Après 1000 vidéos — Je ne suis pas celui que vous croyez
Texte de la vidéo :
Vous regardez la millième vidéo de la Tronche en Biais.
Je me suis rendu compte qu’on allait passer ce cap ensemble, tout à l’heure, et je me suis demandé ce que j’aurais à vous dire.
Alors j’ai demandé à un LLM, évidemment, comme tout le monde aurait fait
Il m’a dit de vous dire
« Je pourrais commencer par dire que c’est énorme, que c’est émouvant, que c’est un cap, que je ne m’en rends pas compte. Ce serait vrai, en partie. Mais ce n’est pas exactement ce que j’ai envie de vous dire aujourd’hui.
Ce que j’ai envie de vous dire, c’est que mille vidéos, ça ne prouve pas qu’on a toujours eu raison.
Ça prouve qu’on a duré. »
Dans la mesure ou je ne vise pas de prix littéraire, je vais laisser de côté ChatGPT, mais je garde l’idée de la durée pour vous dérober cinq minutes qu’on va employer à réfléchir ensemble.
Il y a douze ans naissait La Tronche en Biais. Au départ, c’était un travail d’équipe avec Vled et Loki : laborieux, lent, avec une production très limitée, qui venait s’ajouter à nos activités quotidiennes. C’était un hobby, une petite contribution à la diffusion des idées rationalistes. Ce n’était franchement pas un plan de carrière. Mais je pense que les vidéos du tout début tiennent encore la route, et que si vous n’avez jamais vu la marionnette Mendax, alors il vous manque une partie de l’histoire
Puis sont venus les Lives, devenus assez vite mensuels ; et une dense activité sur les réseaux sociaux à travers des shitstorms, des clashes, des collaborations, des prises de bec, de la lassitude, la création de l’ASTEC, des débats calmes ou agités, des conférences, des bouquins, du harcèlement, une pandémie qui fait exploser le complotisme en ligne, le flirt avec le précipice du burn out, des procès, mais aussi de chouettes projets comme La Petite Boutique des Erreurs ou le Bureau du Bizarre… Et on en arrive au moment où vous croisez cette vidéo avec une idée plus ou moins cristallisée dans votre tète de qui je suis.
Et en fonction des épisodes que vous avez suivis ou que vous avez ratés, des accusations que vous avez entendues, des réponses qui vous ont échappé, des notifications qui ont attiré votre attention ou de l’effacement algorithmique qui rode par moments… vous vous êtes forcément façonné une image de cet Acermendax qui est généralement en train de critiquer et de râler comme si la vie n’était pas assez pénible comme ça et qu’il fallait en plus l’entendre nous dire à quel point il y a des imposteurs partout.
Et puisque j’ai duré une décennie dans les espaces numériques, devant vous, j’ai un peu de recul pour vous parler du métier.
D’abord, pour avoir vu des collègues fatigués qui abandonnent leur activité, je sais bien que la qualité du propos n’est pas la condition primordiale à la survie et au succès. Au bout de mille vidéo je crois avoir constaté que pour durer dans une activité parfois ingrate, parfois joyeuse, constamment imprégnée d’agressivité, voire de haine, mais aussi de messages de reconnaissance et du sentiment d’être utile de temps à autre à des tas de gens… il faut de la résilience et de l’autodérision, et probablement un peu de sale caractère et une dose d’indifférence à la critique qui peut évidemment être problématique quand l’autocritique fait partie du message que vous avez à transmettre.
La première chose que j’ai à vous dire est donc la suivante : je ne peux pas faire ce job et être toujours sympa, agréable, de bonne humeur et à l’écoute de vos émotions. La zététique ce n’est pas du développement personnel, c’est de la pensée critique ; et ça ne peut pas être toujours agréable.
La deuxième chose, et après je vous libère, c’est un constat qui me semble primordial et dont je vous ai déjà parlé dans plusieurs émissions et qui concerne la polarisation, la balkanisation des sujets conflictuels où la nuance semble désormais suspecte.
Voici ce que j’ai fini par comprendre.
Sur les réseaux, nous avons accès au pire du camp d’en face. Nous n’entendons presque jamais les modérés, les raisonnables, les gens ordinaires qui pensent autrement. Et cela à cause de la nature des réseaux sociaux numériques qui sont construits sur la captation émotionnelle de votre temps de cerveau.
Que vous raffoliez du drama ou que vous détestiez ça, vous restez un Homo sapiens branché sur le Net, et donc c’est d’abord par les émotions négatives, par les moments de confrontation, de clash ; par les propos outranciers, ceux que les utilisateurs sont le plus enclins à commenter et à partager, que vous êtes mis en contact avec les contenus qui arrivent sur vos écrans. Et donc si ma tête apparait chez vous, c’est le plus souvent quand mon propos est polémique, et quand ce propos touche à des sujets pour lesquels vous avez un intérêt et où votre entourage numérique est fortement polarisé.
C’est la raison pour laquelle, me semble-t-il je vois des portraits de moi-même être brossés qui sont complètement contradictoires voire antinomiques : je suis un droitardé pour les uns, voire un nazi et un énorme gauchiasse pour les autres.
Les réactions les plus fortes et les plus virales produisent un contexte autour des vidéos ou des articles que vous pouvez lire de moi, et ce contexte est généralement aggravant, très chargé en jugement ou en affect et cela imprègne silencieusement votre propre appréciation de la nature de ce travail.
Le contexte c’est une notion capitale en pensée critique : le contexte c’est ce qui module notre rapport à une information et qu’on oublie complètement, ce qui nous rend souvent imprudent dans notre niveau de confiance en notre jugement.
Il y a donc fort à parier que je ne sois pas vraiment celui que vous croyez.
J’ignore si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle.
Selon que vous avez un a priori positif ou négatif de moi, vous aller m’attribuer des croyances, des convictions, des habitudes qui sont sans lien réel avec moi, mais que vous avez construites mentalement et qui altèrent votre réception de toute parole que j’émettrai par la suite.
Ça n’est pas forcément très grave, c’est le propre des relations parasociales, mais ça peut devenir gênant quand cette image mentale devient tellement envahissante qu’elle empêche d’entendre ce qui est vraiment dit et vous pousse à vouloir contredire, attaquer ou partager et soutenir un propos qui n’est pas vraiment celui que je tiens.
Il est possible que je n’aie jamais dit certaines des choses que vous êtes certains d’avoir entendu de ma bouche.
Et donc pour cette millième je ne peux que répéter un conseil désormais banal : faisons attention aux idées que nous acceptons de mettre dans notre tête !
Je me mets immédiatement au travail pour vous offrir mille nouvelles vidéos.



Merci pour cette analyse.
Il est fort probable que j’ai une idée fausse de ce que tu es.
Mais je ne crois pas que ce soit si grave : j’ai sans doute une idée fausse de ce que sont exactement la totalité des personnes que je connais, y compris ma chérie ( on vit ensemble depuis 55 ans ) et mes enfants ( là c’est presque évident, je suis un père comme les autres, et l’amour est aveugle. )
Il suffit que l’image que l’on a des gens soit suffisamment efficace socialement.
À part pour des trivialités je ne crois pas qu’il puisse y avoir de connaissances parfaites.