En préliminaire, une déclaration de biais potentiels de ma part. Je réagis à ce sondage à chaud et en ayant à l’esprit les nombreux défauts du précédents, j’ai un a priori négatif sur ce travail parce que je n’ai vu nulle part de mea culpa de la part des auteurs concernant le sondage de 2018, pas la moindre reconnaissance des critiques formulées tandis que toute la presse française se faisait le relais hyperactif d’une information faussée. Mon avis est d’emblée plutôt négatif parce que ce sondage 2019 en reprend la structure dans le grandes lignes et s’entête à réduire en quelques images une lecture politique qui va, au moins dans une large partie des interprétations qu’il suscitera, pointer du doigt des familles politiques et escamoter la dimension sociale et épistémologique de la crise dans le rapport au réel que représente le conspirationnisme endémique. La critique qui suit est donc sévère et à charge, peut-être trop, non pas par rejet du travail de Conspiracy Watch mais au contraire par peur que le travail important qu’ils ont choisi de faire soit entaché durablement par le soupçon d’être orienté et trompeur, et par contagion que l’ensemble de ceux qui ont une activité de « lutte » contre les idéations conspirationnistes s’en trouvent plus mal qu’avant. On ne peut pas se le permettre.
L’an dernier, j’ai eu l’occasion de montrer les nombreuses failles d’un sondage Ifop – Conspiracy Watch – Fondation Jean Jaurès, que l’on a vu se répandre dans absolument tous les médias.
Aujourd’hui ça recommence ? Les auteurs ont tenu compte de quelques critiques, (j’apprends qu’ils ont reçu des conseils de scientifiques que je respecte) mais on retrouve dans l’ensemble les mêmes tares rédhibitoires qui rendent tous les résultats inexploitables, car ils sont orientés, caricaturaux, et présentés avec ce qui ressemble à l’intention de délivrer un message politique. Si tel n’était pas le cas, des corrections plus sérieuses auraient été apportés suite aux critiques du sondage de 2018.
Regardons ensemble une série non exhaustive de failles dans ce nouveau sondage.
À la question « les Illuminatis sont une organisation secrète qui cherche à manipuler la population » je réponds OUI, ce qui me donne un point de « croyance complotiste ». Et pourtant Oui est la bonne réponse car c’est bien la définition des illuminatis dans la culture populaire. La réponse n’implique pas que je crois qu’ils existent pour de vrai. Je réponds également OUI à « Les Jedis sont les ennemis des Siths ».
La question est mal posée. La réponse ne vaut rien.

Deuxième question à laquelle je réponds OUI également : il faut en effet être initié pour reconnaître les symboles associés aux théories du complot, et ce sans avoir besoin de croire que ces théories sont fondées. La formulation soigneuse des questions, de sorte à s’assurer qu’elle sont univoques est, normalement, LE talent attendu chez celui qui rédige un sondage. Un an après un ratage complet, comment peut-on expliquer que ce type d’erreur persiste ?

Les sondeurs ont choisi un certain nombre de croyances conspi, mais ils n’ont pas épuisé tout le spectre. Dès lors se hasarder à faire (comme il y a un an) un comparatif entre les différentes sensibilités politiques pour voir « qui c’est les plus conspis » est une faute. On pouvait appeler ça une erreur il y a un an, désormais c’est plus grave.

Si l’on avait testé la croyance aux complots russes dans les médias, ou un pilotage secret des Gilets Jaunes par un parti d’opposition, les pro-Macron auraient fait un « meilleur » score. Le « niveau de croyance » donné ici ne dépend que des croyances testées. Pourquoi celles-ci et pas d’autres ?
Je l’ai déjà signalé quand j’ai critiqué le précédent sondage : on force à répondre des gens qui n’ont jamais entendu parler d’un « complot ». Quelle conséquence cela a-t-il ? Eh bien que certaines personnes, étonnées d’apprendre l’existence de cette narration, vont émettre une forme de « pourquoi pas » qui n’est pas illégitime, qui correspond à une forme de doute, et qu’on ne pourra considérer comme une adhésion que si l’on agglomère entre elles les catégories, ce que ces sondages ne manquent pas de faire. Ce procédé ne peut que gonfler le score final. Est-ce le but ?

Par exemple si seuls 31% des gens interrogés connaissent les chemtrails et que 15% de ces mêmes gens interrogés y croient, on voit bien qu’il y a comme un problème. Ce 15% ne marque pas une adhésion, c’est impossible. C’est un autre phénomène qui a lieu, une sorte de doute/soupçon qui n’est jamais considéré pour ce qu’il est dans ce sondage.

Nouveauté par rapport à l’an dernier : désormais on nous fournit un tableau qui montre que ceux qui ont entendu parler d’une « théorie du complot » ont plus tendance à y croire que les autres… Progrès également : les sondés pouvaient répondre « je ne sais pas », ce qui réduit un peu (heureusement) la portée des critiques apportées dans ce billet.

