Affaire Jason Arday : la critique de deux chercheurs pour poursuivre le débat sur l’intégrité scientifique
À la suite de ma chronique consacrée à Jason Arday, j’ai reçu un courrier de Joëlle Le Marec, professeure au Muséum national d’Histoire naturelle, et Igor Babou, professeur à l’Université Paris Cité. Tous deux travaillent en sciences sociales et ont notamment consacré une partie de leurs recherches aux rapports entre sciences, institutions, médias et société.
Ils partageaient une partie de mon diagnostic sur l’instrumentalisation de l’intégrité scientifique dans l’affaire Arday, mais contestaient plusieurs éléments de mon analyse : la place accordée au cas Nathan Cofnas, ma manière de parler des « faits » et des critères de scientificité, ainsi que l’idée de renforcer le contrôle de l’intégrité par de nouvelles structures indépendantes. Leur désaccord porte plus largement sur les conditions concrètes dans lesquelles la recherche fonctionne aujourd’hui et sur ce qui permettrait réellement de mieux protéger son intégrité.
Après quelques échanges, nous avons convenu de publier ici leur contribution afin d’apporter au public un éclairage supplémentaire sur les questions complexes connectées à l’intégrité scientifique.
Acermendax
Mon analyse en vidéo peut également être lue ici : « Jason Arday : scandale académique, guerre idéologique et tragédie »
Cher Thomas Durand,
Nous sommes deux enseignant·es chercheur·es, professeur·es en sciences sociales à l’université Paris Cité et au Muséum National d’Histoire Naturelle, qui avons mené et dirigé des recherches sur les relations entre sciences et société, et qui enseignons également sur ces domaines. Nous connaissons et apprécions beaucoup vos émissions.
Nous avons visionné avec grand intérêt le podcast intitulé « Jason Arday : scandale académique, guerre idéologique et tragédie » sur la chaîne « La tronche en biais », ainsi que les conclusions et interprétations que vous en tirez. Nous avons trouvé ce travail d’analyse remarquable, très étayé et très clair, et nous vous en remercions.
Mais plusieurs choses nous donnent envie de vous répondre, car nous sommes en désaccord avec certaines de vos conclusions ainsi qu’avec certaines orientations de votre propos. Les questions traitées nous semblent essentielles à nous également, et c’est aussi par respect pour votre remarquable effort d’enquête et votre souci d’un débat éclairé que nous vous adressons cette réponse. Vous pouvez la publier, ou nous répondre à titre personnel, comme vous le souhaitez. De notre côté, nous publierons certainement notre texte sur nos blogs respectifs, en indiquant le lien vers votre émission.
Sur le fond, nous sommes d’accord avec vous quand vous expliquez que l’intégrité scientifique sert de prétexte, et peut être instrumentalisée pour disqualifier certain·es chercheur·es. Nous sommes par ailleurs bien convaincu.es de la nécessité des dispositifs de lutte contre les discriminations systémiques. Au cours de nos carrières respectives, que ce soit dans le domaine de la recherche scientifique – nous la pratiquons souvent en interdisciplinarité avec des collègues des sciences de la nature, ce qui nous donne des points de référence diversifiés – ou de l’enseignement supérieur, nous avons été très tôt témoins des obstacles qui limitent l’accès des personnes racisées aux cursus ou aux carrières et responsabilités de la recherche et de l’enseignement supérieur, indépendamment de leurs compétences. Nous sommes donc convaincu·es de l’existence d’un racisme structurel dans nos institutions, racisme qui ne se limite pas aux affaires qui émaillent les réseaux sociaux (insultes, agressions verbales, etc.) mais qui est d’autant plus pernicieux qu’il est plus diffus, et, partant, plus efficace pour empêcher des étudiant·es ou collègues de qualité d’exprimer leurs compétences et leurs savoirs.
