Ans 1860 & 1976 — L’affaire des planètes introuvables [Bureau du Bizarre]
Aujourd’hui nous allons voir qu’il est possible de perdre toute une planète qu’on avait pourtant théorisé avec soin. Nous verrons aussi que, toutes les planètes théoriques ne se valent pas. Pour ce faire, venez, enjambons les XIXe et XXe siècles.
Vulcain : un astre derrière l’anomalie
Commençons au milieu du XIXe siècle. Dans le grand livre d’astronomie de Newton, tout tourne comme une horloge… sauf Mercure. Son orbite avance un peu trop vite, d’environ 43 secondes d’arc par siècle. Les calculs sont faits et refaits : on tient compte de toutes les planètes connues, on pèse chaque attraction gravitationnelle… Rien n’y fait.
Pas question, pour autant, de se débarrasser du modèle de Newton, bien trop efficace. « Quand les faits contredisent la théorie, changez les faits ! » est un formule que l’on prête à Albert Einstein. L’attribution est abusive[1], elle ne figure nulle part dans le travail du physicien, mais en l’occurrence elle reflète comme un fond de vérité. Deux décennies avant l’affaire Vulcain, c’est exactement ce que les astronomes ont fait en prédisant par le calcul un changement important dans le système solaire : la découverte de Neptune est l’un des grands triomphes de l’astronomie prédictive.
En effet, dans les années 1830-1840, les astronomes constatent que l’orbite d’Uranus présente de petites anomalies que la gravitation newtonienne, appliquée aux planètes connues, n’explique pas. Deux mathématiciens — John Couch Adams en Angleterre et Urbain Le Verrier en France — calculent indépendamment la position probable d’une planète inconnue dont l’attraction pourrait expliquer ces perturbations. Pour conserver la théorie, on se met en quête d’un fait nouveau, et pas des moindres : une planète. Le 23 septembre 1846, Le Verrier envoie à Johann Galle, à l’observatoire de Berlin les coordonnées qu’il a obtenu par le calcul. Le soir même, Galle et son assistant Heinrich d’Arrest pointent leur télescope vers la zone indiquée, et trouvent, à moins d’un degré de la position prédite, un point qui se déplace : Neptune venait d’être découverte. C’est l’un des rares cas où un objet céleste a été trouvé par calcul avant observation. Cette recette formidable, Urbain Le Verrier entend la répéter avec le cas mercurien sur lequel il s’était déjà penché sans succès auparavant. Et c’est ainsi qu’après avoir proposé le nom de Neptune, il vient avec l’idée qu’un ou plusieurs corps célestes plus proche du Soleil sont la cause de la précession anormale du périhélie de Mercure.
En 1859, un médecin et astronome amateur de la Beauce, Edmond Lescarbault, écrit à Le Verrier qu’il a vu un point passer sur le disque solaire le 26 mars. Le Verrier y voit la confirmation attendue et, début 1860, annonce l’existence de Vulcain à l’Académie des sciences. Il passera ses dernières années à tenter de la retrouver, afin de l’observer et de faire la découverte définitive. Il meurt en 1877.
Pendant des décennies, on guette : éclipses, transits, observations contradictoires… Lors de l’éclipse de 1878, deux astronomes réputés jurent avoir vu des points noirs près du Soleil. La vérification montrera qu’il s’agissait de simples étoiles de fond. Bref, malgré les prédictions, la recherche, les contre-observations — tout l’arsenal empirique des sciences — Vulcain résiste à ses aspirants découvreurs. La théorie était pourtant précise et dûment validée par d’autres experts ; la planète avait une masse, une taille, une vitesse, une orbite… Et c’est cette précision la condamnera, finalement, au bout de 55 ans.
Einstein referme le dossier
Automne 1915. Dans une salle de l’Académie de Prusse, Albert Einstein présente sa relativité générale. Ses équations font disparaître le mystère : l’excédent de Mercure est une simple conséquence de la courbure de l’espace-temps. Les 43’’/siècle sortent tout seuls du calcul. Pas besoin de planète cachée : Vulcain s’évapore… et personne de sérieux ne s’en offusque. Car c’est ça, la méthode : une hypothèse provisoire s’efface quand une explication plus générale, plus économe et plus prédictive prend la relève. La contribution de Le Verrier et de tous ceux qui cherchaient à voir Vulcain était légitime et précieuse, et la résolution par Einstein ne leur fait aucun affront. Il était normal de commencer par tester l’hypothèse disponible. C’est un calcul mathématique qui a permis de savoir où chercher Neptune, et c’est aussi par le calcul, par la théorie que l’on a su qu’il n’était pas utile de chercher Vulcain. Nous avons perdu une planète, et en échange nous avons gagné un modèle du système solaire plus efficace.
