus vulnérable aux raccourcis de raisonnement (Lim & Dinges, 2010 ; Killgore, 2010). Ajoutez l’isolement social — vie en camionnettes, coupure progressive avec l’extérieur — qui accroît la vigilance hostile, altère le contrôle exécutif et rigidifie les jugements (Cacioppo & Hawkley, 2009), et l’on comprend comment une doctrine maximaliste, devenue sacrée, peut se souder à des corps épuisés : le cocktail est favorable aux certitudes dangereuses et aux « permissions » violentes. L’article phare de WIRED ne conclut pas autre chose : ce n’est pas la méthode rationaliste qui mène au meurtre, mais une rationalisation en vase clos, accrue par des pratiques qui fragilisent le jugement.

La désignation de cibles achève la conversion : une moralisation de conflits hétérogènes (locatifs, familiaux, policiers) les transforme en cas exemplaires où l’ennemi figure l’entrave incarnée au Bien, donc une cible licite. La littérature empirique sur les valeurs sacrées montre qu’une fois qu’un enjeu est perçu comme inviolable, le calcul coûts‑bénéfices devient inopérant et la propension au sacrifice ou à la violence punitive augmente (Atran & Ginges, 2012).

Reste à dire un mot du paradoxe « utilitariste ». Une certaine imagerie en ligne présente ces trajectoires comme la conclusion « logique » d’un calcul du plus grand bien : en sacrifiant quelques « oppresseurs », on épargne d’immenses souffrances. Or, les travaux contemporains montrent qu’un jugement sacrificiel n’est pas l’empreinte de l’« impartialité » mais souvent le signe d’une froideur instrumentale (faible empathie, traits antisociaux) et d’une confusion entre bienfaisance impartiale et autorisation de nuire (Kahane et al., 2015 ; Kahane et al., 2018). Autrement dit, l’algèbre du bien peut servir de rideau à des mécanismes plus prosaïques : raisonnement motivé au service de l’identité (Kunda, 1990), quête de signification qui rend attrayantes les causes héroïques et les gestes violents (Kruglanski et al., 2014), polarisation qui pousse au zèle (Isenberg, 1986), justice procédurale disqualifiée a priori parce qu’elle serait complice du mal (Tyler, 2006). À ce stade, on n’est plus dans le rationalisme critique, mais dans l’habillage rationnel d’un engagement pris ailleurs : la théorie vient justifier après coup ce que la dynamique de groupe, l’isolement, la moralisation et l’emprise ont déjà décidé.

L’affaire des Ziziens doit encore faire l’objet d’un éclaircissement par des tribunaux, rappelons-le. Mais si l’on s’en tient aux matériaux publics et à la littérature scientifique, le fil conducteur est net : une moralité absolutisée qui sacralise certaines fins, des corps et des esprits fragilisés qui réduisent l’espace du doute, une escalade d’engagement qui transforme des conflits ordinaires en preuves par l’action, et, finalement, la rationalité dégradée en rationalisation. L’altruisme efficace, qui n’a jamais prescrit la violence a été congédié en chemin.

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Conclusion — Savons-nous douter ?

Cette histoire rassemble de jeunes idéalistes assoiffés de justice sociale et bien décidés à accomplir le bien autour d’eux dans un monde oppressif, injuste et dangereux pour les minorités. Ce petit groupe était destiné à être cité en exemple, comme les héros d’une cause juste et universelle. Nous voyons que tout a déraillé méchamment, et que des mécanismes de radicalisation, de tribalisme et de rationalisation semblent pouvoir expliquer parcimonieusement cet épouvantable gâchis.

À l’horreur s’ajoute une ironie vertigineuse : les Ziziens évoluaient dans un milieu rationaliste qui est précisément l’environnement idéal pour s’armer contre les pièges qui leur ont été fatals. Après cela, on pourrait croire qu’il n’y a rien à faire contre ces mécaniques de la psyché qui enferment dans des scénarios catastrophes, et que l’affaire sonne le glas de l’aspiration sceptique et zététique à cultiver la raison, le doute et la méthode. Ce découragement serait une erreur.

La démarche sceptique repose d’abord, en principe, sur une humilité épistémique : ce que nous croyons savoir pourrait être faux, et nous devons agir en tenant compte de cette incertitude. C’est exactement là que les Ziziens ont failli, en s’installant dans l’absolu.

Je me garde ici de deux pièges : la fallacie du vrai Écossais, qui consisterait à redéfinir « rationaliste » pour exclure a posteriori les Ziziens, et le biais de confirmation, qui pousserait à ne retenir que ce qui va dans mon sens. Ils ont bel et bien fait partie de la culture rationaliste, mais il faut constater qu’ils ne l’ont pas comprise, ou en ont été éloignés par une mauvaise influence, puisque leur trajectoire souligne la nécessité non négociable du refus du dogmatisme et des certitudes définitives qui est l’ADN de ce que nous appelons scepticisme scientifique / zététique / rationalisme moderne.

Les crimes reprochés aux Ziziens ne prouvent certes pas que le rationalisme est voué à l’échec, mais ils montrent que la « raison » peut devenir totem, alibi, simple habillage d’une exaltation qui n’a plus rien de rationnel. La vigilance reste de mise.

Essayons toutefois de garder notre sérénité et de continuer à accorder notre confiance dans la démarche sceptique et de « croire » qu’elle ne produit qu’en de très rares occasions une anomalie comme l’exaltation idéologique autoritaire et violente de ce petit groupe américain.

