On identifie sans mal certaines idéologies pour ce qu’elles sont : des combinaisons de valeurs, d’idéaux et des stratégies déployées pour les défendre.

I. Petite analyse sur la géométrie idéologique du complotisme.

Le polémiste Alain Soral a été condamné à deux ans de prison ferme avec mandat d’arrêt pour association de malfaiteurs, en raison de liens établis avec des agents de la République islamique d’Iran. L’infraction d’« association de malfaiteurs » (article 450-1 du Code pénal) désigne la participation à un groupement ou à une entente en vue de préparer un crime ou un délit puni d’au moins cinq ans d’emprisonnement. En droit français, il s’agit de la qualification qui se rapproche le plus de ce que le langage courant appelle un « complot » (Cf ce tweet de Conspiracy Watch)

La projection comme mécanisme central

Plusieurs travaux montrent que l’adhésion aux théories du complot est associée à une disposition projective : les individus attribuent aux autres les intentions qu’ils se reconnaissent implicitement.

Dans une série d’expériences, Daniel Sullivan, Mark Landau et Zachary Rothschild ont mis en évidence que l’exposition à des situations réduisant le sentiment de contrôle augmente la détection d’intentions cachées et de conspirations (Sullivan, Landau, & Rothschild, 2010). Cette tendance s’inscrit dans un besoin de rétablir un ordre interprétatif.

Plus directement encore, Jan-Willem van Prooijen et Karen Douglas ont montré que la mentalité complotiste corrèle avec des dispositions narcissiques et une vision stratégique du monde social (Douglas et al., 2017). La croyance en des conspirations puissantes n’est pas seulement une erreur cognitive ; elle s’inscrit dans une représentation des relations humaines dominée par la manipulation et la duplicité.

Le résultat le plus éclairant provient d’une étude expérimentale de Roland Imhoff et Pia Lamberty (2018). Les chercheurs ont démontré que les personnes enclines aux croyances complotistes se déclaraient plus disposées à adopter elles-mêmes des comportements conspiratifs si ceux-ci leur procuraient un avantage. Les participants ayant un score élevé de mentalité complotiste jugeaient plus acceptable le fait de conspirer pour influencer un résultat politique ou économique. L’étude met en évidence un phénomène de projection morale : plus on suppose les autres capables de comploter, plus on considère le complot comme une stratégie envisageable.

Autrement dit, la croyance en la duplicité généralisée nourrit une normalisation de la duplicité.

 

 

« Chacun juge les autres à partir de lui-même »

Ce principe, bien documenté en psychologie sociale, renvoie à ce que l’on appelle « l’effet de faux consensus » (Ross, Greene, & House, 1977) : les individus tendent à surestimer la fréquence de leurs propres attitudes dans la population générale. Lorsque quelqu’un considère le monde comme saturé de conspirations, il révèle souvent une conception stratégique et instrumentale des rapports humains.

Dans cette perspective, la frontière entre imaginer un complot et y participer peut devenir plus poreuse. Les travaux de Douglas, Sutton et Cichocka (2017) insistent sur ce point : la mentalité complotiste constitue moins une simple croyance factuelle qu’un style cognitif et relationnel.

La recherche suggère qu’il existe une cohérence interne entre la vision du monde et les comportements jugés acceptables. Lorsque le monde est perçu comme dominé par des conspirations omniprésentes, la participation à une action secrète peut être interprétée comme une réponse stratégique légitime.

Ce phénomène ne transforme pas les croyants en conspirateurs automatiques. Il indique qu’une mentalité structurée par la suspicion et la projection facilite la justification d’actes conspiratifs lorsque l’opportunité apparaît.

Pour être clair et simple : lorsque l’on pense que tout le monde complote, comploter soi-même cesse d’apparaître comme une transgression exceptionnelle.

 

Mais l’affaire Soral ne se réduit pas à une mécanique psychologique. Elle met aussi en lumière une convergence idéologique plus large.

 

 

Partie 2 — Islamisme politique et extrême droite : proximités structurelles

Si l’on s’en tient aux critères utilisés en science politique pour définir l’extrême droite — anti-libéralisme, rejet du pluralisme, hiérarchisation organique de la société et subordination de l’individu à une entité collective transcendante — certaines formes d’islamisme politique présentent des proximités structurelles significatives.

La droite radicale européenne est classiquement définie par trois traits centraux : le nativisme, l’autoritarisme et l’anti-libéralisme (Mudde, 2007). Elle conçoit la société comme un corps homogène menacé par la diversité, valorise l’autorité et rejette le pluralisme démocratique.

Or plusieurs travaux décrivent certains islamismes politiques contemporains comme porteurs d’un projet également anti-libéral : rejet explicite de la souveraineté populaire au profit d’une souveraineté divine, subordination des droits individuels à une norme religieuse collective, et contestation de la séparation des pouvoirs (Roy, 2004 ; Jasko et al., 2022). L’individu n’y est pas détenteur d’une autonomie propre ; il est membre d’une communauté normative qui le précède et le définit. L’islamisme politique peut être décrit comme relevant d’un nativisme d’ordre théologique. Les deux types de mouvement partagent au cœur de leur fonctionnement une vision essentialiste des humains.

Le point de convergence le plus net tient au rejet du libéralisme politique. Dans ces deux univers idéologiques, le libéralisme est perçu comme dissolution :

  • dissolution des identités collectives,
  • dissolution des hiérarchies naturelles,
  • dissolution de l’ordre moral.

La démocratie libérale y est interprétée comme vecteur de faiblesse, de relativisme, de corruption.

Cette proximité n’implique pas identité doctrinale. L’extrême droite européenne contemporaine est majoritairement sécularisée et souvent hostile à l’islam en tant que religion perçue comme exogène. De nombreux islamistes considèrent quant à eux le nationalisme ethnique comme illégitime. Les divergences sont réelles.

Mais sur le plan structurel — conception organique de la communauté, rejet de l’autodétermination individuelle (et contrôle de la sexualité par exemple), valorisation de l’autorité et défiance envers le pluralisme — la parenté existe.

 

L’antisémitisme et le conspirationnisme comme catalyseurs

Un second point de convergence tient au rôle du conspirationnisme. Les recherches sur les idéologies extrémistes montrent que les théories du complot jouent un rôle structurant dans la radicalisation politique (Douglas et al., 2017).

Dans certaines configurations, l’ennemi est présenté comme une entité globale manipulatrice, souvent associée à un imaginaire antisémite plus ou moins modernisé. C’est à ce niveau que des proximités ponctuelles deviennent possibles entre acteurs d’extrême droite européenne et régimes islamistes autoritaires : non sur une base religieuse, mais sur un mythe explicatif commun. Et c’est là que s’est jouée l’affaire Soral.

À ce titre, je voudrais qu’on prenne du recul sur la flambée actuelle de panique autour de l’islamogauchisme.

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Islamofascisme et islamogauchisme : asymétrie conceptuelle

Souvenons-nous du terme islamofascisme, popularisé dans les années 2000 notamment par Christopher Hitchens — par ailleurs puissante voix de l’athéisme aux États Unis à cette époque—, un mot qui vise à souligner des analogies entre certains islamismes politiques et les fascismes historiques : mobilisation totalisante, centralité de l’autorité, rejet du pluralisme. La littérature académique souligne toutefois le caractère controversé de cette analogie, jugée parfois historiquement simplificatrice (Bar-On, 2018). C’est pourquoi il ne faut pas l’utiliser à la légère.

Le terme islamogauchisme est encore plus gênant : il relève principalement du registre polémique français contemporain. Il ne correspond même pas à une catégorie stabilisée en sciences sociales à partir duquel pourrait s’élaborer une controverse.

Les deux expressions ne se situent donc pas sur le même plan :

  • islamofascisme fait l’objet d’un débat analytique documenté – et il reste controversé.
  • islamogauchisme fonctionne essentiellement comme étiquette politique.

La focalisation médiatique quasi exclusive sur le terme “islamogauchisme” interroge, dès lors que les proximités structurelles entre certains islamismes politiques et des formes d’autoritarisme radical sont, elles, beaucoup moins commentées, voire jamais.

 

Le cœur de la tension : l’autodétermination

Au-delà des querelles terminologiques, le point central est ailleurs : la plupart des islamismes politiques, comme la plupart des formes d’extrême droite radicale, rejettent le principe libéral fondamental selon lequel l’individu est titulaire d’une autonomie morale et politique.

Dans ces systèmes, la liberté n’est pas première. Elle est subordonnée à une vérité collective, nationale ou religieuse qui est vécue comme ‘naturelle’ : allant de soi, indiscutable, dogmatique.

Et c’est pourquoi certains rapprochements de la gauche avec des mouvements islamiques (qui existent bel et bien !) ne doivent pas être considérés comme la conséquence logique d’idéaux communs, mais plutôt comme le résultat de calculs électoraux qui font l’impasse sur des dimensions qu’on pourrait juger essentielles.

 

Pour conclure

L’affaire Soral ne devrait pas nous étonner. Elle rappelle que l’extrême droite et l’islamisme politique partagent une même racine : le sacrifice de l’autonomie individuelle au nom d’un destin collectif sacralisé. Dans ces systèmes, la communauté prime sur l’individu. La liberté est subordonnée à une vérité supérieure. La rhétorique complotiste qui fantasme des menaces existentielle pour galvaniser la base est leur méthode commune ; l’essentialisme, leur terrain d’entente.

Le narratif médiatique dominant insiste pourtant sur une prétendue proximité entre la gauche et l’islam — comme si l’antilibéralisme théocratique était naturellement compatible avec une tradition politique fondée sur l’émancipation par la raison, l’anticléricalisme et le refus des assignations identitaires. Cette inversion mérite examen.

À l’heure où certains groupes de presse saturent le débat public de ce cadrage, faut-il se demander se demander si ce bruit ne détourne pas l’attention d’une congruence plus dérangeante : celle qui relie les deux visages contemporains de la réaction, l’un national-identitaire, l’autre théologico-politique.

En tout cas je me pose la question à voix haute, et je compte sur votre esprit critique pour ne pas accepter n’importe quelle réponse.

 

Acermendax


Références

  • Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542. https://doi.org/10.1177/0963721417718261
  • Imhoff, R., & Lamberty, P. (2018). How paranoid are conspiracy believers? Toward a more fine-grained understanding of the connect and disconnect between paranoia and belief in conspiracy theories. European Journal of Social Psychology, 48(7), 909–926. https://doi.org/10.1002/ejsp.2494
  • Ross, L., Greene, D., & House, P. (1977). The “false consensus effect”: An egocentric bias in social perception and attribution processes. Journal of Experimental Social Psychology, 13(3), 279–301. https://doi.org/10.1016/0022-1031(77)90049-X
  • Sullivan, D., Landau, M. J., & Rothschild, Z. K. (2010). An existential function of enemyship: Evidence that people attribute influence to personal and political enemies to compensate for threats to control. Journal of Personality and Social Psychology, 98(3), 434–449. https://doi.org/10.1037/a0017457
  • van Prooijen, J.-W., & Douglas, K. M. (2018). Belief in conspiracy theories: Basic principles of an emerging research domain. European Journal of Social Psychology, 48(7), 897–908. https://doi.org/10.1002/ejsp.2530
  • Bar-On, T. (2018). ‘Islamofascism’: Four competing discourses on the Islamism–fascism comparison. Totalitarian Movements and Political Religions, 19(3–4), 1–20. https://doi.org/10.1080/14690764.2018.1496519
  • Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542. https://doi.org/10.1177/0963721417718261
  • Jasko, K., LaFree, G., & Kruglanski, A. W. (2022). A comparison of political violence by left-wing, right-wing, and Islamist extremists in the United States and the world. Proceedings of the National Academy of Sciences, 119(30), e2122593119. https://doi.org/10.1073/pnas.2122593119
  • Mudde, C. (2007). Populist Radical Right Parties in Europe. Cambridge University Press.
  • Roy, O. (2004). Globalized Islam: The Search for a New Ummah. Columbia University Press.

 

Entendue dans l’émission C ce soir, l’affirmation selon laquelle “les Epstein Files seraient la première fois que des éléments semblent confirmer un narratif complotiste” repose sur une méconnaissance des enquêtes et des recherches scientifiques sur les théories du complot. D’un point de vue épistémologique, il y a au moins deux erreurs majeures dans ce type de formulation.

 

Le complotisme n’est pas une démarche hypothético-déductive

Dans la littérature scientifique, les “théories du complot” ne sont pas des conjectures qui “attendent d’être confirmées par des faits”. Elles sont définies comme des explications de phénomènes supposés impliquant des acteurs puissants conspirant en secret, mais sans procédures de vérification partagées. Ainsi, un article de synthèse en psychologie cognitive note que les individus qui adhèrent à de telles théories n’y croient pas parce qu’elles seraient confirmées, mais en raison de mécanismes cognitifs sous-jacents tels que la tendance à percevoir des schémas inexistants, ou le biais de confirmation (Douglas et al., 2017).

Douglas, Sutton & Cichocka (2017) expliquent que la croyance dans des théories du complot est alimentée par des motivations épistémiques, existentielle et sociales qui ne sont pas directement liées à l’existence d’éléments factuels confirmatoires, mais à la façon dont les individus traitent l’information.

Dire que les complotistes ont raison puisque les complots existent revient à valider l’astrologie parce qu’il y a bel et bien des éclipses.

 

Sur le niveau d’expertise de Marie Peltier, voir cette video.