L’expression parfois quasi explicite de ce racisme a même été encouragée par notre ministère de tutelle et par notre gouvernement, en particulier depuis les prises de positions désastreuses de Frédérique Vidal sur « l’islamo gauchisme » à l’université. A l’époque l’ensemble des instances scientifiques avait réagi en dénonçant l’absurdité de cette notion diffusée dans les médias. Hélas, la capacité de réaction au nom d’un consensus scientifique sur la dangerosité d’un concept faux semble avoir disparu depuis. Comme souvent, les médias ont imposé un cadrage, invité des chercheurs à s’exprimer sur des bases perverties par l’obsession des « angles » chez les journalistes. Ayant travaillé sur les effets de compétition entre discours médiatiques et discours scientifiques, nous avons vu évoluer les rapports de légitimité qui ont amené beaucoup de nos collègues à intégrer des termes, des formules, des cadrages qu’ils auraient méprisé quelques années auparavant.
Mais c’est plutôt ce que vous dites sur le caractère en effet utilitariste et non rigoureux de la défense de l’intégrité scientifique qui nous donne envie de répondre.
Vous présentez trois exemples de manquements à l’intégrité scientifique, avérés et étayés, qui n’ont pas eu de conséquences majeures sur les carrières des universitaires fautifs, contrairement à ce qui s’est passé pour Jason Arday. Mais pourquoi ne pas intégrer à ces exemples le chercheur de l’université de Gand, Nathan Cofnas, qui pourtant peut parfaitement illustrer le cas d’un manquement majeur à un principe d’intégrité puisqu’il diffuse des discours racialistes totalement faux au plan scientifique ? La théorie de la race qu’il promeut est en effet invalidée tant par les sciences du vivant que par les sciences sociales. Il ne s’agit donc pas d’un discours d’opinion qui s’opposerait à d’autres opinions dans une controverse culturelle (en gros, les réactionnaires contre les woke, ou la droite contre les gauchistes) : il s’agit d’énoncés racistes scientifiquement faux, et qui en France seraient illégaux. Comment un chercheur qui promeut des théories racistes, c’est à dire fausses, mais qui dénonce les manquements à l’intégrité d’un autre chercheur, n’est-il pas lui-même directement interpelé sur un manquement aussi grave à l’intégrité scientifique ? Bien sûr, vous prenez de la distance avec cet illuminé, mais il faut sans cesse rappeler que les théories racistes sont fausses et qu’il est donc absolument scandaleux qu’un chercheur comme Cofnas soit pris au sérieux par une université ainsi que par des médias et relais d’opinion.
Il nous semble que deux éléments jouent en faveur d’une sorte de mise à distance du cas de Nathan Cofnas.
Le premier est le périmètre de ce qui est considéré comme « science ». Les exemples de manquements à l’intégrité scientifique que vous choisissez se situent dans le champ des sciences formelles. Il y en a également dans les sciences sociales, et les sciences humaines comme la philosophie, d’ailleurs très régulièrement attaquées sans que leurs épistémologies propres soient mobilisées à l’appui de la caractérisation du manquement à l’intégrité, en plus de ce qui concerne les questions techniques de plagiat ou de fraude dans la production ou le traitement des données.
Le second élément qui intervient nous semble être le flou concernant les statuts professionnels des « scientifiques » qui sont, il est vrai, relativement complexes, mais pas plus que ceux d’autres métiers spécialisés. Cofnas est post-doctorant, et non titulaire. Comme vous le savez, les conditions de recrutement ne sont pas les mêmes en France et dans d’autres pays. Un·e « post-doctorant·e » n’est pas un·e universitaire en poste, mais un·e personne recruté·e sur un contrat court (deux ou trois années), avec des modalités moins exigeantes que celles des concours pour les postes de titulaires. On peut d’ailleurs signaler au passage les politiques de précarisation systématique qui sont totalement contradictoires avec des recrutements symboliques, souvent ponctuels, qui permettent d’afficher une volonté d’inclusion sur fond de perte d’emplois scientifiques très importantes dans de nombreux pays, comme le Royaume Uni évidemment, mais aussi la France. Tout cela signifie que Cofnas n’a pas, au plan académique, la même position ni la même légitimité que celle d’un chercheur en poste. Cela n’excuse d’ailleurs en rien le fait qu’il soit parfaitement anormal qu’il ait pu être recruté dans une université pour faire un post-doctorat sur des bases scientifiquement grotesques, mais il n’est pas inutile quand même de signaler qu’il est post-doctorant en philosophie, et non « professeur ». La plupart des médias ne s’embarrassent pas de ces précisions, et le qualifient volontiers de « philosophe américain », ce qui le pare d’une légitimité sans doute abusive.
