Autisme : la psychanalyse réclame le privilège de mal traiter les gens
La tribune publiée le 4 mars dans Libération, signée par Patrick Landman, Ève Miller-Rose et Alain Vanier, constitue un document éclairant sur la manière dont certains défenseurs de la psychanalyse tentent aujourd’hui de répondre aux recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS).
Le texte présente la décision de la HAS — qui classe les approches psychanalytiques comme « non recommandées » dans la prise en charge de l’autisme — comme une entreprise de contrôle idéologique. Les auteurs évoquent explicitement une possible « police de la clinique » et dénoncent un « populisme scientiste » qui imposerait une orthodoxie thérapeutique.
Leur argumentation repose sur une thèse centrale : la médecine fondée sur les preuves (Evidence-Based Medicine) aurait transformé les limites méthodologiques de la recherche sur l’autisme en arme idéologique contre la psychanalyse. Autrement dit : puisque les preuves empiriques disponibles sont imparfaites, il serait illégitime d’écarter une approche clinique fondée sur une tradition théorique différente. Cette ligne de défense n’est pas nouvelle. Elle se déploie ici avec une clarté remarquable.
Ce que soutient la tribune
Les auteurs structurent leur défense autour de plusieurs arguments. D’abord, ils rejettent l’idée selon laquelle la psychanalyse aurait historiquement culpabilisé les parents : « La psychanalyse ne culpabilise jamais les parents. C’est une idée fausse issue de travaux obsolètes. » Ensuite, ils contestent la pertinence des critères scientifiques utilisés pour évaluer les interventions : « La psychanalyse n’est pas une “science dure”. La psychiatrie scientifique n’existe pas. » Ils affirment également que l’évaluation empirique serait inadaptée à la pratique psychanalytique : « Les psychanalystes rendent compte des effets de la psychanalyse au cas par cas. » Enfin, ils insinuent que la HAS serait influencée par une « oligarchie » hostile à la psychanalyse.
Pris ensemble, ces arguments dessinent une stratégie claire : déplacer le débat du terrain empirique vers un conflit idéologique opposant pluralisme clinique et technocratie scientifique.
Là où commence la manipulation
Le premier sophisme, massif, consiste à exploiter les limites réelles des preuves disponibles pour conclure que toutes les approches se valent. Or la littérature sur les interventions en autisme est effectivement imparfaite, hétérogène et parfois surestimée. Mais elle n’est pas vide.
La méta-analyse Project AIM de Sandbank et al. (2020) montre que plusieurs interventions précoces produisent des effets significatifs sur la communication et les interactions sociales.
Sa mise à jour publiée dans le BMJ en 2023 confirme des bénéfices modestes mais réels pour certaines interventions développementales et médiée par les parents.
Une umbrella review de Gosling et al. (2022) conclut que certaines interventions psychosociales disposent d’indices « highly suggestive » d’efficacité.
Enfin, la synthèse méthodologique de Hume et al. (2021) identifie plusieurs pratiques éducatives et développementales ayant des effets positifs documentés.
Autrement dit : la base probante est limitée, mais elle existe.
La manœuvre rhétorique consiste à transformer ce constat banal — la recherche en santé mentale reste souvent imparfaite — en conclusion abusive : toutes les approches devraient être considérées équivalentes.
Or ce raisonnement est erroné. En médecine, l’absence de certitude absolue n’efface pas la différence entre des interventions testées empiriquement et des pratiques qui reposent principalement sur une tradition théorique et des récits cliniques.
« Le sentiment d’existence »
Un passage de la tribune mérite d’être cité tel quel. Les auteurs écrivent : « Pour les psychanalystes, l’autiste est un sujet doté d’un psychisme comme tout être humain… seulement, le travail de subjectivation n’est pas abouti : il lui manque un “sentiment d’existence”. »
Cette formulation illustre parfaitement le problème posé par l’approche psychanalytique dans ce domaine. La notion de « sentiment d’existence » n’est définie nulle part de manière opérationnelle : elle ne correspond à aucun critère diagnostique, aucun indicateur clinique standardisé, aucun outil de mesure validé. Elle appartient à un registre interprétatif, pas à un cadre empirique.