Est-ce qu’on en tient compte dans la phrase-résumé final ? Dans la manière dont les journaux vont résumer les données ? Non et non.

***
La porosité entre conspirationnisme et croyance dans le paranormal est un résultat… connu, attendu, et donc obtenu. Ce sondage ne nous l’apprend pas. On le sait grâce à de vraies études scientifiques pré-existantes.

- Neil Dagnall, Kenneth Drinkwater, Andrew Parker, Andrew Denovan and Megan Parton. (2015) Conspiracy theory and cognitive style: a worldview. Front. Psychol. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2015.00206
- Emilio Lobato Jorge Mendoza Valerie Sims Matthew Chin (2014). Examining the Relationship Between Conspiracy Theories, Paranormal Beliefs, and Pseudoscience Acceptance Among a University Population. Applied cognitive Psychology
- Drinkwater, K and Dagnall, N and Parker, A (2012) Reality testing, conspiracy theories, and paranormal beliefs. Journal of Parapsychology, 76 (1). pp. 57-77. ISSN 0022-3387
- Etc.
Page 21 on nous annonce :
« Plus elles adhèrent aux thèses complotistes et moins les personnes accordent de l’importance au fait de vivre en démocratie. »
Sans être un mensonge, ceci est une lecture orientée des données. Permettez que je vous raconte une petite histoire : lors d’une dictée dans une école on a remarqué que les enfants meilleurs en orthographes avaient aussi de plus grands pieds. La taille des pieds a-t-elle une conséquence sur le niveau en orthographe ? Non, cette relation est la conséquence d’une variable cachée (ou variable de confusion) : les enfants aux plus grands pieds étaient aussi les plus plus âgés, ils étaient dans les grandes classes de l’école. C’est leur âge qui est la cause de leur plus petit nombre de fautes.
Dans notre cas, la variable de confusion qui n’a pas été mise en avant est certainement : « sentiment d’avoir réussi / raté sa vie » (données heureusement présentes dans le sondage… et très certainement liées au positionnement politique vu plus haut). Mais alors le lien qu’on cherche à montrer ici existe-t-il vraiment ? La réponse n’est pas dans le sondage. Et parce que la réponse n’est pas là, alors cette image sera utilisée de manière trompeuse ; les auteurs sont-ils censés l’ignorer ?
La dernière question a quelque chose de scandaleux dans sa remise en cause de la liberté d’expression alors même qu’un climat de répression violente règne sur le pays et que le pouvoir porte atteinte aux libertés des citoyens. Peut-être fallait-il la poser, ou peut-être fallait ne pas vouloir justifier les tentations de censure qui se font jours un peu partout. Nous constatons d’ailleurs, à la lumière de ces résultats, que les Pro Macron et les Pro Fillon sont favorables à une limitation de la liberté d’expression… des autres.

Pour conclure
Entendons nous bien : la pensée conspirationniste est un grave problème, elle nourrit une vision manichéenne et une mécanique du soupçon qui aboutissent à des positions extrêmes que le débat pacifique peine à canaliser. Si la critique que je porte ici n’est à ce point sévère, c’est parce que tout cela sera utilisé dans les médias pour servir des lignes éditoriales écrites d’avance. Les auteurs du sondage ne sont pas censés l’ignorer. Ils n’ignorent pas non plus l’existence de l’effet Streisand et que les coups de projecteurs sur les « théories du complot », par simple effet d’exposition, alimentent une illusion de vérité. Je n’ai pas de solution miracle à proposer, mais à tout le moins qui veut parler des théories du complot au grand public doit choisir un moyen de le faire qui ne laisse pas la place aux raccourcis et aux caricatures.
Si l’on voulait être soupçonneux, ce que ne manqueront pas d’être les personnes tentées par les narratifs conspirationnistes, on se trouve en présence d’un sondage qui gonfle le problème du conspirationnisme et qui émane d’une structure dont la raison d’être est la lutte contre les théories du complot et qui par ce sondage justifie qu’on lui donne de l’argent pour faire un autre sondage qui justifiera qu’on lui donne de l’argent, etc. Je ne veux pas accuser les auteurs d’une telle dérive ; je les en crois innocents, mais le doute est consommé.
J’ai personnellement tout intérêt à ce que l’on considère le problème des théories du complots comme grave et urgent, car mon activité s’en trouve valorisée. Mais si je deviens complaisant avec des procédés manipulatoires ou tendancieux, alors je contreviens aux principes que je suis censé promouvoir. Nous ne pouvons qu’être prompt à la critique des méthodes de ceux qui ont pour devoir d’être exemplaires.
Le sujet est assez grave et répandu pour ne pas s’en remettre à des procédés qui vont surtout créer du buzz puis de ne rien apporter, me semble-t-il, en l’état actuel des données publiées, aux connaissances scientifiques.
Les médias en parlent…


