Le deuxième point qui nous semble appeler une discussion est toute la dernière partie de votre propos.
Vous insistez sur le fait que la science doit exposer y compris les faits qui déplaisent, puisque c’est la marque même de la rigueur et de la valeur accordée à la recherche de la vérité. La question des « faits » semble centrale dans cette caractérisation de la scientificité.
Mais il nous semble que cette conception renvoie plutôt aux sciences dites « dures » (physique, chimie, biologie, etc.). Elle ne convient pas du tout aux sciences humaines et sociales ni aux Lettres et Langues, ni aux mathématiques, ni même à une bonne partie des sciences qui pratiquent l’enquête empirique, que ce soit sur des faits sociaux ou sur des phénomènes biophysiques. En effet, quelles que soient les disciplines, la pertinence des questions (qui orientent la caractérisation des faits) est essentielle, et doit être évaluée dans le cadre d’une connaissance précise des savoirs déjà produits et des débats en cours ou passés. Elles sont cependant parfois mal formulées, notamment quand elles reflètent des priorités stratégiques, économiques, et politiques, etc., qui ne contribuent en rien à la compréhension du monde. Des questions non pertinentes peuvent générer une production très importantes de données – de « faits » – qui saturent le champ des débats scientifiques et qui masquent des questions réellement importantes ou des phénomènes non étudiés. En témoignent par exemple les travaux de David Edgerton sur l’histoire des techniques, quand il montre que l’obsession pour les nouvelles technologies masque la réalité des usages de la technique, à savoir que la technique la plus présente dans le monde est celle de la tôle ondulée, et non l’informatique. Ou encore quand il fait apparaître la place prépondérante des animaux de trait dans la deuxième guerre mondiale, là où on la pensait comme essentiellement mécanisée.
Les sciences sociales ont produit quantité de données sans intérêt sur la base de questions ou de cadrages faux, comme la hiérarchie des races ou des genres, justement. Les études féministes et décoloniales fournissent de très nombreux exemples de ces phénomènes de productions de « faits » basés sur des cadrages qui masquent une grande partie de la réalité, à savoir que nombre de questions posées et de « faits » considérés comme tels tirent leur légitimité d’une forme de virilisme actif dans les sciences, ou d’enjeux qui héritent de la colonialité.
Or, ces cadrages préalables à la production des données interviennent fortement dans la définition de ce qu’on définit comme des faits, et par conséquent, dans la production de savoirs à prétention de vérité.
Les sciences dites « exactes » ne peuvent pas ici faire référence à elles-seules en matière de scientificité ni d’intégrité scientifique, d’une part car les études de sciences ont bien démontré leur porosité aux enjeux politiques, sociaux et économiques (en cela elles ne diffèrent pas des sciences humaines et sociales), et d’autre part parce que les sciences humaines et sociales sont constamment soupçonnées de manquements et malmenées par leurs tutelles, alors qu’elles s’appuient sur des siècles d’une culture critique épistémologique et éthique, distincte de celle des sciences dites « exactes ». Autrement-dit : les sciences sociales et désormais une partie des recherches environnementales (anthropologie et écologie politique notamment) s’inscrivent dans – et revendiquent – des épistémologies distinctes de celles des sciences qui travaillent sur ce qui a été constitué comme « la nature », à savoir un domaine séparé de la culture, ce qui constitue une conception aujourd’hui dépassée. Dans la période contemporaine, les sciences humaines et sociales ainsi que les lettres et langues sont soumises abusivement à un soupçon généralisé et à des attaques constantes de la part des disciplines hégémoniques des sciences de la nature, alors même qu’elles ont travaillé très sérieusement à déconstruire des cadrages théoriques, des masquages idéologiques, et à analyser les conditions socio-politiques de la fabrique d’ignorances structurelles. Les critères de scientificité ont été profondément transformés par le réexamen de ce en quoi consiste l’« objectivité » en philosophie des sciences, notamment grâce à une perspective féministe. L’éthologie a été transformée par des chercheuses aujourd’hui reconnues pour avoir été au-delà de la collecte de « faits », et pour avoir ainsi à la fois mis au jour des biais extrêmement forts dans les approches classiques, et fait apparaître la dimension relationnelle de la production des savoirs.
