On identifie sans mal certaines idéologies pour ce qu’elles sont : des combinaisons de valeurs, d’idéaux et des stratégies déployées pour les défendre.

Depuis mon poste d’observation rationaliste, je voudrais tenter d’apporter une parole utile après la mort de Renée Nicole Good, abattue à Minneapolis par un agent fédéral de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) lors d’une opération, le 7 janvier 2026.

 

Ce qui est en jeu quand l’État tue

Je ne suis pas politologue, je ne suis pas spécialiste du maintien de l’ordre, je ne suis pas juriste, ni historien : ce sont des compétences dont nous avons collectivement besoin pour réfléchir sur ce genre d’évènement. Mais je suis citoyen, j’ai un droit de vote, et j’ai une part de responsabilité dans le mandat que, dans mon pays, nous allons accorder à des élus qui donneront des ordres à des agents en situation, un jour peut-être, d’ouvrir le feu sur ma voisine, de gazer et de nasser la manif où se trouve mon neveu, ou de me tabasser moi-même si je brandis une pancarte qui déplaît au pouvoir. Et donc j’ai besoin de me faire un avis sur cet évènement qui a eu lieu dans la plus puissante démocratie du monde, le plus grand allié historique de mon pays, la nation qui a le plus d’influence sur la mienne.

Mon rôle n’est pas de dicter ce que quiconque doit penser. En revanche, je me sens tenu de relever des incohérences qui indiquent que certaines postures ne peuvent pas se prétendre rationnelles, et deviennent à ce titre dangereuses pour la société. Prendre de bonnes décisions, sans causer du mal à des personnes, suppose de pouvoir établir des liens logiques entre des faits, des paroles, des décisions… et leurs conséquences. Or la littérature en psychologie sociale et cognitive documente depuis longtemps un phénomène qui travaille exactement contre cette exigence : la tendance à raisonner de façon “directionnelle”, en mobilisant des justifications qui donnent l’apparence de la solidité, tout en servant un objectif identitaire ou partisan (Kunda, 1990). Cette dynamique se combine aujourd’hui avec un environnement informationnel qui amplifie les récits polarisants (Lewandowsky, Ecker, & Cook, 2017 ; Lazer et al., 2018).

Nous disposons de plusieurs vidéos — à l’authenticité non contestée— des moments qui précèdent et qui suivent les tirs mortels en pleine rue, au grand jour, contre une maman de 37 ans, non armée, au volant de sa voiture, manœuvrant au moment de l’interaction avec des agents fédéraux. C’est ce que, moi, je crois voir sur ces images. Peut-être que je suis biaisé. Peut-être que des éléments non encore connus modifieront la manière dont il faut comprendre cet évènement ; l’enquête et le temps le diront.

 

Le doute n’est pas une fausse « neutralité »

Dans le présent, si l’on applique un peu de zététique à cette affaire, il faut commencer par douter raisonnablement. Douter des annonces absolument définitives d’où qu’elles viennent, parce que ni vous ni moi n’étions sur place, et parce que même des témoins d’un évènement n’en ont parfois perçu que des fragments, insuffisants pour établir ce qui s’est réellement passé. Les récits liés au “paranormal” que l’on a l’habitude d’examiner en zététique ont enseigné cette prudence élémentaire : un témoignage peut être sincère et pourtant erroné ; une vidéo peut être réelle et pourtant ambivalente ; un enchaînement peut être visible et pourtant incomplet.

Mais douter ne signifie pas neutraliser toutes les alertes. Parmi les déclarations à très haut risque, je me méfie en particulier d’un discours énoncé depuis un ministère non seulement en l’absence de jugement, mais quasiment dans le vide d’une enquête qui donne des signes d’étouffement. Il faut douter quand, dans l’heure qui suit le drame, la secrétaire américaine à la sécurité intérieure, Kristi Noem, qualifie la personne tuée de “terroriste”, comme si l’affaire était classée. Une telle parole déclenche immédiatement un faisceau d’indices : elle ressemble moins à une description prudente qu’à une stratégie de cadrage, destinée à verrouiller l’interprétation avant que les faits ne fassent leur travail.

À l’inverse, considérer que l’agent auteur des coups de feu est un meurtrier qui mérite la prison à vie ou la peine de mort reste un jugement qui ne peut pas précéder une enquête sérieuse et l’application de la loi. Décréter que la justice doit être rendue par les spectateurs, à chaud, conduit mécaniquement à une société de représailles et de fantasmes punitifs. Une fois que l’on a pris un recul prudent vis-à-vis des certitudes ultra-polarisées, on redevient capable de réfléchir.

Et déjà, on peut réaliser à quel point ce qui s’est passé est grave. Après tout, des gens meurent tous les jours, y compris tués par armes à feu, alors le cas de cette femme ne mérite peut-être pas tout ce foin.

Eh bien, si.

C’est plus grave que ça n’en a l’air

Quand une situation entre des agents de l’État armés et des citoyens s’achève par la mort de quelqu’un, c’est nécessairement grave parce que cela touche à un point fondamental de ce qui définit un État : l’État revendique l’usage légitime de la contrainte, et, dans certaines circonstances strictement encadrées, de la force létale, on dit qu’il détient le monopole de la violence légitime. Et un problème surgit quand la frontière entre force encadrée et violence arbitraire devient floue, ou quand l’exécutif tente de décréter cette frontière par slogans.

 

Quand, en France, le mouvement des Gilets jaunes s’est déployé à partir de novembre 2018, les réactions policières ont donné lieu à un bilan humain et politique significatif. Les manifestants ont subi des violences dont certaines, rapportées par des organisations de défense des droits humains, sont sans précédent dans l’histoire des mobilisations sociales récentes du pays : d’après Amnesty International France, en un an, des milliers de manifestants ont été blessés, parfois gravement, lors d’opérations de maintien de l’ordre caractérisées par l’usage intensif de lanceurs de balles de défense ou de grenades. Parmi ces blessures, des cas d’éborgnements et d’amputations ont été documentés — jusqu’à 23 personnes éborgnées par des tirs de projectile policiers sans qu’aucune condamnation ne soit enregistrée à ce jour.

 

La mort de Zineb Redouane à Marseille, tuée par une grenade lacrymogène tirée depuis la rue alors qu’elle se trouvait chez elle, constitue un cas extrême ayant donné lieu à des enquêtes judiciaires longues et controversées.  Dans d’autres affaires, telles que celle de Geneviève Legay à Nice, une manifestante de 73 ans avait été gravement blessée lors d’une charge policière, entraînant fractures et traumatismes multiples et suscitant des controverses sur l’usage de la force.

Ces faits répétés montrent que la brutalité policière en France n’est pas un simple slogan, mais une réalité qui a causé des blessures graves, des atteintes irréversibles à l’intégrité physique et des débats publics considérables… sans que cela débouche sur le moindre changement susceptible d’améliorer le respect des citoyens.

Or il y a ici un test de cohérence qui, en théorie, devrait être simple. Celles et ceux qui sont choqués par la manière bien française de dissuader, à coup de grenade et d’armes anti-émeute, des manifestants politiques deviennent incohérents si la brutalité américaine leur semble adéquate et l’usage de la force létale proportionné. S’ils font preuve une telle incohérence, alors c’est que leur opinion n’est que faiblement connectée à la véracité des mots qu’ils utilisent pour la défendre. Ce phénomène, vous le connaissez, c’est la Post-Vérité. Des travaux de recherche nous montrent comment l’identité de groupe peut orienter la perception du monde et la sélection des arguments, au point de rendre “raisonnable”, subjectivement, tout ce qui sert le camp (Kahan et al., 2007 ; Iyengar, Sood, & Lelkes, 2012).

Mais pour rester sur un cadre américano américain, il est aisé de constater que parmi ceux qui estiment que Renee Good a eu ce qu’elle méritait, parce qu’ils prétendent savoir—d’une manière ou d’une autre— qu’elle avait l’intention de rouler sur l’agent, on en trouve beaucoup pour être du côté des manifestants dans une autre situation, celle du 6 janvier.

 

Le 6 janvier, ou la cohérence introuvable

Le 6 janvier 2021, des militants trumpistes ont attaqué le Capitole, en hurlant qu’ils voulaient pendre le vice-président Mike Pence, coupable d’avoir validé les résultats de l’élection présidentielle. Sur le plan factuel, le bilan du côté des forces de l’ordre est délicat parce que les causalités sont discutées, et parce que les récits militants jouent précisément de ces ambiguïtés. Un point, en revanche, est officiellement établi : l’officier de l’U.S. Capitol Police Brian Sicknick est mort le lendemain, et le médecin légiste a conclu qu’il est mort “dans l’exercice de ses fonctions” après les évènements[1].  Dans les mois qui ont suivi, plusieurs officiers ayant répondu à l’attaque se sont suicidés ; ces décès sont documentés dans la presse et régulièrement rappelés dans les bilans publics[2]. Enfin, le nombre de policiers blessés ce jour-là est couramment rapporté comme supérieur à 140 dans les synthèses journalistiques récentes.

 

Or, si l’on suit la logique qui consiste à excuser presque automatiquement la force létale au nom d’une menace supposée, il faudrait, par simple cohérence, être prêt à “ouvrir le feu” sur une foule qui envahit un siège institutionnel en proférant des menaces de mort explicites. Je doute que cette cohérence soit réellement tenue, parce que l’argumentaire déployé pour justifier la répression mortelle contre Renee Good ressemble à une façade ; les discours que nous entendons ont des relations de plus en plus distendues avec le réel. Les gens ont pris l’habitude de raisonner dans un cadre tribal où le vrai s’efface derrière l’intérêt de la tribu, du clan.

Ici je ne donne pas simplement un avis personnel : la recherche en science politique et en psychologie a largement décrit ce glissement : les corrections factuelles échouent fréquemment à réduire des croyances fausses chez le public le plus “ciblé” idéologiquement, et peuvent même produire des effets pervers selon le contexte (Nyhan & Reifler, 2010). Dans un écosystème où la désinformation circule vite, loin, et se propage mieux que le vrai, la tentation tribale est renforcée par le design même des plateformes (Vosoughi, Roy, & Aral, 2018 ; Bakshy, Messing, & Adamic, 2015).

Cette tribalisation encourage une manière de raisonner où le vrai s’efface derrière l’intérêt du clan, et où tout prétexte devient bon pour porter préjudice à la tribu d’en face, perçue comme ennemie sur la base d’images fabriquées par des éditorialistes et par des algorithmes optimisés pour l’engagement, donc pour les émotions négatives (Lazer et al., 2018 ; Lewandowsky et al., 2017).

 

Qui a droit au respect, qui peut être piétiné

Quand Charlie Kirk a été assassiné, le 10 septembre 2025 lors d’un événement public à Utah Valley University, nous avons assisté à un emballement politico-médiatique caractéristique : toute critique de ses positions a été immédiatement disqualifiée au nom du respect dû aux morts. Or Charlie Kirk n’était pas un citoyen anonyme ; il était une figure politique de premier plan, militant pro-armes d’ultra-droite, dont les prises de position publiques incluaient notamment la relativisation de la gravité des tueries de masse dans les écoles américaines, présentées comme un prix acceptable à payer pour préserver le droit au port d’armes.

Charlie Kirk ne serait pas mort de cette manière dans un pays où sa mentalité n’aurait pas eu le pouvoir d’armer son assassin, et cette ironie morbide, les réactionnaires l’ont transformé en : « vous vous réjouissez d’un meurtre, donc vous êtes du côté des terroristes ». L’assassinat de Charlie Kirk est un crime abject qu’il faut condamner, et dont il faut aussi condamner les causes idéologiques.

Le double standard devrait être frappant pour tout le monde. Ceux qui exigeaient le silence critique au nom du respect dû à la victime devraient, par cohérence, adopter la même discipline face aux propos visant Renée Good : l’insulte proférée immédiatement après les tirs « fucking bitch », ou la qualification de « terroriste » lancée par une autorité exécutive avant toute enquête. Or ce n’est pas ce que l’on observe. Bien au contraire : l’outrance, la moquerie ou l’injure répondent souvent lorsque ces incohérences sont mises en évidence. Il devient alors difficile de ne pas constater une hiérarchie implicite : la vérité compte moins que le pouvoir d’instrumentaliser n’importe quoi dans le but de frapper le camp détesté.

 

Détruire les outils du vrai pour gouverner sans contraintes

Et face à cela, le zététicien est démuni : sa parole cesse d’être audible dès que l’interlocuteur est passé en “mode tribal” et considère que toute vérité non alignée sur ses intérêts mérite d’être niée, et les outils qui permettent de l’énoncer méritent d’être détruits : c’est exactement ce que le régime Trump fait en criminalisant certains campus au motif de “radicalisation gauchiste”, en démantelant des programmes de recherche sur le climat ou les extrémismes, et en évinçant des hauts fonctionnaires de la santé ou de l’économie coupables de rappeler publiquement des données dérangeantes. Le régime Trump s’évertue à casser le thermomètre afin de pouvoir décréter la température qu’il fait. Et ceux qui s’en réjouissent semblent oublier qu’ils sont dans la même pièce que nous et que la température qui nous affecte les affecte tout autant.

La mentalité selon laquelle la vérité compte moins que le pouvoir d’instrumentaliser n’importe quoi pour faire mal au camp détesté est à courte vue. Elle peut être efficace pour polariser une nation, pour faire monter une force politique identitaire, et même remporter des élections. Elle devient suicidaire lorsqu’il s’agit de prendre des décisions qui engagent l’avenir d’un pays, d’un continent, d’une civilisation : le réel ne négocie pas avec nos obsessions partisanes. Et il est indifférent aux vies détruites par millions si une société s’habitue à juger qu’être raisonnable, honnête et scrupuleux avec les faits est un truc de faible, de lâche, de progressiste, de zététistes puceaux.