Mais saviez-vous qu’une autre planète du système solaire avait été théorisée ?
Nibiru : invention, prophéties et fiascos
En 1976 Le journaliste Zecharia Sitchin (1920 – 2010), diplômé en économie, invente Nibiru : dans son livre « La douzième planète ». Selon lui, cet astre massif suivrait une orbite extrêmement allongée qui le ramènerait à proximité de la Terre tous les 3 600 ans. Invisible la majeure partie du temps, il se tiendrait aux confins du Système solaire avant de croiser l’écliptique et de frôler notre planète, provoquant dans le passé des bouleversements climatiques et géologiques majeurs comme le Déluge ou des ères glaciaires. Nibiru, dans ce récit, ne serait pas qu’un objet céleste : ce serait aussi le foyer des Anunnaki, une civilisation extraterrestre qui, il y a des millénaires, serait venue sur Terre pour exploiter ses ressources et aurait joué un rôle décisif dans l’émergence des cultures antiques, de Sumer à l’Égypte. Vous avez peut-être reconnu une théorie néo-évhémériste qui consiste à donner aux divinités une origine historique et à récrire l’histoire des peuples anciens, ici avec une épaisse sauce ufologique.
Sitchin affirmait tenir ces informations de sa propre lecture des textes sumériens et akkadiens, notamment l’Enuma Elish et certaines listes royales, qu’il traduisait en y voyant des descriptions astronomiques codées. Il interprétait littéralement des mythes, en particulier celui de Marduk, qu’il identifiait à Nibiru, planète voyageuse venue d’ailleurs. Des sceaux et bas-reliefs mésopotamiens lui servaient également de « preuves », qu’il lisait comme des représentations précises du Système solaire comprenant un astre supplémentaire.
Les vrais assyriologues et historiens de l’astronomie rejettent ces interprétations. Ses traductions ne correspondent pas au sens reconnu des textes, et le terme « Nibiru » désigne, selon les contextes, un point du ciel — souvent l’étoile Regulus ou la planète Jupiter — ou encore une notion de « croisement », sans rapport avec un corps massif caché. Aucune observation moderne ne confirme l’existence d’un tel objet, et ses caractéristiques supposées sont incompatibles avec les lois connues de la mécanique céleste : les calculs ne sont pas bons, Sitchin ! La théorie ne tient pas.
Nibiru est une pure invention pseudo-scientifique. Ce qui n’empêche pas les continuateurs de Sitchin de faire des prédictions, mais pas tout à fait comme Le Verrier avait prédit l’emplacement de Neptune par des calculs vérifiables.
En 1995, Nancy Lieder, une femme qui prétend parler avec des extraterrestres, affirme sur son site Internet que Nibiru surgira le 23 mai 2003 provoquant l’arrêt de la rotation terrestre pendant 5,9 jours, des cataclysmes et la fin de la majeure partie de l’Humanité. Quand le cataclysme n’arrive pas, Nancy Lieder se rebelle, elle affirme avoir menti sur la date afin de se moquer de l’establishement et a refusé de délivrer la vraie date de la fin du monde. Balèze.
Dans le petit monde des croyants en Nibiru, les nouvelles prédictions fleurissent et beaucoup choisissent la date du 21 décembre 2012 (la proximité de la fin du calendrier Maya est une trop belle occasion). Ces histoires ont attiré beaucoup d’attention, on a pu vendre beaucoup de papier et de temps de cerveau disponible. Mais la fin du monde n’a pas eu les effets escomptés.
Vers 2016 c’est un numérologue chrétien, David Meade, qui annonce l’arrivée de Nibiru pour le 23 septembre 2017 grâce à des calculs basés sur la Bible et les mensurations des Pyramides de Gizeh. Lorsque l’échéance fut décevante, il proposa le 5 octobre tout en précisant qu’il fallait s’attendre à une éclipse solaire, des attaques nucléaires, des séismes et bien sur un basculement de l’axe terrestre. [Silence]
Quand la date est passée, un autre théoricien a annoncé le 19 novembre. Plus tard il est passé au 12 avril 2018. Il est probable que tout un tas de gens continuent de proposer des dates sorties de leur chapeau. Et un jour peut-être un cataclysme épouvantable se produira et l’un d’entre eux, en regardant le calendrier, pourra éprouver la joie intense d’avoir fait la bonne prédiction.