Les sciences formelles peuvent et doivent elles-mêmes évoluer en particulier aux frontières des problématiques nature-culture. Elles ne peuvent pas actuellement servir de modèle neutre dans l’évaluation de la rationalité ou de l’éthique scientifique, comme si elles n’étaient pas juges et parties dans ce domaine. Précisons encore à ce sujet, que si ce sont les sciences sociales qui sont généralement créditées – ou dénoncées – pour ce travail de déconstruction critique des formes classiques de la rationalité (avec les travaux de Bruno Latour et Michel Callon dans les années 1980 par exemple), en réalité ce mouvement a commencé bien avant, et a été mené par le mouvement français d’« (auto)critique des sciences », au début des années 1970 par des chercheurs comme le mathématicien Alexandre Grothendieck, le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond ou le biologiste Pierre Clément, pour ne citer que les plus connus à l’époque. Nous avons mené un travail de documentation et d’analyse de ce mouvement, qui s’inscrivait à la charnière d’enquêtes empiriques, de réflexions théoriques, et d’une militance anticapitaliste, écologiste, décoloniale et féministe précoce, au sein des sciences dites « exactes » (voir ici : https://science-societe.fr/tag/critique-des-sciences/).
Enfin un troisième point nous donne envie de réagir. Dans votre conclusion, vous proposez la création de services, pour traiter des questions de recrutement, de plagiat, de fraude scientifique, etc. Or, il existe déjà d’innombrables procédures et dispositifs, qui fonctionnent bon an mal an : les métiers de la recherche et de l’enseignement supérieur sont certainement ceux pour lesquels tout recrutement, et tout énoncé publié, doit être vérifié par de multiples instances collégiales, sur la base de l’examen contradictoire, de la vérification des données, de la rigueur et de la cohérence de l’argumentation, de la logique du raisonnement, etc., et ce bien plus que dans aucun autre métier. Mais, en effet, comme vous le signalez à juste titre avec les exemples de scandales dans les recrutements, il y a des manquements. Mais pour proposer des solutions, il nous semble qu’il faudrait vraiment rendre compte de l’ordinaire du scrupule quotidien invisibilisé des universitaires, du travail de fourmi consistant à vérifier collectivement et dans le débat critique chaque détail avec acharnement, que ce soit pour les enquêtes, les formes de publications, les recrutements, les progressions de carrières. Il s’agirait alors plutôt de transformer la hiérarchie de ce qui est important dans le travail scientifique. Plutôt que de créer des instances nouvelles : prendre au sérieux beaucoup plus systématiquement les alertes internes, le travail de soin, les efforts consentis par certain·es collègues, et mettre en place les conditions organisationnelles pour protéger véritablement ces pratiques et ces efforts.
Mais les milliers de filtres collectifs inscrits dans une tradition critique et, en principe, dans une pratique du débat collectif, ne peuvent pas empêcher les fraudes d’exister, ni les contournements de normes, ni les erreurs, surtout dans un contexte de très forte injonction à la compétitivité, à la productivité, et à la visibilité. Car de réformes imposées en injonctions absurdes, tout l’appareil collégial des sciences a été très rapidement détruit au profit du dogme de la compétition de toustes contre toustes, ce qui ne peut mener qu’à toujours plus de fraudes et de manquements à l’intégrité scientifique : ce n’est pas faute d’avoir dénoncé collectivement ces décisions politiques depuis des décennies, mais ni les médias mainstream, ni les politiques n’ont écouté ni cherché à comprendre la communauté universitaire en lutte contre ces réformes, et qui anticipaient souvent l’augmentation des fraudes. « Qui aurait pu prédire ? ».