Après tout, nous ne sommes plus en 2025. Euh…

 

Acermendax

 


Références

  • Atran, S., & Ginges, J. (2012). Religious and sacred imperatives in human conflict. Science, 336(6083), 855–857. https://doi.org/10.1126/science.1216902
  • Bandura, A. (1999). Moral disengagement in the perpetration of inhumanities. Personality and Social Psychology Review, 3(3), 193–209.
  • Cacioppo, J. T., & Hawkley, L. C. (2009). Perceived social isolation and cognition. Trends in Cognitive Sciences, 13(10), 447–454.
  • Haslam, N. (2006). Dehumanization: An integrative review. Personality and Social Psychology Review, 10(3), 252–264.
  • Isenberg, D. J. (1986). Group polarization: A critical review and meta-analysis. Journal of Personality and Social Psychology, 50(6), 1141–1151.
  • Kahane, G., Everett, J. A. C., Earp, B. D., Caviola, L., Faber, N. S., Crockett, M. J., & Savulescu, J. (2018). Beyond sacrificial harm: A two-dimensional model of utilitarian psychology. Psychological Review, 125(2), 131–164. https://doi.org/10.1037/rev0000093
  • Kahane, G., Everett, J. A. C., Earp, B. D., Farias, M., & Savulescu, J. (2015). ‘Utilitarian’ judgments in sacrificial moral dilemmas do not reflect impartial concern for the greater good. Cognition, 134, 193–209.
  • Killgore, W. D. S. (2010). Effects of sleep deprivation on cognition. In G. A. Kerkhof & H. P. A. Van Dongen (Eds.), Progress in Brain Research (Vol. 185, pp. 105–129). Elsevier. https://doi.org/10.1016/B978-0-444-53702-7.00007-5
  • Kruglanski, A. W., Gelfand, M. J., Bélanger, J. J., Sheveland, A., Hetiarachchi, M., & Gunaratna, R. (2014). The psychology of radicalization and deradicalization: How significance quest impacts violent extremism. Political Psychology, 35(S1), 69–93.
  • Kunda, Z. (1990). The case for motivated reasoning. Psychological Bulletin, 108(3), 480–498. https://doi.org/10.1037/0033-2909.108.3.480
  • Lim, J., & Dinges, D. F. (2010). A meta-analysis of the impact of short-term sleep deprivation on cognitive variables. Psychological Bulletin, 136(3), 375–389. https://doi.org/10.1037/a0018883
  • Lifton, R. J. (1989). Thought Reform and the Psychology of Totalism: A Study of “Brainwashing” in China (Rev. ed.). UNC Press.
  • Tyler, T. R. (2006). Why People Obey the Law (2nd ed.). Princeton University Press.

[1] Le contrôle exécutif désigne l’ensemble des processus cognitifs qui coordonnent et régulent les autres opérations mentales pour atteindre un but : inhiber des réponses inappropriées, maintenir et manipuler l’information en mémoire de travail, changer de stratégie ou d’ensemble de règles (flexibilité), diriger l’attention, planifier, surveiller les erreurs et ajuster le comportement. Ces processus dépendent principalement des régions préfrontales et de leurs réseaux avec les systèmes attentionnels et sous-corticaux. Un affaiblissement du contrôle exécutif (privation de sommeil, stress, isolement social, charge émotionnelle) se traduit typiquement par plus d’impulsivité, moins de flexibilité, une attention plus labile et des jugements plus rigides.

Un imposteur sur mesure

Hiver 1703. Sur un quai brumeux de la Tamise, un jeune homme blond, drapé d’une robe safran, dévore un steak cru parfumé de cardamome. L’accent est gascon ; qu’importe : « Regardez, un sauvage de Formose ! » Né vers 1679 quelque part en Provence, l’inconnu cherche une identité assez dépaysante pour déjouer tout contrôle, et son choix fait mouche.

À la fin de 1702 dans la petite ville fortifiée de Sluys – « L’Écluse » – aux Provinces-Unies (aujourd’hui Sluis, Zélande néerlandaise), il rencontre William Innes, un pasteur qui sert auprès d’un régiment écossais en garnison. L’aumônier, déjà coupable de plagiat, flairant la bonne affaire, le baptise séance tenante « George Psalmanazar », clin d’œil au roi assyrien Salmanasar (Love, 2020). Le Gascon fournit l’audace, Innes le pseudonyme biblique et la caution théologique. Ensemble, ils brodent un récit édifiant — un païen de Formose, enlevé par de méchants jésuites, qui refuse Rome et embrasse l’anglicanisme — puis embarquent pour Londres, où l’anticatholicisme ambiant ouvre toutes les portes (Keevak, 2004).

Psalmanazar exhibe aussitôt des « coutumes nationales » calibrées pour fasciner : repas crus « par piété solaire », sommeil assis pour ne pas offenser la Lune, salutations à grands gestes. Interrogé sur sa langue, il trace vingt-six signes pseudo-sémitiques, récite le Notre-Père dans un idiome improvisé. Séduit, l’évêque Henry Compton l’invite à Fulham ; il range parmi ses trésors un catéchisme anglican « traduit » par l’imposteur — un manuscrit qu’il juge aussitôt plus précieux qu’un incunable. La Society for Promoting Christian Knowledge prévoit déjà de convertir toute l’île.

 

Triomphe londonien

Londres adore le spectaculaire : récits de pirates, épices exotiques et, depuis peu, voyages savants. Psalmanazar livre tout le menu.  Le clou du spectacle arrive en février 1704 avec la publication d’un livre : An Historical and Geographical Description of Formosa déborde de fantaisies — sacrifices d’enfants, castes aux coiffes colorées, anthropophagie rituelle, temples mi-solaires mi-lunaires. Deux tirages s’arrachent, les presses hollandaises et allemandes emboîtent le pas. À Oxford, on finance six mois de résidence pour élaborer une grammaire.  À la Royal Society, le public se presse pour l’entendre déclamer sa langue imaginaire. C’est là que surgit Edmond Halley. L’astronome demande pourquoi les « cheminées volcaniques » décrites par Psalmanazar n’apparaissent sur aucune carte hollandaise. Réponse de l’intéressé : elles sont faites de bois noirci, donc invisibles depuis la mer. La salle rit, le malaise est palpable. On devrait se rendre compte que ça ne tient pas debout, mais l’histoire est trop belle alors on s’y accroche. Évidemment, cela ne pourra pas durer.

