Lettre ouverte à Dany Caligula, de la chaine Youtube « Doxa ».
Dany, je regarde de temps en temps votre chaine qui « lutte contre les préjugés et les lieux communs ». J’ai été attristé hier par votre vidéo sur l’athéisme et les religions. Elle verse systématiquement dans la facilité, la démagogie et une sorte d’accommodationnisme mou. Je vais devoir être « cynique », puisque c’est ainsi que vous étiquetez un peu hâtivement ceux qui émettraient des critiques sur votre point de vue. Pour des raisons de brièveté, je vais me retenir de revenir sur chacune des phrases qui mériteraient un commentaire pour me concentrer sur les principaux problèmes. Cela va déjà nous occuper un petit moment. D’emblée, je tiens tout de même à vous remercier d’avoir abordé ce sujet. C’est l’occasion de revenir sur quelques-unes des nombreuses erreurs que l’on entend au sujet de l’athéisme et des religions.
De fausses équivalences.
Vous commencez pas dénoncer « les mêmes travers » chez les athées et chez les croyants sans préciser exactement ce qui serait symétrique chez ces deux groupes. Ce manque de précision sera récurrent tout au long de la vidéo. Selon vous, les églises ont commis des persécutions « à l’encontre des messages de leur Bible », ce qui revient à croire que la Bible propose un message d’amour et de paix. Peut-être n’avez-vous jamais entendu parler de Yahvé, massacreur d’enfants, terrifiant dieu jaloux qui a tous les attributs du pervers narcissique : exigeant l’amour de ses créatures, il se repait de la culpabilité qu’il inspire chez sa proie. Je suppose que vous n’aviez pas conscience que le nouveau testament est explicitement en accord avec l’ancienne alliance, c’est-à-dire le message de l’ancien testament. Si la persécution est encore aujourd’hui menée au nom des religions et jamais au nom de l’athéisme, j’y vois un fait significatif, et je m’étonne qu’il vous ait échappé.
Votre désir de paix est réconfortant, et votre intention est bonne, mais la démonstration floue qui vous sert à renvoyer dos à dos athées et religieux extrémistes est au mieux futile, au pire irresponsable. Quand vous dites que « L’athéisme est avant tout une construction spirituelle très concrète basée sur des principes tangibles », vous oubliez que l’athéisme est en fait une vision du monde qui s’affranchit d’un concept divin jugé inutile. Point. C’est bien là le seul point commun à tous les athées. Rien ne les oblige à devenir nihilistes, communistes ou humanistes. Dire le contraire serait donner dans l’essentialisme, dans le préjugé, bien loin des exigences de la philosophie et des objectifs de votre chaîne.
La nature de la morale
Quand vous dites : « Les grands idéaux semblent faire l’unanimité, comme la tolérance, le respect ou la compassion », c’est un peu court, mais on aimerait y croire. On aimerait vraiment y croire, sauf qu’il faudrait pour cela nier la manière dont Yahvé traite ceux qui ne sont pas son « peuple élu », nier que le Coran est jalonné d’appels au meurtre des incroyants, et nier que Jésus soit érigé comme seule et unique voie d’accès au paradis (ce qui signifie l’enfer pour les autres). Je suis étonné que vous n’ayez pas évoqué cela, j’imagine que c’était difficilement compatible avec votre désir d’imposer le statut quo et de rassurer tout le monde pour nous convaincre que personne n’a tort.
En évoquant la valeur morale des dix commandements vous avez fait une très mauvaise pioche. La première table, dans son intégralité, est destinée à glorifier un dieu qui se qualifie lui-même de « jaloux », s’empresse d’interdire toute mention à d’autres divinité, ne souffre pas que des idoles soient adorées, que son nom soit profané, que le jour du seigneur ne soit pas respecté sous peine de malédiction sur treize générations. Le culte du chef absolu et la politique de la terreur semblent plus important que les autres lois qui viennent ensuite et qui sont bien moins développées : honore ton père et ta mère, ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne produis pas de faux témoignage, et enfin ne convoite rien qui appartienne (la maison, les servantes, les bœufs, ou la femme) à ton prochain. [Cf notre article : les 10 commandements et la morale]
La règle d’or, ou principe de réciprocité, que l’on peut énoncer par comporte-toi avec autrui comme tu voudrais qu’il se comportât avec toi n’est pas d’origine religieuse. On la retrouve dans toutes les cultures, et elle dérive de la théorie de l’esprit conjuguée aux contraintes du mode de vie social des humains et des pré-humains. La preuve en est que l’altruisme n’est pas le propre de l’Homme, on le retrouve chez plusieurs animaux (primates, mammifères, oiseaux, etc). Nous vivons malheureusement dans une société qui imagine que cette règle a été inventée par la religion. Le rôle positif de la religion dans la diffusion de cette idée est fort possible, mais la religion est aussi et surtout un cadre qui rend justifiables des comportements autrement impensables comme la torture, l’éradication d’une culture, l’intimidation et la mutilation des enfants.
Le poids de l’Histoire.
Si, comme vous le dites, l’Espagne du 13ème et du 14ème siècles est un symbole de mélange culturel qu’on admire depuis des siècles (en oubliant un peu que ce mélange se fait à coup de conquêtes militaires, mais soit.), il demeure curieux de vous entendre professer que les merveilles architecturales seraient dues aux « élans religieux ». On est d’abord en droit d’accorder le mérite aux artisans, aux savants, aux bâtisseurs (laïques) de ces édifices remarquables. La beauté des églises, des temples, des mosquées et synagogues n’est pas le résultat de la religion, mais bien plutôt de la concentration des pouvoirs, en particulier du pouvoir financier, dans l’escarcelle des clergés ou des seigneurs désireux de manifester leur crainte de Dieu.