Les souffrances que nous allons endurer quand le réel s’imposera face aux délires, aux narratifs et aux stratégies de division, seront probablement pires que ce que nous sommes prêts à l’admettre aujourd’hui. Et les vrais responsables aux commandes de nos institutions en 2026 seront morts, riches, contents d’eux-mêmes, au milieu d’un clan grassement enrichi par leurs magouilles et héritiers d’un pouvoir gagné à attiser la haine des minorités — pendant que l’on aura persuadé les citoyens de ne pas regarder l’essentiel : une caste de puissants leur fait les poches et leur met des armes dans les mains pour qu’ils aillent tuer ceux qui dénoncent les manigances.

Une fois ce constat posé, on peut baisser les bras ou essayer de croire que tout n’est pas foutu, et notamment que le gout du vrai n’a pas totalement quitté nos concitoyens, et qu’il est possible pour la démocratie de rétablir de vrais espaces de débat où le vrai sera considéré comme plus important que la victoire d’un camp sur l’autre. Parce que ce que la zététique peut nous aider à comprendre c’est que, telle la cuillère de Matrix : ces camps n’existent pas vraiment : ils sont en grande partie fabriqués par des récits et des algorithmes qui nous coupent de ce que nous avons en commun.

Nous avons tous le même intérêt à nous débarrasser des idées fausses, quelle que soit notre couleur politique. J’aimerais que nous nous en souvenions. Vite.

 

Acermendax


Références

  • Bakshy, E., Messing, S., & Adamic, L. A. (2015). Exposure to ideologically diverse news and opinion on Facebook. Science, 348(6239), 1130–1132. https://doi.org/10.1126/science.aaa1160 Science
  • Iyengar, S., Sood, G., & Lelkes, Y. (2012). Affect, not ideology: A social identity perspective on polarization. Public Opinion Quarterly, 76(3), 405–431. https://doi.org/10.1093/poq/nfs038 OUP Academic
  • Kahan, D. M., Braman, D., Gastil, J., Slovic, P., & Mertz, C. K. (2007). Culture and identity-protective cognition: Explaining the white-male effect in risk perception. Journal of Empirical Legal Studies, 4(3), 465–505. https://doi.org/10.1111/j.1740-1461.2007.00097.x Wiley Online Library
  • Kunda, Z. (1990). The case for motivated reasoning. Psychological Bulletin, 108(3), 480–498. https://doi.org/10.1037/0033-2909.108.3.480 fbaum.unc.edu+1
  • Lazer, D. M. J., Baum, M. A., Benkler, Y., Berinsky, A. J., Greenhill, K. M., Menczer, F., … Zittrain, J. L. (2018). The science of fake news. Science, 359(6380), 1094–1096. https://doi.org/10.1126/science.aao2998 PubMed
  • Lewandowsky, S., Ecker, U. K. H., & Cook, J. (2017). Beyond misinformation: Understanding and coping with the “post-truth” era. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 6(4), 353–369. https://doi.org/10.1016/j.jarmac.2017.07.008 ScienceDirect
  • Nyhan, B., & Reifler, J. (2010). When corrections fail: The persistence of political misperceptions. Political Behavior, 32(2), 303–330. https://doi.org/10.1007/s11109-010-9112-2 Springer Nature Link
  • Pennycook, G., & Rand, D. G. (2019). Lazy, not biased: Susceptibility to partisan fake news is better explained by lack of reasoning than by motivated reasoning. Cognition, 188, 39–50. https://doi.org/10.1016/j.cognition.2018.06.011 PubMed
  • Vosoughi, S., Roy, D., & Aral, S. (2018). The spread of true and false news online. Science, 359(6380), 1146–1151. https://doi.org/10.1126/science.aap9559 PubMed

 

Sources journalistiques

  • Courrier international. (2026, 10 janvier). “Je ne vous en veux pas” : les derniers mots de Renee Good avant d’être abattue par un agent de l’ICE.
  • United States Capitol Police. (2021, 19 avril). Medical examiner finds USCP Officer Brian Sicknick died of natural causes [Press release].
  • ABC News. (2021, 3 août). 2 more officers who responded to Jan. 6 Capitol riot have died by suicide.
  • Associated Press. (2026, 5 janvier). This Jan. 6 plaque was made to honor law enforcement. It’s nowhere to be found at the Capitol.

[1] https://www.uscp.gov/media-center/press-releases/medical-examiner-finds-uscp-officer-brian-sicknick-died-natural-causes

[2] https://abcnews.go.com/Politics/officers-responded-jan-riot-died-suicide/story

 

Voici le texte du petit discours d’introduction que j’ai prononcé pour le lancement du congrès du 13 décembre 2025

 

Ouverture du congrès

Bonjour à tous.

Merci d’avoir rejoint aujourd’hui ce premier congrès PRISME : Plateforme de Réflexion et d’Information sur le Sectarisme, la Manipulation et l’Emprise

Je prends la parole quelques minutes pour effectuer des rappels : les phénomènes sectaires ne sont ni marginaux, ni résiduels. Selon les estimations publiques, entre 500 000 et 1 million de personnes en France ont été confrontées à un phénomène d’emprise au cours de leur vie. La Miviludes reçoit chaque année plus de 4 000 signalements, dont environ 20 % concernent des mineurs. Rien que sur les cinq dernières années, la hausse des situations d’emprise signalées dépasse +40 %.

Et ces chiffres ne sont pas des abstractions. Ils représentent des vies bouleversées.

Les cinquante dernières années ont laissé une liste sombre de catastrophes : le suicide collectif de Jonestown en 1978 (918 morts dont 304 enfants), les massacres de l’Ordre du Temple Solaire dans les années 1990 (74 morts), l’attentat au gaz sarin perpétré par Aum Shinrikyō en 1995 (13 morts, plus de 6 000 blessés). Ce sont des repères historiques, mais la réalité contemporaine est tout à fait préoccupante.

En France, les tribunaux jugent encore des affaires graves :

  • Loup Blanc (Jean-Marc B.) : en 2024, le tribunal correctionnel de Tarbes l’a condamné à 9 ans de prison pour viol, agressions sexuelles et abus de faiblesse, à l’encontre de plusieurs femmes rencontrées dans le cadre de ses stages et enseignements spirituels. Le jugement a retenu l’existence d’un ascendant et d’une influence déterminante sur ses élèves.
  • La Grande Mutation : le fondateur, Étienne Guillé, est décédé en 2018 sans avoir été condamné. En revanche, six cadres du mouvement ont été condamnés en juillet 2024 pour abus de faiblesse. L’enquête et le procès ont mis en évidence des exigences financières excessives, un contrôle étroit exercé sur plusieurs adeptes, ainsi que des ruptures familiales rapportées dans les témoignages.
  • Tabitha’s Place : Une information judiciaire a été ouverte en mars 2014 concernant cette communauté pour abus de vulnérabilité, travail dissimulé et travail des enfants. En décembre 2019, une nouvelle information judiciaire a été lancée pour violences présumées sur mineurs. Les témoignages d’adolescents ayant quitté la communauté évoquent un travail harassant dès le plus jeune âge, et l’organisation est régulièrement soupçonnée de fraude aux prestations sociales et de blanchiment de fraude fiscale.
  • Anthroposophie : plusieurs organes liés au mouvement ont tenté, à travers une série de procédures en diffamation, de faire taire le lanceur d’alerte Grégoire Perra. En 2021, leur action s’est soldée par un camouflet judiciaire : le tribunal judiciaire de Strasbourg a condamné l’association plaignante à lui verser 25 000 € de dommages et intérêts. Les procédures bâillon continuent pourtant.
  • Enfin, le naturopathe Thierry Casasnovas est mis en examen en 2023 à Perpignan pour une série de chefs d’accusation incluant « abus de confiance », « faux et usage de faux », « exercice illégal de la pharmacie », « pratiques commerciales trompeuses », « blanchiment » et « abus de faiblesse ». Il est placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de participer ou organiser des stages et formations touchant à la santé ou au bien-être.

 

De nombreuses procédures restent ouvertes partout en France. Elles concernent des structures très diverses : des « retraites » de jeûne où des participants ont été hospitalisés, et parfois sont décédés, des communautés fermées signalées pour manquements graves à la protection des mineurs, des thérapeutes autoproclamés visés pour abus de faiblesse ou exercice illégal de la médecine, ainsi que des interventions régulières pour rupture familiale ou emprise psychologique avérée.

Dans ce contexte, la France dispose d’un instrument singulier : la Miviludes. Créée en 2002, elle organise le repérage, l’analyse et la coordination de la réponse publique face aux dérives sectaires. Aucun autre pays ne bénéficie d’un dispositif aussi centralisé, soutenu par une vigilance institutionnelle constante. La législation a récemment évolué, notamment avec l’introduction du délit d’incitation à l’arrêt ou à l’abstention de soins, pensé pour répondre aux dérives pseudo-thérapeutiques qui exposent directement les personnes vulnérables à des risques graves pour leur santé. Ce genre de disposition signale, ou du moins laisse espérer, une mobilisation accrue dans la lutte contre l’emprise.

Mais les phénomènes auxquels nous sommes confrontés ne sont plus ceux des années 1970.

Les mouvements d’aujourd’hui empruntent volontiers les codes de la science, de la spiritualité « naturelle », du coaching ou du bien-être intégral. L’anthroposophie, par exemple, se déploie dans des écoles, des établissements de soins ou des pratiques agricoles en revendiquant une « pédagogie alternative » issue d’un corpus ésotérique du début du XXᵉ siècle. La Scientologie demeure active et continue de recruter à travers des programmes de « développement personnel » soigneusement présentés comme neutres. Certains influenceurs pseudo-thérapeutiques mobilisent un discours de santé totale qui séduit un public vulnérabilisé par l’isolement numérique. S’y ajoutent les pratiques de jeûne extrême, le respirianisme ou diverses formes de « soins énergétiques », dont plusieurs enquêtes ont révélé le potentiel d’abus sexuels, financiers ou psychologiques.

On voit aussi apparaître des situations d’emprise qui ne passent plus par des communautés organisées : un simple échange régulier en ligne peut suffire pour qu’une personne vulnérable se retrouve sous l’influence directe et exclusive d’un « guide » ou d’un pseudo-thérapeute — ou d’un brouteur. Les signalements récents montrent que l’emprise peut désormais se construire dans un tête-à-tête numérique, sans structure formelle autour. On parle parfois d’État gazeux du phénomène sectaire.

À cela se superpose un réflexe social dangereux : la tentation de blâmer les victimes. « Il faut être bête pour y croire », voilà une phrase qui absout le manipulateur, rend invisibles les ressorts psychologiques de l’emprise, et renforce la honte des survivants. Or nous savons que l’emprise n’a rien à voir avec l’intelligence : elle repose sur l’abus de pouvoir, l’isolement, la saturation émotionnelle et la confiscation progressive de l’autonomie.

La grande diversité du phénomène repose pourtant sur un socle commun : un individu qui s’arroge un pouvoir total sur un autre au nom d’une connaissance prétendument supérieure, d’une révélation que « le monde extérieur refuse de comprendre ». L’engrenage cognitif qui suit produit un endoctrinement, un durcissement de la croyance qui rend très difficile le simple fait d’avoir une discussion argumentée avec les personnes sous emprise.

Voilà pourquoi la tâche est immense.

Aider les victimes, soutenir les familles, prévenir l’emprise : tout cela exige de la connaissance. Nous avons besoin des sciences sociales, de la psychologie, des neurosciences, de l’étude des dynamiques de groupe, de l’expertise juridique. Nous avons besoin d’un diagnostic clair pour savoir quelles interventions fonctionnent, dans quels contextes, et comment renforcer l’autonomie des personnes vulnérabilisées.

L’esprit critique joue ici un rôle central. Non pas comme un simple idéal individuel, mais comme une compétence collective d’évaluation de la confiance : qu’est-ce qui mérite d’être cru ? Quelle source gagne ou perd en fiabilité ? Quelle méthode garantit l’intégrité d’une information ? Une société où la confiance est bien calibrée est une société où les manipulateurs ont moins de prise.

C’est tout l’enjeu du projet PRISME : mettre en commun les savoirs, les expériences et les outils qui permettent de comprendre, d’agir, et de protéger. Le défi est considérable, mais il n’est pas hors de portée si nous le relevons ensemble.

Notre initiative n’a pas vocation à effacer, supplanter ou remplacer celle des associations qui, depuis des années, travaillent sur ces sujets, sensibilisent la population et apportent un soutien vital aux victimes, mais d’apporter des outils supplémentaire pour mieux comprendre les phénomènes humains au cœur de cette problématique et distinguer plus efficacement les bonnes et les moins bonnes méthodes pour atteindre notre objectif commun : l’émancipation individuelle, la vigilance collective, la justice pour tous, et la liberté de conscience.

 

Je vous souhaite la bienvenue au congrès PRISME.

 

Acermendax

 

Faut-il acheter la petite coche bleue d’Elon Musk ?

 

Sur le réseau X, les fausses informations disposent d’un véritable boulevard. Une rumeur bien tournée, une accusation scandaleuse, un montage douteux ou une indignation fabriquée peuvent parcourir la plateforme à toute vitesse, tandis que toute tentative de nuance se heurte à un terrain devenu hostile : allergique à la complexité, saturé d’ego, dopé à l’engagement négatif. Ceux qui tentent de défendre l’esprit critique avancent comme à contre-courant ; leurs contributions se perdent dans le vacarme, tandis que les propos trompeurs prospèrent sans effort dans un écosystème aménagé pour eux.