 

La chute sans fracas

À l’été 1705, Henry Newman de la Société pour la promotion de la connaissance chrétienne (SPCK) met la main sur un témoin direct : le médecin du Suffolk Samuel Griffith, ancien marchand et medecin de la Compagnie anglaise des Indes orientales, qui avait séjourné à Tywan/Tayouan (le banc de sable du Fort Zeelandia, aujourd’hui Anping) à partir de 1672. Newman lui adresse une série de questions ciblant les points sensibles du livre de Psalmanazar. Griffith répond presque aussitôt par lettres, réfutant l’anthropophagie rituelle, les sacrifices d’enfants et la prétendue « vassalité japonaise » de l’île. Newman transmet la correspondance à son ami John Chamberlayne, qui la présente à la Royal Society, dont il est membre, le 20 juin 1705. La Royal Society consigne ces doutes dans un procès-verbal qu’elle évite de publier : reconnaître l’imposture serait avouer sa propre crédulité.

L’engouement s’essouffle lentement, au rythme d’un malaise grandissant dans les cercles savants. Psalmanazar conserve quelques mécènes, mais l’effervescence retombe. Dans les mois qui suivent, l’imposteur glisse hors des salons : pas de procès spectaculaire, simplement une évaporation sociale. L’Angleterre change de marotte ; lui glisse vers l’ombre, opiomane, correcteur d’épreuves, plume anonyme pour quelques encyclopédistes.

George Psalmanazar meurt pauvre et discret en 1763. L’année suivante paraissent les *Memoirs of ***, Commonly Known by the Name of George Psalmanazar, confession où il se vante d’avoir voulu « mesurer la profondeur du puits de la crédulité humaine », sans jamais révéler son patronyme véritable (Psalmanazar, 1764/1968).

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Une leçon pour 2025

Pendant trois ans, Londres s’est laissé bercer par une illusion cousue de fil doré, refusant d’entendre les sceptiques pourtant lucides. Pourquoi ? Parce que le récit du faux Formosan flattait à merveille les passions du public : haine du papisme, goût de l’exotisme, et foi dans le témoignage incarné, l’homme qui « y était ». L’Europe du XVIIIᵉ siècle n’avait ni comité de lecture ni méthode d’authentification rigoureuse ; l’ethnologie naissante préférait la couleur locale à la critique des sources.

Trois siècles plus tard, les mécanismes sont toujours là — simplement mis à l’échelle industrielle. On n’a plus besoin de robe safran : un col roulé noir, une punchline sur la liberté ou une visite sous casque dans un data center font l’affaire. Les capitaines d’industrie se rêvent sauveurs de l’humanité tout en nous expliquant que le réchauffement climatique est une opportunité pour « réinventer la mobilité » — à condition bien sûr de ne rien remettre en cause de fondamental. Les démagogues politiques, eux, nous vendent des nations « en ruine qu’il faut restaurer » ou des sociétés « en décadence qu’il faut purifier », tout en posant avec des drapeaux et des vaches sacrées de la tradition. Et pendant ce temps, des PDG visionnaires nous promettent qu’une IA consciente apportera la paix mondiale — du moment qu’on leur laisse en privatiser le brevet.

Le costume a changé, mais le tour de passe-passe reste le même : raconter ce que nous brûlons d’entendre, et nous flatter juste assez pour que nous soyons certains de ne jamais être dupes. L’imposture flamboyante de Psalmanazar n’a duré que trois ans. C’est peu, quand on songe aux carrières interminables de certains charlatans médiatiques, de ces faux experts qui peuplent nos écrans, nos plateaux télé, et parfois nos ministères — avec la bénédiction de ceux qui préfèrent une belle fable à un doute dérangeant.

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Tromper est plus simple que détromper

Cette affaire nous rappelle que l’esprit critique n’est pas un accessoire pour faire joli, un diplôme à accrocher au mur… Il s’exerce — et surtout là où nous pensons le moins en avoir besoin. Quand l’orateur s’avance, sûr de lui, costume soigné ou habit exotique, quand il manie une langue inventée, un jargon technique ou un tableau de chiffres trop clair pour être vrai, ce n’est pas notre bêtise qu’il vise, mais notre vanité. Car le plus grand carburant de l’imposture, ce n’est pas l’ignorance : c’est la certitude confortable d’être, soi, au-dessus de la masse des dupes. Psalmanazar n’a pas trompé un peuple inculte : il a séduit des évêques, des érudits, des fellows de la Royal Society — tous convaincus que leur rang et leur savoir les rendaient imperméables à la supercherie.

Alors la prochaine fois qu’un conférencier vous vendra une vérité introuvable sur les cartes, un système révolutionnaire pour sauver le monde ou un discours calibré pour flatter vos convictions les plus sensibles, repensez à ce Gascon exotique. Son imposture n’a pas trompé malgré l’intelligence de son public, mais grâce à ses angles morts : ses présupposés, ses certitudes, son besoin secret d’être conforté. Le canular s’est glissé dans leurs attentes comme une réponse attendue. Il avait été commandé sur mesure. Et il était made in Taiwan.

Mais rassurons-nous. Cela ne saurait nous arriver à nous, n’est-ce pas, car nous ne sommes plus en 1704 !

 

Acermendax


Références

  • Breen, B. (2013). No man is an island: Early modern globalization, knowledge networks, and George Psalmanazar’s Formosa. Journal of Early Modern History, 17(4), 391–417.
  • Chien, H.-y. (2019). The Royal Society’s First Scientific Study of Formosa/Taiwan in the Psalmanazar Affair. Paper, EATS 2019.
  • Chien, H.-y. (2021). « George Psalmanazar and the fake history of Taiwan », Taiwan Insight, 19 oct.
  • Keevak, M. (2004). The pretended Asian: George Psalmanazar’s eighteenth-century Formosan hoax. Wayne State University Press.
  • Love, H. (2020). Psalmanazar, George (1679?–1763). In Oxford Dictionary of National Biography. Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/ref:odnb/22356
  • Psalmanazar, G. (1764/1968). *Memoirs of ***, commonly known by the name of George Psalmanazar. (Repr. ed. 1968). Dawsons of Pall Mall. (Original work published 1764)
  • Royal Society. (1705). Correspondence: Henry Newman to Samuel Griffith (May–June 1705). Early Letters EL/N1/81. The Royal Society Archives, London.

