Arche de Noé : on a (encore) retrouvé le bateau du Déluge !
En Turquie, une équipe internationale vient de terminer une nouvelle campagne de forages destinée à retrouver l’arche de Noé.
Le 22 octobre, le Jerusalem Post a consacré un reportage à ces recherches. Selon les responsables du projet, des anomalies souterraines pourraient révéler des couloirs, des compartiments et même plusieurs étages du gigantesque navire biblique.
Une découverte pareille aurait de quoi bouleverser l’archéologie. Il reste cependant un léger détail : aucun élément de construction navale n’a été identifié.
La formation étudiée se trouve à Durupınar, dans l’est de la Turquie, à 27 kilomètres du mont Ararat. Vue du ciel, elle évoque la coque d’un bateau, avec une extrémité pointue et l’autre arrondie. Elle mesure environ 157 mètres de long, soit les 300 coudées décrites dans la Genèse… à condition de choisir la bonne longueur de coudée, car cette unité ancienne n’avait pas de valeur universelle. Et la ressemblance est imparfaite : la structure est trop large pour correspondre aux proportions bibliques, ce que ses défenseurs expliquent en supposant que les flancs de l’arche se seraient écartés sous la pression des sédiments. Échec et mat.
Des morceaux de l’arche, ou de vulgaires cailloux ?
Repéré sur des photographies aériennes en 1959, le site devient une attraction pour les explorateurs bibliques. Dans les années 1980, l’Américain Ron Wyatt affirme y avoir découvert des pièces métalliques, du bois pétrifié et même des ancres de pierre. Cet ancien infirmier anesthésiste a un palmarès éblouissant puisqu’il prétend également avoir retrouvé l’arche d’Alliance le 6 janvier 1982 vers 14h, les restes des chars de Pharaon dans la mer Rouge en aout 1978, et le sang de Jésus sur le lieu de sa crucifixion en 1982. Si vous n’étiez pas au courant, c’est sans doute que ces annonces n’ont convaincu personne.
Des géologues ont examiné les prétendus vestiges de Durupınar. En 1996, Lorence Collins et David Fasold publient une étude réfutant leur origine artificielle. Le cas de Fasold est intéressant : il avait lui-même accompagné Wyatt et défendu l’identification du site comme arche de Noé avant de changer d’avis à la lumière des investigations. Collins reprend et approfondit cette enquête en 2016, en s’appuyant notamment sur l’analyse microscopique des échantillons.
Le bois pétrifié de Wyatt est du basalte, une roche volcanique dont les cristaux sont parfaitement identifiables. Une prétendue rondelle métallique avec son rivet central se révèle être une concentration de grains de magnétite cimentés et partiellement altérés en limonite. Quant aux énormes pierres percées, présentées comme des ancres, elles sont constituées de roches volcaniques locales. L’analyse géologique ne révèle aucun matériau caractéristique d’une construction navale.
La géologie explique également la curieuse silhouette du terrain. Selon Collins, des matériaux provenant de glissements de terrain ont érodé le substratum rocheux, contribuant à dégager cette forme allongée. Le site comporte des couches sédimentaires issues d’anciens dépôts de boue et de limon, contenant par endroits des fragments de roches volcaniques. Ces couches sont traversées par un réseau de fractures presque rectangulaires.
L’eau s’infiltre dans les fractures et altère certains minéraux. Les zones devenues plus friables s’érodent davantage, tandis que les parties plus résistantes subsistent en relief. Ces phénomènes expliquent comment des structures rocheuses naturelles ont pu former des alignements évoquant les membrures d’un navire. Les concentrations de minéraux riches en fer, accumulées le long des fractures, ont quant à elles été prises pour des fixations métalliques.
Les explorateurs ont ainsi interprété les formations rocheuses comme les éléments d’un navire avant d’en avoir établi la nature. Et Durupınar n’est même pas une singularité dans le paysage : d’autres formations allongées, présentant des contours comparables, ont été photographiées dans la région. On pourrait presque constituer une flotte de Noé !
Seize forages et toujours pas de bateau
En 2026, Andrew Jones, responsable de l’organisation Noah’s Ark Scans, relance les recherches avec le concours de Cenker Atila, archéologue à l’université Cumhuriyet de Sivas.
L’équipe obtient l’autorisation des autorités turques et réalise seize forages, dont douze à l’intérieur de la formation. Certains atteignent une vingtaine de mètres de profondeur. Des échantillons sont prélevés, tandis que de nouvelles mesures géophysiques semblent révéler des structures linéaires, des intersections anguleuses et de possibles cavités.
Jones présente l’absence de couche rocheuse massive rencontrée lors des forages comme un indice favorable à son hypothèse. Il raconte aussi qu’un foret s’est brisé contre un matériau particulièrement dur.
Pour le moment, personne ne sait ce que ce foret a heurté. Nous retenons notre souffle.
