An 2004 — Masaru Emoto et les messages cachés de l’eau [Bureau du Bizarre]
Prologue — Une promesse d’enchantement
À la fin des années 1990, une proposition simple et séduit le grand public : l’eau « réagit » à nos mots et à nos émotions. Elle formerait des cristaux harmonieux lorsqu’on lui dit « merci », et se figerait en formes défigurées si on l’insulte. Dans des livres richement illustrés, Masaru Emoto montre ces images comme des « preuves » et, surtout, raconte une histoire à laquelle beaucoup veulent croire : nos pensées laisseraient une empreinte dans la matière. En quelques années, Les messages cachés de l’eau devient un best-seller international, décline des conférences, des ateliers, une marchandise foisonnante, et alimente une mythologie New Age où « hado » — une énergie vibratoire subtile — expliquerait tout.
Ce récit est ravissant. Il promet une réconciliation avec un monde perçu comme froid et technique : si l’eau nous comprend, peut-être l’univers nous écoute-t-il. Mais quand on gratte un peu la surface des flocons et des mots doux, l’histoire d’Emoto apparait pour ce qu’elle est : un exemple canonique de pseudoscience prospérant grâce à des images frappantes, une méthodologie bancale, et un écosystème éditorial et commercial parfaitement huilé.
Du « Vibration-o-Meter » aux « messages de l’eau »
Masaru Emoto (1943–2014) grandit à Yokohama et obtient en 1966 un diplôme en relations internationales. Sa première carrière se déroule dans les affaires et le journalisme. Le tournant pseudoscientifique intervient à la fin des années 1980, lorsqu’il s’intéresse à la « médecine vibratoire ». En 1989, il obtient l’exclusivité au Japon d’un appareil breveté par l’Américain Ronald J. Weinstock, le Magnetic Resonance Analyzer (MRA). Emoto le rebaptise « Vibration-o-Meter », censé « lire » des champs « subtils » et diagnostiquer pratiquement n’importe quoi. Le brevet existe bel et bien — et décrit un dispositif extravagant prétendant analyser des « signaux de résonance » dans n’importe quelle matière[1]. Que l’appareil ait eu une quelconque validité médicale est une tout autre affaire.
Emoto se pare du titre de « docteur » via un diplôme en « médecine alternative » émanant d’une entité non accréditée — l’Open International University for Complementary/Alternative Medicine — listée par les autorités du Texas parmi les institutions dont l’usage du titre est illégal. Le vernis compte plus que la substance : pour le public, il devient « Dr Emoto ». Un doctorat bien mis en valeur, c’est impressionnant.
Au milieu des années 1990, il emprunte une voie plus spectaculaire : photographier des cristaux de glace formés après avoir « exposé » de l’eau à des mots, de la musique, des images, des prières. Les meilleurs clichés peuplent des albums puis le livre qui lui apporte une renommée mondiale, Les messages cachés de l’eau en l’an 2004. L’ouvrage — publié chez Beyond Words — est présenté comme un New York Times bestseller et martèle la thèse clé : la conscience humaine modifie la structure de l’eau. Les quatrièmes de couverture parlent de « photographie à haute vitesse » et de « cristaux splendides » pour l’amour, ternes pour la haine : dramaturgie naïve, efficacité maximale.
La méthode selon Emoto — Une « science » par les images
Comment se fabriquent ces « preuves » ? Le protocole, tel que décrit dans ses livres et sites, tient en quelques gestes : on prend des fioles d’eau, on les « expose » (par mots collés sur l’éprouvette, musique ambiante, prière à distance), on les congèle rapidement, puis on photographie au microscope les cristaux formés sur les lamelles. Les paramètres physiques (vitesse de congélation, impuretés, gradients thermiques) — déterminants en cristallographie de la glace — sont peu ou pas maîtrisés. Parmi des milliers d’images, les « belles » sont retenues pour les stimuli positifs, les « laides » pour les négatifs. Le choix est esthétique, donc subjectif. J’aimerais vous dire que ce travail se fait avec des contrôles et en aveugle, mais le projet d’Emoto n’est pas vraiment de faire de la science.