Ce n’est pas « la première fois »

 

Prétendre que les Epstein Files sont une ‘première’ est une amnésie historique. Ce n’est pas la première fois qu’un scandale réel vient exciter l’imaginaire conspirationniste. La différence ici n’est pas la nature de la preuve, mais la densité des clichés présents (élites, argent, impunité, réseau de trafic sexuel, protagoniste juif etc.), faisant de l’affaire un ‘aimant à biais’ irrésistible.

  • Avec Iran-Contra, l’existence d’opérations clandestines illégales menées par l’administration Reagan a été établie, mais sans jamais confirmer les récits complotistes plus larges évoquant un “État profond” omnipotent et coordonné.
  • Avec les Panama Papers, des pratiques massives d’évasion fiscale ont été documentées, et ont servi de carburant à des récits beaucoup plus larges (“gouvernement mondial secret”, “contrôle total des élections”) que les faits établis ne justifient pas.
  • Avec LuxLeaks, des collusions fiscales entre États et multinationales ont été révélées, sans que cela n’établisse l’existence d’un complot centralisé des élites contre les populations.
  • Avec Cambridge Analytica, l’exploitation illégitime de données personnelles à des fins politiques a été démontrée, tout en alimentant à tort des récits de manipulation totale et omnisciente des démocraties occidentales.
  • Avec le programme MK-Ultra, des expérimentations clandestines menées par la CIA ont bien été révélées dans les années 1970, après que des théories eurent circulé à leur sujet. Toutefois, ces révélations n’ont confirmé ni l’ampleur ni les capacités fantasmées par les récits complotistes les plus radicaux (contrôle mental total, implants, manipulation généralisée). L’existence d’un programme réel n’a donc jamais validé le contenu des récits les plus viraux.

En somme : L’histoire contemporaine regorge déjà de scandales réels, documentés et graves, qui ont été perçus, interprétés ou instrumentalisés comme des preuves de complots globaux, sans jamais que ces faits ne valident le complotisme comme cadre explicatif pertinent. On aurait eu tort à chaque fois de dire que ces affaires donnaient raison aux complotistes.

L’affaire des Epstein Files n’est donc pas une première, puisque des complots, des malversations impliquant des personnes influentes et corrompues, on en a vu à plusieurs reprises. Et à chaque fois des versions complotistes se sont accolées aux affaires dévoilées par des journalistes ou des juges pour amplifier un narratif de complot mondial dans lequel est profondément inscrite l’idée que les complotistes sont simplement des gens qui ont raison avant tout le monde, et que les affaires dévoilées confirmeraient toutes les versions délirantes produites à la chaîne.


L’émission C ce soir, parmi d’autres, a choisi une sorte d’abdication de la méthode de véridiction des faits qui réjouit au plus haut point les boutiquiers du complotisme. Un grand nombre d’entre eux saluent la performance de Marie Peltier, venue sur le plateau pour dire le mal qu’elle pense des « anti-complotistes ».

 

 


Le biais de confirmation et le complotisme

Un point fondamental a besoin d’être rappelé parce qu’il semble échapper aux commentateurs médiatiques de 2026 : les faits confirment toujours la mécanique narrative complotiste. Non pas parce que ces narratifs seraient le résultat d’un raisonnement fondé, mais pile au contraire parce que c’est un cadre interprétatif qui absorbe toute information disponible.

La recherche en psychologie sociale montre que les individus adhérant à des théories du complot manifestent un biais de confirmation particulièrement robuste : ils sélectionnent, surinterprètent et mémorisent préférentiellement les éléments compatibles avec leurs croyances, tout en minimisant ou disqualifiant les informations contradictoires. Ce phénomène, souvent décrit comme un biais partisan (le myside bias), constitue un mécanisme central du raisonnement complotiste (Douglas, Sutton & Cichocka, 2017).

Dans ce cadre, des documents réels, même partiels, ambigus ou non vérifiés, sont inévitablement perçus comme des “preuves”, puisqu’ils sont lus à travers un récit préexistant qui leur donne sens (van Prooijen & van Vugt, 2018). Quels que soient les faits que l’on mettra sur la table, la mentalité complotiste consistera à dire « j’avais raison ».

Si l’on a les preuves d’une magouille ou d’un crime : on entendra « c’est exactement ce qu’on avait dit » ;

Si l’on a les preuves d’une absence de magouille ou de crime, on entendra « ça confirme complètement le fait que la corruption est totale et que la vérité nous est cachée »

Si l’on a les preuves de quelques magouilles, mais pas les mêmes, on entendra « sans nous et nos accusations, on n’aurait jamais obtenu ces informations »

Etc. à l’infini.

Le complotisme ne consiste pas à enquêter, mais à produire du narratif en flux tendu. C’est une mécanique métabolique : il absorbe n’importe quel fait brut, le digère par le biais de confirmation, et rejette une version qui conforte systématiquement son importance narcissique : ‘je savais’.

Rappelons que la mécanique narrative des sphères qui aujourd’hui prétendent avoir été les seules à avoir raison sur Epstein est la même qui diffuse les récits selon lesquels les vaccins sont dangereux, qu’ils donnent l’autisme, que des reptiliens et des extraterrestres dominent le monde, que les tremblements de terre sont provoqués par des technologies cachées, que les trainées de condensation des avions de ligne sont des produits chimiques pour vous rendre homosexuels et dociles, que le covid-19 est un produit de laboratoire destiné à une éradication de la population, et que les vaccinés seront morts dans deux ans (donc en 2023), que le SIDA  n’existe pas ou bien qu’il est une invention des labos américains, que l’adrénochrome du sang des enfants sert d’élixir de jouvence à Hillary Clinton, que Brigitte Macron est un homme, que la 5G sert à contrôler votre cerveau à travers le graphite contenu dans les vaccins, que des rites sataniques ont lieu un peu partout avec sacrifice d’enfants, et j’en oublie.

Les acteurs qui disent « on avait raison » ont tous poussé l’une ou l’autre de ces dingueries.

Voir la vidéo du chercheur Pascal Wagner-Egger sur le sujet


Conclusion

Les complots existent, et on le sait grâce au travail de ceux qui le prouvent. On n’est pas ‘complotiste’ quand on est convaincu qu’un complot explique une situation donnée, parce que c’est parfois une hypothèse justifiée ! Mais la « mentalité complotiste » est définie en science comme la tendance systématique à interpréter les évènements à l’aide de récits impliquant le complot de puissances malfaisantes et cachées qui ne sont pas accompagnés des éléments de preuve permettant d’évaluer correctement la valeur de cette explication,  et c’est bien cela qui est critiqué par les rationalistes & sceptiques : une dynamique irrationnelle qui sème un chaos épistémique.

Affirmer que les Epstein Files « confirment un narratif complotiste » ne relève pas d’une simple maladresse lexicale, mais d’une faute analytique. Une telle formulation entretient l’idée que le complotisme pourrait avoir raison en principe, dès lors que des crimes existent et que des acteurs puissants peuvent en dissimuler certains aspects. Or ces constats (révoltants !) sont banals pour quiconque connaît l’histoire judiciaire et politique contemporaine. Ils ne constituent en rien une justification d’un cadre explicatif global fondé sur l’idée de cabales omnipotentes, intentionnelles et systématiques.

En brouillant la frontière entre enquête rigoureuse et narratif manichéen irréfutable, ce type de discours affaiblit la compréhension des faits qu’il prétend éclairer et contribue à accorder au complotisme ce qu’il recherche avant tout : une reconnaissance symbolique comme grille de lecture légitime du réel.

 

Acermendax

 

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Sources

  • Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542. https://doi.org/10.1177/0963721417718261
  • van Prooijen, J.-W., & van Vugt, M. (2018). Conspiracy theories: Evolved functions and psychological mechanisms. Perspectives on Psychological Science, 13(6), 770–788. https://doi.org/10.1177/1745691618774270

Chronologie documentée d’un scandale numérique et de sa gestion discursive

Le jeudi 6 février 2026 au soir, Donald Trump publie sur son compte personnel Truth Social une vidéo. Le montage contient une séquence représentant Barack et Michelle Obama sous forme de singes.

Cette iconographie — représenter les personnes noires comme des primates — a une longue histoire dans la propagande raciste occidentale, de la pseudo-science du XIXᵉ siècle aux caricatures coloniales. Elle sert à déshumaniser, à justifier la domination, et reste aujourd’hui un symbole raciste reconnu partout. Ce n’est pas une interprétation subjective : c’est un fait historique documenté.

Le post est publié sans avertissement, sans commentaire explicatif, directement par le compte de Trump. La publication est rapidement signalée par la presse généraliste américaine.

 

 

 

 

La première réaction officielle de la Maison-Blanche consiste à nier catégoriquement tout aspect raciste. Karoline Leavitt, porte-parole de la présidence, transmet une déclaration écrite reprise mot pour mot par plusieurs rédactions. Elle y décrit la vidéo comme un simple produit culturel circulant en ligne et attaque frontalement l’indignation qu’elle suscite.

« This is from an internet meme video depicting President Trump as the King of the Jungle and Democrats as characters from the Lion King. Please stop the fake outrage and report on something today that actually matters to the American public. »

« Il s’agit d’une vidéo tirée d’un mème circulant sur Internet, qui présente le président Trump comme le roi de la jungle et les démocrates comme des personnages du Roi Lion. Merci de cesser cette indignation factice et de vous concentrer, pour une fois, sur des sujets qui importent réellement au public américain. »

À ce stade, le contenu est défendu par déplacement du problème : le cœur du scandale ne serait pas l’image elle-même, mais la réaction qu’elle provoque. Ce renversement est typique du camp Trump : l’attaque permanente.

Dans les heures qui suivent, la polémique s’étend. Des élus démocrates condamnent la vidéo, évidemment, mais aussi plusieurs responsables républicains. Le sénateur Tim Scott, le seul sénateur noir du camp républicain, un allié de Trump qu’il a soutenu lors de ses précédents outrages, déclare « prier pour ce soit faux, car c’est la chose la plus raciste que j’ai vue sortir de cette Maison Blanche. Le président devrait la retirer »

Sous la pression médiatique et politique, le post est finalement supprimé de Truth Social environ douze heures après sa publication. Et à partir de ce moment-là, la communication change du tout au tout. La défense politique laisse place à une dissociation technique. On apprend par des sources anonymes de la de la Maison-Blanche, que c’est un membre du personnel qui a posté cette vidéo.

Le pasteur noir Mark Burns, allié de Donald Trump, déclare s’être entretenu avec le président au sujet de la vidéo, et a appelé au licenciement du membre du personnel concerné.

Peu après, Donald Trump est interrogé par les journalistes à bord d’Air Force One. Pressé de dire s’il condamnait ou pas le clip, il a dit « oui. » Mais il exclut de présenter d’excuses car il ne considère pas avoir fait d’erreur. Il déclare :

« Je n’ai pas tout vu.  J’ai regardé le début, et ça parlait vraiment de la fraude électorale dans les machines, de à quel point c’est truqué, à quel point c’est dégoûtant. Ensuite je l’ai transmis aux gens. En général, eux regardent tout. Mais visiblement, quelqu’un ne l’a pas fait. »

« Non, je n’ai pas fait d’erreur. J’ai regardé le début. C’était très bien. »

Le chat de Schrödinger est mort ou vivant, il faut choisir. Trump, lui, choisit d’être plus fort que la physique quantique et il supprime un message (donc c’est qu’il y a un problème) sans admettre la moindre erreur (pas d’excuses) tout en annonçant qu’un staffer anonyme est fautif, mais sans qu’on nous dise que le responsable sera sanctionné.

 

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La séquence est complète

Récapitulons. Un post est publié, et aussitôt défendu comme un simple « mème » qui ne pose aucun problème. L’indignation est qualifiée de factice. Mais le post est ensuite supprimé, non pour des raisons morales, mais à cause d’une « erreur de staffer ». Enfin, le président affirme ne pas avoir vu l’image problématique et refuse de reconnaître une faute. La chronologie montre un discours qui ne cherche ni la cohérence ni la stabilisation d’un récit vrai, mais l’adaptation permanente à la contrainte. C’est ça la post-vérité : un mépris absolu pour le réel et l’empilement de versions qui se valent toutes les unes les autres pourvu qu’elles servent à défendre le camp.

Avec ce post jugé extrêmement raciste par des élus républicain, Donald Trump joue au raciste de Schrödinger. Comme le chat du même nom dont la petite histoire raconte qu’il est à la fois mort et vivant en raison de la superposition des états quantiques : le clip vidéo partagé est à la fois parfaitement acceptable mais aussi une erreur ; mais les erreurs ne justifient jamais d’excuse. Et le président qui trouve la vidéo OK ne l’a en fait pas vue.

Alors, bien sûr, la politique américaine produit depuis des décennies des horreurs plus graves au niveau mondial, mais on est obligé d’être très alarmé par cette séquence parce qu’elle est la démonstration claire et nette que désormais le pouvoir en place ne fera plus aucun effort pour tenir compte du réel ; c’est un niveau d’irresponsabilité absolu qui rend ce pays désormais dangereux pour ses alliés autant qu’il l’était pour ses ennemis.

Cette mécanique de la post-vérité n’est évidemment pas une invention de Trump, ni l’exclusivité de son camp. Les administrations Obama, Bush père et fils, Biden ou Clinton ont toutes produit leur lot de mensonges, de déformations et de manipulation de l’information. Mais ce qui caractérise cette séquence précise, c’est l’absence totale d’effort pour stabiliser un récit cohérent. Il ne s’agit même plus de mensonge stratégique — c’est un empilement cynique de versions contradictoires qui ne cherchent même plus à être crédibles.

