Autisme – La croisade de Jean-Claude Maleval
Article invité
Par Tsaag Valren, doctorante en sciences de l’information et de la communication, wikimédienne, membre de l’ASTEC et personne autiste victime de la psychanalyse (lacanienne, entre autres).
Parmi les invités au colloque pro-psychanalyse du 14 octobre 2026 figure un nom que vous ne connaissiez peut-être pas : Jean-Claude Maleval, membre éminent de l’École de la Cause freudienne (ECF), 80 ans cette année. Pour crédibiliser leurs idées dans le domaine de l’autisme, Jean-Claude Maleval et ses partisans revendiquent des convergences avec des chercheurs reconnus, interviennent dans les débats associatifs et cherchent à faire reconnaître les publications lacaniennes.
Ces différentes démarches ont laissé des traces documentaires instructives, notamment chez l’association CLE-Autistes et sur Wikipédia.
Qui sont Jean-Claude Maleval et le collectif « Autistes et cliniciens »?
Sa bibliographie le confirme : Jean-Claude Maleval est un psychanalyste lacanien qui s’intéresse tout particulièrement à l’autisme. Parmi ses dix livres, un bouquin entier en 2000 consacré au concept lacanien de « forclusion du nom du père », censé expliquer la structure psychotique par l’exclusion d’une fonction symbolique paternelle… sans validation empirique de ce mécanisme. M. Maleval publie en 2009 sur la fonction des « objets autistiques », et en 2025 au sujet de la « Structure autistique et des faux autistes ».
Dans ses fonctions de professeur à l’Université Rennes-II, Jean-Claude Maleval a logiquement formé un nombre conséquent de psychologues et de psychanalystes exerçant désormais dans la région rennaise ou ailleurs, et prétendant intervenir auprès d’enfants et d’adultes autistes. Jean-Claude Maleval, c’est aussi ce monsieur qui nous gratifiait d’une magnifique reductio ad Hitlerum pour tenter de disqualifier le troisième plan autisme [1]. Dans une lettre ouverte à Marisol Touraine, ministre de la Santé, datée du 26 mai 2013, il écrivait [2] :
« Les uns et les autres ont-ils oublié qu’au XXème siècle ce fut au nom de la science, dont ils se revendiquent, que certaines idéologies conduisirent au pire ? »
Il accusait également le troisième plan autisme de s’attaquer à la « liberté de pensée ». Car, malheur pour lui, les recommandations publiées en mars 2012 par la Haute Autorité de santé (HAS) et l’Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM) classaient déjà les approches psychanalytiques parmi les interventions « non consensuelles », faute de preuves suffisantes de leur efficacité et en raison de divergences entre experts. Le troisième plan autisme s’appuyait sur ces recommandations non-opposables [3]. Cette même année, M. Maleval co-crée le bien mal nommé collectif « Autistes et cliniciens », dont il est directeur de publication, avec un groupe de psychanalystes. L’objectif est clair : « intervenir dans les débats politiques concernant les traitements les plus appropriés de l’autisme et la spécificité clinique de celui-ci, en prenant appui sur les témoignages des autistes eux-mêmes ». Mais cette prétention à faire entendre la parole des personnes autistes en l’interprétant via la psychanalyse lacanienne rencontre une opposition directe chez certains intéressés. En 2019, l’association CLE Autistes reproche précisément à M. Maleval de vouloir intervenir en tant que psychanalyste dans un espace réservé à l’autoreprésentation des personnes concernées [4].

Dès la page d’accueil, la photographie de Jacques Lacan et l’explication nous rappellent que nous sommes sur un organe de lobbying tenu par des psychanalystes lacaniens.
Le mot « traitement » mis en exergue sur ce site web sera important pour la suite.
Se crédibiliser au détriment de la psychologie scientifique
En 2018, le psychiatre et psychanalyste lacanien Juan Pablo Lucchelli publie Autisme. Quelle place pour la psychanalyse ?, ouvrage préfacé par Jean-Claude Maleval. Il y défend l’existence d’une convergence entre les recommandations lacaniennes et les travaux de Laurent Mottron, psychiatre et chercheur internationalement reconnu pour ses travaux sur les particularités perceptives et cognitives des personnes autistes [5]. Cette convergence est encore revendiquée en 2025 dans la présentation du dernier ouvrage de M. Maleval, De la structure autistique et des faux autistes. Les préconisations de la psychanalyse structurale y sont rapprochées de l’approche cognitiviste de Mottron et du modèle développemental SCERTS [6]. Dès 2017, l’analyste Charles Cullard soutenait ce rapprochement, et écrivait dans sa critique d’un ouvrage de Laurent Mottron, publiée sur un blog lacanien, qu’« On peut s’étonner que la rigueur d’un chercheur de renommée internationale ne l’ait pas conduit à lire plus attentivement les derniers travaux produits par les membres de l’École de la Cause freudienne » [7].
