Discussion avec un ex-tenant.
Les expériences personnelles ont la particularité d’être personnelles, et les cas particuliers font de mauvaises généralités… en général. Même s’il existe des schémas courants, des statistiques qui indiquent les déterminismes par lesquels les individus sont plus enclins à adopter un parcours plutôt qu’un autre, et singulièrement un parcours vers la radicalisation et l’extrémisme, et même si une collection d’anecdotes ne peut tenir lieu d’étude sur un sujet quel qu’il soit, un récit individuel peut servir à souligner certains mécanismes d’adhésion.
À l’heure actuelle on est loin d’avoir cerné avec certitude des étapes obligatoires depuis un état disons « normal » vers un état « radicalisé », et on cherche toujours à identifier les moyens les plus efficaces pour susciter questionnement, ouverture doxatique et déconversion chez les tenants-croyants. Dans l’attente que les travaux en cours éclairent ces questions, on peut déjà réfléchir à ce que nous enseignent des témoignages comme celui d’Alex.
Capacité de l’individu à remettre en question ses idées, même les plus centrales. C’est un peu l’équivalent de l’ouverture d’esprit.
Alex [prénom modifié] a 21 ans quand il nous raconte son histoire, celle d’une radicalisation précoce et très graduelle vers les théories du complot et l’idéologie d’extrême-droite.
D’abord une radicalisation politique et idéologique.
Il se dit prédisposé au conspirationnisme en raison d’un esprit de contradiction et d’un manque avoué d’esprit critique. En réaction aux médias traditionnels et aux clichés qu’ils véhiculent, il « tombe » dans le racisme vers l’âge de 15 ans. C’est sur Internet qu’il nourrit ce sentiment de rejet, en particulier via des vidéos, et notamment en regardant les chaînes de groupes de musique d’extrême droite qu’il qualifie de propagande.

Ses activités le conduisent à entrer en contact avec différents groupuscules, comme les « Nationalistes Autonomes », le « Renouveau Français » (des néo-royalistes) et le FNJ (Front national jeunesse) dont il explique qu’il est animé par les mêmes idées, bien que sous un vernis moins sulfureux. Les gens du milieu l’incitent à s’engager dans la réserve militaire, beaucoup sont eux-mêmes dans l’armée (afin d’être au bon endroit en cas de coup d’État).
Alex se voit confier une mission : rédiger et diffuser de la propagande. Il intervient donc dans les commentaires des vidéos nationalistes. Ensuite il participe lui-même à la création de vidéos de propagande, dont il nous révèle la recette. Il sait comment construire ce type de message pour la bonne raison que c’est ce genre de vidéos (et les émotions qu’elles génèrent) qui l’ont conduit à la radicalisation.
D’abord des images choquantes (d’agressions, de dégradations, de délinquance, etc.), des images patriotiques qui exaltent les valeurs de la France. Ensuite une musique anxiogène (typiquement la bande originale de Requiem for a dream). Enfin un texte pour dire qu’il faut agir…
Durant cette période, Alex exprime fièrement ses idées et exerce une influence dans son lycée, à tel point que des camarades l’accompagnent coller des affiches. Il précise qu’après sa déradicalisation la plupart de ses amis ne persistent pas non plus dans cette voie. Aux autres, il tente d’expliquer pourquoi il a changé d’opinion.
Vers les théories du complot.
Au plus fort de son engagement nationaliste (17 ans), Alex est contaminé par la pensée conspirationniste. Là encore les vidéos en ligne jouent un rôle central dans son parcours.
Deux d’entre elles le marquent particulièrement. La première évoque la corruption des politiciens, la mainmise d’une coterie sur l’économie, l’alimentation, la santé, les médias, ainsi que la volonté de détruire la culture européenne. La rhétorique à l’œuvrele pousse à croire qu’il existe forcément un complot derrière ces événements. Néanmoins, bien que « frappé » il n’est pas totalement convaincu de la culpabilité de ceux que la vidéo désigne : les juifs.
Or, son adhésion au conspirationnisme ne peut pas être totale sans un coupable désigné qui soit pour lui acceptable et crédible. C’est ce que lui apporte une seconde vidéo, très marquante, qui le conforte dans l’idée qu’il existe une élite omnipotente et malveillante. C’est le complot des illuminatis et des francs-maçons. Alex vit dès lors dans un monde inquiétant. « Une fois qu’on y croit, on les voit partout. ». Dans cette situation, il est très facile de virer à la paranoïa. Alex estime que continuer d’avoir une vie sociale et un entourage l’a sans doute protégé contre une partie des effets de ses croyances d’alors.