 

Conclusion

Je laisse à d’autre l’expertise géopolitique, historique, stratégique, économique ou polémologique, mais ici j’insiste sur le danger épistémologique : nous avons besoin d’accepter ensemble la même réalité si nous voulons partager la planète sans nous entretuer. Ce n’est pas un petit détail, et la guerre de Trump contre les université, les enseignants et les journalistes, —déjà fragilisés par le rachat des journaux par les amis milliardaires du milliardaire président— toutes ces offensives sont en train d’éroder notre capacité à reconnaître un fait, une connaissance, une réalité établie.

Ça ne peut pas ne pas finir en catastrophe.

 

Acermendax

 

Qui a aidé la manifestation de la vérité ? Qui l’a rendue au contraire plus difficile ? Vous allez être surpris. Ou pas.

Quatre avant-propos

Avant-propos : pour vous rappeler que mes compétences, spécialités, centre d’intérêt et pouvoirs d’enquête ne font pas de moi quelqu’un qui est apte à éplucher des documents juridiques ou issus d’enquêtes policières. Je m’intéresse au phénomène de croyance au sens large et à la manière dont on peut se demander efficacement pourquoi on croit ce qu’on croit et comment on sait ce qu’on sait ?

Si je vous parle de l’affaire Epstein, c’est donc totalement dans la ligne éditoriale de mon travail de zététique et pas du tout comme enquêteur du FBI ou juge d’instruction. Je n’ai pas le fin mot de l’histoire, je ne sais pas qui est coupable de quoi et je laisse ceux dont c’est le travail faire en sorte que ces vérités soient reconnues. À mon niveau, j’analyse les discours et les postures de ceux qui disent qu’ils savent, qu’ils ont raison, qu’ils ont toujours eu raison. C’est ça qui m’intéresse parce que ça recoupe exactement ma ligne éditoriale : pourquoi on croit ce qu’on croit et comment on sait ce qu’on sait ?

Deuxième avant-propos :  L’affaire Epstein met aussi en lumière un phénomène structurel qui dépasse largement ce cas particulier : l’asymétrie de pouvoir produite par une concentration extrême de richesse. Lorsqu’un individu dispose de ressources financières, juridiques et relationnelles hors normes, il acquiert de facto une capacité accrue à retarder, contourner ou neutraliser les mécanismes ordinaires de contrôle judiciaire et institutionnel. Les arrangements procéduraux, les accords de non-poursuite ou les régimes de détention exceptionnellement favorables observés dans cette affaire ne relèvent pas d’un mystère occulte, mais de logiques sociales bien documentées liant richesse, accès au droit et inégalités devant la justice.

Autrement dit, les dysfonctionnements mis au jour dans le dossier Epstein ne requièrent aucune hypothèse conspirationniste : ils s’inscrivent dans un cadre structurel où la puissance économique crée des zones d’impunité relative. C’est ce cadre — et non un récit de cabales secrètes — qu’il convient d’interroger si l’on veut comprendre comment de tels crimes ont pu se prolonger pendant des années. Pour le dire encore autrement : la réponse est politique, et elle passe par la défense de la démocratie contre les milliardaires.

Troisième avant-propos : il y a tellement de noms dans ces dossiers —qui rassemblent des documents de toutes natures— que figurer dans ces pages ne signifie pas qu’on est un pédocriminel— Dieudonné y apparait, et personne ne porte cette accusation contre lui. Il y a donc des innocents parmi ceux dont circule le nom et vous ne pouvez pas savoir lesquels tant qu’il n’y aura pas eu de procès. Bill Gates, Jack Lang, Elon Musk et les autres sont peut-être des individus sinistres, mais dans un état de droit on a droit à un procès avant d’être déclaré coupable.

Dernier avant-propos : Je n’utilise pas le mot complotiste comme une insulte, et je ne considère pas que vous êtes un complotiste indécrottable parce que vous seriez en désaccord avec moi sur ces sujets ; notamment parce que qu’il n’y a pas de fatalité ; la mentalité complotiste, le complotisme est un comportement, une attitude rhétorique, et pas une caractéristique attachée à une personne.


 


Démarrons : L’histoire dite des Epstein files fait dire très fort à tout l’écosystème complotiste du net que « les complotistes avaient raison », mettant en accusation la sphère de celles et ceux qui luttent contre le complotisme et qui seraient de facto les complices d’Epstein.

L’esprit critique, dans un tel contexte, consiste à s’interroger d’abord sur la chronologie de cette affaire, car elle ne date pas de la publication des documents la semaine dernière. Elle s’inscrit dans une temporalité longue, heurtée, faite de plaintes ignorées, de compromis juridiques discutables, de relances journalistiques décisives et de procédures judiciaires tardives. Elle montre, de manière presque pédagogique, comment la vérité progresse dans les sociétés démocratiques — et comment les récits complotistes parasitent ce mouvement en produisant du bruit, de la confusion et de la défiance stérile.

Dans ce billet, je vais d’abord rappeler une chronologie rigoureuse, puis je vais livrer une courte analyse critique des rôles respectifs des acteurs qui ont facilité l’accès à la vérité ou, au contraire, contribué à l’éloigner. Je conclurai en évaluant la question de la posture complotiste, en montrant en quoi elle constitue une fraude intellectuelle lorsqu’elle prétend se substituer au travail d’enquête rationnel. Nous avons affaire à des gens qui prétendent savoir ce qu’ils ne savent pas.

 

I. Chronologie d’une affaire judiciaire ordinaire… rendue extraordinairement difficile

2005-2006 : les victimes parlent, la police enquête

 

Le point de départ est documenté. En 2005, à Palm Beach, la famille d’une adolescente signale à la police des faits d’agressions sexuelles impliquant Jeffrey Epstein. L’enquête locale met rapidement au jour un schéma récurrent : recrutement de mineures, paiements, abus sexuels. Plusieurs victimes décrivent des faits concordants.

Chronologie détaillée.

À ce stade, on a déjà de sérieuses accusations et des victimes. Mais rien de spectaculaire au sens médiatique : une plainte, une enquête, des auditions. C’est le fonctionnement normal d’un État de droit.

NB —  Les documents récemment publiés montrent que l’un des premiers signalements adressés au FBI impliquant Jeffrey Epstein remonte en fait à 1996, lorsqu’une femme, l’artiste Maria Farmer, a déposé une plainte indiquant que des images de mineures étaient en possession d’Epstein et décrivant des comportements préoccupants, susceptibles de relever de matériel d’abus sexuels sur mineurs.

→ https://www.washingtonpost.com/politics/2025/12/20/jeffrey-epstein-maria-farmer-fbi/

Ce rapport, de septembre 1996, avait été ignoré à l’époque par les autorités fédérales et n’avait pas donné lieu à une enquête approfondie avant des années plus tard — un vide de réaction qui exige qu’on sache ce qui s’est passé. Comment se fait-il qu’un tel signalement ait dormi pendant 9 ans ? Y a-t-il besoin de complicité ou l’inefficacité de la bureaucratie est-elle une explication suffisante ? Ceux qui réclament des réponses ne sont pas des tarés complotistes.

 

2007–2008 : l’art de la négociation quand on est milliardaire

La suite est plus troublante. Alors que des procureurs fédéraux envisagent des poursuites, l’affaire est déviée vers un accord de non-poursuite (non-prosecution agreement). Epstein plaide coupable de chefs limités au niveau de l’État de Floride et bénéficie d’un régime de détention particulièrement accommodant. Pendant 13 mois il dort en prison mais passe 12h par jours dehors pour aller à son bureau. Ce régime est rarissime pour des faits de cette nature et a été largement documenté comme une anomalie.

Analyse rétrospective du “sweetheart deal”

On peut juger que tout cela est anormal, que cela relève d’une justice à deux vitesses où la puissance financière et relationnelle de l’accusé entrave la manifestation de la vérité. Et si vous voulez mon avis, c’est déjà un scandale en soi, mais malheureusement c’est parfaitement légal aux États-Unis.

Le rapport ultérieur de l’Office of Professional Responsibility du Department of Justice conclura à l’absence de faute disciplinaire formelle dans cette transaction pénale asymétrique, tout en décrivant précisément le cadre ayant rendu cet accord possible. La conformité procédurale y côtoie un profond malaise éthique. À partir de 2008, aucun de ceux qui côtoient Epstein n’est censé ignorer sa condamnation.

 

 

2008–2017 : le silence institutionnel, la persistance des victimes

Pendant près d’une décennie, l’affaire disparaît du devant de la scène judiciaire. Elle ne disparaît pas pour les victimes, qui continuent de porter les conséquences psychologiques et sociales des violences subies. L’absence de poursuites n’équivaut pas à l’absence de faits, mais elle rend leur reconnaissance publique plus difficile. Pour mémoire : entre 2008 et 2017 trois présidents se succèdent : Georges W Bush, Barack Obama et Donald Trump.

 

2018 : le rôle décisif du journalisme d’enquête

La relance majeure vient en particulier de la série publiée par le Miami Herald à partir de 2018, sous la plume de Julie K. Brown. Ce travail reconstruit l’accord de 2008, donne la parole aux victimes et révèle l’ampleur des concessions accordées à Epstein.

→ https://www.miamiherald.com/news/local/article220097825.html

Ici, aucun “lanceur d’alerte anonyme” sorti d’un forum. C’est un travail patient, sourcé, éditorialement encadré, juridiquement prudent qui met la pression sur le système judiciaire. La presse joue son rôle classique, même si c’est tardivement : rendre visible ce que des procédures ont contribué à invisibiliser.

 

2019 : La justice rattrape Epstein

En juillet 2019, Jeffrey Epstein est arrêté par les autorités fédérales à New York.

https://www.justice.gov/usao-sdny/programs/victim-witness-services/united-states-v-jeffrey-epstein-19-cr-490-rmb

Il meurt en détention un mois plus tard. Dans des conditions très discutées, je ne sais pas étonné qu’on apprenne des choses graves autour de cette mort mais je vais éviter de faire comme si j’en savais plus que vous sur le sujet. Je sais que je ne peux pas savoir avec certitude ce qu’il en est.

Sa mort clôt l’action pénale à son encontre, et c’est bien dommage, tout en ouvrant un autre chapitre : celui de la responsabilité de son entourage et des complicités éventuelles.

→ https://www.bbc.com/news/world-us-canada-49306032

 

2019–2020 : une politisation diffuse, pas un enjeu électoral structurant

Après la mort de Jeffrey Epstein en août 2019, l’affaire acquiert une forte charge symbolique et nourrit un climat de suspicion dans l’espace public. Elle est commentée, instrumentalisée et surinterprétée par divers acteurs médiatiques et complotistes, mais elle ne constitue pas un enjeu électoral central de la campagne présidentielle de 2020.

Si des documents liés à Epstein circulent à l’approche de l’élection — certains contenant des allégations ultérieures qualifiées par le Department of Justice de “false and sensational” —, Donald Trump n’intègre pas l’affaire comme axe structurant de sa campagne, dominée par d’autres crises majeures. La politisation existe, mais elle reste périphérique et indirecte, sans promesse explicite de transparence ou de déclassification à ce stade. 10 ans après la condamnation d’Epstein, Trump ne manifeste aucune envie de faire plus de lumière dans l’affaire.

→ https://www.nbcconnecticut.com/news/national-international/epstein-document-multiple-trump-mentions-little-revelatory-news/3679067/

 

2020–2022 : Ghislaine Maxwell, la condamnation

Ghislaine Maxwell est inculpée en 2020, jugée et reconnue coupable en 2021, puis condamnée à 20 ans de prison en 2022.

→ https://www.lemonde.fr/en/international/article/2022/07/08/ghislaine-maxwell-appeals-sex-crimes-conviction-sentence_5989405_4.html

→  https://www.justice.gov/usao-sdny/pr/ghislaine-maxwell-sentenced-20-years-prison-conspiring-jeffrey-epstein-sexually-abuse

Cette condamnation constitue un point souvent occulté par les récits complotistes : la justice a bien sanctionné une figure centrale du système Epstein, sur la base de preuves et de témoignages évalués contradictoirement.

 

2025–2026 : les “Epstein files” et la bataille de la transparence

Dans la bataille politique autour de la publication des Epstein Files, un épisode est rapidement devenu emblématique des contradictions, des attentes irrationnelles générées par des promesses imprécises, et de la façon dont ces dérapages nourrissent les récits complotistes.

→ https://www.politifact.com/article/2025/jul/08/timeline-trump-admin-epstein-files-release/

Au début de l’année 2025, peu après sa nomination comme procureure générale, Pam Bondi a multiplié les déclarations à la télévision sur l’imminence de nouvelles révélations concernant l’affaire Epstein. Interrogée le 21 février 2025 sur Fox News sur l’existence éventuelle d’une “liste de clients” contenant des personnalités influentes, elle a répondu :

“C’est sur mon bureau en ce moment pour être examiné” en ajoutant que ce serait fait à la directive du président. (source)

 

Dans les semaines suivantes, elle a aussi annoncé publiquement que son bureau allait rendre publics des éléments nouveaux — logs de vols, noms, informations — suscitant l’espoir de révélations spectaculaires.

https://ca.news.yahoo.com/bondi-pledged-transparency-epstein-files-090434503.html

Puis, quelques mois plus tard, le **ministère de la Justice et le FBI ont rendu public un mémorandum indiquant qu’**il n’existait en fait aucune “liste de clients” incriminante dans les fichiers, et que aucune autre divulgation ne serait appropriée ou justifiée. On annonce la fin de l’affaire.

https://wausaupilotandreview.com/fr/2025/07/07/epstein-client-list-doesnt-exist-justice-department-says-walking-back-theory-bondi-had-promoted/

Face à cette contradiction apparente, Bondi a tenté de rétropédaler, précisant qu’elle ne faisait pas référence à une liste spécifique de clients mais à l’ensemble des fichiers relatifs à Epstein, ce qui a été interprété par de nombreux observateurs comme une reformulation opportuniste pour désamorcer le fiasco communicationnel.