Mais est-ce que cela voudra dire qu’il avait raison ?
L’Antichthon : l’ancêtre antique de Nibiru
Bien avant Sitchin, les Grecs avaient déjà imaginé un astre invisible, dissimulé de l’autre côté du Soleil. Chez les pythagoriciens (Ve siècle av. n. è.), on l’appelait l’Antichthon — littéralement “contre-Terre”. L’idée n’était pas née d’un calcul astronomique précis, mais d’un raisonnement numérologique : pour eux, l’Univers devait être ordonné en dix corps parfaits (Soleil, Lune, cinq planètes connues, Terre, feu central et… quelque chose pour compléter la série). Ce “quelque chose” fut la contre-Terre, située à 180° de nous, toujours masquée par le Soleil.
Dans le système de Philolaos, ce « quelque chose » était la contre-Terre. Contrairement à notre vision moderne, ni la Terre ni l’Antichthon ne tournaient autour du Soleil, mais toutes deux orbitaient autour d’un « feu central » — un astre distinct du Soleil que nous voyons dans le ciel. Le Soleil visible n’était qu’un miroir réfléchissant la lumière du feu central vers nous. L’Antichthon se trouvait à l’opposé de la Terre par rapport à ce feu central, recevant directement sa lumière mais demeurant invisible depuis notre position.
L’idée, reprise par Aristote dans De Caelo, fut surtout un objet de spéculation philosophique et cosmologique, pas un programme d’observation. Mais elle avait une qualité fatale : l’invérifiabilité par construction. La Contre-Terre était définie comme impossible à observer.
Au fil des siècles, l’Antichthon s’estompe dans l’astronomie savante, mais refait surface épisodiquement dans la littérature et, au XIXe siècle, dans la presse populaire. Camille Flammarion, dans ses chroniques astronomiques et dans Uranie (1889), imagine une “planète jumelle” de la Terre, peuplée d’êtres humains inconnus ; d’autres y voient une explication commode à divers phénomènes célestes mal compris. Le XXe siècle lui redonne un souffle pseudo-scientifique : on la retrouve dans des spéculations ufologiques ou ésotériques, toujours avec le même argument massue — “si elle existe, vous ne pouvez pas la voir, puisque le Soleil la cache en permanence”.
Ce schéma est exactement celui de Nibiru : placer l’objet dans une zone inaccessible à l’observation directe, puis utiliser cette inaccessibilité comme “preuve” qu’il est là et que “les autorités” nous le cachent : double immunité, double irréfutabilité. Les acheteurs en redemandent. Mais du baratin reste du baratin.
Les astres spéculatifs
Vulcain et Nibiru ne sont pas les seuls “astres fantômes” de l’histoire. Le XXe siècle en a produit sa propre galerie, avec des fortunes très variables. Dans les années 1990, l’astronome Tom Van Flandern imagine une Planète V, jadis située entre Mars et Jupiter, qui aurait explosé pour donner naissance à la ceinture d’astéroïdes. L’hypothèse séduit par son côté roman-catastrophe, mais les modèles dynamiques montrent vite que la ceinture peut se former naturellement à partir de débris jamais agrégés — pas besoin de planète pulvérisée.
La fameuse Planète X a, elle, une histoire en deux actes : au début du XXe siècle, Percival Lowell calcule une planète au-delà de Neptune pour expliquer de petites anomalies dans l’orbite d’Uranus. Percival Lowell, vous le connaissez peut-être parce que c’est lui qui a un peu halluciné en dessinant les canaux martiens qui ont fait couler beaucoup d’encre.
En 1930, Clyde Tombaugh découvre Pluton, qu’on prend d’abord pour la Planète X… avant de constater qu’elle est bien trop légère pour causer ces perturbations. L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais l’idée a rebondi… Il y a en quelque sorte une véritable « Planète Neuf », ou en tout cas une vraie théorie proposée en 2016 par les astronomes Konstantin Batygin et Michael E. Brown, qui, bien que toujours très spéculative, repose sur des indices observationnels concrets : un regroupement inhabituel des orbites de plusieurs objets transneptuniens très éloignés du Soleil, dont le périhélie pointe dans la même direction et dont les plans orbitaux semblent étrangement alignés. Cette configuration improbable pourrait être expliquée par l’influence gravitationnelle d’une planète massive, estimée à environ dix fois la masse de la Terre, sur une orbite très allongée, distante de 400 à 800 unités astronomiques au périhélie, et d’une période de l’ordre de 10 000 à 20 000 ans.
