An 2006 — La baguette magique des généraux thaïlandais

Revenons en l’an 2006, la Thaïlande bascule dans l’instabilité. Un coup d’État militaire renverse le Premier ministre Thaksin Shinawatra. Les généraux prennent le contrôle du pays, qui entre dans une période prolongée d’alternance confuse entre pouvoirs civils affaiblis et autoritarisme militaire. Pendant ce temps, dans les provinces méridionales de Pattani, Yala et Narathiwat, une insurrection islamiste gagne en intensité : bombes artisanales, assassinats ciblés, embuscades contre les forces de l’ordre. Pour le gouvernement, ce sont des actes terroristes. Pour les insurgés, c’est une guerre d’indépendance. Car ce territoire frontalier de la Malaisie n’a pas toujours appartenu au Siam : il constituait autrefois le sultanat de Patani, annexé militairement à la fin du XVIIIe siècle, puis officiellement rattaché à la Thaïlande par le traité anglo-siamois de 1909.

Pour les généraux thaïlandais, c’est un bourbier. On ne sait pas où sont les ennemis, qui cache quoi, ni comment sécuriser les routes. Alors quand une entreprise britannique propose un appareil capable de détecter des bombes à distance, sans branchement, sans batterie, sans rien… l’armée saute sur l’occasion.

 

LE GT200 — La baguette militaire

L’appareil s’appelle le GT200. Il ne paie pas de mine : une simple antenne métallique montée sur une poignée en plastique noir. Il ressemble à un détecteur de métaux bon marché.

Gary Bolton, son distributeur britannique, le présente pourtant comme un concentré de technologie de pointe. Il évoque des « cartes d’analyse moléculaire », de la « résonance électrostatique », ou encore la « détection à fréquence harmonique ». Selon lui, l’appareil serait capable de détecter explosifs, drogues ou armes à plusieurs centaines de mètres, grâce à l’« énergie électrostatique produite par le corps humain » et à des cartes censées réagir à des signatures moléculaires spécifiques. Le GT200 est vendu à prix d’or : entre 20 000 et 40 000 euros l’unité. L’armée thaïlandaise en achète plusieurs centaines. Douanes, police, forces spéciales suivent. Bientôt, dans tout le pays, des hommes en uniforme manient une antenne oscillante, semblable à une baguette de sourcier, à la recherche d’ennemis invisibles.

Et pourtant, dès qu’on regarde de près l’argumentaire, le doute s’installe. Résonance électrostatique, champ paramagnétique, cartes « programmées » et activées par l’électricité statique corporelle… Rien ne tient debout. Le marketing du GT200 est un exemple classique de technobabillage : un jargon pseudo-scientifique conçu pour impressionner sans expliquer. Les responsables gouvernementaux et militaires thaïlandais n’ont pas compris le discours de Bolton — parce qu’il n’y avait rien à comprendre. L’appareil était vide. L’empereur, nu. À l’intérieur de la poignée ? Rien. Sur la plaquette commerciale ? Des schémas dignes d’un laboratoire de physique appliquée.

 

Crédulité maximale

Mais comment un pays entier peut-il croire à un tel gadget ? Il faut comprendre le contexte.

Dans un cadre militaire, cette façade scientifique est redoutablement efficace. L’institution cherche des résultats, pas des débats méthodologiques. Si un vendeur promet de détecter du TNT ou de la cocaïne à 500 mètres grâce à une puce « calibrée », qui exigera une publication à comité de lecture ? L’achat du GT200 se fait sans étude indépendante, sans appel d’offre transparent. Les déclarations officielles frôlent parfois l’absurde. En 2009, après un attentat meurtrier dans le sud du pays, le vice-ministre thaïlandais de l’intérieur Thaworn Senniam explique à la presse que l’échec du GT200 a pour cause le stress de l’opérateur : « Son état nerveux a provoqué une hausse de sa température corporelle, ce qui a affecté le détecteur. » Il annonce aussitôt une réforme : désormais, deux agents seront mobilisés par appareil, l’un pouvant remplacer l’autre s’il « n’est pas prêt » à s’en servir (Bangkok Post, 2009).