Alors on fait quoi ? On peut abandonner le terrain numérique, considérer X comme définitivement perdu. C’est un choix possible, et parfois légitime, car l’action hors ligne reste essentielle. Elle se déploie dans les écoles, les associations, les collectivités, les débats publics, les médias — partout où l’on peut rencontrer des personnes, transmettre des outils, éclairer des situations réelles. Mais il faut reconnaître que l’espace numérique exerce aujourd’hui une force normative, politique et idéologique considérable. Les plateformes structurent une partie du débat public, influencent les représentations du monde, modèlent des habitudes de pensée. Les déserter entièrement reviendrait à laisser ce pouvoir se concentrer entre les mains de celles et ceux qui prospèrent dans l’opacité, l’indignation grandiloquente ou la manipulation. Partager des outils d’esprit critique là où s’élaborent les récits qui façonnent nos sociétés reste une manière, modeste mais nécessaire, de maintenir un accès commun à des repères fiables dans un environnement où ils se raréfient.

Je comprends parfaitement celles et ceux qui ont quitté Twitter, par refus de contribuer au pouvoir de son propriétaire, par désaccord avec des règles mouvantes réécrites en permanence au bénéfice d’un ennemi déclaré du pluralisme et de l’investigation rationnelle du monde. Moi aussi, je me suis tourné vers des espaces plus habitables — BlueSky, par exemple. Mais il faut bien constater une chose : X demeure peuplé de gens qui pensent, qui doutent, qui se trompent, qui cherchent, parfois maladroitement, matière à réfléchir. Des utilisateurs qui ont besoin que leur esprit critique soit stimulé là où ils sont, et pas seulement là où nous aimerions qu’ils soient.

Le problème, c’est que les règles de l’espace X sont truquées. Ce n’est pas une agora, mais une réplique déguisée : une couche de vernis démocratique recouvrant un mécanisme de mise en avant biaisé, où l’argent des techno-bros et le trollage industriel des fermes d’influence façonnent l’environnement cognitif de millions d’usagers. Leur rapport au vrai monde en est affecté, et nos espaces communs de réalité vacillent.

C’est ici qu’entre en scène le paradoxe de la Reine Rouge, né de la biologie évolutionnaire : dans un monde où tout évolue autour de vous, il faut courir, toujours, simplement pour rester à la même place. Cesser de s’adapter, c’est reculer. C’est disparaître.

Et, face à nous, il y a les amoureux de la « pastille bleue », ceux qui se proclament éveillés, insensibles à toute manipulation, lucides par nature. Matrix reste leur référence pop, même s’ils n’ont à peu près rien compris du propos des sœurs Wachowski. Ils sont persuadés d’avoir atteint la fin du tapis roulant. Ils ne courent plus. Ils ne doutent plus. Ils n’imaginent même plus pouvoir se tromper. Cela fait plus de trente-cinq ans que Joule et Beauvois, dans leur « Petit traité de manipulation » ont montré que les individus les plus convaincus de leur propre imperméabilité à l’influence sont précisément ceux qui tombent le plus aisément dans les pièges glissants des biais cognitifs que nous partageons tous.

Et ces gens, il va falloir vivre avec eux. Dans le monde réel. Pas dans une bulle choisie, mais dans la même société, face aux mêmes enjeux matériels, politiques, climatiques, sanitaires. Alors je fais le choix — pour le moment — d’aller leur parler là où ils se trouvent. Je vais essayer, malgré l’arène truquée, malgré les règles iniques, malgré l’avantage structurel donné à la manipulation, d’y faire œuvre utile.

Dans un an, je ferai le bilan. Je verrai si passer 2026 avec une coche bleue achetée à Musk & Co aura été un choix pertinent… ou une erreur. Mais une chose est sûre : renoncer d’avance, c’est rester immobile pendant que la Reine rouge continue de courir. Et ce n’est pas ainsi que l’on défend, ni la pensée critique, ni la réalité que nous avons encore en partage.

Vos avis m’intéressent toutefois, et je reste évidemment à l’écoute.

Acermendax

 

Une expertise massive

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) vient de publier une actualisation majeure de son expertise sur les radiofréquences. L’exercice est considérable : près d’un millier d’études publiées en dix ans, dont 250 examinées en détail après un tri méthodologique strict. Ce travail approfondi livre un état des connaissances qui tranche nettement avec les discours alarmistes souvent associés à la téléphonie mobile.

Les faits sont clairs : les meilleures données disponibles ne montrent pas d’augmentation du risque de cancer aux niveaux d’exposition que connaît le public.

Les grandes études épidémiologiques confortent ce constat. L’enquête internationale Mobi-Kids, qui porte au total sur plus de 4 900 jeunes (1 712 cas et 3 217 témoins), n’observe aucune association entre l’usage du téléphone mobile et les tumeurs cérébrales chez les adolescents (Castaño-Vinyals et al., 2022). De son côté, la vaste cohorte COSMOS, qui suit plusieurs centaines de milliers d’adultes, ne met pas non plus en évidence d’augmentation significative du risque (Toledano et al., 2021). Il s’agit toutefois d’une analyse intermédiaire : la durée moyenne de suivi, environ sept ans, reste courte au regard de la possible latence de certaines tumeurs. Les résultats sont donc rassurants à court et moyen terme, mais devront être prolongés.

Cet ensemble s’inscrit dans un constat plus global : malgré trente années d’explosion de l’usage du téléphone mobile, l’incidence des tumeurs cérébrales reste globalement stable. En épidémiologie, c’est un signal particulièrement robuste.

Ce que montrent les études animales et mécanistiques

Les études animales — en particulier les travaux du National Toxicology Program américain — ont rapporté chez certains rats une légère augmentation de tumeurs, à des niveaux d’exposition extrêmes (jusqu’à 4 W/kg de DAS, soit environ dix fois plus que les limites maximales autorisées pour la tête humaine). Chez la souris, les signaux étaient plus faibles et classés comme « équivoques », sans cohérence dose–réponse. Le NTP lui-même conclut à des résultats partiels, difficiles à interpréter et non généralisables.

Un élément majeur éclaire cette prudence : malgré trois décennies de recherches, aucun mécanisme biophysique plausible n’a été établi permettant d’expliquer comment des radiofréquences non ionisantes, aux niveaux d’exposition réels, pourraient initier un processus cancérogène. Les seules interactions reconnues comme pouvant entraîner un risque sanitaire sont d’ordre thermique. Des effets biologiques non thermiques existent en laboratoire, mais aucun n’a été relié à un mécanisme cancérogène compatible avec l’exposition réelle des utilisateurs. L’IARC elle-même, dans son Monograph 102, rappelait : “no established mechanism of carcinogenesis from RF exposure has been identified” (IARC, 2013).

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la classification de l’IARC. Depuis 2011, les radiofréquences sont classées dans le Groupe 2B : “peut-être cancérogène pour l’être humain”. Il s’agit du niveau de preuve le plus faible parmi les agents classés : les données sont insuffisantes chez l’humain et limitées ou insuffisantes chez l’animal. Cette catégorie ne signifie ni danger avéré, ni démonstration de causalité ; elle indique simplement qu’un doute résiduel existe et qu’il justifie la poursuite de travaux complémentaires. À titre d’exemple, le Groupe 2B inclut également les légumes marinés de certaines traditions asiatiques ou l’extrait d’Aloe vera, ce qui aide à situer l’ordre de grandeur du risque.

Sur le plan technologique, l’ANSES rappelle que la 5G n’introduit pas de mécanisme cancérogène nouveau. Les bandes inférieures à 6 GHz ne se distinguent pas des générations précédentes de ce point de vue. Les bandes millimétriques autour de 26 GHz, encore peu déployées et très faiblement pénétrantes, font l’objet d’une vigilance scientifique mais aucune alerte particulière n’a émergé. Les technologies de multiplexage et de focalisation (MIMO, beamforming) modifient la distribution spatiale de l’exposition sans en changer la nature physique.

L’agence recommande néanmoins une prudence raisonnable, surtout pour les enfants : réduire la durée d’exposition, tenir le téléphone éloigné de la tête, utiliser oreillettes ou haut-parleur. Un point technique mérite d’être compris : ce n’est pas tant le passage entre Wi-Fi, 4G et 5G qui importe que les conditions d’usage. En cas de mauvaise réception, le téléphone augmente automatiquement sa puissance d’émission ; limiter les usages intensifs de données dans ces situations peut réduire l’exposition.

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Une vigilance méthodique toujours nécessaire

Que faire face à ces informations ?

Les nouvelles données s’alignent avec les anciennes, elles confirment que toutes les paniques agitées sur les effets nocifs des ondes électromagnétiques étaient infondées. Nous voyons que les discours alarmistes et la rhétorique de la peur de certains mouvements ou individus étaient faux, voire trompeurs, et qu’il était pertinent de le dire (même si ça peut coûter cher…). Mais il ne s’agit certainement pas de la réponse scientifique définitive à un dossier désormais clos.

Nous disposons d’un corpus solide, globalement rassurant, mais qui conserve des zones d’incertitude qui doivent recevoir toute l’attention des experts L’histoire récente montre ce qui arrive lorsque la vigilance collective s’affaiblit. Le cas du chlordécone dans les Antilles françaises en est un exemple tragique où un risque avéré a été sous-estimé, mal encadré, parfois minimisé. Ici, au contraire, les radiofréquences font l’objet d’une surveillance exigeante, d’une expertise transparente et d’une pression citoyenne pour la rigueur.

Mais il faut retenir que les conclusions rassurantes de l’ANSES ne sont pas une invitation à baisser la garde : elles sont le produit de cette exigence.

Le jour où nous renoncerions à ces standards élevés — méthodologie stricte, analyses contradictoires, données longues, transparence — nous perdrions la capacité de distinguer un danger réel d’une rumeur infondée. C’est alors que des situations comparables au chlordécone deviennent possibles.

Rien de tel n’apparaît aujourd’hui dans les données sur les ondes. Mais brouiller le débat public avec des scénarios imaginaires, saturer l’espace de fausses alertes ou confondre signaux faibles et signaux forts affaiblit notre capacité collective à protéger la population lorsque de véritables risques émergent.

Les sciences des risques environnementaux ont souvent de mauvaises nouvelles pour nous, elles nous mettent face à des défis complexes, à des urgences indiscutables. Alors quand, de temps à autres, elles nous annoncent qu’une angoisse était inutile, qu’une menace était surestimée, sachons l’entendre pour placer nos efforts dans les dossiers qui important vraiment, ceux dont le déni ou le retard finit, toujours, par coûter des vies.

 

 

Acermendax


Références

  • Castaño-Vinyals, G., Sadetzki, S., Vermeulen, R., Momoli, F., Kundi, M., Merletti, F., Maslanyj, M., Calderon, C., Wiart, J., Lee, A. K., Taki, M., Sim, M., Armstrong, B., Benke, G., Schattner, R., Hutter, H. P., Krewski, D., Mohipp, D., Ritvo, P., … Cardis, E. (2022). Wireless phone use in childhood and adolescence and neuroepithelial brain tumours: Results from the international MOBI-Kids study. Environmental International, 160, 107069.
  • National Toxicology Program. (2018). Toxicology and carcinogenesis studies in Sprague Dawley (Hsd:Sprague Dawley SD) rats exposed to whole-body radio frequency radiation at a frequency (900 MHz) and modulations (GSM and CDMA) used by cell phones (NTP Technical Report No. 595). National Institute of Environmental Health Sciences
  • Toledano, M. B., et al. (2021). Cohort Study of Mobile Phone Use and Health (COSMOS): Cohort profile update. International Journal of Epidemiology, 50(5), 1768–1769.
  • ANSES (2025). Exposition aux ondes : de nouvelles études précisent les connaissances sur le risque de cancer.
    https://www.anses.fr/fr/content/exposition-aux-ondes-de-nouvelles-etudes-precisent-les-connaissances-sur-le-risque-de
  • IARC (2013). Non-Ionizing Radiation, Part 2: Radiofrequency Electromagnetic Fields. IARC Monographs on the Evaluation of Carcinogenic Risks to Humans, Vol. 102.

Le complotisme — ou, selon le terme privilégié par la littérature scientifique, la mentalité complotiste (conspiracy mentality) — désigne une manière particulière de connaître et d’interpréter le monde. Il ne s’agit pas d’une identité personnelle, mais d’une disposition cognitive et sociale qui conduit à expliquer préférentiellement les événements sociaux, politiques ou scientifiques par l’action intentionnelle, coordonnée et malveillante de puissances cachées (Imhoff & Bruder, 2014).

 

Les sciences cognitives, la psychologie sociale et la sociologie distinguent trois niveaux qu’il est crucial de ne jamais confondre. Les complots réels existent : ils sont documentés par des enquêtes, des archives, des sources indépendantes. Les théories du complot sont des explications particulières qui prétendent attribuer un événement à un complot donné : elles peuvent être vraies ou fausses. Enfin, on parle de mentalité complotiste pour désigner une disposition générale à privilégier systématiquement les explications intentionnelles et cachées, indépendamment de la solidité des preuves. C’est ce dernier phénomène dont nous parlons ici.

Le complotisme est un prisme interprétatif qui transforme l’ambiguïté en indice et le bruit en signal. Sur le plan psychologique, il se caractérise par une méfiance généralisée envers les institutions et les experts, une tendance à détecter des motifs dans des éléments incohérents et à supposer des intentions cachées dès qu’un fait semble inexplicable. Ces mécanismes reposent sur des processus bien documentés : sur-attribution d’agentivité, perception illusoire de régularités, préférence pour des récits fermés. Ils répondent également à trois besoins psychologiques fondamentaux que partagent tous les humains : un besoin épistémique de comprendre et de réduire l’incertitude ; un besoin existentiel de contrôle et de sécurité dans un monde perçu comme menaçant ; et un besoin social de préserver une identité positive et d’appartenir à un groupe valorisé (Douglas et al., 2017).