 

 

Une rumeur du XVe siècle à propos du pape et de pratiques obscures impliquant du sang d’enfant : les ingrédients d’une histoire qui n’a pas besoin d’être vraie pour circuler.

 

Prologue : un printemps sous tension

Avril 1492, Rome. Les jardins du Vatican s’emplissent d’odeurs d’orangers et de lys, mais l’air n’a rien de paisible. Dans ses appartements, le pape Innocent VIII – Giovanni Battista Cibo pour l’état civil – agonise.

Il est obèse, goutteux, affaibli par des troubles rénaux et un diabète que la médecine du temps ne sait pas nommer, encore moins soigner. Ses médecins s’acharnent à purger, saigner, appliquer des cataplasmes. Rien n’y fait. Le souffle du pontife se fait court. Et autour de lui, les factions s’agitent : l’élection qui suivra décidera de l’équilibre précaire entre puissances italiennes, familles romaines et monarchies étrangères. Les Borgia, les della Rovere, les Médicis affûtent leurs intrigues.

Dans ce climat, chaque geste autour du lit papal devient politique. Les visites sont filtrées, les rumeurs prolifèrent. Et c’est là que naît l’une des histoires les plus étranges – et les plus persistantes – de l’histoire des papes.

La chronique d’Infessura

Le récit le plus célèbre de ces derniers jours se trouve dans le Diarium urbis Romae, tenu par Stefano Infessura, notaire romain et chroniqueur municipal. Infessura est un pamphlétaire virulent, farouchement hostile à la cour pontificale.

Infessura relaie la rumeur selon laquelle un « médecin hébraïque » aurait fait prélever le sang de trois enfants d’une dizaine d’années, chacun payé un ducat, pour le donner au pape mourant. Les garçons seraient morts, et peu après le pontife aussi. Le chroniqueur ne dit rien de la manière dont ce sang aurait été administré. Le mot même de « transfusion » n’existait pas encore : en 1492, on ignorait la circulation sanguine, découverte seulement au XVIIᵉ siècle. C’est donc dans les reprises postérieures qu’on a projeté cette idée médicale. Le récit d’Infessura, lui, joue surtout sur l’horreur morale, pas sur la plausibilité technique.

Dès cette première version, tous les ingrédients d’un scandale sont réunis :
Un pontife mourant, symbole du pouvoir religieux.
Un médecin juif, figure d’extériorité religieuse et de savoir suspect.
Le sang d’enfants innocents, image sacrificielle ultime.

Comment voulez vous que les gens résistent au plaisir de se scandaliser ?

 

Quand la rumeur quitte Rome

Le Diarium urbis Romae d’Infessura n’est pas, à proprement parler, un succès de librairie à la fin du XVe siècle. Il circule surtout sous forme manuscrite, dans un cercle restreint. Ce n’est qu’une génération plus tard, dans les années 1520-1540, que l’histoire s’épanouit vraiment, portée par l’essor de l’imprimerie et par les polémiques de la Réforme.

Des auteurs protestants comme Johann Sleidan (Commentariorum de statu religionis et reipublicae, 1555) reprennent le récit pour en faire un tableau encore plus scandaleux. D’autres pamphlets anonymes circulent dans les milieux germanophones au début du XVIᵉ siècle, nourris de la même veine anticléricale : ils mettent en scène le pape comme monstre, buveur de sang, associé à la magie noire. Ces textes appartiennent au même univers visuel que des satires comme le Papstesel von Rom (1523), directement conçu comme une caricature de la papauté, ou que des images de prodiges monstrueux comme le Monstrum von Ravenna (1512), qui furent rapidement récupérées par les polémistes pour symboliser la décadence de Rome.

Les détails se transforment à chaque reprise. La manière dont le sang est administré varie : on parle parfois d’une boisson, parfois d’une injection « directe » – anachronique pour l’époque – ou encore d’onguents appliqués sur le corps du pape. Le motif aussi change : certains pamphlets insistent sur le désir de prolonger la vie, d’autres sur la volonté de retrouver une vigueur sexuelle, d’autres enfin sur la quête d’un contact avec les esprits. Même le décor se modifie : chez Infessura, tout se passe dans la chambre privée du pape ; chez certains polémistes du XVIᵉ siècle, la scène est déplacée dans une grande salle imaginaire, où l’on suppose des témoins terrifiés, ce qui renforce l’effet dramatique.

À chaque étape, le récit se charge de symboles :

  • La corruption du clergé romain.
  • Le soupçon envers les savoirs « étrangers » ou « occultes ».
  • La transgression absolue de l’ordre moral et naturel.

Pour les historiens comme Ronnie Po-Chia Hsia, cette fusion de motifs n’a rien d’innocent. Elle s’appuie sur des tropes médiévaux bien rodés : l’empoisonneur juif, l’accusation de meurtre rituel, la soif de sang chrétien. Dans un contexte où les expulsions et pogroms se multiplient, ces images trouvent un public prêt à les accueillir.

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La recette de la calomnie parfaite

Aucun autre témoin contemporain fiable n’atteste l’épisode, mais évidemment si l’on croit à cette historie on s’attend à ce qu’elle soit camouflée. Comment se faire un avis ?

Peut-être en s’avisant qu’aucun autre chroniqueur contemporain, qu’il soit proche ou hostile au pape, ne confirme le récit. Les détails techniques sont impossibles pour l’époque : non seulement la transfusion n’existe pas, mais même la conservation du sang est hors de portée. Andrew Wear et d’autres spécialistes de l’histoire médicale y voient un canular politique. L’histoire d’Innocent VIII fonctionne comme une légende noire : elle condense en une scène scandaleuse toutes les accusations qu’on veut faire peser sur un adversaire.