Dans l’espace politique et médiatique, cette séquence a donné lieu à des réactions fortes : certaines personnalités conservatrices ont dénoncé le revirement comme une trahison des promesses de transparence, citant notamment que des “influenceurs” avaient reçu des dossiers en février qui ne contenaient rien de substantiellement nouveau mais plutôt des documents déjà publics, caviardés ou dépourvus d’éléments inédits.

→ https://www.thewrap.com/attorney-general-fbi-jeffrey-epstein-files/

Ce décalage entre promesse sensationnelle et livraison de documents routiniers — suivi d’un message officiel qui nie l’existence même d’une liste de noms — a non seulement alimenté la défiance envers l’administration, mais renforcé les mécanismes complotistes : ceux qui voulaient croire à des réseaux occultes y voient la preuve d’une dissimulation, tandis que les observateurs prudents y voient une communication incohérente et un manque de maîtrise du dossier par les autorités concernées.


Parmi les autres atermoiements, décisions bizarres et retards orchestrés, un élément clé de ce conflit fut la décision du président de la Chambre, le républicain Mike Johnson, de ne pas faire prêter serment immédiatement à la députée élue Adelita Grijalva (D-AZ) après sa victoire lors d’une élection partielle en septembre 2025. Grijalva n’a finalement été assermentée que plus de sept semaines après son élection, ce qui constitue le retard le plus long de l’histoire récente pour une entrée en fonction après une élection spéciale.

→ https://time.com/7333146/adelita-grijalva-johnson-house-swearing-in-epstein-government-shutdown/

→ https://www.pbs.org/newshour/politics/watch-delay-swearing-in-rep-grijalva-has-nothing-to-do-with-epstein-petition-johnson-says

Cette attente n’était pas anodine : Grijalva devait fournir la 218ᵉ signature nécessaire à une discharge petition qui aurait forcé une mise au vote sur le projet de loi Epstein Files Transparency Act, visant à obliger la publication complète des documents. Pendant ce délai, la Chambre était en cessation d’activité (government shutdown) et Johnson a utilisé la règle selon laquelle il n’y a pas de cérémonie de prestation de serment hors session régulière, une interprétation que certains critiques ont décrite comme une manœuvre délibérée pour retarder le vote.

Des élus démocrates ont dénoncé cette stratégie comme antidémocratique et directement liée à l’enjeu des fichiers.

Une fois finalement assermentée, Grijalva a immédiatement ajouté sa signature à la discharge petition, ce qui a permis au texte de parvenir au vote à la Chambre. Le projet de loi a ensuite été adopté par 427 voix contre 1, avant d’être rapidement approuvé par le Sénat et signé par le président Donald Trump.

Ce passage illustre que la publication des Epstein Files est le résultat d’un jeu politique agressif où le Speaker de la Chambre, Mike Johnson, a retardé l’entrée en fonction d’une élue démocrate, Adelita Grijalva, précisément parce que son vote était décisif pour forcer une mise au vote sur la transparence de ces fichiers.

Texte de loi.

Ce n’est qu’une fois la loi votée que le Department of Justice a été légalement contraint de publier des millions de pages de documents, dans un cadre strictement défini par le texte adopté par le Congrès… La loi exigeait une publication avant le 19 décembre. Cela aura lieu le 30 janvier. Avec beaucoup plus de caviardage que prévu et l’identité des victimes mal protégé, comme si la priorité était de protéger d’autres personnes.

Communiqué officiel du DOJ.

https://www.theguardian.com/us-news/2026/jan/30/epstein-files-3-million-new-pages

Il est donc légitime de considérer que l’exécutif trumpien n’a pas favorisé la transparence, alors même que l’affaire Epstein était devenue un puissant outil de mobilisation politique auprès de son électorat. La publication actuelle résulte d’un rapport de force institutionnel, non d’une volonté présidentielle de faire éclater la vérité.

Cette séquence illustre un point central : la vérité progresse ici par des mécanismes ordinaires de contre-pouvoirs démocratiques, non par des révélations sauvages ou des intuitions complotistes.


Cette publication massive, accompagnée de caviardages et d’exclusions, déclenche une controverse politique et médiatique : qu’a-t-on réellement publié ? Qu’est-ce qui manque ? Qui contrôle l’exhaustivité ?

 

 

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 II. Qui a rapproché la vérité, qui l’a tenue à distance ?

L’affaire Epstein permet de distinguer très nettement deux dynamiques opposées face à la vérité : celles qui, malgré leurs lenteurs, ont permis l’établissement progressif des faits, et celles qui ont entretenu la confusion, la défiance et l’impossibilité de hiérarchiser les preuves.

Du côté de la vérité factuelle, les acteurs sont identifiables et leurs rôles traçables. Les victimes d’abord, qui ont parlé, parfois très tôt, souvent sans être entendues. La police locale ensuite, qui a enquêté à partir de plaintes concrètes. Les procureurs fédéraux, qui ont parfois failli mais dans un cadre institutionnel documentable. Le journalisme d’enquête, enfin, qui a joué un rôle décisif en reconstituant les responsabilités et en révélant l’architecture juridique ayant protégé Epstein pendant des années.

Ce travail se prolonge aujourd’hui par des mécanismes démocratiques classiques : contrôle parlementaire, demandes d’accès aux documents non expurgés, et interrogations sur le périmètre réel des fichiers publiés. La demande officielle adressée au Department of Justice par des élus démocrates pour accéder aux documents complets illustre cette dynamique de contrôle institutionnel, lente mais essentielle :

→ https://democrats-judiciary.house.gov/sites/evo-subsites/democrats-judiciary.house.gov/files/evo-media-document/2026-01-31-raskin-to-blanche-doj-re-epstein-files.pdf

Face à ces demandes, le DOJ, par la voix de son numéro deux Todd Blanche, a défendu la publication opérée comme un effort de transparence conforme au cadre légal, tout en reconnaissant les contraintes juridiques et les caviardages imposés :

https://abcnews.go.com/Politics/deputy-ag-defends-epstein-files-release-survivors-slam/story?id=129749781

Dans le même temps, des organisations de surveillance et des journalistes ont pointé le risque d’un périmètre documentaire incomplet, soulignant que certains ensembles de documents pourraient ne pas avoir été inclus dans la publication.

https://www.axios.com/2026/02/06/epstein-bondi-patel-records-withheld

À cela s’ajoutent des interrogations persistantes sur le traitement carcéral réservé à Ghislaine Maxwell, qui font l’objet de courriers, d’enquêtes et de signalements officiels, là encore dans un cadre institutionnel explicite.

→ https://www.whitehouse.senate.gov/wp-content/uploads/2025/11/Maxwell.pdf

https://democrats-judiciary.house.gov/media-center/press-releases/whistleblower-shares-evidence-that-federal-prison-camp-warden-is-pampering-ghislaine-maxwell-maxwell-also-filing-a-commutation-application-with-trump-administration

Tous ces éléments ont un point commun : ils relèvent d’un travail de vérité lent, conflictuel, imparfait, mais responsable, fondé sur des procédures, des sources identifiables et des mécanismes de reddition de comptes.

 

III. La fraude intellectuelle du complotisme face aux faits

La posture complotiste affirme aujourd’hui avoir « toujours eu raison » sur Epstein. Cette revendication repose sur une confusion majeure entre deux choses radicalement différentes : l’existence de crimes réels, d’une part, et la validité d’un cadre explicatif conspirationniste, d’autre part.

Les faits établis dans l’affaire Epstein n’ont jamais émergé grâce aux récits complotistes. Ils sont le produit de plaintes, d’enquêtes, de procédures judiciaires, de journalisme d’investigation, puis de mécanismes légaux de transparence. À aucun moment, les accusations globales, les hypothèses occultes ou les récits totalisants n’ont permis d’établir un fait nouveau juridiquement exploitable.

La littérature scientifique montre au contraire que les récits conspirationnistes liés à la traite et à la protection de l’enfance nuisent à l’action réelle. Ils brouillent la compréhension des phénomènes, parasitent la prévention et affaiblissent la crédibilité des victimes en saturant l’espace public d’accusations invérifiables (Benton & Peterka-Benton, 2021 ; FitzGerald & Graham, 2024 ; Moran et al., 2023).

Ce mécanisme apparaît de manière caricaturale dans les déclarations de Tucker Carlson, qui a affirmé sans preuve que « Pizzagate est essentiellement réel » et a présenté l’affaire Epstein comme l’expression d’un vaste réseau occulto-démoniaque impliquant des élites mondiales. Ce type de discours ne vise pas à établir des faits : il transforme des éléments disparates en un récit total, imperméable à la vérification.

On retrouve exactement la même logique dans la complosphère francophone. Idriss Aberkane, par exemple, agrège des événements sans rapport direct — Biden, vaccins, Nordstream, Epstein — pour affirmer que « les complotistes avaient raison », substituant à l’analyse critique une validation narrative globale. Dans le cas d’Epstein, cela va jusqu’à la diffusion d’hypothèses relevant du fantasme pur, comme l’adrénochrome ou des rituels occultes  (voir cet extrait d’une vidéo d’Aberkane).

 

Ce type de discours a un effet très concret : en mettant toutes les pistes sur le même plan, il détruit la hiérarchie de la preuve. Les faits avérés, les soupçons plausibles et les délires accusatoires sont amalgamés dans un même récit émotionnel, rendant toute accusation sérieuse suspecte par contamination.

Le résultat est paradoxal mais constant : la complosphère rend objectivement service aux bourreaux. — C’est certainement involontaire pour la plupart de celles et ceux qui répètent, mais on peut se demander si les boutiquiers du complotisme le font à dessein ou pas. Le fait demeure : la complosphère offre aux négateurs, aux responsables institutionnels défaillants et aux stratégies de diversion un alibi idéal : tout peut être rejeté comme « complotiste », puisque tout a été noyé dans un bruit narratif haineux et héroïque. La vérité, au lieu d’émerger, est dissoute.


La parole des victimes

Des associations de survivants de Jeffrey Epstein ont vivement critiqué la publication des fichiers, dénonçant leur caractère incomplet et le fait que leurs noms aient été exposés sans que des responsables présumés ne soient dévoilés ou poursuivis, qualifiant cette démarche de “outrageuse”. Ces critiques soulignent que la manière dont les documents ont été rendus publics — partielle, confuse et traumatisante — finit par détourner l’attention des faits établis vers des spéculations, des interprétations médiatiques hâtives et, parfois, des récits complotistes, ce qui nuit à une véritable compréhension et à la reconnaissance des victimes.

→ https://people.com/epstein-survivors-condemn-doj-incomplete-epstein-files-release-lawmakers-demand-full-disclosure-11897878

 


Conclusion

On entend aujourd’hui répéter que « les complotistes avaient raison ». Mais raison sur quoi, exactement — et par opposition à qui ?

Raison sur l’existence de réseaux pédosatanistes buvant l’adrénochrome du sang d’enfants ? Raison sur une pandémie de Covid-19 prétendument programmée par des élites, au motif que des échanges scientifiques sur la préparation aux futures pandémies figurent dans des documents rendus publics ?

La question centrale est ailleurs. Qui a minimisé l’affaire Epstein pendant des années ? Qui a protégé Epstein et Ghislaine Maxwell ? Qui a permis des arrangements judiciaires d’une indulgence exceptionnelle ? Et, surtout, qui a su distinguer les théories délirantes issues de Pizzagate — sacrifices d’enfants, rituels occultes, meurtres de masse — des réalités documentées de trafics sexuels, de violences, de complicités et de défaillances institutionnelles ?

Avant de proclamer que « les complotistes avaient raison », il faudrait être capable de répondre honnêtement à ces questions. Or ce que montrent de manière convergente les recherches en sciences sociales et cognitives, c’est que la mentalité complotiste n’est ni un moteur d’enquête ni un outil de progrès de la connaissance. Elle fonctionne au contraire comme un accélérateur de radicalisation, une machine à surinterpréter, à produire de l’escalade rhétorique, à empoisonner le débat public et à brouiller systématiquement la hiérarchie des preuves.

Ce brouillage ne sert ni la vérité ni la justice. Il affaiblit au contraire les accusations sérieuses, en les noyant dans un flot d’allégations extravagantes. Il offre aux responsables et aux puissants un refuge commode : celui où tout peut être disqualifié comme « théorie du complot ». Et il détourne l’attention des mécanismes bien réels — juridiques, économiques, politiques — qui ont permis à des individus extrêmement riches et influents d’échapper durablement à la prison, parfois même au jugement.

Dire que « les complotistes avaient raison », ce n’est donc pas seulement une erreur analytique. C’est participer à une confusion qui protège les coupables, fragilise les victimes et affaiblit les instruments mêmes dont les sociétés démocratiques disposent pour approcher la vérité.