Sur le plan phénoménologique, la mentalité complotiste se vit comme une dynamique de mise en cohérence accélérée : le cerveau organise des fragments hétérogènes en une narration qui « fait sens » immédiatement, donnant l’impression d’accéder à une compréhension cachée. Cette impression de lucidité supérieure provient d’un traitement défaillant de l’ambiguïté, qui déclenche un emballement interprétatif, c’est à dire une mise en cohérence rapide et auto-renforcée de fragments pourtant faibles ou indépendants (Dieguez, 2020). Les artefacts numériques — captures d’écran, vidéos sorties de leur contexte, images virales — deviennent les matériaux d’une construction narrative continue.

Sur le plan social et identitaire, le complotisme fonctionne comme une culture : un ensemble de codes, de récits, de mèmes et de pratiques qui créent une niche distinctive où l’on se perçoit comme « éveillé », lucide, affranchi de la crédulité supposée des autres. Les travaux disponibles montrent que le stigmate associé au mot « complotiste » n’empêche pas cette dynamique ; il peut même renforcer la cohésion du groupe en servant de marqueur d’outsider (Wagner-Egger et al., 2022). La culture numérique amplifie encore cet effet : les algorithmes favorisent les contenus sensationnels, polarisants ou émotionnels, consolidant des bulles de filtre qui confirment l’impression de détenir une vérité cachée et donnent une forte visibilité aux récits complotistes (Harambam, 2020).

Sur le plan épistémique, le complotisme n’est pas une simple crédulité, il relève d’un hyper-scepticisme sélectif. Il combine une défiance radicale envers les sources institutionnelles à une grande tolérance envers les sources alternatives, pourvu qu’elles confortent le cadre explicatif initial. Le résultat est un système clos, hermétiquement fermé à la révision par les faits : toute contradiction est réinterprétée comme une preuve supplémentaire de dissimulation, et l’absence de preuve comme un indice de la sophistication du complot (Sunstein & Vermeule, 2009). C’est pourquoi les chercheurs insistent sur la différence essentielle entre la démarche sceptique, qui accepte la possibilité d’erreur et recherche la falsification, et la mécanique du soupçon, qui ne doute jamais du récit sous-jacent.

 

En définitive, la mentalité complotiste ne décrit pas une identité figée, mais un style de raisonnement, un cadre interprétatif qui peut être plus ou moins activé selon les individus et les contextes. Par ailleurs, il s’agit d’un continuum, à la fois en intensité (force de l’adhésion) et en étendue (nombre de scénarios mobilisés). On peut se situer plus ou moins profondément dans le complotisme, mais on peut également en sortir. Le mot n’est pas une insulte, il sert à décrire un phénomène réel, abondamment étudié, dont les mécanismes cognitifs, motivationnels et culturels expliquent la force de persuasion — et la dangerosité — des récits complotistes dans nos sociétés contemporaines.

 

Acermendax


Références 

  • Brotherton, R., French, C. C., & Pickering, A. D. (2013). Measuring belief in conspiracy theories: The Generic Conspiracist Beliefs Scale. PLoS ONE, 8(12), e75457.
  • Dieguez, S. (2020). The Noise of Conspiracy. In J.-W. van Prooijen & K. Douglas (Eds.), The Psychology of Conspiracy Theories (pp. 215–235). Routledge.
  • Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542.
  • Goreis, A., & Voracek, M. (2019). A systematic review and meta-analysis of psychological correlates of conspiracy beliefs. PLoS ONE, 14(1), e0210836.
  • Harambam, J. (2020). Contemporary Conspiracy Culture: Truth and Knowledge in an Era of Epistemic Instability. Routledge.
  • Imhoff, R., & Bruder, M. (2014). Speaking (Un–)Truth to Power: Conspiracy mentality as a generalized political attitude. European Journal of Personality, 28(1), 25–43.
  • Sunstein, C. R., & Vermeule, A. (2009). Conspiracy theories: Causes and cures. The Journal of Political Philosophy, 17(2), 202–227.
  • van Prooijen, J.-W., & van Dijk, E. (2014). When consequence size predicts belief in conspiracy theories: The Moderating Role of Understanding. Applied Cognitive Psychology, 28(4), 598–601.
  • van Prooijen, J.-W., & van Vugt, M. (2018). Conspiracy theories: Evolved functions and psychological mechanisms. Perspectives on Psychological Science, 13(6), 770–788.
  • Wagner-Egger, P., Bangerter, A., Delouvée, S., & Dieguez, S. (2022).
    Awake together: Sociopsychological processes of engagement in conspiracist communities.
    Current Opinion in Psychology, 47, 101417.

Depuis son retour au pouvoir, l’administration Trump a initié une politique systématique de réécriture du langage au sein des institutions fédérales américaines. En moins d’un an, plus de 8 000 pages web officielles ont été supprimées ou modifiées, selon une enquête du New York Times. Ce nettoyage lexical, dirigé notamment contre le CDC (Centers for Disease Control and Prevention) et la NSF (National Science Foundation), cible des mots jugés “idéologiquement sensibles” comme bias, polarization, diversity, science-based, vulnerable ou encore equity.

Ces suppressions prennent plusieurs formes : retraits directs de publications, révisions silencieuses de guides de rédaction, consignes verbales de prudence ou modifications des algorithmes de validation des appels à projet. Ainsi, certains chercheurs ont vu leur demande de financement suspendue pour usage du mot bias (c’est-à-dire biais en français), désormais signalé comme “chargé politiquement” dans les grilles internes de la NSF. Le site GrantWritingAndFunding.com a publié en septembre 2025 une liste non exhaustive de plus de 40 termes bannis ou à risque, accompagnée de conseils d’auto-censure pour les porteurs de projets.

Ce dispositif n’est pas anecdotique. Il constitue une tentative délibérée de neutralisation des instruments critiques du langage. Supprimer bias, c’est rendre impossible l’analyse des distorsions cognitives. Écarter polarization, c’est nier les mécanismes de fragmentation informationnelle. Évincer science-based, c’est saper l’exigence de preuve et de méthode dans les politiques publiques. Ces mots ne sont pas neutres : ils sont les vecteurs d’un certain rapport au savoir, fondé sur la rigueur, la transparence, et la réflexivité.

À cette censure s’ajoute un climat d’autocensure croissante. Plusieurs laboratoires et universités ont réécrit leurs appels d’offres ou leurs objectifs de recherche en contournant les mots problématiques. Des formations internes recommandent désormais des tournures alternatives jugées “moins polarisantes” : evidence-informed à la place de science-based, group differences à la place de diversity, behavioral tendencies à la place de bias.

Cette purge s’inscrit dans une stratégie politique plus large. Elle ne vise pas seulement les institutions scientifiques, mais le langage lui-même en tant qu’outil de compréhension, de critique et de résistance. Elle relève d’une guerre sémantique qui vise à reconfigurer les termes du débat public, à disqualifier l’expertise indépendante, et à affaiblir la capacité des citoyens à penser collectivement leur réalité.

Elle n’est pas sans précédent. Des États autoritaires ont souvent cherché à contrôler le vocabulaire pour limiter le champ du pensable. Mais ce qui frappe ici, c’est l’ampleur technocratique du processus, et sa capacité à se déployer dans un contexte démocratique sans choc apparent. Par une série de micro-décisions coordonnées, le pouvoir modifie insidieusement le paysage intellectuel et prive les citoyens des moyens d’avoir confiance en une information.

 

Face à cette entreprise, il nous faut défendre les mots bias, polarization, science-based ou vulnerability pour préserver la possibilité même d’un questionnement critique. Œuvrer au partage des notions de la pensée critique, c’est donc contribuer à la préservation des conditions mêmes de la démocratie.

 

Acermendax


Références utiles
  • The New York Times (2025, 7 mars). These Words Are Disappearing in the New Trump Administration.
  • Le Monde (2025, 1er mars). Les mesures brutales de la nouvelle administration Trump s’apparentent à une attaque généralisée contre la science.
  • GrantWritingAndFunding.com (2025, 15 sept.). Banned and Trigger Words in Federal Grant Writing.
  • Wikipedia. Suppression de ressources en ligne du gouvernement des États-Unis en 2025.

 

J’ai appris l’existence de la vidéo d’un défenseur de la chasse en constatant une petite vague de messages de haine dans ma section commentaire. J’ai confié à ChatGPT le soin d’y réagir proprement. Désolé, je ne peux pas y accorder plus de mon temps. Et vous n’êtes pas obligé de vous infliger ça.

L’histoire tient en un partage : celui du travail de Pierre Rigaux qui documente les abus, la violence, parfois la cruauté, et plus généralement les réseaux du monde de la chasse, un lobby puissant et belliqueux. Pierre est très violemment attaqué par un monde cynégétique qui peine à justifier ses pratiques. C’est assez logique puisqu’elles ne sont pas justifiables en l’état. Alors la rhétorique est mobilisée pour faire comme si c’étaient les critiques qui étaient complètement givrés et vicieux.

 

Voici la vidéo que j’avais partagée

Voici le tweet qui a énervé tout le monde

https://x.com/Acermendax/status/1971860820985630840

 

Voici la vidéo ou le chasseur me fait la leçon

 

Voici l’analyse de Chat-GPT

Mon prompt était : « Produis une analyse pour évaluer la rhétorique. Ce propos est-il argumenté ou malhonnête ? Y a t-il des informations qui permettent de mieux comprendre la situation ? Si cela se justifie, rédige une réponse, solide, propre, sourcée. »

ChatGPT a travaillé à partir d’une retranscription du texte de la vidéo obtenue avec NoteGPT.

1. Analyse rhétorique de la vidéo

a. Structure narrative

La vidéo de Richard sur Terre se présente comme un récit personnel construit autour d’un “clash” avec Acermendax. Il enchaîne :

  • une mise en scène auto-dérisoire (« je me suis frité avec le pape de la pensée critique ») ;

  • une exposition pédagogique feinte (“cas d’école”) ;

  • une attaque centrale sur le prétendu « angle mort » de la zététique ;

  • une justification morale (“moi je mens pas, je suis sincère, j’ai mes biais mais je les connais”) ;

  • un procès d’intention (“il est militant anti-chasse, il est condescendant, il ne doute plus de lui-même”) ;

  • une conclusion moralisante (“la zététique devient une croyance quand elle s’applique qu’aux autres”).

b. Mécanismes rhétoriques dominants

  1. Renversement du stigmate
    Il transforme une critique de comportements violents en accusation contre celui qui les dénonce. C’est une inversion classique du rapport victime/accusé : “le vrai problème, c’est celui qui généralise”.

  2. Fausse symétrie morale
    Il met sur le même plan un militant antichasse (Pierre Rigaux) et des chasseurs violents, puis un sceptique (vous) et le militant. L’objectif : dissoudre toute hiérarchie morale ou factuelle entre agresseur et observateur.

  3. Déplacement du débat
    Quand il ne peut pas réfuter la phrase incriminée (“le monde de la chasse menace ceux qui décrivent ses pratiques”), il déplace la discussion :
    → non plus “ces faits sont-ils vrais ?”
    → mais “la vidéo est-elle orientée ?”
    Cela revient à remplacer le critère de véracité par celui de pureté d’intention, sophisme fréquent dans les polémiques identitaires.

  4. Recours à la connivence émotionnelle
    Il flatte son public : “moi je suis honnête, je mens pas, je suis pas zététicien de salon”, “vous me connaissez”. C’est une captatio benevolentiae fondée sur l’identification émotionnelle plutôt que sur la rigueur logique.

  5. Attaque ad personam déguisée
    Derrière l’humour, il ridiculise votre style (“il parle comme ça Thomas”, “pédant”, “petit air supérieur”), pour miner la légitimité intellectuelle plutôt que les arguments.

  6. Effet d’épouvantail
    Il vous prête des positions que vous n’avez pas tenues : par exemple, l’idée que toute la chasse “aurait besoin” de menacer les militants. Il omet le contexte évident : cette phrase dénonçait une dynamique sociale bien réelle, illustrée par des menaces documentées.

  7. Rhétorique du “bon sens”
    Il adopte une posture d’artisan de la vérité simple contre “l’intellectuel rationnel coupé du réel”. C’est la rhétorique populiste du “je suis comme vous, pas comme lui”.

  8. Projection psychologique
    Il reproche à la zététique d’être dogmatique, tout en se comportant lui-même comme un militant défendant son in-group (les chasseurs) contre les “anti-chasses”.

 


2. Évaluation logique et intellectuelle

a. Incohérence centrale

Son propos repose sur une confusion méthodologique entre :

  • véracité factuelle (les faits montrés sont-ils réels ?)

  • interprétation morale ou narrative (la vidéo a-t-elle une intention militante ?)

Il reconnaît lui-même que les faits sont vrais, mais soutient que “l’histoire qu’ils racontent est fausse”.
→ En réalité, la zététique n’a jamais prétendu juger des intentions mais évaluer des affirmations.
Votre question — “qu’y a-t-il de faux dans la vidéo ?” — était donc parfaitement légitime : c’est le cœur même de la méthode critique.

b. Contresens sur la zététique

Il réduit la zététique à une morale de neutralité (“penser contre soi-même”) alors qu’elle est une méthode d’évaluation des preuves.
Ce contresens lui permet de prétendre que “vous avez manqué à la zététique” simplement parce que vous avez pris parti moralement.

Or, une prise de position morale fondée sur des faits n’est pas contraire à la zététique. C’est l’aboutissement normal d’une analyse empirique :
→ si des comportements violents sont documentés, il n’y a pas de “neutralité” à maintenir face à la violence.
C’est la même erreur qu’on retrouve souvent dans les discours relativistes : confondre objectivité (fidélité aux faits) et neutralité morale (indifférence face à ces faits).

c. Erreur de logique : le réductionnisme binaire inversé

Il accuse votre question de “réductionnisme binaire”, alors qu’il pratique lui-même un réductionnisme rhétorique :

  • soit on est rationnel (donc détaché émotionnellement),
  • soit on est militant (donc biaisé).