Très tôt, des sceptiques documentent ces failles : Harriet Hall, médecin et éditorialiste, parle d’un « conte » en images[2] ; le chimiste Stephen Lower dissèque sur son site l’ensemble des promesses autour de « l’eau structurée » et du folklore des vibrations. Dans l’un et l’autre cas, l’argument central tient en une phrase : des jolies photos ne font pas des données, et aucun mécanisme physico-chimique plausible ne soutient la thèse.
Le vernis académique — la parenthèse Explore (2006) et ses suites
En 2006, Emoto est co-auteur d’un article chez EXPLORE[3]: The Journal of Science & Healing : « Double-blind test of the effects of distant intention on water crystal formation » (Radin, Hayssen, Emoto, Kizu)[4].
L’étude se présente comme une tentative de test rigoureux, décrit comme « double aveugle ». Voici le protocole : de l’eau est prélevée et conditionnée en Californie. Pendant ce temps, à plus de 8 000 kilomètres de là, au Japon, environ deux mille personnes sont réunies dans une grande salle de Tokyo. On leur demande de concentrer ensemble leurs « intentions positives » à l’égard d’un lot précis de flacons d’eau, identifiés à distance par photographie. Les autres flacons, qui ne sont pas visés par ces prières collectives, servent de contrôle.
Tous les échantillons — ceux qui « reçoivent » l’intention et ceux qui ne l’ont pas reçue — sont ensuite congelés et photographiés selon la méthode d’Emoto : sous microscope, en saisissant les cristaux de glace. Les chercheurs constituent un corpus d’images, puis soumettent les photos à cent juges indépendants qui notent, sur une échelle, à quel point chaque cristal leur paraît « beau » ou « attrayant ».
C’est là que réside la variable principale de l’étude : non pas une mesure physique de la glace (taille des cristaux, angle des facettes, diffraction des rayons X), mais le jugement esthétique de volontaires humains devant des photographies. Les auteurs affirment avoir trouvé une différence statistiquement significative : les cristaux supposément exposés aux intentions positives obtenaient en moyenne des notes plus élevées de beauté que ceux des flacons de contrôle. L’article rapporte une valeur de p = 0,001 (test unilatéral), présentée comme une confirmation de l’effet.
À première vue, cela en impose : grande salle, milliers de participants, aveugle, scores chiffrés. À l’examen, toutefois, plusieurs problèmes majeurs apparaissent. La variable choisie est éminemment subjective : on ne mesure pas la glace, mais la réaction de juges. Autrement dit, on quantifie un goût, pas une propriété physique. Le résultat (p = 0,001) dit seulement que, pour cet échantillon d’images, des juges ont préféré un lot à un autre. Cette préférence peut émerger d’autre chose que d’un « effet d’intention » : notamment de la manière dont les milliers d’images ont été filtrées avant présentation. Le protocole ne décrit pas de façon transparente la chaîne de sélection, ce qui ouvre grand la porte à un biais de confirmation : au final, l’étude peut n’avoir fait que corréler le goût des juges avec les préférences (implicites) des opérateurs.
Autre biais méthodologique : le choix d’un test unilatéral (au lieu d’un test bilatéral standard) rend le seuil de significativité plus facile à franchir : on ne teste que l’hypothèse que l’intention améliore la beauté, jamais celle qu’elle pourrait la diminuer. Ce biais de conception favorise mécaniquement un « effet positif ».
Dès lors, la preuve scientifique promise fait pschit. Nul scientifique n’est impressionné. Une « réplication triple-aveugle » sera plus tard évoquée par la même équipe — toujours avec l’« esthétique » pour critère, et donc avec le même talon d’Achille : on quantifie un jugement de goût, pas une propriété physique mesurable et stable[5].
Le choix du journal compte également. Explore se positionne explicitement à l’interface « médecines complémentaires, conscience, spiritualité » ; il est publié par Elsevier mais accueille volontiers des papiers parapsychologiques. Fait important pour l’évaluation des conflits d’intérêts : Dean Radin — premier auteur de l’article — deviendra plus tard co-rédacteur en chef de Explore (à partir de 2009). Autrement dit : l’étude de 2006 n’a pas été publiée dans un organe neutre de sciences physiques, mais dans une revue thématique accusée par plusieurs scientifiques de tolérer des standards épistémiques laxistes.