 

Acermendax


Sources

Benton & Peterka-Benton (Anti-Trafficking Review) — article sur les effets de QAnon et des mythes sur l’éducation/advocacy anti-traite.
Benton, B., & Peterka-Benton, D. (2021). Truth as a Victim: The challenge of anti-trafficking education in the age of Q. Anti-Trafficking Review, (17), 113–131. https://doi.org/10.14197/atr.201221177

FitzGerald & Graham (HKS Misinformation Review) — étude “#SaveTheChildren” (cooptation conspirationniste).
FitzGerald, K. M., & Graham, T. (2024). #SaveTheChildren: A pilot study of a social media movement co-opted by conspiracy theorists. Harvard Kennedy School (HKS) Misinformation Review. https://doi.org/10.37016/mr-2020-143

Moran et al. (PACM HCI / CSCW) — information seeking en contexte conspirationniste autour de l’anti-traite (post-QAnon).
Moran, R. E., Prochaska, S., Grasso, I., & Schlegel, I. (2023). Navigating information-seeking in conspiratorial waters: Anti-trafficking advocacy and education post QAnon. Proceedings of the ACM on Human-Computer Interaction, 7(CSCW1), 1–27. https://doi.org/10.1145/3579510

Un réseau pédocriminel autour de Donald Trump ?

 

Cette affaire peut nous permettre à tous de faire un exercice d’esprit critique grandeur nature.

La Epstein Files Transparency Act a été adoptée par le Congrès américain le 18 et 19 novembre 2025, puis signée par Donald Trump ce même 19 novembre 2025. Elle ordonnait au Attorney General de rendre publics tous les documents non classifiés relatifs à Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell dans un délai de 30 jours, soit avant le 19 décembre 2025. Mais c’est seulement le 30 janvier que le Department of Justice publie une masse considérable de documents : plusieurs millions de pages, incluant des rapports, des synthèses, des images, des vidéos, ainsi que des fichiers internes issus notamment de signalements et de plaintes adressés aux autorités fédérales.

👉 Présentation générale de la publication par la presse internationale.

Il ne s’agit pas d’un « leak », ni d’un piratage, mais bien d’une publication officielle, effectuée par l’État américain lui-même, dans un cadre légal.

 

Ce que contiennent certains de ces documents

Parmi cette masse de données, figurent des tableaux de synthèse listant des complaint summaries — des résumés de plaintes ou de signalements — associés à des notable names, c’est-à-dire les noms de personnes citées dans ces récits. Les captures qui ont largement circulé sur les réseaux sociaux, et que l’on peut consulter par exemple ici montrent des entrées particulièrement choquantes.

On y lit des accusations extrêmement graves : agressions sexuelles, viols sur mineures, trafic sexuel, violences physiques. Des âges sont parfois mentionnés — 13 ou 14 ans — ainsi que des contextes précis : fêtes privées, résidences, clubs, déplacements organisés autour d’Epstein. Dans plusieurs de ces entrées, le nom de Donald Trump apparaît explicitement, parfois seul, parfois aux côtés de Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell, et parfois associé à d’autres personnalités publiques. Ces documents existent. Ils ont été mis en ligne par le Department of Justice. Et certains de ces fichiers ont ensuite été retirés temporairement ou modifiés, ce qui a renforcé leur diffusion virale via captures d’écran et rediffusions non officielles.

Ce que ces documents sont — et ce qu’ils ne sont pas

Ces tableaux ne sont pas des décisions de justice, ni des actes d’accusation, ni des conclusions d’enquête.

Les formulations sont systématiquement du type “caller reported”, “complainant stated”, “reported that”. Autrement dit : ce sont des signalements bruts, issus d’appels, de plaintes ou de témoignages, sans validation judiciaire à ce stade. La présence d’un nom dans ces tableaux ne prouve rien en soi, ni culpabilité, ni innocence. Elle atteste uniquement d’une chose : une accusation a été formulée et consignée.

Toute proportion gardée, cela rappelle un peu les interminables listes de signalement d‘effets secondaires imputés aux vaccins covid que des tas de gens se sont empressé de brandir comme des preuves que les vaccins causent des tas de mort. Le raisonnement était hâtif ; il était faux.

 

La logique et la cohérence de la magasphère

Depuis des années, une partie de l’écosystème médiatique et militant conservateur — ce qu’on appelle souvent la magasphère — est saturée de récits sur des réseaux pédocriminels d’élites, des complots sexuels organisés, des crimes monstrueux dissimulés par le pouvoir. On peut citer le pizzagate : une histoire délirante qui finit avec des pseudo-témoignage de meurtres rituels de milliers d’enfants pour récupérer l’adrénochrome de leur sang et la légende d’un État Profond dédié à cacher cette sordide histoire et dont on racontait que Donald Trump, une fois élu allait tout exploser, tout exposer… c’était avant 2016.

En 2026, on pourrait donc s’attendre à une réaction logique : si des documents officiels décrivent précisément ce type d’horreurs, impliquant des figures politiques majeures, alors cette sphère hyper militante, hyper sensible à la cause des enfants victimes d’abus, devrait s’emparer de tous ces documents et réclamer la tête de ceux dont le nom apparait. Or, ce n’est pas ce que l’on observe. Parmi les noms qui apparaissent le plus se trouve celui de Donald Trump. Elon Musk nous l’avait dit. Mais il ne nous avait pas dit que le nom d’Elon Musk figurait aussi dans les dossiers. On retrouve aussi les Clinton, Bill Gates et des dizaines de personnalités.

Dans la magasphère qui réclamait ses documents depuis dix ans, on semble ne plus être aussi intéressé par leur contenu. Sur les réseaux sociaux une grande partie des conservateurs réagit avec scepticisme, moquerie ou rejet des récits sensationnels issus de captures d’écran, et on dénonce les accusations comme étant des « fake news » ou des « rumeurs » produites par l’opposition. C’est comme si les gesticulations tonitruantes et indignées des 10 dernières années n’avaient en fait rien à voir avec la protection des enfants. Je répète, nous sommes obligés de constater que ces gens vociféraient au sujet des réseaux pédocriminels toutes ces années pour autre chose que pour protéger les enfants. Et c’est aujourd’hui que ces documents dévoilés permettent de voir clairement cette sorte de double réalité entre les propos des militants maga et leur croyances réelles.

Mais faisons bien attention. L’esprit critique est un outil qui doit d’abord nous servir à examiner nos propres croyances. Si vous êtes comme les publics en général, vous aurez tendance à partager beaucoup de mes idées et de mes valeurs et statistiquement vous êtes donc plutôt anti Trump ; qu’est-ce qui se passe dans ce camps-là ?

 

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Et de l’autre côté : une tentation inverse

Chez les opposants à Trump, le biais inverse apparaît aussi. Face à ces documents, la tentation est grande de considérer qu’on peut conclure que Donald Trump, déjà condamné pour viol, est un violeur, doublé d’un pédocrimnel. On ajoute son amitié avec Epstein et sa capacité mentir toutes les trois syllabes, et évidemment les choses s’emboitent à la perfection ; c’est presque trop limpide.

Alors les documents sortis avant-hier, du simple fait qu’ils existent bel et bien, et étant donné que la gravité du récit rend sa véracité presque évidente… Cette publication officielle équivaut déjà à une preuve. Ce n’est pas encore du complotisme au sens strict, mais c’est déjà au moins une confusion des niveaux de preuve. Un récit peut être crédible, cohérent, moralement insoutenable — et rester, à ce stade, une accusation non établie juridiquement.

Je suis comme vous, et vous êtes comme moi : nous ne savons pas si ces accusations sont vraies. Et quand on ne sait pas, on ne doit pas faire comme si on savait. Ce n’est pas parce que la magasphère a promu, diffusé, inventé et colporté des propos délirants, sales et choquants, en prenant pour cibles des individus pour la seule raison que Donald Trump les désignait comme méritant un tel traitement, ce n’est pas parce qu’un camp ultra polarisé et en total divorce d’avec la réalité a abusé presque chaque jour de toutes les occasions de harceler, salir et détruire leurs adversaires, qu’il devient raisonnable et intellectuellement digne d’en faire autant, parce que cela revient à valider un mode de confrontation politique où le réel est balancé par la fenêtre en nous laissant dans la totale incapacité de simplement vivre ensemble dans la même société.

 

Le doute a encore de l’avenir

C’est en restant exigeant avec les arguments et les preuves que nous pourrons résister à, la tentation partisane de la polarisation folle qui aveugle beaucoup de nos concitoyens qui oublient qu’un bon argument est celui qui maximise nos chance de tomber d’accord sur ce qui constitue le réel, et pas celui qui maximise les chances de faire enrager le cap d’en face.

Il y a un vrai réseau criminel autour d’Epstein, avec de vraies victimes qui méritent qu’on accorde de l’importance aux faits réels !

 

Acermendax

Depuis mon poste d’observation rationaliste, je voudrais tenter d’apporter une parole utile après la mort de Renée Nicole Good, abattue à Minneapolis par un agent fédéral de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) lors d’une opération, le 7 janvier 2026.

 

Ce qui est en jeu quand l’État tue

Je ne suis pas politologue, je ne suis pas spécialiste du maintien de l’ordre, je ne suis pas juriste, ni historien : ce sont des compétences dont nous avons collectivement besoin pour réfléchir sur ce genre d’évènement. Mais je suis citoyen, j’ai un droit de vote, et j’ai une part de responsabilité dans le mandat que, dans mon pays, nous allons accorder à des élus qui donneront des ordres à des agents en situation, un jour peut-être, d’ouvrir le feu sur ma voisine, de gazer et de nasser la manif où se trouve mon neveu, ou de me tabasser moi-même si je brandis une pancarte qui déplaît au pouvoir. Et donc j’ai besoin de me faire un avis sur cet évènement qui a eu lieu dans la plus puissante démocratie du monde, le plus grand allié historique de mon pays, la nation qui a le plus d’influence sur la mienne.

Mon rôle n’est pas de dicter ce que quiconque doit penser. En revanche, je me sens tenu de relever des incohérences qui indiquent que certaines postures ne peuvent pas se prétendre rationnelles, et deviennent à ce titre dangereuses pour la société. Prendre de bonnes décisions, sans causer du mal à des personnes, suppose de pouvoir établir des liens logiques entre des faits, des paroles, des décisions… et leurs conséquences. Or la littérature en psychologie sociale et cognitive documente depuis longtemps un phénomène qui travaille exactement contre cette exigence : la tendance à raisonner de façon “directionnelle”, en mobilisant des justifications qui donnent l’apparence de la solidité, tout en servant un objectif identitaire ou partisan (Kunda, 1990). Cette dynamique se combine aujourd’hui avec un environnement informationnel qui amplifie les récits polarisants (Lewandowsky, Ecker, & Cook, 2017 ; Lazer et al., 2018).

Nous disposons de plusieurs vidéos — à l’authenticité non contestée— des moments qui précèdent et qui suivent les tirs mortels en pleine rue, au grand jour, contre une maman de 37 ans, non armée, au volant de sa voiture, manœuvrant au moment de l’interaction avec des agents fédéraux. C’est ce que, moi, je crois voir sur ces images. Peut-être que je suis biaisé. Peut-être que des éléments non encore connus modifieront la manière dont il faut comprendre cet évènement ; l’enquête et le temps le diront.

 

Le doute n’est pas une fausse « neutralité »

Dans le présent, si l’on applique un peu de zététique à cette affaire, il faut commencer par douter raisonnablement. Douter des annonces absolument définitives d’où qu’elles viennent, parce que ni vous ni moi n’étions sur place, et parce que même des témoins d’un évènement n’en ont parfois perçu que des fragments, insuffisants pour établir ce qui s’est réellement passé. Les récits liés au “paranormal” que l’on a l’habitude d’examiner en zététique ont enseigné cette prudence élémentaire : un témoignage peut être sincère et pourtant erroné ; une vidéo peut être réelle et pourtant ambivalente ; un enchaînement peut être visible et pourtant incomplet.

Mais douter ne signifie pas neutraliser toutes les alertes. Parmi les déclarations à très haut risque, je me méfie en particulier d’un discours énoncé depuis un ministère non seulement en l’absence de jugement, mais quasiment dans le vide d’une enquête qui donne des signes d’étouffement. Il faut douter quand, dans l’heure qui suit le drame, la secrétaire américaine à la sécurité intérieure, Kristi Noem, qualifie la personne tuée de “terroriste”, comme si l’affaire était classée. Une telle parole déclenche immédiatement un faisceau d’indices : elle ressemble moins à une description prudente qu’à une stratégie de cadrage, destinée à verrouiller l’interprétation avant que les faits ne fassent leur travail.

À l’inverse, considérer que l’agent auteur des coups de feu est un meurtrier qui mérite la prison à vie ou la peine de mort reste un jugement qui ne peut pas précéder une enquête sérieuse et l’application de la loi. Décréter que la justice doit être rendue par les spectateurs, à chaud, conduit mécaniquement à une société de représailles et de fantasmes punitifs. Une fois que l’on a pris un recul prudent vis-à-vis des certitudes ultra-polarisées, on redevient capable de réfléchir.

Et déjà, on peut réaliser à quel point ce qui s’est passé est grave. Après tout, des gens meurent tous les jours, y compris tués par armes à feu, alors le cas de cette femme ne mérite peut-être pas tout ce foin.

Eh bien, si.

C’est plus grave que ça n’en a l’air

Quand une situation entre des agents de l’État armés et des citoyens s’achève par la mort de quelqu’un, c’est nécessairement grave parce que cela touche à un point fondamental de ce qui définit un État : l’État revendique l’usage légitime de la contrainte, et, dans certaines circonstances strictement encadrées, de la force létale, on dit qu’il détient le monopole de la violence légitime. Et un problème surgit quand la frontière entre force encadrée et violence arbitraire devient floue, ou quand l’exécutif tente de décréter cette frontière par slogans.