C’est une fausse dichotomie.
La rationalité ne consiste pas à être froid, mais à savoir distinguer l’émotion de l’argument.

d. Sophisme de composition

Il reproche à votre phrase (“le monde de la chasse…”) d’être une généralisation.
Mais il ignore le sens usuel de “le monde de…” dans le langage journalistique : il s’agit d’une synecdoque — non pas d’une totalité, mais d’un milieu socio-culturel structuré, dont certains segments exercent effectivement une pression ou une intimidation.
Les menaces adressées à Pierre Rigaux, Brigitte Gothière, Hugo Clément ou des journalistes couvrant la chasse sont largement documentées (voir ci-dessous).


3. Mise en contexte factuelle et sources

Les menaces envers les militants antichasse ne relèvent pas de l’imaginaire militant.
Elles ont été :

  • signalées à la justice (Rigaux, 2019 ; Clément, 2020 ; One Voice, 2021) ;
  • documentées par les médias nationaux (France 3, Le Monde, Libération, Reporterre) ;
  • reconnues par les autorités : le ministère de l’Intérieur a même classé certains activistes comme “personnes menacées” en raison de leurs activités (source : Le Monde, 18/09/2022).

Exemples :

  • France 3 Bourgogne-Franche-Comté, 16 septembre 2021 : “Pierre Rigaux menacé de mort après sa vidéo sur la chasse”
  • Le Monde, 30 septembre 2022 : “Les intimidations contre les défenseurs de la faune se multiplient”
  • Reporterre, 2021 : “Harcèlement, menaces, procès-bâillons : la chasse contre ses opposants”

Votre formulation (“le monde de la chasse a besoin de menacer…”) se situe donc dans un contexte empirique, non dans une émotion.


⚖️ 4. Évaluation éthique

L’ensemble de la vidéo de “Richard sur Terre” est une attaque ad personam enveloppée de pseudo-rationalisme, qui :

  • détourne la méthode zététique de son objet (les faits) vers les intentions supposées,
  • caricature votre posture pour défendre une communauté dont il se sent proche,
  • exploite la rhétorique de la “raison contre la condescendance” pour masquer un biais communautaire.

C’est un procédé malhonnête sur le plan intellectuel, quoique efficace sur le plan rhétorique : le ton “bon sens” et la narration ironique produisent un effet de connivence qui court-circuite l’esprit critique du spectateur.

Relu et validé par Acermendax

L’hypocrisie des purs : Comment l’idéologie religieuse homophobe et sexiste fabrique l’impunité des abuseurs

Dans les milieux religieux conservateurs, la pureté sexuelle n’est pas qu’un idéal spirituel : c’est une arme politique et un instrument de domination. On y glorifie la chasteté, on y fustige l’homosexualité, on y prêche la soumission des femmes. Et pourtant, ce sont souvent ces bastions autoproclamés de vertu qui abritent les scandales les plus massifs de violences sexuelles.

Il ne s’agit pas d’anecdotes isolées ni de simples défaillances humaines : ces dérives prospèrent dans un climat moralement toxique. Une morale obsédée par le contrôle du corps et du désir, associée à des structures patriarcales fermées, engendre mécaniquement des comportements d’hypocrisie, de dissimulation et d’abus.

La façade de pureté : un système d’impunité morale

Les recherches en psychologie morale ont mis en évidence un phénomène appelé moral licensing — que l’on peut traduire par « licence morale ». Il désigne la tendance, bien documentée, à s’autoriser certains manquements parce qu’on se perçoit soi-même comme moralement irréprochable (Merritt, Effron & Monin, 2010).

Dans les institutions religieuses, cette mécanique prend une dimension collective : le prestige spirituel, le port de l’habit ou la réputation de sainteté fonctionnent comme des boucliers moraux. Les abus commis par les figures de l’autorité sont alors perçus comme impensables, et donc invisibles. Ce n’est pas seulement la faute d’individus déviants, mais celle d’un système qui confond la vertu affichée avec la vertu réelle.

Le zèle public, la culpabilité intime

La psychologie des croyants montre que la culpabilité religieuse associée à la sexualité produit des effets paradoxaux. Une étude corrélative menée par Grubbs et al. (2015) auprès d’hommes chrétiens a mis en évidence une association entre honte religieuse, sentiment de péché et perception d’« addiction » à la pornographie. Autrement dit : plus la morale est rigide, plus la transgression devient envahissante dans la conscience, même sans passage à l’acte.

Le phénomène de surcompensation morale joue alors à plein : quand une personne se sent menacée dans son identité vertueuse, elle adopte des positions plus extrêmes pour la restaurer (Zhong, Ku, Lount & Murnighan, 2010). Dans le domaine religieux, cela se traduit par une rhétorique de plus en plus agressive contre la sexualité et les minorités sexuelles — une façon d’exorciser sa propre ambivalence, avec d’évidentes conséquences sociétales sur les personnes concernées.

Une étude exploratoire plus ancienne (Adams, Wright & Lohr, 1996) avait suggéré une corrélation entre homophobie déclarée et excitation homosexuelle mesurée. Les résultats, controversés et non reproduits, ne permettent pas de conclure scientifiquement, mais ils illustrent une dynamique que confirment nombre d’observations : l’homophobie militante sert souvent de masque psychologique à des pulsions ou des désirs jugés inavouables dans le cadre religieux.

Quand l’autorité protège le crime

Les abus ne sont pas nés d’hier, et ils ne prospèrent pas seuls. Ils s’enracinent dans des structures d’autorité masculines et fermées. Les travaux du John Jay College of Criminal Justice (Terry et al., 2004) sur les abus commis dans l’Église catholique américaine ont montré comment la culture du silence, la gestion interne des plaintes et la mobilité discrète des prêtres ont permis à un grand nombre d’abuseurs d’agir pendant des décennies.

Ces logiques se retrouvent, sous d’autres formes, dans les milieux évangéliques fondamentalistes : culte du leader charismatique, absence de contre-pouvoirs, isolement des fidèles, théologie de la soumission. Des études qualitatives (Garland & Argueta, 2010) montrent comment la structure même des communautés — l’asymétrie d’autorité, la peur du scandale, la confusion entre spiritualité et loyauté — crée un climat où la dénonciation devient presque impossible.

Dans ces milieux, l’abuseur n’est pas simplement un prédateur : il est un détenteur de pouvoir moral, protégé par la sacralisation de sa fonction. C’est ce pouvoir qui rend les crimes durables.

La religion comme fabrique d’hypocrisie

Il est aisément concevable que les institutions où la sexualité est réprimée et la hiérarchie sacralisée puissent générer plus d’abuseurs que d’autres, mais il est surtout certain qu’elles offrent un refuge idéal à ceux qui savent instrumentaliser la foi pour dominer.

Le prêtre, le pasteur ou le prophète autoproclamé bénéficie d’un capital de confiance quasi absolu. Ses victimes, elles, se heurtent à la muraille du sacré : on leur apprend à se taire, à pardonner, à ne pas “faire de tort à l’Église”. Leur fragilité vient d’un système où la loyauté envers Dieu passe avant la justice, et où celui qui dénonce trahit plus sûrement que celui qui viole.

Dans ce système, l’hypocrisie, loin d’être une anomalie, devient une stratégie de survie. Quand le désir est considéré comme une faute et la désobéissance comme un péché, le mensonge devient la seule issue. Ceux qui prêchent la pureté la plus stricte se condamnent eux-mêmes à vivre dans la dissimulation. Dans un système où tout se tait, le silence finit par servir les plus calculateurs. Les scandales religieux se distinguent par cette double emprise : la contrainte physique s’y mêle à la domination spirituelle, et la foi devient l’outil même du contrôle.

Il serait malhonnête de réduire ce constat au seul monde chrétien. Si les données empiriques sont aujourd’hui bien plus abondantes dans les sociétés occidentales, c’est avant tout une question d’accès à l’information. Le silence ne vaut pas innocence : dans d’autres contextes religieux — notamment musulmans —, tout indique que la même logique de pouvoir moral, de honte et d’impunité prévaut, souvent avec des moyens de coercition sociale encore plus implacables. L’absence d’enquêtes systématiques ne traduit pas une moindre gravité, mais une invisibilisation plus complète encore des victimes, étouffées par la sacralisation du patriarcat et la peur du blasphème.

Une mécanique irréparable ?

Il n’y a pas de paradoxe dans ces scandales : ils ne trahissent pas la morale religieuse, ils en révèlent la mécanique. L’obsession de la pureté crée les conditions de la faute, la peur du désir nourrit la dissimulation, et la hiérarchie masculine convertit la honte en instrument d’ordre. Ceux qui se posent en gardiens du bien ne tombent pas malgré leur rigorisme moral sonore : ils chutent à cause de lui.

Dans ce type de système, la transgression n’est pas une rupture mais un rouage. Le contrôle permanent du corps et du comportement engendre une double vie, puis une culture du silence qui protège les puissants. Le crime finit par y jouer un rôle fonctionnel : il entretient la peur, et donc l’obéissance.

L’abondance des chantres puritains de l’intolérance morale qui tombent précisément par là où ils fustigent les autres (voir liste ci-dessous) n’a donc rien d’accidentel ! Et, hélas, rien ne permet d’affirmer que l’on peut sauver la religion en tant qu’institution en la débarrassant de ces effets pervers.

 

Acermendax

 

 Illustration du problème

Figures religieuses conservatrices et anti-LGBT impliquées dans des affaires de violences sexuelles

Cette liste rassemble plusieurs figures religieuses américaines connues pour leur activisme conservateur ou leurs positions publiques hostiles aux droits LGBT, et qui ont fait l’objet de condamnations, de poursuites ou d’enquêtes pour violences sexuelles.
Les informations ci-dessous proviennent de sources judiciaires, médiatiques ou institutionnelles vérifiables.

 

Condamnés ou plaidé coupables au pénal / reconnus

  • Tony Alamo — Évangéliste, fondateur de l’Alamo Christian Foundation, connu pour des discours virulents contre les LGBT. Condamné en 2009 à 175 ans de prison pour transport de mineures à des fins sexuelles (Mann Act).
  • Jack Schaap — Pasteur de la First Baptist Church of Hammond (mouvement fondamentaliste). En 2013, condamné à 12 ans (144 mois) pour transport d’une mineure à des fins sexuelles.
  • Josh Duggar — Ancien dirigeant de FRC Action, militant conservateur pro-famille (et anti-LGBT), travaillant pour le Family Research Council. Condamné en 2022 à près de 13 ans pour détention / réception d’images pédopornographiques. Le pourvoi a été rejeté en 2024. Circonstances aggravantes pour les institutions : Duggar avait déjà été impliqué dans des allégations d’abus sexuels sur mineures en 2015 (ses propres sœurs)
  • Robert Morris — Fondateur et ancien pasteur de Gateway Church (Texas), figure évangélique influente, conseillé spirituel à Donald Trump. En octobre 2025, il a plaidé coupable à cinq chefs d’actes indécents sur mineur concernant des abus commis dans les années 1980, lorsqu’il était jeune prédicateur, contre une fille de 12 à 16 ans. Sa condamnation prévoit 6 mois de prison, puis probation, inscription sur le registre des délinquants sexuels, et restitution monétaire.
  • Dennis Hastert — Ancien président de la Chambre des représentants des États-Unis (républicain, record de votes anti-LGBT). Condamné en 2016 pour infractions financières liées à des paiements destinés à dissimuler des abus sexuels anciens sur mineurs.
  • Bernard Preynat — Prêtre catholique lyonnais, défenseur d’une morale sexuelle stricte. Condamné en 2020 à cinq ans de prison pour agressions sexuelles sur mineurs (1971-1991). Son cas, couvert par le cardinal Barbarin, a révélé l’ampleur du silence institutionnel au sein de l’Église de France.
  • Tony Anatrella — Prêtre et psychanalyste français, conseiller du Vatican sur la sexualité. Accusé d’avoir imposé à des hommes des « thérapies de conversion » à caractère sexuel. Sanctionné canoniquement en 2018 pour abus de pouvoir et atteintes sexuelles.
  • Roger Vangheluwe — Évêque de Bruges (Belgique). A reconnu publiquement en 2010 avoir agressé sexuellement son neveu mineur pendant des années. Démissionné, mais jamais poursuivi en raison de la prescription.

 

Poursuivis pénalement (procédures en cours, inaptitude, inculpations non abouties)

  • George Pell — Cardinal australien, ancien archevêque de Melbourne et de Sydney, proche du Vatican et symbole du conservatisme catholique. Opposé à l’ordination des femmes et au mariage homosexuel. Condamné en 2018 pour abus sexuels sur deux enfants de chœur, peine annulée en 2020 par la Haute Cour d’Australie, au bénéfice du doute raisonnable. Le cas Pell reste emblématique de la protection institutionnelle dont ont bénéficié les abuseurs au sein de l’Église.
  • Theodore McCarrick — Ancien cardinal catholique. Inculpé en 2021 dans le Massachusetts pour des agressions sexuelles remontant aux années 1970. Ultérieurement déclaré inapte à être jugé pour cause de démence. (Défroqué en 2019.)