On pourrait vous demander des preuves du lien de causalité entre la religiosité et la capacité à être un artiste. Je vous souffle la réponse que vous connaissez sans doute : l’éducation a très, très longtemps reposé exclusivement dans les mains des autorités religieuses. Une éducation athée, ça n’existait pas. Ce qui est en cause, c’est donc la main-mise de la religion sur la culture au cours des siècles. Notons que des chefs-d’œuvre architecturaux continuent d’être produits, et qu’il ne s’agit plus, la plupart du temps, d’édifices religieux. En revanche, comme vous l’avez rapidement évoqué, les « élans religieux » sont directement responsables de comportements violents comme les croisades ou l’inquisition, et jusqu’aux massacres qui se passent en ce moment même en Afrique, de musulmans par des chrétiens ou de chrétiens par des musulmans.
Le dilemme du « bon » croyant.
Quand vous attribuez à des « brebis galeuses » les messages violents « sous couvert religieux », vous posez la question de la définition du bon croyant versus le mauvais croyant, mais sans aborder la moindre réflexion dessus. Comment douter que les hommes qui se font exploser au nom de Dieu soient moins impliqués, moins imprégnés de religion que les croyants modérés qui adhèrent aux valeurs morales contemporaines inspirées par le siècle (anticlérical) des Lumières ? Les croyants les plus intégristes sont les plus fidèles aux textes, les plus attachés au sens original, les plus assujettis au code moral périmé qui avait cours lors de leur rédaction ; les qualifier de brebis galeuses est un non-sens, hormis dans le paradigme accommodationniste qui veut la paix à tous prix, serait-ce au sacrifice de l’esprit critique.
En parlant d’esprit critique, je m’étonne que vous soyez témoin d’une « incompréhension mutelle », quand on sait qu’une étude a montré que les athées avaient une meilleure connaissance de la Bible que les croyants (juste avant les juifs et les mormons).
Un athéisme extrême ?
Je suis d’accord avec vous quand vous plaidez qu’il « ne faut pas s’en prendre aux personnes mais aux convictions », ce qui est exactement l’angle critique des athées ‘militants’ tels que Dawkins, Dennett, Hitchens ou encore Harris. Aucun d’entre eux n’a jamais sous-entendu que ses opposants souffriraient une demi-éternité en enfer, ni commis la moindre incitation à la haine ou à la violence. J’imagine donc que cette critique était adressée aux apologètes et aux autorités spirituelles (songeons à l’appel au meurtre de Salman Rushdie), auquel cas c’est par erreur que vous aurez dénoncé un « prosélytisme athée rempli de certitude ». Pour vous situer le niveau de certitude, le coup d’éclat prosélyte de l’association de Richard Dawkins a été de diffuser en 2009 sur les bus londoniens le message :
« Dieu n’existe probablement pas. Maintenant, arrêtez de vous angoisser et profitez de la vie. »
On est a priori désireux d’acquiescer quand vous nous invitez à « ne pas se priver des différentes sagesses que proposent les religions », mais comme vous n’en citez pas une seule, je me demande si vous vouliez parler de la croyance en la sorcellerie, dans le créationnisme, dans l’existence d’animaux parlants ou bien des conseils du Lévitique sur le meilleur moyen de vendre votre fille en esclavage.
Tout compte fait, je ne sais pas si ces exemples vous auraient permis d’ajouter ensuite : « si nous les suivions mieux, les principaux préceptes des spiritualités amèneraient sûrement à une véritable éthique et à une tolérance profonde », ce qui me paraît concorder avec le discours ambiant de la religion privée de son pouvoir de coercition d’autrefois, mais fort peu avec le contenu des textes que vous auriez peut-être dû consulter afin d’en citer des passages à l’appui de votre thèse.
Athéisme & religion… c’est forcément compliqué.
Le sujet est bien sûr épineux, et vous vous exposiez à la critique en connaissance de cause. J’espère que vous voudrez bien croire que ma démarche s’inscrit dans la critique nécessaire aux échanges d’idées.
Je vous encourage dans votre entreprise de vulgariser des notions pour susciter le débat, mais il serait préférable de ne pas commettre autant d’approximations, de jugements et d’omissions, même pour la bonne cause. Le message de paix sociale et de dialogue entre les individus que vous défendez n’a rien à craindre d’une réelle analyse critique qui mette chacun devant ses responsabilités. Décréter que tout le monde est a égalité parce que c’est plus gentil est un piètre service à rendre à ceux qui en ce moment même se questionnent sur leur rapport avec une religion dans laquelle ils ont été élevés dès leur petite enfance sans avoir jamais reçu la liberté de remettre en cause les dogmes qui leur sont inculqués.
Conclusion
S’il est souhaitable que s’installe un dialogue intelligent entre les individus et qu’on peut regretter toutes les formes de violences verbales, y compris celles de certains athées envers les croyants, il ne faut pas tomber dans le piège relativiste de considérer que les torts seraient partagés au niveau des ‘doctrines’ religieuses et athées. Les individus athées peuvent être discourtois, intolérants et stupides, mais pas plus que les croyants de toute obédience, le problème n’est donc pas l’individu mais les idées qui le motivent. Or, aucune autorité supérieure n’adoube l’odieux blasphémateur qui crache dans le vin de messe, aucune idéologie dominicale n’est là pour justifier une Croisade agnostique ou un Djihad antithéiste, nul livre de chevet d’un Dawkins ou d’un Hitchens ne prône l’ostracisme des croyants ou le communautarisme. Tout simplement parce que l’athéisme n’est pas une religion.
« Si l’athéisme est une religion, alors chauve est une couleur de cheveux. » (Anonyme)
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