Cela rappelle la légende Noire de Frédéric 2 dont je vous parlais dans une autre vidéo.

 

Si le récit persiste au fil des siècles, c’est qu’il est adaptable ; on peut s’en saisir au service de nouvelles causes, avec de nouveaux acteurs.

Au XVIIIᵉ siècle, les pamphlets révolutionnaires visant la monarchie s’ornent de scènes macabres : aristocrates décrits comme des vampires, bains de sang attribués à des figures comme Marie-Antoinette, images de nobles buvant littéralement la vitalité du peuple. Ces récits n’ont pas de lien direct avec le pape de 1492, mais ils réemploient la même grammaire symbolique :

  1. Un puissant (roi, pape, milliardaire).
  2. Une médecine secrète ou occulte (alchimie, sorcellerie, science futuriste).
  3. Une victime innocente (enfant, paysan, peuple).

 

Des Borgia à QAnon

Au XXIᵉ siècle, cette vieille mécanique narrative retrouve une seconde jeunesse grâce à internet et aux forums complotistes. L’affaire de l’adrénochrome épouvante des communautés anti-système qui croient ou font semblant de croire à des rites satanistes meurtriers. On prétend que des élites mondiales enlèvent des enfants pour extraire, via la terreur, une molécule censée prolonger la vie : l’adrénochrome.

Cette substance existe bien : c’est un produit de l’oxydation de l’adrénaline. Molécule très banale, elle n’a aucune propriété rajeunissante, aucun lien avec le sang des enfants, et les effets psychoactifs parfois évoqués sont issus d’expérimentations non concluantes des années 1950 et restent contestés aujourd’hui. Il n’y a aucune raison pour qu’elle soit consommée par les riches et les puissants, contrairement au temps de cerveau disponible.

L’adrénochrome est popularisée dans les années 1950 et 1960. Aldous Huxley la mentionne comme psychotomimétique supposé dans The Doors of Perception, et Hunter S. Thompson en fait une substance puissamment hallucinatoire dans le roman Fear and Loathing in Las Vegas. L’histoire pouvait s’arrêter là, mais QAnon est arrivé pour réactiver les vieilles légendes en vampirisant la fiction.

 

Les vidéos virales et « témoignages » anonymes ajoute la molécule fascinante au  canevas du XVe siècle : élite corrompue + médecine monstrueuse + enfants martyrisés. La vieille recette de l’infâme scandalise toujours ; on la resservira encore.

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Les réseaux de la croyance

L’affaire Innocent VIII ne s’est pas diffusée à travers des réseaux sociaux numériques tentaculaires, mais elle disposait de réseaux sociaux analogique déjà très efficaces

  • Les chroniques manuscrites comme celle d’Infessura.
  • Les imprimeurs et éditeurs de pamphlets à Bâle, Wittenberg, Genève.
  • Les prédicateurs qui, en chaire, adaptaient ces histoires à leur auditoire.

La mécanique est équivalente au XXIe siècle :

  • Les forums et messageries chiffrées remplacent les cercles privés.
  • Les chaînes YouTube et comptes X tiennent le rôle des imprimeurs.
  • Les influenceurs servent de prédicateurs, souvent rémunérés par l’audience.

Dans les deux cas, la vérification est faible, la charge émotionnelle forte, et la récompense pour celui qui « révèle » un scandale est immense. Quand les propos les plus outranciers permettent à leurs auteurs de conquérir une reconnaissance populaire, la course est perdue pour les orateurs raisonnables, pour les discours prudents, solides et véridiques.

Le succès de ces histoires sordides repose sur plusieurs ressorts

  • Plausibilité narrative : il est facile de croire qu’un pouvoir absolu mène à des excès monstrueux, car c’est bien ce que l’histoire nous a enseigné.
  • Méfiance envers les élites : nourrie par des scandales réels, elle ouvre la porte aux faux.
  • Répétition culturelle : chaque génération hérite de motifs narratifs et les réactive.

L’affaire du « sang des innocents » fonctionne comme une histoire-mère : elle offre une matrice pour accuser l’adversaire d’être l’incarnation d’un mal qui s’est déjà manifesté dans le passé, dont nous avons des échos qui permettent de se dire que tout cela n’est pas inventé : les anciens en parlaient déjà !

Épilogue : l’ombre d’Innocent

Le 25 juillet 1492, Innocent VIII meurt officiellement d’une longue maladie. Alexandre VI Borgia lui succède. Le Vatican ne publiera jamais de réfutation officielle de la rumeur — Comme par hasard. Cinq siècles plus tard, le fantôme narratif rôde encore, recyclé, car il combine les qualités qui font les bonnes rumeurs.

On voit à l’œuvre un récit viral qui, d’une part, est une baliverne — une histoire qui valorise celui qui la détient et peut la faire connaître à d’autres autour de lui… mais qui est aussi une arme politique. Le récit a une fonction dans un effort de discrédit, de souillure d’un camp par un autre, ce qui dédouble le gout de scandale puisqu’il y a un risque à s’en faire l’écho, un sentiment de transgression envers un pouvoir menaçant : on brave un interdit pour faire circuler une histoire, qui, si elle est vraie, mérite qu’on la connaissance. Parce que si c’est vrai, c’est très grave.

 

L’idée que les puissants, qui exploitent le reste de la population à travers des mécanismes socioculturels bien réels, sont en fait des vampires qui boivent littéralement le sang des innocents est une histoire bien pratique pour balayer toute critique du système. Mais personne n‘est dupe, n’est-ce pas, car nous ne sommes plus en 1492 !?