Actions civiles / enquêtes indépendantes

  • Paul Pressler — Ancien juge texan, promoteur de la “resurgence” conservatrice au sein de la Southern Baptist Convention. Accusé par plusieurs hommes d’abus sexuels durant leur adolescence. Plusieurs actions civiles engagées ; en 2023, un règlement a été conclu. Aucun chef pénal porté à l’encontre de Pressler n’est connu.
  • Eddie Long — Pasteur de New Birth Missionary Baptist Church (Atlanta), connu pour sermons anti-gay. Poursuivi au civil par quatre, puis cinq jeunes hommes pour coercition sexuelle. Un règlement confidentiel a été conclu en 2011.
  • Bill Gothard — Fondateur de IBLP (Institute in Basic Life Principles), prônant une doctrine patriarcale, anti-LGBT. Nombreuses allégations de harcèlement et d’agressions sexuelles. Poursuite civile lancée en 2016 abandonnée pour prescription ; d’autres procédures sur la responsabilité de l’IBLP encore en cours.
  • Doug Phillips — Animateur du mouvement Vision Forum, promoteur du patriarcat chrétien. Assigné en 2014 par son ex-nourrice pour exploitation sexuelle et abus spirituel ; règlement confidentiel en 2016.
  • Ravi Zacharias — Apologète évangélique réputé. Après sa mort, une enquête indépendante (2021) a confirmé des abus sexuels et exploitations. Aucune poursuite pénale (décédé en 2020).
  • Michel Santier — Évêque français, promoteur d’une “pastorale du corps” axée sur la chasteté et la conversion. Sanctionné par le Vatican en 2022 pour abus spirituels à caractère sexuel sur de jeunes hommes adultes.
  • Jean Vanier — Fondateur de L’Arche, figure spirituelle mondialement respectée. Une enquête interne (2020) a révélé des abus sexuels et spirituels sur plusieurs femmes, commis dans un cadre mystico-religieux présenté comme une guidance.

Références 

  • Adams, H. E., Wright, L. W., & Lohr, B. A. (1996). Is homophobia associated with homosexual arousal? Journal of Abnormal Psychology, 105(3), 440–445.
  • Garland, D. R., & Argueta, C. A. (2010). How clergy sexual misconduct happens: A qualitative study. Social Work & Christianity, 37(1), 1–27.
  • Grubbs, J. B., Exline, J. J., Pargament, K. I., Hook, J. N., & Carlisle, R. D. (2015). Transgression as addiction: Religious shame, guilt, and sexual compulsion among Christian men. Journal of Sex Research, 52(1), 37–48.
  • Merritt, A. C., Effron, D. A., & Monin, B. (2010). Moral self-licensing: When being good frees us to be bad. Social and Personality Psychology Compass, 4(5), 344–357.
  • Terry, K. J., et al. (2004). The Nature and Scope of Sexual Abuse of Minors by Catholic Priests and Deacons in the United States, 1950–2002. Washington, DC: John Jay College of Criminal Justice, U.S. Conference of Catholic Bishops.
  • Zhong, C.-B., Ku, G., Lount, R. B., & Murnighan, J. K. (2010). Compensatory virtue: Cleansing the moral self after threat. Journal of Experimental Social Psychology, 46(5), 859–862.

 

 

Ce texte est le script de la vidéo du même titre dans la série Ne nous fâchons pas.

Criminaliser la pensée

Dans bien des régimes normatifs — religieux ou non — on ne se contente pas d’exiger une conformité des conduites : on exige une conformité des esprits. L’adhésion doctrinale devient une épreuve d’allégeance et la non-adhésion se mue en faute morale. Dès lors, le dissident n’est pas seulement celui qui se trompe ; c’est celui qui « est » mauvais, parce que ses croyances — ou son refus de croire — sont vues comme l’expression d’une essence.

L’hérésie, l’apostasie, le « blasphème », la « déviation idéologique », le « défaitisme » sont autant d’étiquettes pour sanctionner une opinion et, par glissement, marquer son porteur comme criminel. Ce schéma découle d’un même cœur cognitif : l’humain a tendance à être essentialiste, à sur-détecter des agents et à réifier certaines idées ou normes intangibles. Cette réification alimente un glissement fatal : si l’idée est une chose réelle, la contester revient à l’abîmer, et celui qui la conteste devient, lui, un « abîmeur ». C’est ainsi que la pensée-crime fabrique le criminel.

Ce travers n’est pas qu’un tic de langage ; il a des fondements bien connus en sciences cognitives. Les humains essentialisent spontanément : ils supposent que catégories et identités possèdent une « nature profonde » qui les rend ce qu’elles sont (Gelman, 2003). Cette essentialisation psychologique apparaît tôt chez l’enfant et persiste chez l’adulte ; elle facilite la croyance que des idées morales ou politiques seraient porteuses d’une substance quasi naturelle. Lorsque des doctrines exigent l’orthodoxie, cette disposition rend intuitif le passage de « tu ne crois pas X » à « tu es le genre de personne qui trahit X ».

Deux autres mécanismes renforcent la réification : d’une part, la métaphore conceptuelle structure notre pensée abstraite à partir de schémas concrets (on parle d’« attaquer » des idées, de les « blesser », de les « profaner », comme si étaient matériellement fragiles). D’autre part, nous commettons des erreurs de catégorie : nous traitons des propriétés relationnelles ou institutionnelles comme des choses, puis nous leur prêtons causes et volontés (Lakoff & Johnson, 1980 ; Ryle, 1949). Ce qui devient une source régulière de confusion pratique, au cœur de l’amalgame entre personnes et propositions.

À ce socle s’ajoutent des penchants évolués pour la détection d’agence (nous voyons des intentions derrière l’ambiguïté) et pour la protection identitaire (nous déformons l’information quand elle menace l’appartenance au groupe). Le premier rend crédible l’idée que « quelqu’un » — démons, « ennemis du peuple », « traîtres » — agit derrière le désaccord ; le second lie la croyance à la loyauté, et transforme l’argumentation en épreuve d’allégeance. Les normes exigeantes mais bien établies deviennent alors valeurs sacrées : des objets non négociables dont on juge la moindre critique comme profanation (Barrett, 2004 ; Baron & Spranca, 1997 ; Ginges, Atran, Medin, & Shikaki, 2007 ; Kahan, Peters, Dawson, & Slovic, 2017).

Ces ressorts se lisent aussi dans le cerveau : face à des contre-arguments qui menacent des convictions identitaires, on observe l’activation de réseaux impliqués dans le soi et l’émotion, signe que le désaccord est traité comme une atteinte à l’intégrité personnelle plutôt que comme une simple information (Kaplan, Gimbel & Harris, 2016). Cela explique la résistance acharnée, y compris chez des personnes par ailleurs rationnelles.

De l’intuition au châtiment

Une fois la croyance réifiée et sacralisée, l’étape institutionnelle vient vite : on punit l’esprit. Ce n’est pas l’apanage des religions. Les idéologies séculières ont leur propre théologie implicite. Dans les régimes totalitaires du XXe siècle, l’orthodoxie idéologique a souvent puni l’expression dissidente comme si elle révélait une “mauvaise essence”

Sous Staline, la génétique « bourgeoise » fut hérétique : le généticien Nikolai Vavilov est arrêté, condamné, et meurt de faim en prison en 1943 pour avoir persisté à penser contre la ligne lyssenkiste (Birstein, 2008 ; Embryo Project Encyclopedia, 2014).

La Chine maoïste codifia la « réforme de la pensée », faite d’aveux, d’autocritiques et de détentions pour les esprits rétifs d’où l’on extirpe les idées « défectueuses »  (Lifton, 1989).

Les Khmers rouges, à S-21, torturaient jusqu’à la confession idéologique avant l’exécution : extirper l’« hérésie » était la condition d’une mise à mort « propre ». (Chandler, 1999).

Dans l’Allemagne nazie, le Wehrkraftzersetzung (« corrosion de la force défensive ») et l’extension de la peine de mort criminalisent le doute et le défaitisme. (USHMM)

En Corée du Nord aujourd’hui, les « Dix principes » exigent une orthodoxie totale, et l’écart mène aux camps politiques. Dans tous ces cas, la police de la pensée ne se contente pas d’interdire ; elle assimile la personne à l’« erreur » réifiée qu’elle abrite. (OHCHR, 2014).

 

Les États confessionnels montrent la même architecture, avec un vocabulaire différent. Les lois d’apostasie et de blasphème punissent la non-adhésion ou la critique : amendes, prison, parfois mort. En 2019, près de quatre pays sur dix avaient des lois anti-blasphème, et un compendium 2023 recense 95 législations nationales en vigueu (Pew Research Center, 2022 ; USCIRF, 2023a).

La peine capitale pour blasphème est toujours en vigueur, au moins théorique, dans plusieurs pays, notamment le Pakistan, Iran, Arabie saoudite et la Mauritanie (USCIRF, 2023b ; Human Rights Watch, 2018).

En Iran, la communauté bahá’íe subit depuis des décennies arrestations, spoliations, détentions et exécutions ; des organisations de défense des droits qualifient cette répression de crime contre l’humanité (Human Rights Watch, 2024; Amnesty International, 2022).

Ici encore, on juge le porteur à l’aune de l’idée réifiée qu’il incarne (Pew Research Center, 2022 ; USCIRF, 2023a ; Human Rights Watch, 2024.)


Parenthèse sur l’apostasie en Islam

Selon la doctrine juridique classique de l’islam, l’apostasie (ridda) est traditionnellement sanctionnée par la peine de mort pour tout musulman adulte quittant volontairement et publiquement sa religion (Çelebi, Oulddali, & Chauvin, n. d., USCIRF, 2023b). Ce consensus se retrouve dans les principales écoles juridiques sunnites et chiites, avec certaines nuances : par exemple, l’école hanafite préconise l’emprisonnement pour les femmes apostates, tandis que la peine de mort reste la règle pour les hommes. En plus de la peine corporelle, la loi islamique prévoit la perte des droits civils : confiscation des biens, dissolution des liens de mariage, retrait de la garde des enfants, etc. La procédure classique propose une invitation au repentir avant l’application de la sanction (istitāba).

Dans certains États contemporains, la peine capitale pour apostasie figure toujours dans la législation ou la jurisprudence religieuse (Arabie Saoudite, Iran, Mauritanie, Afghanistan…), tandis que d’autres pays musulmans ne l’appliquent plus et recourent à des peines alternatives (prison, déchéance civile) ou n’imposent aucune sanction pénale (Maroc, Tunisie, Turquie), (USCIRF, 2023)

Le débat reste vif parmi les juristes modernes, notamment parce que le Coran, bien que mentionnant l’apostasie à plusieurs reprises, ne prescrit aucune peine terrestre explicite pour celle-ci. La sanction de l’apostat y est présentée comme relevant uniquement du jugement divin et de l’au-delà, non d’une sanction humaine immédiate.

Si vous avez du mal à suivre, je réexplique : ce n’est pas parce que le Coran ne le dit pas explicitement que cette peine n’existe pas historiquement et dans les pratiques juridiques, même si elle fait débat aujourd’hui. La peine de mort pour apostasie est bien inscrite dans la doctrine juridique classique de l’islam, issue des interprétations des hadiths et de la jurisprudence des écoles de droit sunnites et chiites. C’est un consensus académique.


La logique commune à ces systèmes normatifs de croyance, celle de l’orthodoxie idéologique est l’affirmation d’une essence morale dont toute déviation est une trahison sociale.

L’hérésie n’est pas un désaccord mais une souillure à purifier. C’est le crime-pensée de 1984, et nous devrions en avoir retenu quelques leçons.


Seconde parenthèse

Les guerres de religion chrétiennes et les peines contre l’hérésie

Dans la chrétienté médiévale et moderne, l’hérésie a été définie juridiquement et réprimée pénalement. Le IVe concile du Latran (canon 3) confie aux pouvoirs séculiers la tâche d’extirper l’hérésie (Latran IV, 1215). Au XIIIe siècle, la bulle Ad extirpanda encadre l’action inquisitoriale et autorise, sous conditions, le recours à la question par les autorités civiles (Innocent IV, 1252). En Angleterre, l’Acte De heretico comburendo prévoit explicitement le bûcher pour les hérétiques obstinés (Parlement d’Angleterre, 1401).

Ces textes ne sont pas restés lettre morte. L’Inquisition espagnole, documentée pour 1540–1700, enregistre environ 44 674 jugements et plusieurs centaines d’exécutions, attestant une répression pénale de l’hérésie (Contreras & Henningsen, 1986). Sous Marie Tudor, environ 284 protestants sont brûlés pour hérésie (Duffy, 2009). Du côté protestant, Michel Servet est exécuté à Genève en 1553 pour antitrinitarisme. En France, le massacre de la Saint-Barthélemy (1572) coûte la vie à des milliers de huguenots, et la révocation de l’Édit de Nantes (1685) s’accompagne de dragonnades, bannissements et destruction des temples réformés (Van der Linden, 2022).

Conclusion. Le bûcher, la torture et les peines civiles pour non-conformité doctrinale n’ont pas été l’apanage d’une seule religion : ils relèvent d’un régime de criminalisation de la croyance que l’on retrouve, à des périodes et sous des régimes chrétiens différents.


Les horreurs ci-dessus mentionnées ne sont pas l’apanage de la religion, mais des régimes qui placent les droits de l’Humain en dessous de la défense des normes, des traditions et des dogmes. Les théocraties sont la plus pure des formes de tyrannie idéologique, elles sont intrinsèquement hostiles aux libertés individuelles, mais le mécanisme au cœur de leur nocivité se retrouve dans d’autres formes de culte à l’autorité ou à des normes qui éclipsent les personnes.

 

Défaire le court-circuit : dissocier personnes et idées

Pourquoi ces systèmes se ressemblent-ils tant ? Parce que la réification essentialiste fait sauter la digue conceptuelle entre proposition et personne. Si « l’amour », « la patrie » ou « Dieu » sont traités comme des choses en soi, contestables seulement au prix d’une profanation, alors critiquer l’idée, c’est blesser quelqu’un ou quelque chose de réel ; et blesser, c’est punissable. C’est ce court-circuit que l’on doit rompre.