Face à ces « résultats », la communauté des spécialistes ne s’enflamme pas. Aucune équipe de cristallographie indépendante ne confirme, dans des revues de référence, une modification cristalline reproductible causée par une « intention ». Et si une telle validation devait avoir lieu, ce ne serait pas en détectant l’empreinte d’une pensée sur un solide via un vote de « beauté », on la détecterait via des paramètres cristallins mesurés (diffractométrie, calorimétrie, spectroscopie) sous contrôles stricts. Mais rien n’arrive, et c’est une information cruciale.
Le monde réel — marchés, images et « hado »
Emoto ne publie pas seulement des livres d’images : il bâtit autour de lui tout un univers commercial. Il organise des séminaires où il expose sa théorie des vibrations de l’eau, propose des stages de « formation Hado » pour apprendre à capter et transmettre cette mystérieuse énergie, et délivre même des certifications d’« instructeur Hado » pour ceux qui veulent enseigner la méthode à leur tour[6]. Il lance aussi le « Emoto Peace Project », qui distribue gratuitement des albums illustrés aux enfants, convaincu que si chacun comprend que « l’eau ressent nos intentions », le monde deviendra plus pacifique. Dans les boutiques New Age, on trouve des gadgets censés « structurer » l’eau du robinet — bouteilles, autocollants, dispositifs électroniques — ainsi que des partenariats commerciaux avec des marques d’eau minérale présentées comme « informées » ou « énergisées » par ses techniques.
En 2006, par exemple, Hado Life USA s’associe à H2Om pour une boisson estampillée « Official Dr. Emoto’s Ready to Drink Indigo Water » — « L’Eau Indigo prête à boire officielle du Dr Emoto ». Le marketing mobilise un vocabulaire pseudo-technique — « vibration », « structure », « information » — et s’appuie sur la force des images. La rhétorique est huilée : si c’est beau au microscope, alors c’est bon pour votre corps.
Cette économie du « hado » prospère par capillarité : spas, boutiques bien-être, influenceurs et éditeurs spécialisés diffusent les photos de cristaux comme autant d’icônes. Les réseaux sociaux amplifient. La promesse est générale (réduire le stress, harmoniser l’énergie, adoucir l’eau du corps), la preuve est esthétique. C’est le jackpot.
L’expérience du riz insulté
Le discours d’Emoto ne s’arrête pas à l’eau gelée. Dans ses conférences, il popularise une démonstration encore plus simple : l’« expérience du riz ». Le propos reste le même : nos intentions, nos mots, nos émotions se répercutent dans la matière. Mais cette fois, nul besoin de microscope : un pot de riz suffit.
Le protocole « originel », tel qu’il le raconte, est d’une simplicité désarmante. On cuit du riz blanc, on le répartit dans deux ou trois bocaux identiques. Chaque jour, on s’adresse à ces récipients comme à des êtres vivants : au premier, des paroles d’amour et de gratitude ; au second, des insultes et des mots de haine ; le troisième, éventuellement, est ignoré. Après quelques jours, dit-il, le riz « aimé » reste étonnamment blanc ; le riz insulté noircit et pourrit plus vite ; le riz ignoré dépérit parfois encore plus vite, comme si l’indifférence était pire que la haine.
La source exacte est difficile à dater : Emoto lui-même ne publie pas de protocole écrit dans une revue, mais il décrit l’expérience dès la fin des années 1990 dans ses ouvrages populaires (Messages from Water) et la raconte dans ses tournées. En pratique, elle devient virale dans les années 2000, reprise dans des vidéos, des blogs et des ateliers pédagogiques.
Sur YouTube et Facebook, des centaines de vidéos fleurissent où des familles filment leurs bocaux de riz au jour le jour. Certains remplacent les mots parlés par des étiquettes collées sur les pots : « amour » sur l’un, « haine » sur l’autre, ou bien des nombres censés véhiculer une forme « d’énergie ». D’autres testent des musiques différentes, de Mozart à Metallica, comme pour les cristaux d’eau. À chaque fois, l’histoire reste la même : l’intention humaine, traduite par des mots ou des symboles, influerait directement sur la décomposition du riz.
La diffusion est massive dans les milieux New Age, dans les réseaux de développement personnel, et même dans certaines écoles alternatives qui utilisent l’expérience comme support pédagogique[7]. Elle sert de métaphore puissante : « Les mots peuvent nourrir ou détruire », « L’amour conserve, la haine corrompt ». Le message éducatif séduit, même si la base scientifique est inexistante.