 

Acermendax


Références

  • Barkun, M. (2013). A Culture of Conspiracy: Apocalyptic Visions in Contemporary America (2nd ed.). University of California Press.
  • Gottlieb, A. M. (1991). History of the first blood transfusion but a fable agreed upon: The transfusion of blood to a pope. Transfusion Medicine Reviews, 5(3), 228–235. https://doi.org/10.1016/s0887-7963(91)70211-3
  • Hsia, R. P.-C. (1991). The Myth of Innocent VIII’s Jewish Physician. Renaissance Quarterly, 44(1), 98–102.
  • Infessura, S. (1890). Diarium urbis Romae (M. L. Muratori, Ed.). Bologna: Zanichelli.
  • Strathern, P. (2019). The Borgias: Power and Fortune. Pegasus Books.
  • Thompson, H. S. (1971). Fear and Loathing in Las Vegas. Random House.
  • Wear, A. (2000). Knowledge and Practice in English Medicine, 1550-1680. Cambridge University Press.

Il fallut une pluie de météorites en Normandie pour vaincre les certitudes dogmatiques des savants européens qui se gaussaient des témoignages paysans sur des pierres tombées du ciel.

 

Quand les pierres venues du ciel déclenchent une révolution scientifique

Remontons au XVIIIe siècle. Imaginez l’Académie des sciences, temple du savoir rationnel, face à une rumeur aussi vieille que l’humanité : des pierres tomberaient du ciel. En province, les paysans le racontent comme un fait. Ils disent l’avoir vu, entendu, parfois même touché. Mais pour les savants éclairés, ce ne peut être qu’un ramassis de superstitions rurales. La science, c’est la raison contre les récits populaires.

Depuis Aristote, le ciel est perçu comme immuable. Les sphères célestes ne changent pas, ne s’altèrent pas. Thomas d’Aquin persiste et signe au XIIIe siècle : Dieu a créé un cosmos parfait, ordonné, et toute matière corrompue — comme une pierre noire et calcinée — ne peut en provenir. Cette conception aristotélicienne persistera jusqu’à l’ère moderne.

Or les témoignages s’accumulent.

 

✦ Des cas répertoriés et ignorés.

L’une des premières chutes de météorites documentées en Europe est celle d’Ensisheim, qui s’est produite le 16 novembre 1492 en Alsace, alors partie du Saint-Empire romain germanique. Un jeune garçon a vu une pierre tomber du ciel et atterrir dans un champ de blé. Cet événement est notable car des échantillons de la météorite ont été préservés, et il est souvent cité comme l’un des premiers cas où une météorite a été observée et enregistrée en Europe. La météorite d’Enisheim a été considérée comme un signe du ciel et a même été accrochée dans une église locale pour préserver sa mémoire.

Le 27 novembre 1677, un bolide est observé depuis Paris, Lyon, Bologne et Vérone. Il est décrit comme une boule de feu traversant le ciel, avec un sifflement et une traînée de fumée. Mais aucune chute de pierres n’est officiellement recueillie en France. Ce sont les Italiens qui documentent un impact potentiel près de Vérone (ou selon d’autres sources, près de Padoue), mais aucun fragment n’est retrouvé de manière probante. Conséquence : en France, l’événement reste un « phénomène lumineux » (assimilé à une comète), mais pas une preuve d’un impact matériel. Il est intégré aux études météorologiques ou astrologiques, pas à une science des corps célestes[1].

En juin 1751 à Maury, près de Carpentras (Vaucluse), des témoins décrivent une détonation céleste, un sifflement perçant, la chute d’un objet noir de forme pierreuse, et un impact visible au sol. L’objet est retrouvé, pesant plusieurs kilogrammes, et transmis à l’Académie de Marseille, qui envoie un rapport à Paris. Mais l’Académie des sciences n’y accorde qu’un intérêt poli : la pierre est rangée parmi les roches fulgurées (produits de la foudre), sans autre analyse. Affaire classée.

 

✦ 1772 : enquête à Luce… et rejet des faits

En 1772, dans le petit village normand de Luce, plusieurs habitants rapportent un phénomène étrange : une violente explosion dans le ciel, accompagnée d’un panache de fumée, puis la chute de pierres sombres, chaudes au toucher. Une scène qui, à nos yeux, évoque sans hésitation la désintégration d’un corps céleste dans l’atmosphère.

Mais en 1772, la science académique n’est pas prête. L’Académie royale des sciences de Paris, alertée par des témoignages, décide d’enquêter. Elle dépêche Jean-Baptiste Le Roy, physicien, ingénieur, membre éminent de l’institution, connu pour ses travaux sur l’électricité. Le Roy enquête et rédige un rapport qui paraît dans les Mémoires de l’Académie en 1774[2]. Il y décrit avec précision les témoignages recueillis, mais les interprète à travers le prisme dominant : les pierres ne peuvent pas venir du ciel. Selon lui, la chaleur dégagée, les marques de brûlure, et la noirceur des pierres s’expliquent mieux par une explosion terrestre ou un impact de foudre.

Le Roy ne conteste pas le fait – bruit formidable, pierres sombres au sol –, mais estime qu’il ne saurait être dû à la chute d’un corps céleste, ce qui, selon lui, contredirait les lois connues de la physique dans l’état actuel du savoir. Par cette conclusion, l’affaire est classée. L’épisode, pourtant documenté, n’est pas intégré à la connaissance scientifique de l’époque. Il tombe dans l’oubli — ou plutôt, il est activement relégué hors du cadre explicatif légitime. On le voit : le témoignage oculaire ne vaut pas grand-chose sans cadrage théorique. La science a du mal à prendre au sérieux des observations pour lesquelles aucune explication n’est disponible.

 

✦ 1794 : Ernst Chladni, l’hérétique des pierres errantes

Physicien allemand surtout connu pour ses expériences d’acoustique, Ernst Chladni propose une hypothèse iconoclaste dans un livre publié en 1794[3] : « Über den Ursprung der von Pallas gefundenen und anderer ihr ähnlicher Eisenmassen, und über einige damit in Verbindung stehende Naturerscheinungen » (« Sur l’origine des masses de fer trouvées par Pallas et d’autres phénomènes naturels similaires »).