Mais que recouvre exactement ce rapprochement ? Certaines recommandations pratiques peuvent se ressembler, notamment lorsqu’il s’agit de prendre appui sur les intérêts spécifiques des personnes autistes. Les explications théoriques, elles, divergent profondément. Mottron étudie leurs particularités perceptives et cognitives à partir de recherches empiriques. Maleval invoque notamment l’inconscient, la jouissance et les objets pulsionnels.
La similitude de certaines recommandations pratiques ne valide aucunement les théories lacaniennes qui prétendent les justifier.
Et Laurent Mottron, qu’en pense-t-il ? Dans un entretien publié en mars 2026, il déclare : « La psychanalyse essaie de sauver sa peau ». Il précise toutefois considérer désormais d’autres problèmes comme plus préoccupants dans le domaine de l’autisme [8]. Dès 2004, dans son ouvrage L’autisme : une autre intelligence, il assimilait la psychanalyse (qu’il appelle parfois « méthode FREUD ») à une marque en mal de promotion.
Nous n’avons retrouvé aucune déclaration du Pr Mottron approuvant la convergence théorique revendiquée par les lacaniens.
Une veste avec le CLE-Autistes
En mai 2019, M. Maleval salue sur son blog Mediapart la naissance du CLE-Autistes (Collectif pour la liberté d’expression des autistes), une association autogérée par des personnes concernées [9]. Il entreprend d’y adhérer… non en tant que personne autiste, mais en revendiquant sa qualité de psychanalyste. L’association refuse sa candidature, en soulignant que sa clause de gestion des conflits d’intérêt interdit l’adhésion de professionnels de santé qui promeuvent leur propre méthode de soin [10]. S’ensuit une controverse, au cours de laquelle Maleval reproche au CLE-autistes son manque d’ouverture [11].
Dans une seconde réponse publiée le 25 juin 2019, CLE Autistes rappelle les conditions de sa demande d’adhésion : « Pas en tant que psychanalyste minoritaire lacanien, pas en tant que personne mais en tant que fonction ». Il souligne aussi la non-validation scientifique de la psychanalyse :
Lorsque la psychanalyse ne reconnaît pas la méthodologie scientifique pour déterminer la validité logique et épistémologique de ses théories, alors il est possible de dire tout… et n’importe quoi. Nous n’aimons pas le n’importe quoi. Et nous adhérons à la nécessité d’un esprit critique et d’une recherche de connaissance tangible, et vérifiée. Car une discipline se prétendant curative, demandant une adhésion sans remise en cause avec quelques personnalités indiscutables, possède une définition la rendant illégale dans bon nombre de pays. La psychanalyse est-elle à la France ce que la scientologie est aux États-Unis ? [4]
Le CLE-Autistes dénonce enfin une « tentative d’entrisme idéologique », et s’attaque également à la prétention du collectif de M. Maleval, « Autistes et cliniciens », de donner la parole aux personnes autistes : « Tout d’abord la parole devrait nous être donnée. Non. La parole nous l’avons. Nous la prenons » [4].
Cette réponse est savoureuse pour un psychanalyste qui revendique si volontiers l’écoute des personnes autistes. Lorsque celles-ci lui opposent un refus, il leur reproche leur manque d’ouverture.
Tentatives d’(auto-)promotion sur Wikipédia
Wikipédia constitue un autre terrain de bataille autour de la place de la psychanalyse lacanienne dans l’autisme. Parmi les comptes wikimédiens rattachés au mouvement lacanien et/ou à l’ECF, on peut citer Math Tanguy, Pascale Borelli et son époux Domlas, ou plus récemment Emmanuel Maudet, professeur de philosophie et psychanalyste, auteur d’un ouvrage consacré à la pensée de Lacan.
L’article consacré à Jean-Claude Maleval est créé le 24 septembre 2019 par le compte Math.Tanguy. A ce stade, il n’est pas techniquement possible de relier l’activité de ce compte à l’action de lobbying revendiquée par le collectif « Autistes et cliniciens ». Cependant, l‘enregistrement des activités du compte montre une curieuse obsession pour M. Maleval : 100 % des 12 interventions de Math. Tanguy sur la Wikipédia en anglais concernent M. Maleval, quand 100 % des 7 modifications de Math. Tanguy sur la médiathèque en ligne Wikimédia Commons concernent un portrait photographique de M. Maleval.