Et quelle explication théorique est avancée ? Emoto invoque toujours son concept de hado, cette énergie vibratoire subtile censée structurer la matière. Comme le corps humain est composé d’eau, l’idée est que les émotions se transmettent et se cristallisent jusque dans nos cellules. Le riz, saturé d’eau après cuisson, devient ainsi un révélateur grossier de ce processus invisible.
Qu’en est-il vraiment de nos bocaux ? Les gens chez eux font l’expérience, et alors que se passe-t-il ? Parfois cela ne donne aucun résultat, et alors on n’est pas très motivé à en parler, on ne sort pas de vidéo, on ne partage pas de photo. Par contre, quand le bocal insulté se couvre d’un velu tapis de vilains champis c’est banco : la vidéo édifiante fera des milliers ou de millions de vue. Cela rappelle l‘Effet Tiroir en science : les expériences qui ne donnent pas le résultat vendeur espéré finissent parfois au fond d’un tiroir au lieu d’être publiées, empêchant tout le monde d’avoir accès à l’information selon laquelle l’idée de départ était sans doute fausse. Quand le grand public séduit par le récit d’Emoto fait ses propres recherches, bricole quelques petits pots dans la cuisine et met en ligne les résultats les plus sympa, les plus à même d’attirer l’attention, nous obtenons un biais du survivant : ne sont visibles que les occurrences qui ont marché.
Une parenthèse biologique, si vous me permettez… Le narratif nous dit que l’amour empêche le riz de moisir, ce qui mériterait qu’on y réfléchisse à deux fois, car cela veut dire que sur ce substrat de riz cuit, donc mort, nos émotions positives empêchent le développement de la vie que représente la moisissure, le champignon. Si le résultat allégué est vrai, alors l’amour stérilise tandis que la haine et l’indifférence facilitent la croissance. Il faut sans doute être touché par une forme de mycophobie, de détestation des champignons, pour adhérer sans trembler à ce point de vue.
Si l’expérience du riz était vraie et authentique, alors les laboratoires du monde entier pourraient reproduire ces résultats pour un coût absolument dérisoire. La première équipe qui mettrait en évidence cet effet — et proposerait un mécanisme — décrocherait célébrité et financements. En vingt-cinq ans, rien de tel n’est arrivé.
Et même les plus parano-complotistes des défenseurs d’Emoto n’ont pas d’histoire à élaborer pour accuser un lobby des antiseptiques de vouloir étouffer cette vérité qui mettrait en danger les ventes d’eau de javel.
Face à une histoire aussi efficace que l’Expérience du Riz, il nous faut être raisonnable et prendre au sérieux les explications disponibles. Outre les analyses de Hall et Lower déjà citées, des voix sceptiques — du Skeptical Inquirer à des blogs universitaires[8] — décortiquent les biais qui mènent du laboratoire d’Emoto aux conclusions cosmologiques. Parce que l’« expérience du riz » a envahi Internet, des équipes de vulgarisation et des blogueurs méthodiques se sont amusés à introduire, enfin, des contrôles : bocaux stérilisés, répartition aléatoire, double aveugle, plusieurs réplicats, conditions identiques de lumière, température et hygrométrie. Tristement, dans ces conditions la magie disparaît. Les résultats que certains particuliers ont observés chez eux en appliquant un protocole inadéquate s’expliquent par des contaminations, des micro-variations d’environnement ou, tout simplement, par le hasard. Ceux qui veulent se contenter d’un test dans leur salon ont bien le droit de croire avoir découvert un mystère qui résiste à la science mais pas celui d’être pris au sérieux.
Deuxième parenthèse personnelle : j’ai fait l’essai avec deux bocaux. Six mois plus tard, le riz résistait vaillamment à toute moisissure, malgré l’indifférence radicale que je lui ai vouée — Vous pouvez me croire. Anecdote contre anecdote : voilà pourquoi on a inventé les protocoles
Emoto face à la critique
En 2003, le rationaliste et débunker James Randi propose à Emoto de soumettre ses affirmations à un test rigoureux dans le cadre du One Million Dollar Paranormal Challenge. Avec donc, un million de dollars à la clef ! Silence radio.