Il soutient que certaines masses de fer isolées, comme découverte en 1749 par Peter Simon Pallas en Russie, sont venues de l’espace. Selon lui, des corps errants — invisibles depuis la Terre — pénètrent parfois l’atmosphère, s’enflamment en produisant un bolide lumineux, puis tombent sous forme de fer ou de pierre.

Cette théorie est accueillie avec scepticisme et moquerie par la communauté scientifique, notamment par le chimiste français Claude-Louis Berthollet. La thèse est jugée « non démontrable » et donc non scientifique. Le paradigme dominant demeure inchangé.

 

✦ 1803 : explosion à L’Aigle — l’épreuve de vérité

Et finalement nous arrivons en 1803, le 26 avril, vers 13h. Un bruit violent fend le ciel au-dessus de L’Aigle, dans l’Orne. Les habitants entendent des détonations en série, voient une traînée lumineuse, puis une pluie de plusieurs milliers de pierres noires s’abat sur les champs alentour.

Cette fois, l’événement est trop spectaculaire pour être ignoré. Le ministre de l’Intérieur Jean-Antoine Chaptal désigne le jeune astronome Jean-Baptiste Biot pour enquêter. Il quitte Paris le 26 juin 1803. Accompagné par un guide, il enquête pendant dix jours dans la région de L’Aigle. Après un travail minutieux sur le terrain, il rapporte deux types de preuves pointant vers une origine extraterrestre des pierres : des preuves physiques (l’apparition soudaine de nombreuses pierres identiques similaires à d’autres pierres tombées du ciel en d’autres lieux) et des preuves morales (de nombreux témoins qui ont observé le phénomène).

Il rédige un rapport minutieux (première carte précise d’un champ de dispersion de météorites, analyse chimique de plusieurs échantillons de la pluie météoritique, recueil de témoignages). La composition des fragments révèle des caractéristiques distinctives : alliage de fer, présence de nickel, et minéraux silicatés dans des proportions inconnues dans les roches terrestres locales. Contrairement aux enquêtes précédentes, Biot accorde une valeur scientifique aux témoignages populaires, les croisant et les analysant avec rigueur dans un rapport qu’il livre à l’Académie des Sciences le 18 juillet [4].

Dans sa conclusion, Biot explique en détail les raisons pour lesquelles il n’a d’autre choix que de pointer une origine extraterrestres au phénomène :

« On n’a jamais vu, avant l’explosion du 6 floréal, de pierres météoritiques entre les mains des habitants du pays.
Les collections minéralogiques, faites pour recueillir les produits du département, ne renferment rien de semblable (…) Les fonderies, les usines, les mines des environs n’ont rien dans leurs produits ni dans leurs scories qui ait avec ces substances le moindre rapport. On ne voit dans le pays aucune trace de volcan.
Tout à coup, et précisément depuis l’époque du météore, on trouve ces pierres sur le sol et dans les mains des habitants du pays, qui les connaissent mieux qu’aucune autre (…) Ces pierres ne se rencontrent que dans une étendue déterminée, sur des terrains étrangers aux substances qu’elles renferment, dans des lieux où il serait impossible qu’en raison de leur volume elles aient échappé aux regards.
Les plus grosses de ces pierres, lorsqu’on les casse, exhalent encore une odeur sulfureuse très forte dans leur intérieur. »

Le rapport est sans ambiguïté : il s’agit bien d’un objet venu de l’espace, fragmenté dans l’atmosphère, dont les restes ont atteint le sol. Biot publie ses conclusions dans les Mémoires de l’Institut en 1804.

 

✦ Et soudain, la science change d’avis

Avec l’autorité académique de Biot, le sérieux de l’enquête, la convergence des données… l’Académie des sciences se rallie à la thèse météoritique. En quelques années, d’autres observations de chutes seront réévaluées, une nouvelle discipline émerge : la cosmochimie.

Chladni, longtemps tourné en dérision, est réhabilité comme le père de la science des météorites. Une injustice corrigée… mais un retard coûteux : pendant près d’un siècle un aveuglement théorique était au service d’un paradigme indiscutable.

Il fallait toute la force d’un minutieux travail de terrain ne laissant place à aucun doute pour défier sérieusement le savoir établi. Et ça n’est pas anormal, après tout la charge de la preuve incombait bel et bien à qui remettait en cause ce que les savants estimaient savoir. Mais tout cela aurait pu aller bien plus vite si nos savants européens avaient été en connexion avec les savoirs du reste du monde.

 

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✦ Hors d’Europe : des pierres célestes sans scandale théorique

Contrairement à l’Occident aristotélicien, de nombreuses cultures non-européennes ont intégré de longue date les chutes de météorites à leur cosmologie ou à leur pratique scientifique — sans y voir d’aberration.

En Chine : le ciel observé n’est pas figé

Dès la dynastie Zhou (1046–256 av. E.C.), les astronomes chinois consignaient méthodiquement les phénomènes célestes, y compris les chutes de météorites, appelées tiān shí (天石, « pierres du ciel »). Les Annales des Printemps et Automnes (Chunqiu) et l’Histoire des Han postérieurs (Hou Han Shu) mentionnent de nombreux cas, parfois associés à des conséquences politiques interprétées comme des signes du Ciel[5]. Ces chutes ne contredisent pas l’ordre cosmique : elles sont l’expression d’un ciel réactif, en interaction avec le monde terrestre, selon le principe du tianming (天命, le Mandat céleste). La Chine impériale, en ce sens, a su intégrer ces anomalies sans les rejeter : les météorites sont des signes, pas des erreurs.

 

En Égypte ancienne : le fer du ciel, métal sacré

Les anciens Égyptiens utilisaient du fer d’origine météoritique bien avant la métallurgie du fer terrestre. Le poignard retrouvé dans la tombe de Toutânkhamon (vers 1323 avant notre ère) contient une teneur élevée en nickel et cobalt, caractéristiques du fer météoritique[6]

Ce métal portait le nom de biꜣ n-pt — « le fer du ciel » —, ce qui suggère une intuition correcte de son origine céleste. Dans un contexte religieux, ces objets devenaient des reliques célestes, utilisées dans des rituels ou des parures royales.