Les sciences du langage et de la cognition montrent comment s’y prendre : dés-réifier (rappeler que les abstractions sont des constructions opératoires, non des substances), dés-essentialiser (remettre l’accent sur les mécanismes et les preuves), et encadrer les controverses pour protéger les personnes tout en exposant les idées à la critique.

L’expérience enseigne aussi qu’on raisonne mieux quand la menace identitaire est abaissée, et par conséquent quand chacun peut ne pas se sentir personnellement visé quand une idée à laquelle il tient est critiquée. On sait que lorsque identité et croyance fusionnent, les comportements extrêmes deviennent pensables « pour le groupe » (Kaplan et al., 2016); Swann et al., 2009.)

 

Au fond, la problématique est assez simple. Nous sommes câblés pour voir des essences, des agents et des entités bien concrètes là où il n’y a que des modèles, des règles, des accords, des conventions. Cette pente naturelle donne du pouvoir aux systèmes coercitifs qui se prétendent les champions de la défense de ces entités en criminalisant la pensée. S’extraire de cette logique demande des dispositifs culturels et juridiques patients : rendre saillantes les preuves plutôt que les identités, mettre au clair la charge de la preuve, instaurer des formats où l’on peut « ne pas croire » sans payer de sa liberté — ou de sa vie, mettre en place un système de justice où sont protégés les droits des individus et pas ceux des idées.

 

En pratique : un plan d’action sobre et opérant

Je n’ai pas envie de m’arrêter là après avoir décrit une situation alarmante et le besoin de nous défaire de tout un tas de réflexes mentaux qui n’épargnent personnes. C’est important de le faire, mais je voudrais aller un peu plus loin, parce que si je prends a parole publiquement sur ces sujets depuis longtemps, c’est parce que je pense qu’on peut faire quelque chose, et que la parole a du pouvoir sur ce terrain.

Chacun d’entre nous peut jouer un petit rôle dans la lutte contre les raccourcis mentaux qui donnent du pouvoir aux ennemis de la liberté de pensée. Je ne vais pas vous donner mon avis personnel, ni mes grandes et géniales idées, mais un résumé de ce qu’on trouve dans la littérature scientifique, dûment sourcé. Le script de cette vidéo est disponible en version texte sur La Menace Théoriste, le lien est en description.

Pour mieux nous entraider à conserver une liberté maximale envers les idées, les énoncés, les propositions, les normes et les croyances, voici un plan d’action en 5 points.

 

1) Parler en modèles et en données plutôt qu’en « entités » peut aider à éviter la sacralisation implicite des idées. Concrètement : « ce modèle prédit X », « il échoue quand Y », « on le remplace si Z ». Ce cadrage rappelle qu’une théorie est un outil révisable, non une chose qu’on offense. Les sciences du langage montrent en effet que les cadres orientent le raisonnement ; adopter un schéma « modèle–preuve–erreur » limite la tendance à réifier l’abstrait que produisent certaines métaphores (Lakoff & Johnson, 2003 ; Thibodeau & Boroditsky, 2011, 2013)[1].

 

2) Pour rendre l’essentialisme « coûteux », on peut expliciter la variabilité interne aux catégories et les mécanismes causaux (par exemple l’interaction gènes-environnements) au lieu d’attribuer une « nature » aux personnes ou aux opinions (Gelman, 2003). La psychologie développementale et sociale a montré que l’essentialisation des catégories favorise des inférences rigides ; l’enseigner en termes de mécanismes et de diversité de cas atténue ces biais  (Haslam, Rothschild, & Ernst, 2000).

— Demander des explications mécanistes (« comment, étape par étape ? ») plutôt que des justifications partisanes (« pourquoi avez-vous raison ? ») aide à dégonfler l’illusion de profondeur explicative et à limiter l’escalade affective.

— L’illusion de profondeur explicative désigne le fait que les gens se croient capables d’expliquer le fonctionnement d’un objet ou d’une politique… jusqu’au moment où on leur demande de le faire pas à pas. En tentant l’explication mécaniste (causes, étapes, contraintes), ils découvrent leurs lacunes et révisent à la baisse leur confiance (Rozenblit & Keil, 2002). Transposé au débat public, ce simple déplacement de « pourquoi j’ai raison » vers « comment ça marche exactement » modère les jugements et réduit l’extrémisme d’attitude : dans des expériences sur des politiques publiques, le fait d’exiger une explication causale détaillée a rendu les positions moins tranchées et a même diminué la volonté de financer la cause défendue, signe d’une surconfiance corrigée (Fernbach, Rogers, Fox & Sloman, 2013). Autrement dit, faire expliciter le mécanisme mobilise la métacognition, désamorce l’affect identitaire et ouvre la porte à une évaluation plus sobre des preuves et des compromis.

 

3) Nous devons dé-nominaliser les désaccords. Cela consiste à parler d’actions et d’hypothèses plutôt que d’identités. Dire « soutenir ou rejeter l’hypothèse H » plutôt que « être un H-iste » réduit la saillance identitaire, avec elle, la cognition défensive qui fige les positions. Les travaux sur le framing nominal vs verbal montrent en effet que les formulations en nom (« être un votant », « être un helper ») lient le comportement au concept de soi et renforcent l’engagement — utile pour des conduites prosociales, mais potentiellement délétère quand il s’agit d’opinions qui peuvent devenir identitaires et rigides (Bryan, Walton, Rogers, & Dweck, 2011 ; Bryan, Master, & Walton, 2014). À l’inverse, des formulations en verbe (« voter », « aider », « examiner/mettre à l’épreuve une thèse ») maintiennent le désaccord au niveau des actes et des raisons, ce qui laisse plus d’espace à la révision et au compromis. En pratique : remplacer « vous êtes X » par « vous défendez l’hypothèse X » peut suffire à calmer le réflexe identitaire et à rouvrir la discussion sur les preuves et les mécanismes.

 

4) Il serait grandement utile de caler un cadre public explicite à nos conversations, avec des règles visibles, une charge de la preuve clairement énoncée, des plages dédiées à la vérification et au droit de réponse. Dans une expérience randomisée sur 2 190 discussions du subreddit r/science (≈ 13,5 millions d’abonnés), le simple fait d’afficher en tête de fil un rappel des normes a augmenté de 70 % la probabilité que des nouveaux venus participent et a amélioré de plus de 8 points leur conformité aux règles ; les conversations dérivaient moins vers le harcèlement ou l’invective (Matias, 2019). Ces effets portent surtout sur les primo-participants : rendre les attentes visibles attire un public plus enclin à se conformer et dissuade une partie des comportements hostiles, à contenu informatif constant.

Au-delà de ce cas, l’idée générale est que formaliser et rendre publiques les normes change qui parle, comment on parle, et ce qui est dit. D’autres travaux indiquent que la transparence des règles et leur application renforcent l’adhésion ultérieure aux standards (Horta Ribeiro, Cheng, & West, 2022). Autrement dit, un cadre explicite ne bride pas le fond : il organise les interactions et ouvre l’espace d’un désaccord argumenté.

 

5) Enfin, un bon débunkage reste une chose cruciale. Il commence en amont par l’inoculation (ou pré-bunking) : on prévient l’audience des procédés de manipulation qu’elle risque de rencontrer (cherry-picking, faux dilemme, corrélation-cause, appel à l’émotion, etc). Ce « vaccin cognitif » n’attaque pas tant une thèse qu’une technique ; il fournit de petits « anticorps » argumentatifs qui permettent de reconnaître le stratagème lorsqu’il se présente (van der Linden et al., 2017). Vient ensuite une réfutation concise assortie d’une explication de remplacement : on rappelle brièvement l’assertion, on identifie la ficelle, puis on propose le mécanisme qui explique mieux les faits, en évitant de marteler la fausseté (Lewandowsky et al., 2020).

Il est à noter que la cible prioritaire n’est presque jamais l’adversaire, mais l’audience. On parle aux observateurs indécis, pas au polémiste décidé. Pour eux, tout ce qui stimule le raisonnement analytique — demander comment plutôt que pourquoi, expliciter les étapes, juxtaposer proprement les séries de faits — diminue la crédulité et la contagion des contenus douteux (Pennycook & Rand, 2019). Le ton aide : factuel, sobre, respectueux des personnes, ferme sur les preuves. En pratique : pré-bunker la ruse, réfuter brièvement en offrant une explication de remplacement, signaler la technique utilisée, puis laisser la porte ouverte à la révision — non pour « faire plier » l’adversaire, mais pour équiper celles et ceux qui regardent.

 

Pour conclure

J’ai un intérêt personnel à vivre dans une société qui me garantis la liberté de conscience et d’expression ; cela passe par la défense de ce même droit chez tous mes semblables, et par le refus de placer au-dessus de ce droit des concepts qu’il serait défendu de critiquer, ou l’interdiction d’un vocabulaire qui serait offensant envers des normes, des traditions, des corpus théoriques, des dogmes ou des groupes.

Le Siècle des Lumières nous a montré que la défense de la raison pouvait changer profondément le monde, et plutôt pour le mieux. Mais les lumières ne resteront pas allumées indéfiniment si personne n’en prend soin.

Nous vivons avec des gens infestés par des idées qui ne survivront que si elles peuvent salir et détruire les concepts liés à la pensée critique. Et nos ennemis, ce ne sont pas ces gens, mais les idées pourries dont ils sont les hôtes ; et ces idées ont une grande fragilité : elles sont irréfutable ou fausses, cela peut se démontrer. Les personnes qui les croient sont en général cognitivement en mesure de le comprendre si elles sont placées dans le bon contexte.

 

Dans notre lutte contre les systèmes de croyances qui criminalisent les libres penseurs, nous devons nous garder de l’erreur capitale de penser que le « croyant » est notre ennemi, alors que c’est bien le système de croyance qui doit être mis à l’épreuve et que l’on peut anéantir si la vérité le permet. Et cela parce que les idées n’ont aucun droit.

 

Acermendax

Références

  • Amnesty International. (2022). Iran: Stop ruthless attacks on persecuted Bahá’í religious minority. https://www.amnesty.org/en/latest/news/2022/08/iran-stop-ruthless-attacks-on-persecuted-bahai-religious-minority/
  • Baron, J., & Spranca, M. (1997). Protected values. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 70(1), 1–16.
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[1] L’étude Thibodeau & Boroditsky (2011) montre qu’une seule métaphore insérée dans la première phrase d’un bref rapport sur la criminalité (ville « ravagée par une bête » vs « infectée par un virus ») modifie les solutions politiques que proposent les participants : « bête » pousse davantage vers des mesures punitives/répressives ; « virus » vers des mesures de type diagnostic/prévention. Il s’agit d’effets observés à contenu factuel constant, au-delà de l’orientation politique, et largement non conscients (les sujets attribuent leurs réponses aux statistiques, pas à la métaphore). C’est une démonstration causale que le cadrage métaphorique influence le raisonnement pratique.

Elle appuie directement l’idée que certains cadrages réifient l’abstrait (crime-bête) et conduisent à des inférences différentes d’un cadrage processuel (crime-virus).

Dans une partie des milieux militants, le refus catégorique de débattre avec des personnalités jugées extrémistes ou dogmatiques est devenu un impératif moral. Cette posture s’appuie sur une intuition : confronter publiquement ces individus reviendrait à leur offrir une forme de légitimité. En conséquence, ceux qui acceptent de les affronter sur le terrain du discours se voient parfois accusés de « normaliser » des idées dangereuses, voire d’en être les complices.

Mais cette stratégie de retrait résiste-t-elle à l’analyse rationnelle et aux données issues des sciences sociales ? Que dit la littérature scientifique sur les effets réels du débat public face à des idéologies autoritaires, complotistes ou réactionnaires ?

Je ne suis pas un politologue mais un modeste vulgarisateur scientifique, rationaliste militant particulièrement engagé contre les pseudosciences, les fausses expertises scientifiques et l’instrumentalisation des sciences. En cette qualité, je n’interviens pas dans l’arène politique partisane, mais je m’exprime dans le but de combattre les obscurantismes et d’amener un maximum de citoyens à comprendre et valoriser la démarche critique employée par les sciences pour édifier des connaissances fiables. Cela implique une certaine forme de responsabilité politique au sens le plus large du terme.

Je ne vais certainement pas aller débattre avec tout le monde n’importe où de n’importe quel sujet, et personne ne devrait le faire, mais je peux par exemple contribuer au débat publique en rendant compte de l’état de la littérature scientifique sur cette question de la légitimité d’un débat contre des idéologues extrémistes. Je propose que nous laissions à d’autres la passion triste de se dénicher des ennemis et que nous cherchions plutôt des solutions.

 

 

1. La thèse de la légitimation par la confrontation : un postulat non démontré

L’idée selon laquelle le simple fait de débattre contribuerait mécaniquement à légitimer l’adversaire repose sur une intuition fréquente dans les milieux militants, mais n’a jamais été démontrée de manière systématique par les sciences du comportement, de la communication ou de la psychologie sociale. Au contraire, plusieurs travaux empiriques montrent que la confrontation publique bien structurée, lorsqu’elle est factuelle, empathique ou bien argumentée, peut affaiblir l’influence de discours extrêmes plutôt que la renforcer. Elle modifie surtout le comportement et les normes sociales périphériques, c’est-à-dire les observateurs, bien plus que les ultra-convaincus eux-mêmes (Chung et al., 2024).