Or la recherche contemporaine décrit l’autisme comme un trouble du neuro-développement, caractérisé par des différences dans la communication sociale et les comportements restreints ou répétitifs, avec une forte contribution génétique et développementale (Lord et al., 2020 ; Tick et al., 2016). L’idée qu’une personne autiste manquerait d’un « sentiment d’existence » n’apparaît dans aucun modèle scientifique de l’autisme.
Présenter ce type d’hypothèse métaphorique comme une description clinique constitue donc un glissement rhétorique : une spéculation théorique est formulée comme si elle décrivait un fait psychologique établi.
Ce baratin, ce bullshit, ces balivernes emmaillotées dans une arrogance de pseudo-savant, c’est le matériau de la psychanalyse, son essence, son sentiment d’existence, et sa jouissance psychique à produire un effet d’autorité intellectuelle jusque dans les pages de L’humanité.
Le renversement de la charge de la preuve
Un deuxième sophisme consiste à inverser la logique de l’évaluation scientifique. Les défenseurs de la psychanalyse suggèrent que l’absence de preuve de son inefficacité devrait suffire à maintenir sa légitimité thérapeutique. Mais en politique de santé, la question pertinente est inverse : qu’avez-vous démontré pour justifier de recommander cette pratique ?
La HAS n’a pas interdit la psychanalyse. Elle a simplement conclu qu’elle était non recommandée dans l’autisme faute de preuves suffisantes. La distinction est essentielle. Une institution de santé publique ne distribue pas des labels thérapeutiques par défaut. Elle les accorde lorsque les données empiriques le justifient.
La caricature de l’Evidence-Based Medicine
La tribune présente l’EBM comme une idéologie technocratique. Or la définition standard de la médecine fondée sur les preuves repose sur trois éléments :
- les meilleures données scientifiques disponibles
- l’expertise clinique
- les préférences du patient.
L’idée selon laquelle l’EBM réduirait le soin à des protocoles rigides constitue une caricature. D’autant plus que les interventions actuellement recommandées pour l’autisme sont souvent individualisées et parent-médiées. Les programmes modernes — comme l’Early Start Denver Model ou le programme OMS Caregiver Skills Training — reposent précisément sur l’adaptation aux intérêts et aux besoins spécifiques de l’enfant.
La prétendue opposition entre « sujet » et « méthode » relève donc largement d’une fiction polémique.
L’oubli stratégique de l’histoire
La tribune affirme que la psychanalyse n’aurait jamais culpabilisé les parents. Cette affirmation ignore une littérature historique abondante. Le mythe de la mère réfrigérateur, popularisé par Bruno Bettelheim, a profondément marqué la compréhension clinique de l’autisme pendant plusieurs décennies.
Même si certains psychanalystes contemporains prennent leurs distances avec cette théorie, son héritage institutionnel demeure. Des analyses historiques soulignent que la France est restée longtemps une exception internationale dans le maintien de la psychanalyse dans ce domaine.
Bishop et Swendsen parlent explicitement d’un “cultural outlier”.
Ce point n’est pas un détail historique. Il éclaire le contexte actuel : la décision de la HAS s’inscrit dans un processus d’alignement sur les standards internationaux de la médecine fondée sur les preuves
Et en raison de l’histoire très concrète des dégâts causés par la domination psychanalytique dans l’autisme en France ; des familles auxquelles on a longtemps expliqué que l’autisme de leur enfant résultait d’un défaut de relation, d’un trouble du lien primordial, d’une défaillance de la subjectivation.
Pour suivre mon travail plus facilement :
Le cœur du problème : un dogme immunisé contre la réfutation
Le point le plus frappant n’est pas la faiblesse des preuves de la psychanalyse. C’est la persistance d’un discours qui refuse de se laisser juger par des critères permettant la contradiction. Quand les résultats empiriques sont défavorables, les méthodes quantitatives sont disqualifiées. Quand les recommandations publiques tranchent, elles sont présentées comme autoritaires. Quand d’autres approches montrent des effets modestes mais réels, on affirme que « toutes les méthodes se valent ». Cette posture produit une immunisation intellectuelle.