Pendant environ un an, Alex vit avec cette croyance conspirationniste. Ce n’est pas une certitude de chaque instant, toutefois. Il lui arrive de douter, d‘oublier un peu de voir la main des illuminatis partout. Chaque vidéo qu’il consulte le rappelle à l’ordre et renforce son adhésion, une adhésion qui reflue lentement ensuite. À cette époque, il éprouve le besoin d’échanger avec d’autres tenants ; échanger des liens, du contenu, mais aussi des impressions sur ce que ces images signifient. De ces échanges réguliers, il ressort rassuré, ses croyances sont validées, sa vision du monde corroborée, et quand bien même c’est une vision angoissante, elle a quelque chose de réconfortant : elle explique et justifie le sentiment de révolte qu’il éprouve.
La déconversion…
Alex va s’éloigner de ce mode de pensée en prenant d’abord ses distances avec le nationalisme. Bien que nourrissant des idées racistes et xénophobes, il n’a pas cessé d’avoir un sens moral, et il est de plus en plus choqué par la violence gratuite qu’exercent les membres des groupes qu’il a rejoints.
Quand on lui demande si un événement particulier a provoqué cette prise de conscience et le début de sa déconversion, il cite une nouvelle fois un média vidéo. Dans une vidéo partagée par ses contacts idéologiques se succédaient des scènes de violence extrême envers des personnes métissées ou antifascistes. Cette ultraviolence (certaines des personnes filmées en sont mortes) le force à se remettre en question. Il devient impossible de cautionner des idées aussi extrêmes.
Cette remise en question est facilitée par les cours de philosophie qu’il suit en terminal, (bac STI) ; ceux qui doutent de l’utilité de la philosophie en seront surpris. Alex se souvient notamment d’un cours sur la vérité où on lui explique la notion de dogme.
Sa capacité de questionnement étant renforcée, il quitte les groupes militants et supprime ses comptes. À ce stade, il est certes toujours d’extrême droite (FN) mais il s’est détaché des mouvements d’ultra-droite ouvertement violents.
Les idées complotistes demeurent aussi, mais s’estompent. Il explique cette déconversion par l’acquisition d’une meilleure hygiène mentale : après s’être rendu compte qu’il avait pu se tromper pendant longtemps il devient « naturellement plus critique » (sic). Ainsi, il croit encore partiellement aux illuminatis, mais il cesse d’alimenter cette croyance, ce qui rend plus efficaces les critiques formulées par son entourage ou dans les médias.
« Si je ne suis pas encore catégorique sur les illuminatis, je me dis alors qu’il ne sert à rien de les pointer du doigt. Élite dirigeante ou pas, ils ne sont pas la cause des problèmes du monde et si l’on veut changer les choses il faut changer les règles et non les pions.»
Cette dynamique de remise en question et de déconversion le conduit vers des idées de gauche… en passant par Soral et Dieudonné, car il demeure anti-système. « Quand on sort de l‘extrême droite, Soral a des propos très soft…» mais le mouvement critique se poursuit et rapidement il prend de la distance avec ces discours là également. « Leurs propos sexistes, homophobes et antisémites me rappellent beaucoup ceux de mes anciens camarades et finissent par me dégoûter complètement ». Alex constate qu’il se retrouve davantage dans des idées de gauche qu’il juge anticapitalistes, comme ses anciennes affinités, mais plus réfléchies. Il échange la dénonciation et la haine d’autrui (illuminatis, étrangers…) contre une volonté de changer le système.
À la faveur de cette transition, Alex se rapproche des groupes politiques qui s’intéressent à l’écologie, un sujet auquel il a toujours été sensible. Mais sa manière de voir le monde ne s’est pas totalement départie d’une tendance à voir des conspirations un peu trop facilement, une disposition d’esprit qui, faute d’outils critique et de méthode, lui rend séduisantes certaines médecines alternatives. Dans ces groupes de gauche, au fil des échanges et des discussions, il apprend à remettre en cause le complotisme qui l’accompagne depuis plusieurs années.
Depuis peu, il suit un certain nombre de ceux qu’on appelle les « debunkers » (les démolisseurs de fausses idées) qui continuent de consolider son esprit critique et la remise en questions des informations disponibles sur les réseaux. Et c’est donc ainsi qu’Alex a croisé notre chemin.
Actuellement Alex s’estime libéré de ses anciens errements et il explique la rapidité de sa déconversion par le déclic qu’a été l’acquisition des outils de la pensée critique.
Vers une indépendance intellectuelle.
Le lecteur ayant une sensibilité différente pourra juger qu’Alex n’a fait que troquer une erreur pour une autre, ou bien même qu’il a été victime d’un lavage de cerveau pour adopter un mode de pensée conforme à une « doxa ». Alex, lui, est relativement confiant quant au bien-fondé des changements qu’il a vécus, et pour cela il met en avant les outils intellectuels qu’il a acquis pour réagir aux articles douteux et ne pas adhérer à des idées fausses. Dans ce panel d’outils figurent les chaînes de l’esprit critique (la nôtre, mais aussi l’excellente Hygiène Mentale) qu’il a découvertes au fil de ses navigations, et notamment via la chaîne Temps Mort.