 

Aux Amériques : commerce et cosmologie

Dans l’actuel Arizona, le Meteor Crater, causé par la météorite Canyon Diablo il y a 50 000 ans, était entouré de légendes chez les peuples autochtones. Des fragments de cette météorite ont été retrouvés sur des sites archéologiques à plus de 1000 km, attestant de leur valeur dans des réseaux d’échange précolombiens[7].

Les Hopi considéraient les météorites comme des messagers ou des avertissements divins, souvent associés aux esprits célestes. Chez les Inuits du Groenland, le fer météoritique du cap York (chute il y a 10 000 ans) était utilisé pour fabriquer des outils et des armes, bien avant l’arrivée des Européens. Ce métal, collecté à la surface, a permis le développement d’une métallurgie propre à ces populations

 

Dans les Mondes islamique et mongol : science des météores

Dans le monde islamique médiéval, Al-Bīrūnī (973–1048) décrit dans ses traités des observations de shihāb (météores lumineux) et de hajr min al-samā’ (pierres du ciel). Il postule que certains de ces corps ont une origine céleste réelle, sur la base d’observations empiriques et comparées avec des sources indiennes et babyloniennes[8].

Sous l’empire mongol, des astronomes islamiques furent intégrés à la cour Yuan en Chine. Leurs traditions d’observation — parfois plus ouvertes que les conceptions scolastiques européennes — influencèrent les calendriers impériaux, la cartographie céleste et l’étude des « corps errants » dans le ciel.

 

La chute d’un préjugé

Ces exemples montrent que le refus occidental d’admettre la réalité des météorites n’était pas universel. Ce n’est pas l’humanité qui manquait d’observations — c’est une certaine forme d’académisme rigide qui bloquait l’intégration de ces faits dans les cadres de pensée savants. En somme : les pierres tombaient du ciel partout, mais il fallait une vision du monde compatible avec cette idée pour le concevoir.

 

✦ Ce que cette affaire révèle

Il serait facile de se moquer des savants d’autrefois, de leur entêtement aristotélicien, ou de leur dédain pour les témoignages de « simples paysans ». Mais ce serait commettre la même erreur : juger avec arrogance, depuis un paradigme qui nous semble aujourd’hui évident.

Les académiciens du XVIIIe siècle n’étaient pas plus idiots que nous — simplement, leur cadre théorique excluait l’hypothèse même que des pierres puissent venir du ciel. C’est ce que le philosophe des sciences Thomas Kuhn appellerait une résistance cognitive au changement de paradigme : tant qu’aucun modèle n’intègre une anomalie, celle-ci est disqualifiée, ignorée ou réinterprétée (Kuhn, 1962).

À cela s’ajoute un mépris de classe épistémique : les témoins de ces chutes étaient souvent des villageois, des bergers, des artisans. Leurs témoignages étaient cohérents, nombreux, et parfois réitérés pendant des siècles — mais ils ne comptaient pas vraiment. L’Académie se fiait à la théorie, pas au terrain. Il fallut que Jean-Baptiste Biot, formé au rationalisme cartésien, accepte de descendre dans les champs, de parler avec les paysans, de tracer les trajectoires sur des cartes, pour que ces informations deviennent crédibles et contribuent à revoir les modèles.

C’est la force de l’enquête empirique, combinée à la rigueur d’une méthode inductive, qui fit basculer la balance. Pas une révélation soudaine, ni une intuition géniale, mais un rapport précis, sourcé, vérifiable, dans lequel les faits devenaient trop solides pour être niés.

Enfin, cette affaire rappelle que l’Europe savante n’était pas seule. D’autres cultures avaient intégré depuis longtemps l’idée que le ciel puisse envoyer des pierres. Si l’Occident moderne a mis si longtemps à accepter cette évidence, ce n’est pas faute d’observations — mais faute d’ouverture d’esprit.

Première qualité du penseur critique, et donc du scientifique, l’ouverture d’esprit ne consiste pas à tout croire, mais à accepter des preuves qui contredisent nos évidences. Et c’est peut-être moins évident qu’il n’y parait, même si nous ne sommes plus en 1803.

 

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Références

  • Biot, J.-B. (1804). Relation d’un voyage fait dans le département de l’Orne pour constater la réalité d’un météore observé à L’Aigle. Mémoires de la Classe des Sciences Mathématiques et Physiques de l’Institut Impérial de France.

[1] Burke, J. G. (1986). Cosmic Debris: Meteorites in History. University of California Press

[2] Le Roy, J.-B. (1774). Observations sur une prétendue pluie de pierres arrivée à Luce dans le Perche en 1772. Mémoires de l’Académie royale des sciences de Paris, année 1774, p. 491–495.

[3] Marvin, U. B. (1996). Ernst Florens Friedrich Chladni and the origins of modern meteorite research. Meteoritics & Planetary Science, 31(5), 545–588.

[4] Jean-Baptiste Biot (1774-1862). Relation d’un voyage fait dans le département de l’Orne. Imprimé par ordre de l’Institut, Baudouin, imprimeur de l’Institut national, Thermidor an XI (juillet 1803).

[5] Needham, J. (1959). Science and Civilisation in China, Vol. 3: Mathematics and the Sciences of the Heavens and the Earth. Cambridge University Press.

Pankenier, D. W. (2013). Astrology and Cosmology in Early China: Conforming Earth to Heaven. Cambridge University Press.

[6] Comelli, D., D’Orazio, M., Folco, L., El-Halwagy, M., Frizzi, T., Alberti, R., … Porcelli, F. (2016). The meteoritic origin of Tutankhamun’s iron dagger blade. Meteoritics & Planetary Science, 51(7), 1301–1309. https://doi.org/10.1111/maps.12664

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[8] Nasr, S. H. (1968). Science and Civilisation in Islam. Cambridge, MA: Harvard University Press.

Al-Bīrūnī. (11th c.). Al-Qānūn al-Masʿūdī (The Mas’udi Canon).