 

Quand, en France, le mouvement des Gilets jaunes s’est déployé à partir de novembre 2018, les réactions policières ont donné lieu à un bilan humain et politique significatif. Les manifestants ont subi des violences dont certaines, rapportées par des organisations de défense des droits humains, sont sans précédent dans l’histoire des mobilisations sociales récentes du pays : d’après Amnesty International France, en un an, des milliers de manifestants ont été blessés, parfois gravement, lors d’opérations de maintien de l’ordre caractérisées par l’usage intensif de lanceurs de balles de défense ou de grenades. Parmi ces blessures, des cas d’éborgnements et d’amputations ont été documentés — jusqu’à 23 personnes éborgnées par des tirs de projectile policiers sans qu’aucune condamnation ne soit enregistrée à ce jour.

 

La mort de Zineb Redouane à Marseille, tuée par une grenade lacrymogène tirée depuis la rue alors qu’elle se trouvait chez elle, constitue un cas extrême ayant donné lieu à des enquêtes judiciaires longues et controversées.  Dans d’autres affaires, telles que celle de Geneviève Legay à Nice, une manifestante de 73 ans avait été gravement blessée lors d’une charge policière, entraînant fractures et traumatismes multiples et suscitant des controverses sur l’usage de la force.

Ces faits répétés montrent que la brutalité policière en France n’est pas un simple slogan, mais une réalité qui a causé des blessures graves, des atteintes irréversibles à l’intégrité physique et des débats publics considérables… sans que cela débouche sur le moindre changement susceptible d’améliorer le respect des citoyens.

Or il y a ici un test de cohérence qui, en théorie, devrait être simple. Celles et ceux qui sont choqués par la manière bien française de dissuader, à coup de grenade et d’armes anti-émeute, des manifestants politiques deviennent incohérents si la brutalité américaine leur semble adéquate et l’usage de la force létale proportionné. S’ils font preuve une telle incohérence, alors c’est que leur opinion n’est que faiblement connectée à la véracité des mots qu’ils utilisent pour la défendre. Ce phénomène, vous le connaissez, c’est la Post-Vérité. Des travaux de recherche nous montrent comment l’identité de groupe peut orienter la perception du monde et la sélection des arguments, au point de rendre “raisonnable”, subjectivement, tout ce qui sert le camp (Kahan et al., 2007 ; Iyengar, Sood, & Lelkes, 2012).

Mais pour rester sur un cadre américano américain, il est aisé de constater que parmi ceux qui estiment que Renee Good a eu ce qu’elle méritait, parce qu’ils prétendent savoir—d’une manière ou d’une autre— qu’elle avait l’intention de rouler sur l’agent, on en trouve beaucoup pour être du côté des manifestants dans une autre situation, celle du 6 janvier.

 

Le 6 janvier, ou la cohérence introuvable

Le 6 janvier 2021, des militants trumpistes ont attaqué le Capitole, en hurlant qu’ils voulaient pendre le vice-président Mike Pence, coupable d’avoir validé les résultats de l’élection présidentielle. Sur le plan factuel, le bilan du côté des forces de l’ordre est délicat parce que les causalités sont discutées, et parce que les récits militants jouent précisément de ces ambiguïtés. Un point, en revanche, est officiellement établi : l’officier de l’U.S. Capitol Police Brian Sicknick est mort le lendemain, et le médecin légiste a conclu qu’il est mort “dans l’exercice de ses fonctions” après les évènements[1].  Dans les mois qui ont suivi, plusieurs officiers ayant répondu à l’attaque se sont suicidés ; ces décès sont documentés dans la presse et régulièrement rappelés dans les bilans publics[2]. Enfin, le nombre de policiers blessés ce jour-là est couramment rapporté comme supérieur à 140 dans les synthèses journalistiques récentes.

 

Or, si l’on suit la logique qui consiste à excuser presque automatiquement la force létale au nom d’une menace supposée, il faudrait, par simple cohérence, être prêt à “ouvrir le feu” sur une foule qui envahit un siège institutionnel en proférant des menaces de mort explicites. Je doute que cette cohérence soit réellement tenue, parce que l’argumentaire déployé pour justifier la répression mortelle contre Renee Good ressemble à une façade ; les discours que nous entendons ont des relations de plus en plus distendues avec le réel. Les gens ont pris l’habitude de raisonner dans un cadre tribal où le vrai s’efface derrière l’intérêt de la tribu, du clan.

Ici je ne donne pas simplement un avis personnel : la recherche en science politique et en psychologie a largement décrit ce glissement : les corrections factuelles échouent fréquemment à réduire des croyances fausses chez le public le plus “ciblé” idéologiquement, et peuvent même produire des effets pervers selon le contexte (Nyhan & Reifler, 2010). Dans un écosystème où la désinformation circule vite, loin, et se propage mieux que le vrai, la tentation tribale est renforcée par le design même des plateformes (Vosoughi, Roy, & Aral, 2018 ; Bakshy, Messing, & Adamic, 2015).

Cette tribalisation encourage une manière de raisonner où le vrai s’efface derrière l’intérêt du clan, et où tout prétexte devient bon pour porter préjudice à la tribu d’en face, perçue comme ennemie sur la base d’images fabriquées par des éditorialistes et par des algorithmes optimisés pour l’engagement, donc pour les émotions négatives (Lazer et al., 2018 ; Lewandowsky et al., 2017).

 

Qui a droit au respect, qui peut être piétiné

Quand Charlie Kirk a été assassiné, le 10 septembre 2025 lors d’un événement public à Utah Valley University, nous avons assisté à un emballement politico-médiatique caractéristique : toute critique de ses positions a été immédiatement disqualifiée au nom du respect dû aux morts. Or Charlie Kirk n’était pas un citoyen anonyme ; il était une figure politique de premier plan, militant pro-armes d’ultra-droite, dont les prises de position publiques incluaient notamment la relativisation de la gravité des tueries de masse dans les écoles américaines, présentées comme un prix acceptable à payer pour préserver le droit au port d’armes.

Charlie Kirk ne serait pas mort de cette manière dans un pays où sa mentalité n’aurait pas eu le pouvoir d’armer son assassin, et cette ironie morbide, les réactionnaires l’ont transformé en : « vous vous réjouissez d’un meurtre, donc vous êtes du côté des terroristes ». L’assassinat de Charlie Kirk est un crime abject qu’il faut condamner, et dont il faut aussi condamner les causes idéologiques.

Le double standard devrait être frappant pour tout le monde. Ceux qui exigeaient le silence critique au nom du respect dû à la victime devraient, par cohérence, adopter la même discipline face aux propos visant Renée Good : l’insulte proférée immédiatement après les tirs « fucking bitch », ou la qualification de « terroriste » lancée par une autorité exécutive avant toute enquête. Or ce n’est pas ce que l’on observe. Bien au contraire : l’outrance, la moquerie ou l’injure répondent souvent lorsque ces incohérences sont mises en évidence. Il devient alors difficile de ne pas constater une hiérarchie implicite : la vérité compte moins que le pouvoir d’instrumentaliser n’importe quoi dans le but de frapper le camp détesté.

 

Détruire les outils du vrai pour gouverner sans contraintes

Et face à cela, le zététicien est démuni : sa parole cesse d’être audible dès que l’interlocuteur est passé en “mode tribal” et considère que toute vérité non alignée sur ses intérêts mérite d’être niée, et les outils qui permettent de l’énoncer méritent d’être détruits : c’est exactement ce que le régime Trump fait en criminalisant certains campus au motif de “radicalisation gauchiste”, en démantelant des programmes de recherche sur le climat ou les extrémismes, et en évinçant des hauts fonctionnaires de la santé ou de l’économie coupables de rappeler publiquement des données dérangeantes. Le régime Trump s’évertue à casser le thermomètre afin de pouvoir décréter la température qu’il fait. Et ceux qui s’en réjouissent semblent oublier qu’ils sont dans la même pièce que nous et que la température qui nous affecte les affecte tout autant.

La mentalité selon laquelle la vérité compte moins que le pouvoir d’instrumentaliser n’importe quoi pour faire mal au camp détesté est à courte vue. Elle peut être efficace pour polariser une nation, pour faire monter une force politique identitaire, et même remporter des élections. Elle devient suicidaire lorsqu’il s’agit de prendre des décisions qui engagent l’avenir d’un pays, d’un continent, d’une civilisation : le réel ne négocie pas avec nos obsessions partisanes. Et il est indifférent aux vies détruites par millions si une société s’habitue à juger qu’être raisonnable, honnête et scrupuleux avec les faits est un truc de faible, de lâche, de progressiste, de zététistes puceaux.

Les souffrances que nous allons endurer quand le réel s’imposera face aux délires, aux narratifs et aux stratégies de division, seront probablement pires que ce que nous sommes prêts à l’admettre aujourd’hui. Et les vrais responsables aux commandes de nos institutions en 2026 seront morts, riches, contents d’eux-mêmes, au milieu d’un clan grassement enrichi par leurs magouilles et héritiers d’un pouvoir gagné à attiser la haine des minorités — pendant que l’on aura persuadé les citoyens de ne pas regarder l’essentiel : une caste de puissants leur fait les poches et leur met des armes dans les mains pour qu’ils aillent tuer ceux qui dénoncent les manigances.

Une fois ce constat posé, on peut baisser les bras ou essayer de croire que tout n’est pas foutu, et notamment que le gout du vrai n’a pas totalement quitté nos concitoyens, et qu’il est possible pour la démocratie de rétablir de vrais espaces de débat où le vrai sera considéré comme plus important que la victoire d’un camp sur l’autre. Parce que ce que la zététique peut nous aider à comprendre c’est que, telle la cuillère de Matrix : ces camps n’existent pas vraiment : ils sont en grande partie fabriqués par des récits et des algorithmes qui nous coupent de ce que nous avons en commun.

Nous avons tous le même intérêt à nous débarrasser des idées fausses, quelle que soit notre couleur politique. J’aimerais que nous nous en souvenions. Vite.

 

Acermendax


Références

  • Bakshy, E., Messing, S., & Adamic, L. A. (2015). Exposure to ideologically diverse news and opinion on Facebook. Science, 348(6239), 1130–1132. https://doi.org/10.1126/science.aaa1160 Science
  • Iyengar, S., Sood, G., & Lelkes, Y. (2012). Affect, not ideology: A social identity perspective on polarization. Public Opinion Quarterly, 76(3), 405–431. https://doi.org/10.1093/poq/nfs038 OUP Academic
  • Kahan, D. M., Braman, D., Gastil, J., Slovic, P., & Mertz, C. K. (2007). Culture and identity-protective cognition: Explaining the white-male effect in risk perception. Journal of Empirical Legal Studies, 4(3), 465–505. https://doi.org/10.1111/j.1740-1461.2007.00097.x Wiley Online Library
  • Kunda, Z. (1990). The case for motivated reasoning. Psychological Bulletin, 108(3), 480–498. https://doi.org/10.1037/0033-2909.108.3.480 fbaum.unc.edu+1
  • Lazer, D. M. J., Baum, M. A., Benkler, Y., Berinsky, A. J., Greenhill, K. M., Menczer, F., … Zittrain, J. L. (2018). The science of fake news. Science, 359(6380), 1094–1096. https://doi.org/10.1126/science.aao2998 PubMed
  • Lewandowsky, S., Ecker, U. K. H., & Cook, J. (2017). Beyond misinformation: Understanding and coping with the “post-truth” era. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 6(4), 353–369. https://doi.org/10.1016/j.jarmac.2017.07.008 ScienceDirect
  • Nyhan, B., & Reifler, J. (2010). When corrections fail: The persistence of political misperceptions. Political Behavior, 32(2), 303–330. https://doi.org/10.1007/s11109-010-9112-2 Springer Nature Link
  • Pennycook, G., & Rand, D. G. (2019). Lazy, not biased: Susceptibility to partisan fake news is better explained by lack of reasoning than by motivated reasoning. Cognition, 188, 39–50. https://doi.org/10.1016/j.cognition.2018.06.011 PubMed
  • Vosoughi, S., Roy, D., & Aral, S. (2018). The spread of true and false news online. Science, 359(6380), 1146–1151. https://doi.org/10.1126/science.aap9559 PubMed

 

Sources journalistiques

  • Courrier international. (2026, 10 janvier). “Je ne vous en veux pas” : les derniers mots de Renee Good avant d’être abattue par un agent de l’ICE.
  • United States Capitol Police. (2021, 19 avril). Medical examiner finds USCP Officer Brian Sicknick died of natural causes [Press release].
  • ABC News. (2021, 3 août). 2 more officers who responded to Jan. 6 Capitol riot have died by suicide.
  • Associated Press. (2026, 5 janvier). This Jan. 6 plaque was made to honor law enforcement. It’s nowhere to be found at the Capitol.

[1] https://www.uscp.gov/media-center/press-releases/medical-examiner-finds-uscp-officer-brian-sicknick-died-natural-causes

[2] https://abcnews.go.com/Politics/officers-responded-jan-riot-died-suicide/story

 

Voici le texte du petit discours d’introduction que j’ai prononcé pour le lancement du congrès du 13 décembre 2025

 

Ouverture du congrès

Bonjour à tous.