Le porte-parole de l’armée thaïlandaise, Sansern Kaewkamnerd, affirme que les unités GT200 fonctionnent avec « 100 % de confiance » et que l’armée est prête à « prouver leur efficacité à tout moment, n’importe où ». De son côté, Pornthip Rojanasunand, directrice de l’Institut central de médecine légale, défend l’usage du GT200 « Je n’ai jamais manipulé l’appareil moi-même, mais mon équipe l’a testé et il est précis à chaque fois. Autrefois les gens croyaient que la Terre est plate, et quiconque disait le contraire pouvait se faire exécuter. Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas quelque chose qu’elle n’existe pas. Ces appareils existent, et personne n’a le droit d’en interdire l’usage. Je continuerai à les utiliser »

Le chef de l’armée, Anupong Paochinda, organise une démonstration publique pour prouver l’efficacité de l’appareil. Le général Pichet Wisaijorn résume alors l’argument d’autorité à l’état brut : « Ce n’est pas moi qui dis que le GT200 fonctionne. Ce sont les officiers sur le terrain. » L’argumentaire irrationnel est renforcé à chaque fois qu’une voix officielle prend position et dissuade un peu plus toute contradiction. Et le plus pervers, évidemment, c’est que le dispositif semble fonctionner… à condition d’y croire. L’antenne oscille parfois, au gré des mouvements inconscients de l’utilisateur — un effet bien connu des radiesthésistes : l’effet idéomoteur. Autrement dit, le corps bouge sans que l’esprit s’en aperçoive. Le GT200 devient une machine à auto-conviction. Il ne détecte rien. Mais il rassure.

Décrit dès le XIXe siècle par le physiologiste William B. Carpenter, cet effet repose sur des micro-mouvements musculaires inconscients déclenchés par l’attente ou la croyance. C’est le même phénomène qui fait bouger les planchettes de Ouija. Des études modernes ont confirmé que ce type de réponse repose uniquement sur ces mouvements imperceptibles (Olson et al., 2015). L’opérateur croit ne pas agir, mais influence malgré lui la réponse.

 

Le test qui dérange

C’est à partir de 2009 que des voix commencent à s’élever. Le biologiste Jessada Denduangboripant, de l’université Chulalongkorn, dénonce publiquement l’usage du GT200, qu’il considère comme une escroquerie. Il appelle à des tests rigoureux. Il faudra attendre 2010 pour qu’un protocole officiel voie le jour, sous la pression croissante des critiques.

En février 2010, le Premier ministre thaïlandais Abhisit Vejjajiva ordonne un test scientifique indépendant pour évaluer les performances réelles du GT200. L’expérience est menée par le National Electronics and Computer Technology Center, avec dix appareils, trente opérateurs militaires et un protocole en double aveugle : il s’agit de détecter, parmi quatre boîtes identiques, celle contenant 20 grammes de C4. Résultat : 4 bonnes réponses sur 20. Le Premier ministre tranche : « Ces résultats sont équivalents au hasard. » Il interdit toute nouvelle commande, annonce une enquête, et évoque des poursuites contre les fournisseurs. L’armée, elle, traîne des pieds : certains commandants maintiennent l’usage des appareils. Quant à la directrice de l’Institut de médecine légale, Pornthip Rojanasunand, elle persiste : « Ce n’est pas un appareil scientifique, mais nous continuerons à l’utiliser. »

Sur le terrain, certains officiers continuent à utiliser les appareils, parfois faute d’alternative immédiate, parfois par conviction. Aucune procédure de retrait systématique n’est imposée. En 2012 encore, des unités en poste dans le sud du pays signalent l’usage ponctuel du GT200. Pour ses défenseurs, il reste un « outil complémentaire ». Pour ses détracteurs, un symbole d’entêtement. Il faudra plusieurs années, et une pression constante des chercheurs et des médias, pour que l’appareil disparaisse complètement des pratiques officielles.