Petite précision de l’intéressé : «Ce n’est pas parce que je peux affilier mes idées à la gauche que je considère la gauche comme exempte de complotisme et de défauts, bien au contraire. Et au final il est bien plus intéressant de discuter d’idées directement que de se fier aux cases « gauche » « droite » etc. Mais c’est un tout autre sujet.»
Preuve qu’une fois sur le chemin de la pensée critique on devient vite autonome et apte à signer ce que Gérald Bronner appelle une Déclaration d’Indépendance Intellectuelle.
Deux autres témoignages
Aller-retour chez les conspis
« Je me permets d’intervenir pour un témoignage en tant qu’ancien conspirationniste repenti (oui c’est possible !) et aujourd’hui fervent défenseur du rationalisme et de la pensée critique.
Elément déclencheur
L’élément déclencheur pour moi n’a pas été un traumatisme psychologique ou l’exacerbation d’une pensée religieuse (je suis athée), ça a commencé par le documentaire complotiste « La révélation des pyramides ». Je pense qu’on est tous naturellement attirés par le mysticisme à un moment ou un autre de sa vie, cela procure beaucoup de bien-être intérieur. Après ce docu, que je considérais être « le docu le plus intéressant que j’avais jamais vu de ma vie ! » je me suis mis à penser « bon sang, alors il est possible que toutes les choses que l’on m’a appris et que je tiens pour vraies sont peut-être seulement des opinions après tout… » Et cette pensée c’est le début de la fin !! A partir de là, j’ai regardé des vidéos sur Faurisson, je me disais « pauvre vieil homme, il voulait juste chercher la vérité mais les méchants sionistes l’ont fait taire et l’ont sali sans raison » ou encore Dieudonné et Soral. Je me passionnais alors pour les vidéos du 11 septembre « c’est quand même bizarre ces explosions ! » et j’étais fasciné par la vidéo de la (soi-disant) ex-agent de la CIA Susan Lindauer qui décrivait comment elle avait vu se mettre en place le complot avant le jour fatidique…
Comme vous le voyez, une fois que la pensée conspirationniste se met en place, tout va très vite. En l’espace de quelques semaines, de vidéos en vidéos, j’adhérais à de plus en plus de théories. Je me sentais important: j’avais l’impression d’être supérieur aux autres (les « moutons ») parce que je détenais un secret que le commun des mortels ne connaissait pas…
Le retour « à la normale »
Enfin, le « retour à la normale » s’est fait en 2 étapes:
D’abord, je suis tombé sur des vidéos du Moon Hoax (complot lunaire) et là je me suis aperçu que quelque chose ne collait pas. Je veux dire, exactement le même genre d’arguments était employé, la même méthode d’exposé, mais la théorie était tellement ridicule, les arguments tellement alambiqués, que j’ai senti un malaise; je sentais qu’on essayait de me faire avaler des couleuvres. Et là pour la première fois j’ai fait quelque chose qu’aucun complotiste ne fait jamais (pour ne pas remettre en cause ses croyances !), j’ai vérifié la véracité des infos données. Je suis tombé sur un site internet qui démontait point par point les arguments complotistes du Moon Hoax tout en les ridiculisant. Et là je me suis senti con, parce que ses arguments étaient 10 fois plus sérieux et clairs que ceux des complotistes. A partir de là, j’ai donc commencé à me méfier.
Deuxième étape de ma repentance: le rétropédalage. Car s’il faut de la volonté pour arrêter de croire à de nouvelles théories du complot, cela demande un effort psychologique bien plus traumatisant que d’accepter avoir eu tort sur toutes celles auparavant admises. L’élément déclencheur de ce rétropédalage fut mon Master de sécurité internationale et défense: A partir de là, de nombreuses informations fiables et concordantes venaient démolir toutes les théories du complot que j’avais crues, notamment le 11 septembre. Tant de centaines d’informations qui se recoupaient toutes avec les « versions officielles » et invalidaient indirectement tout ce que croyais vrai auparavant… Le doute n’était plus permis, j’avais enfin trouvé des sources sérieuses et des études détaillées. Le rétropédalage a commencé. J’ai recherché les contre-arguments au complot du 11 septembre: J’en ai trouvé plein, tellement détaillés, tellement rigoureux et sourcés que je me sentais enfin du côté de la raison. J’ai ensuite cherché systématiquement, pour chaque élément de chaque théorie qui m’avait troublé, un contre-argument pour le démonter. J’étais passé de complotiste à debunker.