Merci d’avoir rejoint aujourd’hui ce premier congrès PRISME : Plateforme de Réflexion et d’Information sur le Sectarisme, la Manipulation et l’Emprise

Je prends la parole quelques minutes pour effectuer des rappels : les phénomènes sectaires ne sont ni marginaux, ni résiduels. Selon les estimations publiques, entre 500 000 et 1 million de personnes en France ont été confrontées à un phénomène d’emprise au cours de leur vie. La Miviludes reçoit chaque année plus de 4 000 signalements, dont environ 20 % concernent des mineurs. Rien que sur les cinq dernières années, la hausse des situations d’emprise signalées dépasse +40 %.

Et ces chiffres ne sont pas des abstractions. Ils représentent des vies bouleversées.

Les cinquante dernières années ont laissé une liste sombre de catastrophes : le suicide collectif de Jonestown en 1978 (918 morts dont 304 enfants), les massacres de l’Ordre du Temple Solaire dans les années 1990 (74 morts), l’attentat au gaz sarin perpétré par Aum Shinrikyō en 1995 (13 morts, plus de 6 000 blessés). Ce sont des repères historiques, mais la réalité contemporaine est tout à fait préoccupante.

En France, les tribunaux jugent encore des affaires graves :

  • Loup Blanc (Jean-Marc B.) : en 2024, le tribunal correctionnel de Tarbes l’a condamné à 9 ans de prison pour viol, agressions sexuelles et abus de faiblesse, à l’encontre de plusieurs femmes rencontrées dans le cadre de ses stages et enseignements spirituels. Le jugement a retenu l’existence d’un ascendant et d’une influence déterminante sur ses élèves.
  • La Grande Mutation : le fondateur, Étienne Guillé, est décédé en 2018 sans avoir été condamné. En revanche, six cadres du mouvement ont été condamnés en juillet 2024 pour abus de faiblesse. L’enquête et le procès ont mis en évidence des exigences financières excessives, un contrôle étroit exercé sur plusieurs adeptes, ainsi que des ruptures familiales rapportées dans les témoignages.
  • Tabitha’s Place : Une information judiciaire a été ouverte en mars 2014 concernant cette communauté pour abus de vulnérabilité, travail dissimulé et travail des enfants. En décembre 2019, une nouvelle information judiciaire a été lancée pour violences présumées sur mineurs. Les témoignages d’adolescents ayant quitté la communauté évoquent un travail harassant dès le plus jeune âge, et l’organisation est régulièrement soupçonnée de fraude aux prestations sociales et de blanchiment de fraude fiscale.
  • Anthroposophie : plusieurs organes liés au mouvement ont tenté, à travers une série de procédures en diffamation, de faire taire le lanceur d’alerte Grégoire Perra. En 2021, leur action s’est soldée par un camouflet judiciaire : le tribunal judiciaire de Strasbourg a condamné l’association plaignante à lui verser 25 000 € de dommages et intérêts. Les procédures bâillon continuent pourtant.
  • Enfin, le naturopathe Thierry Casasnovas est mis en examen en 2023 à Perpignan pour une série de chefs d’accusation incluant « abus de confiance », « faux et usage de faux », « exercice illégal de la pharmacie », « pratiques commerciales trompeuses », « blanchiment » et « abus de faiblesse ». Il est placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de participer ou organiser des stages et formations touchant à la santé ou au bien-être.

 

De nombreuses procédures restent ouvertes partout en France. Elles concernent des structures très diverses : des « retraites » de jeûne où des participants ont été hospitalisés, et parfois sont décédés, des communautés fermées signalées pour manquements graves à la protection des mineurs, des thérapeutes autoproclamés visés pour abus de faiblesse ou exercice illégal de la médecine, ainsi que des interventions régulières pour rupture familiale ou emprise psychologique avérée.

Dans ce contexte, la France dispose d’un instrument singulier : la Miviludes. Créée en 2002, elle organise le repérage, l’analyse et la coordination de la réponse publique face aux dérives sectaires. Aucun autre pays ne bénéficie d’un dispositif aussi centralisé, soutenu par une vigilance institutionnelle constante. La législation a récemment évolué, notamment avec l’introduction du délit d’incitation à l’arrêt ou à l’abstention de soins, pensé pour répondre aux dérives pseudo-thérapeutiques qui exposent directement les personnes vulnérables à des risques graves pour leur santé. Ce genre de disposition signale, ou du moins laisse espérer, une mobilisation accrue dans la lutte contre l’emprise.

Mais les phénomènes auxquels nous sommes confrontés ne sont plus ceux des années 1970.

Les mouvements d’aujourd’hui empruntent volontiers les codes de la science, de la spiritualité « naturelle », du coaching ou du bien-être intégral. L’anthroposophie, par exemple, se déploie dans des écoles, des établissements de soins ou des pratiques agricoles en revendiquant une « pédagogie alternative » issue d’un corpus ésotérique du début du XXᵉ siècle. La Scientologie demeure active et continue de recruter à travers des programmes de « développement personnel » soigneusement présentés comme neutres. Certains influenceurs pseudo-thérapeutiques mobilisent un discours de santé totale qui séduit un public vulnérabilisé par l’isolement numérique. S’y ajoutent les pratiques de jeûne extrême, le respirianisme ou diverses formes de « soins énergétiques », dont plusieurs enquêtes ont révélé le potentiel d’abus sexuels, financiers ou psychologiques.

On voit aussi apparaître des situations d’emprise qui ne passent plus par des communautés organisées : un simple échange régulier en ligne peut suffire pour qu’une personne vulnérable se retrouve sous l’influence directe et exclusive d’un « guide » ou d’un pseudo-thérapeute — ou d’un brouteur. Les signalements récents montrent que l’emprise peut désormais se construire dans un tête-à-tête numérique, sans structure formelle autour. On parle parfois d’État gazeux du phénomène sectaire.

À cela se superpose un réflexe social dangereux : la tentation de blâmer les victimes. « Il faut être bête pour y croire », voilà une phrase qui absout le manipulateur, rend invisibles les ressorts psychologiques de l’emprise, et renforce la honte des survivants. Or nous savons que l’emprise n’a rien à voir avec l’intelligence : elle repose sur l’abus de pouvoir, l’isolement, la saturation émotionnelle et la confiscation progressive de l’autonomie.

La grande diversité du phénomène repose pourtant sur un socle commun : un individu qui s’arroge un pouvoir total sur un autre au nom d’une connaissance prétendument supérieure, d’une révélation que « le monde extérieur refuse de comprendre ». L’engrenage cognitif qui suit produit un endoctrinement, un durcissement de la croyance qui rend très difficile le simple fait d’avoir une discussion argumentée avec les personnes sous emprise.

Voilà pourquoi la tâche est immense.

Aider les victimes, soutenir les familles, prévenir l’emprise : tout cela exige de la connaissance. Nous avons besoin des sciences sociales, de la psychologie, des neurosciences, de l’étude des dynamiques de groupe, de l’expertise juridique. Nous avons besoin d’un diagnostic clair pour savoir quelles interventions fonctionnent, dans quels contextes, et comment renforcer l’autonomie des personnes vulnérabilisées.

L’esprit critique joue ici un rôle central. Non pas comme un simple idéal individuel, mais comme une compétence collective d’évaluation de la confiance : qu’est-ce qui mérite d’être cru ? Quelle source gagne ou perd en fiabilité ? Quelle méthode garantit l’intégrité d’une information ? Une société où la confiance est bien calibrée est une société où les manipulateurs ont moins de prise.

C’est tout l’enjeu du projet PRISME : mettre en commun les savoirs, les expériences et les outils qui permettent de comprendre, d’agir, et de protéger. Le défi est considérable, mais il n’est pas hors de portée si nous le relevons ensemble.

Notre initiative n’a pas vocation à effacer, supplanter ou remplacer celle des associations qui, depuis des années, travaillent sur ces sujets, sensibilisent la population et apportent un soutien vital aux victimes, mais d’apporter des outils supplémentaire pour mieux comprendre les phénomènes humains au cœur de cette problématique et distinguer plus efficacement les bonnes et les moins bonnes méthodes pour atteindre notre objectif commun : l’émancipation individuelle, la vigilance collective, la justice pour tous, et la liberté de conscience.

 

Je vous souhaite la bienvenue au congrès PRISME.

 

Acermendax

 

Faut-il acheter la petite coche bleue d’Elon Musk ?

 

Sur le réseau X, les fausses informations disposent d’un véritable boulevard. Une rumeur bien tournée, une accusation scandaleuse, un montage douteux ou une indignation fabriquée peuvent parcourir la plateforme à toute vitesse, tandis que toute tentative de nuance se heurte à un terrain devenu hostile : allergique à la complexité, saturé d’ego, dopé à l’engagement négatif. Ceux qui tentent de défendre l’esprit critique avancent comme à contre-courant ; leurs contributions se perdent dans le vacarme, tandis que les propos trompeurs prospèrent sans effort dans un écosystème aménagé pour eux.

Alors on fait quoi ? On peut abandonner le terrain numérique, considérer X comme définitivement perdu. C’est un choix possible, et parfois légitime, car l’action hors ligne reste essentielle. Elle se déploie dans les écoles, les associations, les collectivités, les débats publics, les médias — partout où l’on peut rencontrer des personnes, transmettre des outils, éclairer des situations réelles. Mais il faut reconnaître que l’espace numérique exerce aujourd’hui une force normative, politique et idéologique considérable. Les plateformes structurent une partie du débat public, influencent les représentations du monde, modèlent des habitudes de pensée. Les déserter entièrement reviendrait à laisser ce pouvoir se concentrer entre les mains de celles et ceux qui prospèrent dans l’opacité, l’indignation grandiloquente ou la manipulation. Partager des outils d’esprit critique là où s’élaborent les récits qui façonnent nos sociétés reste une manière, modeste mais nécessaire, de maintenir un accès commun à des repères fiables dans un environnement où ils se raréfient.

Je comprends parfaitement celles et ceux qui ont quitté Twitter, par refus de contribuer au pouvoir de son propriétaire, par désaccord avec des règles mouvantes réécrites en permanence au bénéfice d’un ennemi déclaré du pluralisme et de l’investigation rationnelle du monde. Moi aussi, je me suis tourné vers des espaces plus habitables — BlueSky, par exemple. Mais il faut bien constater une chose : X demeure peuplé de gens qui pensent, qui doutent, qui se trompent, qui cherchent, parfois maladroitement, matière à réfléchir. Des utilisateurs qui ont besoin que leur esprit critique soit stimulé là où ils sont, et pas seulement là où nous aimerions qu’ils soient.

Le problème, c’est que les règles de l’espace X sont truquées. Ce n’est pas une agora, mais une réplique déguisée : une couche de vernis démocratique recouvrant un mécanisme de mise en avant biaisé, où l’argent des techno-bros et le trollage industriel des fermes d’influence façonnent l’environnement cognitif de millions d’usagers. Leur rapport au vrai monde en est affecté, et nos espaces communs de réalité vacillent.

C’est ici qu’entre en scène le paradoxe de la Reine Rouge, né de la biologie évolutionnaire : dans un monde où tout évolue autour de vous, il faut courir, toujours, simplement pour rester à la même place. Cesser de s’adapter, c’est reculer. C’est disparaître.

Et, face à nous, il y a les amoureux de la « pastille bleue », ceux qui se proclament éveillés, insensibles à toute manipulation, lucides par nature. Matrix reste leur référence pop, même s’ils n’ont à peu près rien compris du propos des sœurs Wachowski. Ils sont persuadés d’avoir atteint la fin du tapis roulant. Ils ne courent plus. Ils ne doutent plus. Ils n’imaginent même plus pouvoir se tromper. Cela fait plus de trente-cinq ans que Joule et Beauvois, dans leur « Petit traité de manipulation » ont montré que les individus les plus convaincus de leur propre imperméabilité à l’influence sont précisément ceux qui tombent le plus aisément dans les pièges glissants des biais cognitifs que nous partageons tous.

Et ces gens, il va falloir vivre avec eux. Dans le monde réel. Pas dans une bulle choisie, mais dans la même société, face aux mêmes enjeux matériels, politiques, climatiques, sanitaires. Alors je fais le choix — pour le moment — d’aller leur parler là où ils se trouvent. Je vais essayer, malgré l’arène truquée, malgré les règles iniques, malgré l’avantage structurel donné à la manipulation, d’y faire œuvre utile.

Dans un an, je ferai le bilan. Je verrai si passer 2026 avec une coche bleue achetée à Musk & Co aura été un choix pertinent… ou une erreur. Mais une chose est sûre : renoncer d’avance, c’est rester immobile pendant que la Reine rouge continue de courir. Et ce n’est pas ainsi que l’on défend, ni la pensée critique, ni la réalité que nous avons encore en partage.

Vos avis m’intéressent toutefois, et je reste évidemment à l’écoute.

Acermendax

 

Une expertise massive

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) vient de publier une actualisation majeure de son expertise sur les radiofréquences. L’exercice est considérable : près d’un millier d’études publiées en dix ans, dont 250 examinées en détail après un tri méthodologique strict. Ce travail approfondi livre un état des connaissances qui tranche nettement avec les discours alarmistes souvent associés à la téléphonie mobile.

Les faits sont clairs : les meilleures données disponibles ne montrent pas d’augmentation du risque de cancer aux niveaux d’exposition que connaît le public.

Les grandes études épidémiologiques confortent ce constat. L’enquête internationale Mobi-Kids, qui porte au total sur plus de 4 900 jeunes (1 712 cas et 3 217 témoins), n’observe aucune association entre l’usage du téléphone mobile et les tumeurs cérébrales chez les adolescents (Castaño-Vinyals et al., 2022). De son côté, la vaste cohorte COSMOS, qui suit plusieurs centaines de milliers d’adultes, ne met pas non plus en évidence d’augmentation significative du risque (Toledano et al., 2021). Il s’agit toutefois d’une analyse intermédiaire : la durée moyenne de suivi, environ sept ans, reste courte au regard de la possible latence de certaines tumeurs. Les résultats sont donc rassurants à court et moyen terme, mais devront être prolongés.