La suite est un classique du genre : quand la critique ne peut pas être ignorée, le discours se déplace. En substance, on nous dit : « Mes travaux ne visent pas à convaincre les matérialistes, mais à éveiller les consciences. La science actuelle est trop limitée pour saisir les énergies subtiles. » Autrement dit, si les méthodes classiques ne confirment rien, ce n’est pas un échec : c’est la preuve que ces méthodes sont dépassées.
Ce cadrage transforme la critique en atout : les sceptiques deviennent les représentants d’un monde froid, sclérosé, enfermé dans un paradigme, alors qu’Emoto s’érige en passeur de sensibilité et d’harmonie. Cette acrobatie rhétorique produit une illusion puissante quand on n’en voit pas les ficelles : le théoricien réussit à prétendre qu’il sait que ce qu’il dit est vrai tout en affirmant que personne n’a les moyens de vérifier que ce qu’il dit est vrai.
C’est un point de repère utile : pour les promoteurs de pouvoirs « subtils », le doute méthodique des sceptiques est une kryptonite. Ils accusent volontiers l’esprit fermé des matérialistes de faire interférence avec l’énergie mise en jeu dans leurs techniques, mais c’est le sérieux du protocole qui annihile leurs prétentions.
Pourquoi ça marche si bien — la fabrique d’un mythe
La force de l’histoire d’Emoto tient à une combinaison très efficace :
Un archétype narratif — La matière te répond. Notre dualisme intuitif est flatté par l’idée de pouvoir manifester nos intentions et émotions dans la matière. Nous n’avons pas beaucoup d’occasion de laisser libre cours à la pensée magique profondément inscrite dans notre fonctionnement cognitif. La théorie d’Emoto réenchante sans effort, confère une agence au monde, rend la morale tangible : la parole douce « fait du bien ». Le message est socialement désirable, pédagogiquement exploitable, et médiatiquement irrésistible (qui n’aime pas des photos de « flocons de gratitude » ?).
L’autorité du visuel — Une image de cristal « beau » vaut mille équations. Le public infère une causalité à partir d’un message simpliste et le sentiment que la photographie est objective : une image ne saurait mentir. Pourtant les photos d’Emoto sont le résultat d’une suite d’arbitrages invisibles et très motivés.
La simplicité expérimentale — Avec l’expérience du riz, tout le monde devient « chercheur ». Il n’y a plus de barrière à l’entrée ; il y a en revanche une forêt de variables parasites impossibles à contrôler dans une cuisine. Mais l’impression d’avoir « vu » un effet prime sur la prise de recul statistique qui seule permet d’évacuer les illusions.
Le marché du bien-être — Une théorie qui promet santé, paix, harmonie et se décline en produits acquière une forte puissance rhétorique. Les photos servent de réclame, les mots — hado, structure, information — empruntent à la science leur aura sans son exigence. Et les clients, engagés par leur acte d’achat auront tendance à témoigner en faveur du produit, ce qui permet au piège d’être plus efficace contre le prochain curieux qui s’en approchera.
L’écosystème éditorial — Explore donne un vernis de scientificité, une publication référencée, et surtout le marché du livre qui flatte les intuitions du lecteur est très lucratif : Emoto est traduit partout.
Le silence académique — Rares sont les chimistes ou physiciens à avoir consacré du temps à démonter Emoto, tant ses idées paraissent grossièrement infondées. Ce silence a involontairement servi son discours : faute de réfutations officielles, ses partisans pouvaient dire que « personne n’a vraiment démontré qu’il a tort ». Le travail de démystification est alors surtout porté par des sceptiques indépendants comme James Randi ou Harriet Hall.
La persistance culturelle — La mort d’Emoto en 2014 n’a pas tari la source. Ses images continuent d’infuser sites, livres, vidéos TikTok et ateliers « énergétiques ». Des organisations comme le Emoto Peace Project ou des « écoles d’instructeurs hado » maintiennent l’écosystème vivant. Les rééditions du livre l’accompagnent d’un storytelling qui recycle des mots-clés, car le succès appelle le succès.
Il y a derrière de telles entreprises une véritable science des balivernes.
Conclusion
La jolie théorie de Masaru Emoto nous raconte que notre voix compte — au sens littéral. Elle transforme une aspiration morale en loi de la nature, sans mathématiques ou protocoles compliqués, mais en alignement avec nos intuitions. Nous avons au fond de nous une petite tendance à la pensée magique qui n’est pas irrationnelle, car dans nos interactions sociales la parole a réellement du pouvoir.