Aujourd’hui je combats l’ignorance et la paranoïa sur internet, mais aussi dans la vraie vie. Je n’aime pas me faire pigeonner, les ordures qui lancent ce genre de théories du complot sont à la fois des escrocs qui se font de l’argent sur le dos des gens crédules, et un véritable danger pour l’ordre public, en ce sens qu’ils troublent le discernement du peuple pour lui faire gober insidieusement n’importe quelle pensée qui va briser sa confiance envers les autres. »
Vers l’objectivité
« Merci de partager avec nous le fruit de votre travail. Je reviens moi-même d’un long voyage en terre dissidente durant lequel j’ai perdu toute objectivité. Grâce à vous et surtout à la vidéo confrontant Jacques Grimault, j’ai pris conscience des biais et des stratégies que nous pouvons mettre en place pour imposer notre point de vue tout en étant persuadé que celui-ci est vrai et que ce sont les autres qui ont tort car ils ne possèdent pas les informations dont nous disposons.
Cela m’a amené à explorer votre chaîne et notamment la playlist « Les vidéos que nous vous suggérons... »
Une m’a particulièrement interpellé : une conférence de Gérald Bronner au sujet de son livre « La Démocratie des crédules ». Les arguments présentés ont résonné en moi à la lumière de mon parcours.
Il y a quelques années, suite à une période de chômage, j’ai entrepris de tenter de répondre aux questions existentielles qui me taraudaient ainsi qu’à un certain mal-être. Ne sachant où commencer, j’ai simplement tapé ces questions sur Google et je me suis contenté de suivre les liens. Je regardais essentiellement des documentaires, reportages, etc. Petit à petit, sans m’en rendre compte, comme une grenouille que l’on mettrait dans de l’eau froide et que l’on porterait graduellement à ébullition, je me suis fait happé par certaines vidéos telles que :
– La Loi de l’attraction.
– Que sait-on vraiment de la réalité ?
– des vidéos remettant en cause les diverses thèses officielles.
J’étais dans une période où plus rien ne me paraissait avoir de sens. Je m’interrogeais sur quel était le but de la vie, de ma vie ne parvenant à trouver ma place dans ce monde à cause notamment de boulots répétitifs et sans saveur, et de rapports humains matérialistes. J’étais peu à peu écœuré par l’humanité parce que peu importe où je posais mon regard, je ne voyais qu’injustice et violence, misère et haine. J’ai suspendu tout esprit critique car j’avais un tel besoin de me rassurer, de retrouver cette sensation de chaleur et de sécurité que l’on éprouve dans le ventre de sa mère. Et donc, à forcer de visionner et de revisionner les vidéos qui m’en donnaient l’illusion, j’ai adopté un comportement de croyant. Alors bien évidemment, ce n’était un parcours linéaire. Parfois, je rebroussais chemin, je bifurquais ou je m’enfermais dans mon imaginaire à coup de films et de séries télé. Il m’arrivait de prendre du recul, mais je n’étais pas suffisamment armé intellectuellement.
Au fil des vidéos recommandées par YouTube, je découvris Alain Soral qui me fit une très forte impression, comme s’il détenait la vérité, ce qui m’amena à adhérer à Égalité & Réconciliation. Après une rencontre avec d’autres membres, je commençai à douter : nous avions tous exactement le même discours sur les mêmes sujets. Je pris mes distances jusqu’à quitter cette association.
Au hasard de mes pérégrinations, je remarquai la Révélation des pyramides, mais surtout le live correspondant de la Tronche en biais mettant en évidence les arguments fallacieux et les stratagèmes qu’utilisaient ce genre de personnage pour appuyer leurs propos. L’étude de la zététique m’amena un second souffle. La conférence de Gérald Bronner, issue de son livre la Démocratie des crédules, acheva de me réveiller.
Pour conclure, je tenais à témoigner pour démontrer que nous sommes tous susceptibles d’être trompés d’une manière banale et anodine : en suivant des liens obtenus à partir d’un moteur de recherche. Je n’ai pas vécu de drame particulier, je n’ai pas non plus souffert d’un manque d’éducation, je souhaitais simplement des réponses aux questions que je me posais. En revanche, ce qui me manquait était une méthodologie de tri et de vérification de l’information »
Merci beaucoup aux personnes qui ont partagé avec nous ces témoignages qui aident à comprendre à la fois le parcours vers les idées extrêmes et la manière dont en revient. Pour aller plus loin, nous travaillons à la préparation, d’un documentaire sur ce qui rend certains discours particulièrement attractifs…




























