Pour rester dans ce thème, nous pensons que la délégation de l’intégrité à de nouveaux services ou de nouvelles instances supposées indépendantes ne ferait qu’accroître le problème. Déléguer ce pouvoir de création de nouvelles instances aux structures de directions des universités et des organismes de recherche – car ce serait évidemment elles qui s’en chargeraient, compte tenu des rapports de forces et des jeux d’acteurs actuels dans ce secteur -, leur donner la responsabilité de la mise en place d’instances ou de services « indépendants » pour assurer les contrôles d’intégrité, renforcerait inévitablement la place de personnes qui ont largement montré qu’elles n’étaient pas elles-mêmes indépendantes des jeux de pouvoir et des collusions avec l’argent : on peut rappeler les accords universitaires récents avec des acteurs privés comme Total à l’université de Saclay ou même au Collège de France (pour une chaire sur le développement durable…) ou encore au Muséum National d’Histoire Naturelle, et les diverses prises de parole de jeunes ingénieur·es scandalisé·es qui préfèrent « bifurquer » au nom de principes éthiques. Les instances de direction ou les présidences de nos établissements n’ont souvent elles-mêmes que peu de respect pour les sciences, et elles n’ont guère montré leur capacité à résister à l’instrumentalisation du savoir par les puissances du marché ou par les idéologies politiques du moment, alors que c’est le plus souvent à un niveau hiérarchiquement inférieur, celui des personnels, du chercheur lambda, des personnels administratifs ou des agents des bibliothèques jusqu’au travail quotidien de direction des unités que l’on trouve généralement des ressources éthiques et un certain respect des valeurs concrètement pratiquées. Au-delà, « plus haut » en somme, on sort des frontières de l’institution maintenue jour après jour, pour entrer dans le monde des cooptations douteuses, des compromissions serviles, de l’obsession de la performance et du contrôle.
Actuellement, ce sont les enquêtes sur le travail ordinaire qui font apparaître les espaces où des principes sont très concrètement assumés et défendus, notamment contre une hiérarchie soucieuse de management et de visibilité, et qui méconnaît le travail ordinaire structuré par le souci de faire au mieux. Les travaux de Christophe Desjours en psychodynamique du travail ont révélé l’ampleur des souffrances éthiques chez les agents obligés de faire l’inverse de ce qu’ils savent être leur devoir et l’usage de leurs savoirs, par exemple dans la gestion des forêts. Nous sommes dans des situations très proches dans les institutions de service public, dont font partie bien sûr l’enseignement supérieur et la recherche publique.
Les entorses à l’intégrité scientifique que vous relevez dans l’enseignement supérieur et la recherche sont réelles et scandaleuses. Mais pour y réfléchir sérieusement, il faudrait tout de même signaler que le mépris pour les normes les plus élémentaires de la rationalité scientifique traverse l’ensemble de nos sociétés. Le mensonge d’État, impuni et sans conséquence, caractérise bien en ce moment la parole politique, y compris face aux sciences dures ! Pensez par exemple au vote de la récente loi Duplomb 2, qui s’est effectué sans tenir aucun compte des avis de dizaines de sociétés savantes et médicales démontrant le caractère cancérigène des pesticides. Pensons également aux récents épisodes caniculaires : « Qui aurait pu prédire ? » Le GIEC avait prédit ces canicules depuis 1990, et tout ce travail est public, sourcé, et étayé ! Mais nos politicien·nes préfèrent le mensonge…
Il manque une protection pour les lanceur·es d’alerte en matière, par exemple, de plagiat universitaire, et des enquêtes qui seraient réellement respectées en interne : nous connaissons les cas multiples de collègues plagié·es et qui pourtant sont mis·es en accusation (l’un d’entre nous a vécu ce problème, au détriment de sa carrière…), ou encore d’étudiant·es humilié·es ou harcelé·es (y compris sexuellement) notamment dans le cadre de thèses CIFRE (il s’agit de thèses menées dans le cadre d’entreprises et à visées souvent applicatives) et qui n’ont pas été défendu·es par leur hiérarchie. Le problème ne vient pas de l’absence de dispositifs spécifiques, mais d’un ensemble de facteurs qui creusent l’écart entre les discours et les pratiques. Dans notre cas, le service dédié nous a expliqué avoir plus important à faire que traiter notre affaire de plagiat : le plus important pour l’administration était alors la gestion bureaucratique de la « fusion » en cours de deux universités contre l’avis quasi unanime des personnels… Tout cela conduit à la mise en danger des lanceur·es d’alerte, à des sorties de carrière, et à des burn out.