Le sous-sol d’une formation naturelle peut comporter des matériaux meubles, des blocs rocheux dispersés et des dépôts remaniés, notamment dans une région marquée par des mouvements tectoniques et des glissements de terrain. L’absence de roche massive dans les forages ne permet donc pas de conclure à une construction humaine.
Quant aux images radar, elles donnent simplement des indices sur des contrastes de propriétés physiques dans le sous-sol. Atila lui-même reconnaît qu’une cavité interprétée comme un corridor pourrait simplement être un phénomène géologique.
Les analyses des prélèvements sont attendues au printemps 2027. À ce jour, aucun vestige de construction navale n’a été authentifié, mais sur Fox News on veut y croire :
L’enquête publiée le 14 octobre par The Forward révèle par ailleurs que le projet est financé par des Églises, des fondations chrétiennes et des donateurs privés. Jones évalue le coût de la campagne 2026 à environ 700 000 dollars. Il peut être intéressant de noter qu’il dirige également une entreprise de tourisme biblique en Turquie ; la publicité autour de cette histoire est du pain béni. Ce conflit d’intérêt est insuffisant pour disqualifier les résultats scientifiques encore à venir, mais on peut s’attendre à ce que des résultats décevants ne soient pas en mesure d’effacer la massive campagne de publicité qui vient d’avoir lieu.
Quand les créationnistes corrigent les créationnistes
Le 7 octobre, l’organisation chrétienne Creation Ministries International a publié une longue critique des recherches menées à Durupınar. Ses auteurs défendent pourtant la réalité historique du Déluge biblique et la possibilité de retrouver l’arche de Noé.
Ils rappellent les expertises géologiques des décennies précédentes, contestent la manière dont les nouvelles mesures radar ont été présentées et dénoncent le recyclage de prétendues découvertes déjà réfutées. Ils soulignent aussi que les instruments géophysiques ne peuvent identifier directement du bois fossilisé ou déterminer la composition chimique des matériaux.
Voilà donc des créationnistes qui doivent rappeler quelques exigences élémentaires de la méthode scientifique à d’autres chercheurs d’arche !
Leur motivation est explicite : l’organisation estime que les annonces prématurées ont, à plusieurs reprises, porté atteinte à la réputation du christianisme et du mouvement créationniste. Elle déconseille donc aux croyants d’utiliser Durupınar comme argument apologétique. Son texte rappelle également que plusieurs chercheurs créationnistes ont étudié le site dans l’espoir d’y découvrir le navire biblique, avant de conclure à une formation naturelle.
Plus surprenant encore, ces auteurs remarquent que la forme de Durupınar est un argument contre son identification : pourquoi l’arche biblique, destinée à flotter et non à naviguer, aurait-elle présenté une coque aussi effilée ? Le texte hébreu décrit plutôt une sorte de coffre.
Cela fait près de soixante-dix ans que cette formation rocheuse est régulièrement présentée comme le navire du Déluge. Et à chaque fois on accorde un peu d’attention aux élucubrations des défenseurs de la Science Biblique, celle qui est entièrement dévolue à trouver des preuves physiques du récit religieux, et qui échoue depuis les tous débuts de l’archéologie.
À Durupınar, l’arche de Noé a déjà été retrouvée plusieurs fois. Mais on va continuer de la rechercher.
Acermendax
Bibliographie
- Collins, L. G., & Fasold, D. F. (1996). Bogus “Noah’s Ark” from Turkey exposed as a common geologic structure. Journal of Geoscience Education, 44(4), 439–444. https://doi.org/10.5408/1089-9995-44.4.439
- Collins, L. G. (2016). Noah’s Ark near Dogubayazit, Turkey? Perspectives on Science and Christian Faith, 68(4), 218–228. https://www.asa3.org/ASA/PSCF/2016/PSCF12-16Collins.pdf
- Keene, L. (2026, 14 octobre). Christian archaeologists are hell-bent on finding Noah’s Ark. Do they have a chance? The Forward. https://forward.com/news/855587/noahs-ark-turkey-excavation-scans-evangelical-christian/
- Penley, T. (2026, 3 octobre). Noah’s Ark researchers ‘inching towards’ confirmation after drilling challenges natural-rock theory. Fox News. https://www.foxnews.com/media/noahs-ark-researchers-inching-towards-confirmation-drilling-challenges-natural-rock-theory
- Sela-Eitam, M. (2026, 22 octobre). ‘We’re all in the same boat,’ Noah’s Ark researcher tells ‘Post’ at Turkey’s Durupinar site. The Jerusalem Post. https://www.jpost.com/archaeology/article-912549
- Creation Ministries International. (2026, 7 octobre). Back to Mt Ararat: Reviewing the evidence for Noah’s Ark at the Durupinar formation. https://creation.com/en/articles/special-report-amazing-ark-expose



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