Mais ici, l’hypothèse ne se contente pas d’un récit : elle produit des prédictions chiffrées et vérifiables. Ses auteurs ont publié les zones (un peu trop large) du ciel où la planète pourrait se trouver, ainsi que la luminosité attendue selon sa taille et sa distance, permettant aux télescopes terrestres et spatiaux de la rechercher. Les limites sont claires : si, après avoir fouillé ces régions jusqu’à la magnitude prévue, aucun objet ne correspond aux caractéristiques attendues, l’hypothèse devra être abandonnée ou profondément révisée.
Cette transparence méthodologique fait toute la différence : la Planète Neuf joue le jeu de la réalité, en acceptant d’être confirmée ou réfutée par l’observation. Nibiru, elle, joue à cache-cache, change d’orbite, de nature et même de date de passage chaque fois qu’elle échoue à se montrer. Toutes les théories, même les plus spéculatives, ne se valent pas.
Enfin, dans les années 1980, naît Nemesis, une étoile naine, compagne hypothétique du Soleil, supposée passer périodiquement dans le nuage d’Oort et déclencher des pluies de comètes responsables d’extinctions massives. L’idée est testée directement grâce aux relevés infrarouges (IRAS, WISE) et finit par être écartée faute de détection. Adieu Nemesis.
Conclusion
Ces affaires d’astres spéculatifs montrent qu’une hypothèse peut mourir proprement quand la recherche est menée à découvert, avec des prédictions vérifiables. Il y a de l’honneur à proposer des idées nouvelles quand on sait fournir dans le même geste les conditions de leur réfutation.
Vulcain a été une béquille, un objet utile dans le modèle en vigueur, et donc crédible aux yeux des spécialistes qui ont eu raison de considérer son existence comme possible… Jusqu’à ce qu’Einstein change la donne et fasse de Vulcain une hypothèse plus coûteuse qu’utile.
Nibiru, en revanche, est dégénérative dès le départ. Elle est une histoire farfelue imaginée sans aucun égard pour les connaissances établies, sans aucun effort pour présenter une once de crédibilité auprès des spécialistes, et en constant bricolage contre les échecs prophétiques de ses adorateurs.
Nous voyons bien que ces deux idées fausses n’ont pas du tout la même valeur. Il y a des idées fausses et puis il y a les balivernes prétentieuses qui ne peuvent espérer séduire que des esprits déjà en conflit avec la vision scientifique du monde, et qui font des victimes bien commodes pour les baratineurs de toutes les époques, en 1860 comme en 1976, et peut-être même au-delà.
Acermendax
Références
- Einstein, A. (1915). Erklärung der Perihelbewegung des Merkur aus der allgemeinen Relativitätstheorie. Sitzungsberichte der Königlich Preussischen Akademie der Wissenschaften, 47, 831–839.
- Le Verrier, U. J. J. (1859). Lettre de M. Le Verrier à M. Delaunay sur la planète de M. Lescarbault. Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences, 49, 379–383.
- Baum, R., & Sheehan, W. (1997). In Search of Planet Vulcan: The Ghost in Newton’s Clockwork Universe. New York: Plenum Press.
- Standage, T. (2000). The Neptune File: Planet Detectives and the Motion of Uranus. New York: Walker & Company.
- Sitchin, Z. (1976). The 12th Planet. New York: Avon Books.
- Batygin, K., & Brown, M. E. (2016). Evidence for a distant giant planet in the solar system. The Astronomical Journal, 151(2), 22. https://doi.org/10.3847/0004-6256/151/2/22
[1] On relève des variantes dès le XIXe siècle, souvent utilisées avec une portée sarcastique pour critiquer les excès de dogmatisme : « Si les faits ne correspondent pas à la théorie, tant pis pour les faits. ». Parmi les potentiels auteurs, on cite souvent le philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte vers 1800 ou le marxiste hongrois Georg Lukács en 1923.
À toutes fins utiles, pour donner le contrepoint authentique, on peut citer un vrai propos d’Einstein : « Je n’aime pas donner un avis sur une question à moins d’en connaître les faits précis » (NYT, 12 août 1945), qui va exactement à l’encontre du slogan viral.




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