Enfin, les médias et les processus de communication font partie des problèmes et devraient être analysés comme des acteurs impliqués dans des conceptions perverties de l’intégrité, comme on l’a vu bien sûr dans le cas de Jason Arday. Ils jouent en effet un rôle essentiel dans le positionnement et les actions des universités ou des organismes de recherche qui sont devenus des « communicants », ayant des intérêts stratégiques dans la mise en circulation ou l’occultation de certaines informations destinées à leur reprise par les journalistes, ou inversement à leur invisibilisation. La privatisation en cours dans la recherche et l’enseignement supérieur (en gros, depuis 40 ou 50 ans) et la mise en concurrence mondiale des universités entre elles (classement de Shanghai, etc.) induisent des enjeux de valorisation et d’auto-promotion par la communication qui sont délétères. Les sciences ne fonctionnent pas en dehors de ce système de visibilité médiatique, et les universités comme la plupart des grands organismes de recherche se sont dotés depuis les années 1980 de services de communication, qui embauchent des journalistes et des communicant·es, souvent formé·es… à l’université. Nous le savons bien, nous qui avons longtemps – et encore aujourd’hui – enseigné dans des formations au journalisme, y compris au journalisme scientifique. Or, ces formations ne sont pas particulièrement attentives aux questions d’intégrité scientifique, c’est le moins que l’on puisse dire. Même si quelques collègues y officient et ont à cœur d’inscrire leurs enseignements dans une perspective critique, force est de constater que la multiplicité des intervenant·es professionnel·les (journalistes, communicant·es, media planeur·es, spécialistes en marketing ou en événementiel, etc.) introduit au sein de l’université, via ces formations, tout autre chose que l’idée d’une science émancipatrice. Bien au contraire !
Il y a des exceptions notables, comme vos médias ou bien « Sciences critiques » (https://sciences-critiques.fr/). Mais vous êtes sans doute bien placé pour ressentir la difficulté de tenir cette position, au point de vous engager dans une réflexion de fond qui va bien au-delà de l’information scientifique. Et cela ne se limite pas aux formations au journalisme scientifique ou de spécialité, puisque dans toutes les disciplines, l’exigence aujourd’hui n’est plus de former des esprits capables de penser leur place dans le monde avec des outils conceptuels critiques, mais plutôt de fournir au marché et aux entreprises des employés adéquatement formés à des « compétences », c’est à dire formés à ne rien penser, ou si peu. Certaines formations à « l’esprit critique » deviennent même un marché géré par les instances politiques, et sont destinées à accorder confiance à des autorités…
Or, de tout cela, c’est à dire de la science telle qu’elle se fait aujourd’hui et depuis près de 50 ans, les média mainstream ne parlent jamais, sauf exceptions notables, ce pourquoi nous saluons vos efforts et votre travail. On en reste trop souvent à des incantations sur « l’esprit critique » ou « l’intégrité » potentiellement dévoyés et instrumentalisés. Il manque des enquêtes sérieuses sur la science comme lieu de rapports de production et de domination, comme organisation politique, économique, sociale et communicationnelle, mais aussi comme travail quotidien en lutte contre les injonctions à la compétition et la performance, afin de rompre avec l’idée de la science comme abstraction rationaliste ou comme « discours vrai ». Tant que ce travail ne sera pas mené (les sciences sociales l’ont mené depuis des décennies, mais les médias l’ignorent encore), on ne pourra pas comprendre les mécanismes de fraude et de plagiat, qui seront, sempiternellement, analysés comme des problèmes psychologiques ou des affaires strictement individuelles, les contraintes systémiques restant toujours en arrière plan, alors qu’elles sont pourtant majeures.
Bien cordialement
Joëlle Le Marec, Professeure au Muséum national d’Histoire Naturelle (laboratoire PaLoc) et Igor Babou (Professeur à l’université Paris Cité, laboratoire Ladyss).




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