Mais le danger n’est pas anecdotique : une fois que vous avez accepté qu’une image « prouve » les effets une essence invisible, vous êtes prêt à accepter n’importe quel produit « énergisé », n’importe quel diagnostic « vibratoire », n’importe quel bricolage pseudo-médical. Face à ces produits cognitifs, les sceptiques, les critiques —les zététiciens— peuvent très facilement être perçus et désignés comme des jaloux, des esprits étroits, mesquins, qui salissent tout et désirent tuer chez les autres la part de spiritualité qui leur manque.
Mais un tel jugement me semble peu charitable, il n’est pas à la hauteur de ceux qui affirment croire que l’amour transforme le monde. Alors aimez cette vidéo, aimez là comme si vous étions en 2004 et qu’elle était un petit grain de riz.
Acermendax
Références
- Hall, H. (2007). Masaru Emoto’s Wonderful World of Water. Skeptical Inquirer. (Analyse critique de la « science » des cristaux d’Emoto).
- Lower, S. (2015). Structured Water Pseudoscience and Quackery. (Dossier de référence sur l’« eau structurée » et les abus de langage chimique).
- Radin, D., Hayssen, G., Emoto, M., & Kizu, T. (2006). Double-blind test of the effects of distant intention on water crystal formation. EXPLORE: The Journal of Science & Healing, 2(5), 408–411. https://doi.org/10.1016/j.explore.2006.06.004 (étude pilote avec score esthétique).
- Radin, D., Lund, N., Emoto, M., & Kizu, T. (2008). Effects of Distant Intention on Water Crystal Formation: A Triple-Blind Replication. (Manuscrit PDF diffusé par water-crystal.org). (Répétition interne, même métrique esthétique).
- Explore: The Journal of Science & Healing — profil et gouvernance éditoriale (revue Elsevier orientée CAM/parapsychologie ; Dean Radin devient co-rédacteur en chef à partir de 2009).
- Poppy, C. (2014). A Grain of Truth: Recreating Dr. Emoto’s Rice Experiment. Skeptical Inquirer.
- Yeganefar, N. (2014). Quand les scientifiques s’amusent : opération Emoto Riz ! Université de Poitiers (blog Sham and Science). (Protocole à réplicats, aveugle, résultats négatifs).
- Anso, J. (2021). J’ai fait l’expérience du riz et des intentions. Dur à Avaler. (Protocole renforcé, pas d’effet reproductible).
- James Randi Educational Foundation. One Million Dollar Paranormal Challenge (contexte ; invitation de 2003 restée sans réponse de la part d’Emoto, rappelée dans la notice encyclopédique).
- Patent US5592086 : Automated computerized magnetic resonance detector and analyzer (Ronald J. Weinstock). (Contexte technique du MRA popularisé au Japon par Emoto sous le nom « Vibration-o-Meter »).
- Hado Life / H2Om (2006). Official Dr. Emoto’s Ready to Drink INDIGO WATER (BevNET). (Exemple d’adossement commercial).
- Texas Higher Education Coordinating Board. Institutions whose degrees are illegal to use in Texas (mention d’OIUCM/« Open International University » dans les listes d’alertes).
- Emoto Peace Project / Hado Instructor School (pérénnisation et diffusion posthume des idées d’Emoto)
[1] https://patents.google.com/patent/US5592086A/en
[2] https://skepticalinquirer.org/2007/11/masaru-emotos-wonderful-world-of-water
[3] Même journal qui rapporte des histoires de réincarnation : Tucker (2016) The Case of James Leininger: An American Case of the Reincarnation Type
[4] https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1550830706003272
[5] https://cdn.water-crystal.org/pdf/tripleEN.pdf
[6] https://hado.com/ihm/the-29th-international-hado-instructor-school-in-tokyo
[7] « I think that even young children would be able to understand and participate in this experiment. » conclut une enseignante dans un billet de blog qui présente l’expérience.
https://teachingitswhatido.blogspot.com/2014/04/kindness-and-emoto-rice-experiment.html
[8] https://skepticalinquirer.org/exclusive/a-grain-of-truth-recreating-dr-emotos-rice-experiment




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