Cet ensemble s’inscrit dans un constat plus global : malgré trente années d’explosion de l’usage du téléphone mobile, l’incidence des tumeurs cérébrales reste globalement stable. En épidémiologie, c’est un signal particulièrement robuste.

Ce que montrent les études animales et mécanistiques

Les études animales — en particulier les travaux du National Toxicology Program américain — ont rapporté chez certains rats une légère augmentation de tumeurs, à des niveaux d’exposition extrêmes (jusqu’à 4 W/kg de DAS, soit environ dix fois plus que les limites maximales autorisées pour la tête humaine). Chez la souris, les signaux étaient plus faibles et classés comme « équivoques », sans cohérence dose–réponse. Le NTP lui-même conclut à des résultats partiels, difficiles à interpréter et non généralisables.

Un élément majeur éclaire cette prudence : malgré trois décennies de recherches, aucun mécanisme biophysique plausible n’a été établi permettant d’expliquer comment des radiofréquences non ionisantes, aux niveaux d’exposition réels, pourraient initier un processus cancérogène. Les seules interactions reconnues comme pouvant entraîner un risque sanitaire sont d’ordre thermique. Des effets biologiques non thermiques existent en laboratoire, mais aucun n’a été relié à un mécanisme cancérogène compatible avec l’exposition réelle des utilisateurs. L’IARC elle-même, dans son Monograph 102, rappelait : “no established mechanism of carcinogenesis from RF exposure has been identified” (IARC, 2013).

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la classification de l’IARC. Depuis 2011, les radiofréquences sont classées dans le Groupe 2B : “peut-être cancérogène pour l’être humain”. Il s’agit du niveau de preuve le plus faible parmi les agents classés : les données sont insuffisantes chez l’humain et limitées ou insuffisantes chez l’animal. Cette catégorie ne signifie ni danger avéré, ni démonstration de causalité ; elle indique simplement qu’un doute résiduel existe et qu’il justifie la poursuite de travaux complémentaires. À titre d’exemple, le Groupe 2B inclut également les légumes marinés de certaines traditions asiatiques ou l’extrait d’Aloe vera, ce qui aide à situer l’ordre de grandeur du risque.

Sur le plan technologique, l’ANSES rappelle que la 5G n’introduit pas de mécanisme cancérogène nouveau. Les bandes inférieures à 6 GHz ne se distinguent pas des générations précédentes de ce point de vue. Les bandes millimétriques autour de 26 GHz, encore peu déployées et très faiblement pénétrantes, font l’objet d’une vigilance scientifique mais aucune alerte particulière n’a émergé. Les technologies de multiplexage et de focalisation (MIMO, beamforming) modifient la distribution spatiale de l’exposition sans en changer la nature physique.

L’agence recommande néanmoins une prudence raisonnable, surtout pour les enfants : réduire la durée d’exposition, tenir le téléphone éloigné de la tête, utiliser oreillettes ou haut-parleur. Un point technique mérite d’être compris : ce n’est pas tant le passage entre Wi-Fi, 4G et 5G qui importe que les conditions d’usage. En cas de mauvaise réception, le téléphone augmente automatiquement sa puissance d’émission ; limiter les usages intensifs de données dans ces situations peut réduire l’exposition.

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Une vigilance méthodique toujours nécessaire

Que faire face à ces informations ?

Les nouvelles données s’alignent avec les anciennes, elles confirment que toutes les paniques agitées sur les effets nocifs des ondes électromagnétiques étaient infondées. Nous voyons que les discours alarmistes et la rhétorique de la peur de certains mouvements ou individus étaient faux, voire trompeurs, et qu’il était pertinent de le dire (même si ça peut coûter cher…). Mais il ne s’agit certainement pas de la réponse scientifique définitive à un dossier désormais clos.

Nous disposons d’un corpus solide, globalement rassurant, mais qui conserve des zones d’incertitude qui doivent recevoir toute l’attention des experts L’histoire récente montre ce qui arrive lorsque la vigilance collective s’affaiblit. Le cas du chlordécone dans les Antilles françaises en est un exemple tragique où un risque avéré a été sous-estimé, mal encadré, parfois minimisé. Ici, au contraire, les radiofréquences font l’objet d’une surveillance exigeante, d’une expertise transparente et d’une pression citoyenne pour la rigueur.

Mais il faut retenir que les conclusions rassurantes de l’ANSES ne sont pas une invitation à baisser la garde : elles sont le produit de cette exigence.

Le jour où nous renoncerions à ces standards élevés — méthodologie stricte, analyses contradictoires, données longues, transparence — nous perdrions la capacité de distinguer un danger réel d’une rumeur infondée. C’est alors que des situations comparables au chlordécone deviennent possibles.

Rien de tel n’apparaît aujourd’hui dans les données sur les ondes. Mais brouiller le débat public avec des scénarios imaginaires, saturer l’espace de fausses alertes ou confondre signaux faibles et signaux forts affaiblit notre capacité collective à protéger la population lorsque de véritables risques émergent.

Les sciences des risques environnementaux ont souvent de mauvaises nouvelles pour nous, elles nous mettent face à des défis complexes, à des urgences indiscutables. Alors quand, de temps à autres, elles nous annoncent qu’une angoisse était inutile, qu’une menace était surestimée, sachons l’entendre pour placer nos efforts dans les dossiers qui important vraiment, ceux dont le déni ou le retard finit, toujours, par coûter des vies.

 

 

Acermendax


Références

  • Castaño-Vinyals, G., Sadetzki, S., Vermeulen, R., Momoli, F., Kundi, M., Merletti, F., Maslanyj, M., Calderon, C., Wiart, J., Lee, A. K., Taki, M., Sim, M., Armstrong, B., Benke, G., Schattner, R., Hutter, H. P., Krewski, D., Mohipp, D., Ritvo, P., … Cardis, E. (2022). Wireless phone use in childhood and adolescence and neuroepithelial brain tumours: Results from the international MOBI-Kids study. Environmental International, 160, 107069.
  • National Toxicology Program. (2018). Toxicology and carcinogenesis studies in Sprague Dawley (Hsd:Sprague Dawley SD) rats exposed to whole-body radio frequency radiation at a frequency (900 MHz) and modulations (GSM and CDMA) used by cell phones (NTP Technical Report No. 595). National Institute of Environmental Health Sciences
  • Toledano, M. B., et al. (2021). Cohort Study of Mobile Phone Use and Health (COSMOS): Cohort profile update. International Journal of Epidemiology, 50(5), 1768–1769.
  • ANSES (2025). Exposition aux ondes : de nouvelles études précisent les connaissances sur le risque de cancer.
    https://www.anses.fr/fr/content/exposition-aux-ondes-de-nouvelles-etudes-precisent-les-connaissances-sur-le-risque-de
  • IARC (2013). Non-Ionizing Radiation, Part 2: Radiofrequency Electromagnetic Fields. IARC Monographs on the Evaluation of Carcinogenic Risks to Humans, Vol. 102.

Le complotisme — ou, selon le terme privilégié par la littérature scientifique, la mentalité complotiste (conspiracy mentality) — désigne une manière particulière de connaître et d’interpréter le monde. Il ne s’agit pas d’une identité personnelle, mais d’une disposition cognitive et sociale qui conduit à expliquer préférentiellement les événements sociaux, politiques ou scientifiques par l’action intentionnelle, coordonnée et malveillante de puissances cachées (Imhoff & Bruder, 2014).

 

Les sciences cognitives, la psychologie sociale et la sociologie distinguent trois niveaux qu’il est crucial de ne jamais confondre. Les complots réels existent : ils sont documentés par des enquêtes, des archives, des sources indépendantes. Les théories du complot sont des explications particulières qui prétendent attribuer un événement à un complot donné : elles peuvent être vraies ou fausses. Enfin, on parle de mentalité complotiste pour désigner une disposition générale à privilégier systématiquement les explications intentionnelles et cachées, indépendamment de la solidité des preuves. C’est ce dernier phénomène dont nous parlons ici.

Le complotisme est un prisme interprétatif qui transforme l’ambiguïté en indice et le bruit en signal. Sur le plan psychologique, il se caractérise par une méfiance généralisée envers les institutions et les experts, une tendance à détecter des motifs dans des éléments incohérents et à supposer des intentions cachées dès qu’un fait semble inexplicable. Ces mécanismes reposent sur des processus bien documentés : sur-attribution d’agentivité, perception illusoire de régularités, préférence pour des récits fermés. Ils répondent également à trois besoins psychologiques fondamentaux que partagent tous les humains : un besoin épistémique de comprendre et de réduire l’incertitude ; un besoin existentiel de contrôle et de sécurité dans un monde perçu comme menaçant ; et un besoin social de préserver une identité positive et d’appartenir à un groupe valorisé (Douglas et al., 2017).

Sur le plan phénoménologique, la mentalité complotiste se vit comme une dynamique de mise en cohérence accélérée : le cerveau organise des fragments hétérogènes en une narration qui « fait sens » immédiatement, donnant l’impression d’accéder à une compréhension cachée. Cette impression de lucidité supérieure provient d’un traitement défaillant de l’ambiguïté, qui déclenche un emballement interprétatif, c’est à dire une mise en cohérence rapide et auto-renforcée de fragments pourtant faibles ou indépendants (Dieguez, 2020). Les artefacts numériques — captures d’écran, vidéos sorties de leur contexte, images virales — deviennent les matériaux d’une construction narrative continue.

Sur le plan social et identitaire, le complotisme fonctionne comme une culture : un ensemble de codes, de récits, de mèmes et de pratiques qui créent une niche distinctive où l’on se perçoit comme « éveillé », lucide, affranchi de la crédulité supposée des autres. Les travaux disponibles montrent que le stigmate associé au mot « complotiste » n’empêche pas cette dynamique ; il peut même renforcer la cohésion du groupe en servant de marqueur d’outsider (Wagner-Egger et al., 2022). La culture numérique amplifie encore cet effet : les algorithmes favorisent les contenus sensationnels, polarisants ou émotionnels, consolidant des bulles de filtre qui confirment l’impression de détenir une vérité cachée et donnent une forte visibilité aux récits complotistes (Harambam, 2020).

Sur le plan épistémique, le complotisme n’est pas une simple crédulité, il relève d’un hyper-scepticisme sélectif. Il combine une défiance radicale envers les sources institutionnelles à une grande tolérance envers les sources alternatives, pourvu qu’elles confortent le cadre explicatif initial. Le résultat est un système clos, hermétiquement fermé à la révision par les faits : toute contradiction est réinterprétée comme une preuve supplémentaire de dissimulation, et l’absence de preuve comme un indice de la sophistication du complot (Sunstein & Vermeule, 2009). C’est pourquoi les chercheurs insistent sur la différence essentielle entre la démarche sceptique, qui accepte la possibilité d’erreur et recherche la falsification, et la mécanique du soupçon, qui ne doute jamais du récit sous-jacent.

 

En définitive, la mentalité complotiste ne décrit pas une identité figée, mais un style de raisonnement, un cadre interprétatif qui peut être plus ou moins activé selon les individus et les contextes. Par ailleurs, il s’agit d’un continuum, à la fois en intensité (force de l’adhésion) et en étendue (nombre de scénarios mobilisés). On peut se situer plus ou moins profondément dans le complotisme, mais on peut également en sortir. Le mot n’est pas une insulte, il sert à décrire un phénomène réel, abondamment étudié, dont les mécanismes cognitifs, motivationnels et culturels expliquent la force de persuasion — et la dangerosité — des récits complotistes dans nos sociétés contemporaines.

 

Acermendax


Références 

  • Brotherton, R., French, C. C., & Pickering, A. D. (2013). Measuring belief in conspiracy theories: The Generic Conspiracist Beliefs Scale. PLoS ONE, 8(12), e75457.
  • Dieguez, S. (2020). The Noise of Conspiracy. In J.-W. van Prooijen & K. Douglas (Eds.), The Psychology of Conspiracy Theories (pp. 215–235). Routledge.
  • Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542.
  • Goreis, A., & Voracek, M. (2019). A systematic review and meta-analysis of psychological correlates of conspiracy beliefs. PLoS ONE, 14(1), e0210836.
  • Harambam, J. (2020). Contemporary Conspiracy Culture: Truth and Knowledge in an Era of Epistemic Instability. Routledge.
  • Imhoff, R., & Bruder, M. (2014). Speaking (Un–)Truth to Power: Conspiracy mentality as a generalized political attitude. European Journal of Personality, 28(1), 25–43.
  • Sunstein, C. R., & Vermeule, A. (2009). Conspiracy theories: Causes and cures. The Journal of Political Philosophy, 17(2), 202–227.
  • van Prooijen, J.-W., & van Dijk, E. (2014). When consequence size predicts belief in conspiracy theories: The Moderating Role of Understanding. Applied Cognitive Psychology, 28(4), 598–601.
  • van Prooijen, J.-W., & van Vugt, M. (2018). Conspiracy theories: Evolved functions and psychological mechanisms. Perspectives on Psychological Science, 13(6), 770–788.
  • Wagner-Egger, P., Bangerter, A., Delouvée, S., & Dieguez, S. (2022).
    Awake together: Sociopsychological processes of engagement in conspiracist communities.
    Current Opinion in Psychology, 47, 101417.