Pendant ce temps, des bombes passent. Des civils sont arrêtés sur la base d’un signal positif. Des maisons sont fouillées. Des innocents emprisonnés. Tout cela au nom d’une technologie qui n’a jamais fonctionné.

L’arnaque à grande échelle

Le GT200 ne sévit pas qu’en Thaïlande. Dès 2005, il est introduit au Mexique, puis au Kenya, au Pakistan, en Syrie, et dans plusieurs pays d’Amérique latine. Au Mexique, à partir de 2007, des centaines d’unités sont utilisées dans les prisons, les postes-frontières, les contrôles routiers. Le gouvernement mexicain en achète officiellement plus de 940 exemplaires entre 2007 et 2010 (Martínez, 2010). L’appareil est déployé dans des prisons, aux postes-frontières, et lors de contrôles routiers. Il sera encore en usage dans plusieurs régions jusqu’en 2011, malgré les doutes répétés émis par des scientifiques et des ONG.

En Zambie, en Ouganda, au Kenya, en Tanzanie ou en république du Congo, c’est pour détecter l’ivoire des trafiquant qu’on utilise le GT200. On peut se demander comment il est possible d’escroquer des États entiers. Cela semble infiniment plus compliqué que de filouter de pauvres victimes isolées. Eh bien pas tant que ça, parce que le contexte peut rendre crédible un discours complètement extravagant.

  • Crédit institutionnel : la promesse suffit. Le discours pseudo-technique évite toute contradiction.
  • Absence de vérification scientifique : les rares tests menés (notamment par des Royal Engineers britanniques) sont ignorés.
  • Effet d’entraînement : un pays achète, d’autres suivent. L’objet devient une norme. C’est l’effet de la preuve sociale.
  • Dilution des responsabilités : personne ne doute, puisque tout le monde a déjà validé. C’est l’effet spectateur.

Ce n’est pas seulement un scandale : c’est un révélateur des failles épistémiques d’un système. Sans exigence de preuves, les croyances prennent le pouvoir.

 

Le miroir irakien

Au même moment, en Irak, un escroc britannique nommé James McCormick vend un détecteur très similaire : l’ADE 651, sensé aidé le gouvernement à enrayer une intense vague d’attentats kamikazes. Le baratin est similaire : à la BBC l’homme d’affaire explique que son appareil fonctionne sur le principe de la radiesthésie. L’ADE 651 ne contient aucun composant actif, lui non plus. Pas même une pile. Juste une antenne, qui bouge… si l’utilisateur y croit.

Des centaines de morts sont attribués à cette fraude : des kamikazes passent les checkpoints que l’on croit sécurisés grâce à une technologie fantôme. L’escroc multiplie les ventes en Afghanistan, au Niger, en Arabie saoudite, en Géorgie, en Algérie, ou encore en Libye. Le butin dépasse les 50 millions d’euros.

McCormick est arrêté, jugé et condamné à 10 ans de prison en 2013 au Royaume-Uni. En Thaïlande ? Gary Bolton, le vendeur du GT200, subit le même sort la même année. Il prend 7 ans de prison pour fraude, au Royaume-Uni. Mais aucun officiel thaïlandais n’est inquiété.

 

Un réseau pour les escroquer, tous.

Bolton et McCormick ont fait fortune — momentanément— en bâtissant un réseau d’influence, en suscitant de la confiance pour leur fausse expertise. En Thaïlande, au Mexique, au Pakistan ou en Irak, ils ont été soutenus — parfois activement — par des responsables politiques, des officiers en uniforme, ou des représentants diplomatiques.

Au Mexique, Gary Bolton a bénéficié du soutien de l’ambassade britannique : l’ambassadeur Giles Paxman a personnellement rédigé des lettres de recommandation pour promouvoir le GT200 auprès des gouverneurs régionaux (Booth, 2014). Présenté comme une innovation britannique appuyée par la diplomatie, l’appareil a rapidement gagné les faveurs de plusieurs états du nord du pays. En Thaïlande, la crédibilité du GT200 a été renforcée par la présence de Royal Engineers britanniques lors de démonstrations publiques (Booth, 2013). Ces soldats en uniforme, sans caution scientifique formelle, ont suffi à donner à l’objet une apparence de validation par une puissance alliée.