Quant à l’article créé par ce compte sur la Wikipédia en français, son contenu suscite des discussions sur la neutralité de la présentation de M. Maleval qui y est faite, et la qualité des références employées. Par exemple, le 26 octobre 2019, un compte intervenant beaucoup sur la psychanalyse ajoute une source de Michael Turnheim, psychanalyste, publiée dans Savoirs et cliniques, revue de psychanalyse à comité de lecture et comité scientifique composé à 100 % de psychanalystes, pour qualifier le travail de M. Maleval d’« à beaucoup d’égards remarquable ». Remarquable selon quels critères ?
Les interventions visant à crédibiliser la psychanalyse lacanienne en autisme concernent beaucoup d’autres articles de Wikipédia. La plus récente, celle du compte Emmanuelmaudet, remonte… aux 7 et 8 octobre 2026, et a concerné les articles « Autisme » et « Causes de l’autisme » en utilisant des références internes au mouvement lacanien. Le 7 octobre, sur l’article « Autisme », ce compte affirme que « Dans le champ psychanalytique, le courant lacanien se distingue, entre autres [parce qu’il] réfute catégoriquement l’hypothèse « absurde » d’une faute des mères », en citant M. Maleval ainsi qu’ un livre du psychanalyste Eric Laurent, membre de l’ECF (voir le contenu surligné en bleu). Ce faisant, il supprime (voir le contenu surligné en jaune) deux sources d’auteurs externes au mouvement lacanien publiées en anglais : un article dans la revue à comité de lecture BJPsych Bull [12], et un ouvrage d’historien édité par Manchester University Press [13]. Ces deux sources affirmaient l’inverse de ce qu’écrit ici le compte Emmanuelmaudet : que l’application de la psychanalyse par des proches du cercle de Jacques Lacan, notamment Françoise Dolto, a conduit à culpabiliser plusieurs générations de mères françaises d’enfants autistes [12, 13]. Dans le commentaire accompagnant précisément sa modification, Emmanuelmaudet explique pourtant vouloir présenter « de manière neutre et documentée l’originalité de l’approche lacanienne de l’autisme » :
Cette défense rétrospective du lacanisme mérite qu’on retourne aux textes historiques. Les théories psychanalytiques de l’autisme ont longtemps accordé aux relations familiales, notamment à la place de la mère, un rôle explicatif majeur. Françoise Dolto décrit très précisément dans Le Cas Dominique comment la « psychose infantile » (ancien diagnostic désormais souvent remplacé par la notion de troubles du spectre de l’autisme, TSA) découle de l’environnement familial et surtout, de l’attitude de la mère [13]. Les écrits originaux de Françoise Dolto et de Maud Mannoni doivent être confrontés à l’affirmation selon laquelle l’approche lacanienne ne culpabilise pas, ou plus, les mères d’enfants autistes. Ces croyances en la mère coupable perdurent au début du XXIe siècle, selon le documentaire Le Mur, sorti en 2011 [12].
Sources
- Philippart, J.-S. (2014, 29 septembre). La psychanalyse questionnée par l’autisme (1/3). Implications philosophiques. web.archive.org
- Maleval, J.-C. (2013, 26 mai). Lettre ouverte à Marisol Touraine. Reproduction de la lettre : minesparis
- HAS & ANESM. (2012). Autisme et autres troubles envahissants du développement : interventions éducatives et thérapeutiques coordonnées chez l’enfant et l’adolescent. has-sante.fr
- CLE Autistes. (2019, 25 juin). CLE Autistes, Maleval et la psychanalyse. asso.cle-autistes.fr
- Luccheli, J-.P. (2018). Autisme. Quelle place pour la psychanalyse ? Ed. Michèle
- Maleval, J.-C. (2025). De la structure autistique et des faux autistes. Presses universitaires de Vincennes. puv-editions.fr
- Cullard, C. (2017, 22 avril). Laurent Mottron, un clinicien au pays des sciences cognitives. cause-autisme.fr
- Vinçot, J. (2026, 13 mars). Autisme : Questions à Laurent Mottron. Le Club de Mediapart. blogs.mediapart.fr
- Maleval, J-.C. (2019, 15 mai). Naissance d’un collectif pour la liberté d’expression des autistes. Le Club de Mediapart. blogs.mediapart.fr
- CLE Autistes (2019, 20 mai). CLE autistes répond à l’article du psychanalyste JC Maleval. asso.cle-autistes.fr
- Maleval, J.-C. (2019, 26 mai). De la liberté d’expression en matière d’autisme. Le Club de Mediapart. blogs.mediapart.fr
- Robert, Sophie. Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme (2011).
Bishop, D.V.M. ; Swendsen, J. (2021). Psychoanalysis in the treatment of autism: why is France a cultural outlier?. BJPsych Bull, 45(2), 89–93. doi:10.1192/bjb.2020.138. - Bates, R. (2022). Psychoanalysis and the family in twentieth-century France: Françoise Dolto and her legacy. Manchester University Press Doi:10.7765/9781526159632.00011




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