La psychanalyse ne se contente plus de participer au débat scientifique : elle tente d’en redéfinir les règles afin d’échapper aux procédures d’évaluation qui s’imposent à toutes les autres disciplines thérapeutiques.
Conclusion
La tribune du 4 mars ne défend pas simplement une approche clinique minoritaire. Elle défend un privilège ancien : celui d’échapper aux règles communes de l’évaluation scientifique tout en conservant un prestige clinique, institutionnel et symbolique. La stratégie rhétorique qui s’y déploie repose sur quatre ressorts récurrents : exagérer les failles des approches évaluées, renverser la charge de la preuve, maquiller une querelle de légitimité professionnelle en combat démocratique, et faire oublier l’histoire très concrète des dégâts causés par la domination psychanalytique dans l’autisme en France.
La décision de la HAS ne bannit aucune idée. Elle rappelle simplement un principe élémentaire : lorsqu’il s’agit d’organiser les soins, de former les professionnels et d’orienter les familles, la collectivité a le droit — et même le devoir — d’exiger que les pratiques reposent sur des preuves empiriques.
Les interventions recommandées pour l’autisme ne sont pas magiques, ni parfaites. Elles restent discutables, révisables, perfectibles. Et elles doivent accepter l’épreuve du réel : essais contrôlés, méta-analyses, évaluations comparatives pour pouvoir être recommandée par des institutions de santé. La psychanalyse, dans ce domaine, demande qu’on lui accorde une dignité thérapeutique mais sans passer l’épreuve des faits, elle veut un privilège inacceptable, celui de traiter des personnes avec des méthodes qui pourraient leur faire du mal, et donc de la liberté de maltraiter.
Nous n’avons pas à lui accorder une exception épistémique qui met en danger les autistes et leurs familles.
Acermendax
Références
- Bishop, D. V. M., & Swendsen, J. (2021). Psychoanalysis in the treatment of autism: Why is France a cultural outlier? BJPsych Bulletin, 45(2), 89–93.
- (2023). Interventions for autistic children: A systematic review and meta-analysis. BMJ, 383, e076733.
- Dawson, G., Rogers, S., Munson, J., Smith, M., Winter, J., Greenson, J., Donaldson, A., & Varley, J. (2010). Randomized, controlled trial of an intervention for toddlers with autism: The Early Start Denver Model. Pediatrics, 125(1), e17–e23.
- Gosling, C. J., et al. (2022). Efficacy of psychosocial interventions for autism spectrum disorder: An umbrella review. Molecular Psychiatry, 27, 3647–3656.
- Hodges, H., Fealko, C., & Soares, N. (2020). Autism spectrum disorder: Definition, epidemiology, causes, and clinical evaluation. Translational Pediatrics, 9(S1), S55–S65.
- Hume, K., Steinbrenner, J. R., Odom, S. L., Morin, K. L., Nowell, S. W., Tomaszewski, B., Szendrey, S., McIntyre, N. S., Yucesoy-Ozkan, S., & Savage, M. N. (2021). Evidence-based practices for children, youth, and young adults with autism: Third generation review. Journal of Autism and Developmental Disorders, 51, 4013–4032.
- Lord, C., Elsabbagh, M., Baird, G., & Veenstra-VanderWeele, J. (2018). Autism spectrum disorder. The Lancet, 392(10146), 508–520. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(18)31129-2
- Tick, B., Bolton, P., Happé, F., Rutter, M., & Rijsdijk, F. (2016). Heritability of autism spectrum disorders: A meta-analysis of twin studies. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 57(5), 585–595.
- Sandbank, M., Bottema-Beutel, K., Crowley, S., Cassidy, M., Dunham, K., Feldman, J. I., Crank, J., Albarran, S. A., Raj, S., Mahbub, P., & Woynaroski, T. G. (2020). Project AIM: Autism intervention meta-analysis for studies of young children. Psychological Bulletin, 146(1), 1–29.
- Sandin, S., Lichtenstein, P., Kuja-Halkola, R., Hultman, C., Larsson, H., & Reichenberg, A. (2017). The heritability of autism spectrum disorder. JAMA, 318(12), 1182–1184.



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