Des travaux sur le contre-discours (Benesch, 2016 ; Garland et al., 2022 ; Hickey et al., 2024) confirment que l’exposition à des réponses critiques, polies ou minimalement agressives, réduit la viralité des discours haineux et désengage une partie des sympathisants. Le contre-discours bien formulé consolide également les normes sociales inclusives auprès du public modéré ou flottant. Une étude de Garland et al. (2022), menée sur Twitter, montre que les interventions collectives de comptes organisés pratiquant le contre-discours ont réduit la quantité de contenu haineux visible sur les fils de discussion et favorisé la visibilité des contre-narratifs. Hickey et al. (2024) ont observé qu’un seul commentaire critique dans une discussion haineuse sur Reddit suffisait à faire baisser le taux de participation de nouveaux utilisateurs, ce qui tend à invalider l’idée que « toute confrontation amplifie l’ennemi ». La revue systématique récente de Chung et al. (2024) valide ce constat. Elle conclut que les formes non violentes, informatives ou empathiques de contre-discours sont souvent plus efficaces que la censure seule, notamment en consolidant les normes démocratiques et en soutenant les victimes tout en limitant la contagion idéologique.

Enfin, la littérature en psychologie de la persuasion (Petty & Cacioppo, 1986) montre que les publics peu engagés – ceux qui représentent souvent la majorité silencieuse – sont plus sensibles à des arguments structurés qu’à une rhétorique moralisante ou injonctive. C’est sur eux que le débat public porte fruit, et non sur les extrêmes déjà radicalisés. Les rares effets négatifs du débat — tels que l’amplification des opinions polarisées quand le public est déjà idéologiquement engagé — sont documentés de façon ponctuelle, mais ne permettent pas de généraliser une interdiction stratégique du débat

 

 

2. Le retrait comme stratégie : un terrain laissé libre

En l’absence de confrontation publique, les idées problématiques se développent souvent sans contradiction, dans des espaces discursifs peu régulés, voire délibérément hermétiques à la critique.

Les analyses de Friggeri et al. (2014) sur la diffusion des fausses informations montrent que les récits mensongers prospèrent lorsqu’ils circulent sans opposition directe. Ce phénomène est amplifié par la logique algorithmique des réseaux sociaux, qui renforce l’exposition répétée à des contenus non vérifiés. Cass Sunstein (2017), dans ses travaux sur les chambres d’écho, souligne que l’absence de confrontation active contribue à la radicalisation progressive des positions, par effet de renforcement mutuel au sein de groupes homogènes.

Refuser de répondre à un discours ne l’invalide pas. Cela peut au contraire lui laisser l’espace nécessaire pour se consolider.

 

3. La logique de l’exclusion morale : efficacité ou entre-soi ?

La posture consistant à refuser tout débat avec des figures perçues comme extrémistes repose souvent moins sur des arguments tactiques formalisés que sur une dynamique de cohésion morale à l’intérieur du groupe militant.

Des travaux en communication politique suggèrent que ce type de rejet renforce les identités collectives, mais réduit la capacité de persuasion à l’extérieur du groupe (Stroud, 2010).
Stroud a montré que lorsque les individus s’exposent uniquement à des points de vue compatibles avec leurs convictions – ce qui est fréquent dans les environnements militants – cela tend à accroître la polarisation et à affaiblir la compréhension de l’autre camp, en particulier chez les publics modérés.

Par ailleurs, l’étude expérimentale de Druckman, Fein et Leeper (2012) révèle que la perception idéologique ou hostile d’une source d’argumentation diminue fortement la réceptivité à son message, même lorsque les arguments sont solides. Cela suggère qu’un rejet moral global – qui disqualifie a priori l’interlocuteur – risque de renforcer les résistances plutôt que de les réduire. L’absence d’échange argumenté alimente alors un effet d’enfermement idéologique (entrenchment) — qui nuit à toute stratégie d’influence intellectuelle ou normative.

J’ajoute que Mutz (2006) a montré expérimentalement que l’évitement systématique du désaccord politique – caractéristique des environnements de « pureté morale » – réduit la capacité des individus à comprendre les positions adverses et à développer des arguments persuasifs pour les publics non acquis. Cette limitation cognitive affecte directement l’efficacité persuasive des mouvements.

4. Ce que montre la recherche sur le contre-discours

La recherche contemporaine sur les mécanismes de contre-discours indique que la confrontation peut fonctionner, à condition d’être stratégique.

Plusieurs principes émergent :

  • Cibler l’audience, non l’adversaire : l’objectif n’est pas de convaincre l’extrémiste, mais de fournir aux spectateurs des outils critiques.
  • Employer des arguments explicites, sourcés, non injonctifs, qui permettent une identification claire des manipulations rhétoriques.
  • Éviter le ton moralisateur, peu efficace sur les publics modérés ou incertains.

Les effets dits de « backfire » — renforcement des croyances après confrontation — sont documentés (Nyhan & Reifler, 2010), mais concernent principalement les individus très polarisés. Chez les publics peu engagés, la réfutation reste un levier puissant (Lewandowsky et al., 2017).

La tentation de répondre à la montée des discours extrêmes par des interdictions (dissolution d’associations, censures, bannissements) ne produit pas toujours les effets escomptés.
Une étude analysant deux subreddits bannis montre que les utilisateurs continuent de publier sur des plateformes périphériques, et souvent avec des opinions renforcées — démontrant une recomposition parallèle plutôt qu’un affaiblissement idéologique (Russo et al., 2022). À l’inverse, la confrontation publique, lorsqu’elle est bien cadrée, permet d’exposer les fondements doctrinaux au débat, empêchant leur diffusion sans contradiction.

 

5. Prendre au sérieux les objections : vers une stratégie raisonnée de la contradiction

Il serait erroné de réduire les critiques contre la stratégie du débat à de simples crispations émotionnelles ou à une dérive sectaire. Plusieurs arguments avancés contre la confrontation avec des figures idéologiquement extrêmes méritent d’être examinés avec sérieux. S’ils ne justifient pas un rejet global du débat, ils doivent être pris en compte dans l’élaboration d’une stratégie rationnelle et efficace.

 

5.1. L’effet de légitimation symbolique

Objection : débattre avec une personnalité extrême, même pour la contredire, revient à lui conférer une reconnaissance implicite. Sa présence dans un espace de débat public crée l’impression qu’elle mérite d’être entendue « au même titre » que d’autres positions, ce qui contribue à sa normalisation.

Argument : cet effet de légitimation par association est documenté dans les théories de la framing theory (Entman, 1993) et de l’agenda-setting (McCombs & Shaw, 1972). Ce que les médias exposent acquiert une forme de pertinence perçue, indépendamment de son contenu. Les études sur la couverture du changement climatique montrent que donner la parole aux climato-sceptiques dans un format 50/50 a contribué à renforcer leur crédibilité publique (Boykoff & Boykoff, 2004).

Réponse : cette objection est valide dans des dispositifs mal cadrés, où une fausse symétrie est instaurée sans modération ni hiérarchisation épistémique des discours. Mais elle ne vaut pas contre des confrontations bien préparées, menées dans un format de déséquilibre assumé (où la charge de la preuve pèse sur l’idéologue), avec un cadrage clair et un objectif pédagogique. Dans ces cas, le débat devient un espace de dévoilement, non de validation.

 

5.2. Le “backfire effect” : la confrontation renforcerait les croyances

Objection : exposer un individu à des arguments contraires peut, paradoxalement, renforcer ses croyances initiales. C’est le phénomène dit de backfire effect (effet boomerang).

Argument : cet effet a été décrit par Nyhan & Reifler (2010), qui ont observé que certaines personnes, confrontées à des corrections factuelles (ex. : armes de destruction massive en Irak), en ressortaient plus convaincues de leur opinion initiale.

Réponse : ce biais existe, mais il a été largement nuancé, voire remis en cause par des études ultérieures. Wood & Porter (2019) ont testé plusieurs centaines de corrections dans différents contextes et concluent que l’effet « backfire » est rare, faible, et contextuel. Il concerne principalement les individus très polarisés, très engagés émotionnellement sur un sujet. Or, dans un débat public, la cible prioritaire n’est pas l’adversaire, mais l’audience modérée. Celle-ci reste largement réceptive à une réfutation bien construite (Lewandowsky et al., 2017).

 

5.3. La manipulation rhétorique : le débat comme spectacle

Objection : certaines figures idéologiques ne viennent pas pour débattre loyalement, mais pour instrumentaliser le format du débat à des fins de propagande. Elles pratiquent la saturation, la distraction, l’humour cynique ou l’agressivité pour déstabiliser l’échange, séduire l’audience et court-circuiter l’analyse rationnelle.

Argument : ce mécanisme est bien documenté dans les travaux sur la rhétorique populiste (Wodak, 2015) et la stratégie de « détournement performatif » (Stanley, 2018). L’enjeu n’est plus de convaincre rationnellement, mais de dominer la scène, même en mentant. Le « Gish Gallop », utilisé par les créationnistes ou les complotistes, illustre ce procédé (Brandolini, 2014).

Réponse : c’est un risque réel. Mais là encore, il ne condamne pas le débat — il impose d’en maîtriser les conditions. Un débat sans modération rigoureuse, sans contrôle des tours de parole, sans possibilité de fact-checking ou de réponse différée, est voué à l’échec. À l’inverse, un échange bien préparé, avec des outils de contextualisation (infobulles, analyses postérieures, synthèses critiques), désamorce efficacement ces effets de diversion.

 

5.4. Le coût émotionnel ou symbolique du débat pour les publics ciblés

Objection : pour certaines populations — minorités racisées, personnes LGBT+, migrants — accepter de débattre avec ceux qui nient leur légitimité ou leur humanité est une violence symbolique. Ces débats seraient alors une forme de validation implicite d’une question qui ne devrait pas se poser : a-t-on le droit d’exister, d’être en sécurité, d’être libre ?

Argument : cette position est défendue dans de nombreux travaux issus des théories critiques (Ahmed, 2006 ; Butler, 1997). On ne débat pas de son humanité. Participer à ce type de débat, ou même y assister, peut être douloureux, marginalisant, voire traumatisant.

Réponse : cette objection est éthiquement légitime. Personne ne devrait être forcé de débattre avec ses oppresseurs. Mais elle ne constitue pas une preuve contre la stratégie globale du débat mené par d’autres, dans des cadres appropriés. Ce n’est pas parce que certaines personnes sont en droit de se retirer du débat qu’il faut interdire aux autres de contester publiquement des discours dangereux. La critique doit rester collective, distribuée, pluraliste.

 

5.5. Le risque de banalisation à force d’exposition

Objection : Même dans le cadre de débats contradictoires, l’exposition répétée à des discours extrêmes peut entraîner une forme de désensibilisation. À force d’entendre des idées haineuses ou autoritaires, l’auditoire s’y habitue, ce qui contribue à leur normalisation dans l’espace public.

Argument : Des travaux empiriques ont montré que l’exposition fréquente à des messages haineux ou discriminatoires peut diminuer la sensibilité émotionnelle et renforcer les attitudes négatives envers les groupes ciblés. Soral, Bilewicz et Winiewski (2018) démontrent, à travers deux enquêtes nationales et une étude expérimentale, que cette désensibilisation favorise l’acceptabilité sociale des discours stigmatisants.

Réponse : Ce phénomène de banalisation est réel et documenté, mais il ne découle pas spécifiquement du débat contradictoire : il concerne toute exposition médiatique non encadrée, qu’elle soit polémique, ironique ou même factuelle. Ce n’est pas l’acte de débattre en lui-même qui banalise, mais l’absence de cadrage critique et de structuration argumentative. La solution n’est donc pas de supprimer le débat, mais d’en renforcer les conditions de rigueur : explicitation des enjeux, mise en contexte, réfutation claire, et clôture analytique permettant de distinguer l’information de l’idéologie.

En somme : argumenter ne suffit pas — il faut penser l’architecture du débat

Les objections analysées ici révèlent des pièges, des limites, des effets pervers possibles du débat public. Mais elles n’en invalident pas le principe. Elles appellent à une stratégie. Refuser de débattre n’est pas un remède à la manipulation, à la haine ou à l’idéologie. L’anathème public lancé contre celles et ceux qui s’engagent dans la confrontation critique ne remplace en rien une analyse des formats, des publics et des dispositifs.

Car en définitive, l’invective morale est le miroir rhétorique du dogmatisme qu’elle prétend combattre. Elle interdit la pensée en prétendant protéger la vérité. Elle confond l’indignation avec l’action. Elle rassure, mais ne convainc pas. Or dans une démocratie menacée, ce n’est pas de pureté dont nous avons besoin, mais de lucidité.

 

6. Conclusion : contredire n’est pas normaliser

À l’heure actuelle, à ma connaissance, aucune donnée robuste ne permet d’affirmer que le débat public avec des personnalités idéologiquement extrêmes renforce mécaniquement leur influence. À l’inverse, de nombreuses études plaident pour une stratégie de confrontation rationnelle, adaptée, rigoureuse.

Cela ne signifie pas qu’il faille débattre dans n’importe quel cadre, ni avec n’importe qui, ni sous n’importe quelle forme. Comme beaucoup je préfèrerais qu’en démocratie on interdise aux milliardaires (s’il doit y en avoir, ce qui est ne devrait pas être une évidence en soi) de posséder des média, où le pouvoir de l’autocensure règne alors sur les lignes éditoriales. Mais quand ces médias existent et touchent un public, c‘est à celui-ci qu’il faut penser. Quand je passe une fois chez Cyril Hanouna, c’est pour essayer d’allumer dans l’œil d’un téléspectateur une étincelle qui peut le ou la mener vers des contenus plus utiles. L’espoir est ténu, et ma prestation critiquable a volonté, mais la réalité cruelle est que l’émission aurait eu lieu sans moi sans perdre en audience, et potentiellement avec plus de dégâts.

La démocratie ne se défend pas par l’évitement mais en exposant les erreurs, en contestant les dogmes, et en renforçant la capacité des citoyens à discerner le vrai du faux.

Jusqu’à preuve du contraire.

 

Acermendax

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Article édité le 15 et le 16 juillet : Contenu retravaillé, bibliographie corrigée.