Les salons militaires ont aussi joué un rôle clé. Bolton et McCormick exposaient leurs gadgets à côté de vrais instruments de détection, dans des stands luxueux, entourés de tableaux techniques et de commerciaux bien formés. Ils parlaient de laboratoires en Roumanie, de capteurs calibrés dans des centres de recherche, de technologies confidentielles. Le journaliste Robert Booth racontera plus tard que leurs brochures faisaient penser à l’univers de James Bond — avec leurs experts à la « Q » et leur langage cryptique (Booth, 2013). Le ton était donné : on ne comprend rien, donc c’est forcément avancé.

Et ça marche. En quelques années, les deux hommes bâtissent un empire. Un réseau de distributeurs locaux, d’intermédiaires officiels, de complicités molles et de croyances fortes. Une chaîne de confiance qui repose exclusivement sur leur bagou. Exclusivement ? Difficile d’écarter la possibilité d’une corruption à l’œuvre. Plusieurs enquêtes ont évoqué des pratiques d’intermédiation opaques et des complicités locales, sans qu’aucune condamnation ne vienne l’établir formellement

 

La fin de l’illusion

Gary Edward Bolton, fondateur de Global Technical Ltd, n’a aucune formation scientifique. Il fabrique ses appareils à partir de composants dérisoires — notamment un détecteur de balles de golf — qu’il revend jusqu’à 40 000 euros pièce. L’assemblage est artisanal : les GT200 sont montés à la main dans des ateliers de fortune, sans banc de test, sans ingénierie, sans électronique embarquée. Ce bricolage d’apparence professionnelle est ensuite déguisé sous le vernis du discours technique.

Mais pour vendre l’illusion, Bolton prétend diriger une entreprise dotée d’un service de R&D, de laboratoires partenaires, d’une technologie confidentielle développée en Roumanie. Il évoque des experts, des ingénieurs, des tests internes — autant de fictions qu’aucune autorité n’ose contester. Son entreprise, en réalité, n’est qu’un nom sur une boîte aux lettres. Jim McCormick, son concurrent et parfois complice, suit un parcours identique. Ancien agent immobilier, il s’improvise expert en sécurité. Tous deux maîtrisent les mêmes leviers : jargon technique, connexions diplomatiques, salons militaires, et soutien discret d’agences officielles britanniques. Ils n’ont pas inventé une technologie : ils ont bâti une mise en scène. Une illusion industrielle, fondée sur des objets vides, des mots creux, et des complicités bien réelles. Ce n’est pas l’efficacité qui a séduit les acheteurs, mais le prestige, l’apparat, et la possibilité de croire que l’on agissait — même au prix du mensonge.

 

La croyance au pouvoir

L’histoire du GT200 n’est pas une simple arnaque, c’est une fable moderne sur la foi technologique, sur la façon dont le jargon peut subjuguer les institutions, et sur ces objets ésotériques qui deviennent des outils de pouvoir dès qu’ils s’habillent en science. L’affaire rappelle celle des « avions renifleurs », pseudo-invention française des années 1970 censée détecter le pétrole par voie aérienne. Là aussi, jargon abscons, promesse de rupture, investissements massifs. Et zéro preuve.

Les puissants, les décideurs, ne sont pas moins crédules que les autres. Ils ont, eux aussi, tendance à croire ce qui les arrange et à tomber dans les pièges des arnaqueurs audacieux. Nos démocraties ne portent pas au pouvoir des individus significativement plus sages, plus sagaces ou plus érudits, mais celles et ceux qui savent se faire élire. Et si la société civile ne se dote pas d’instances capables de faire barrage aux croyances les plus folles et aux discours les plus faux, elle sera livrée, démunie, aux lubies des gouvernements.

Et ce serait dommage, parce que nous ne sommes plus en 2006.

 

Acermendax


Références

 

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *