Manif & violences — La science du maintien de l’ordre
Les manifestations lycéennes provoquent des réactions et des propos outranciers, exagérés, radicalisés, nous assistons à des retranchements réflexes qui consistent à accuser le camps d’en face d’être un ramassis d’abrutis sanguinaires. Nous voyons des gens raisonnables dégoiser des rhétoriques lunaires, des débats sans queue ni tête envahir nos réseaux, et le cirque médiatique se régaler d’une polémique qui fait de l’audimat en mettant en scène une opposition où tous les avis auraient la même valeur — Retour au pugilat après une page de réclames.
Or, nous n’acceptons pas l’idée que tous les avis aient la même valeur sur la forme de la Terre, sur les droits de l’Homme, sur le théorème de Pythagore ou sur l’impact des activités humaines sur le climat. Parce que certains de ces avis sont mieux informés, mieux connectés au corpus des savoirs, ils concourent davantage au bien commun que les élucubrations contraires ; et de fait les médias responsables ne donnent pas du temps d’antenne aux propos antiscientifiques. Ça n’est pas trivial, cela montre ce que nous attendons des grands médias : être raisonnables.
Sur le maintien de l’ordre, sur l’efficacité des méthodes, sur les résultats des doctrines appliquées en France et ailleurs, il y a aussi des avis qui relèvent de l’élucubration et d’autres qui s’accordent avec les connaissances établies.
Dans cette chronique, je vais éviter de participer à ce capharnaüm ; je ne vais pas vous donner mon avis sur les revendications, je ne vais pas mettre en concurrence les douleurs des uns et des autres, je ne vais pas accuser tel parti politique d’avoir telle intention cachée, je ne vais pas me dresser sur des ergots indignés pour distribuer des cartons rouges contre les racailles qui brulent les lycée ou les fachos qui tabassent des gamins.
Mon propos sera scientifique, et donc il ne va pas s’aligner docilement avec la ligne de votre parti préféré. Nous devons tous lutter contre l’instinct qui nous pousse à détester les idées qui contredisent la doxa du groupe auquel nous nous identifions. C’est une exigence de l’esprit critique.
Vous noterez que j’ai ressenti le besoin de vous adresser cette longue introductive mise en garde. Entrons dans le vif du sujet.
Des lycéens mutilés, une doctrine intacte
À Lens, un adolescent de 15 ans a la main arrachée par une grenade EF-SON pendant le blocage du lycée Béhal. À Saint-Ouen-l’Aumône, Eden, 14 ans, reçoit un tir de lance-grenade lacrymogène Cougar au visage : double fracture de la mâchoire, dents du haut brisées, dents du bas arrachées. À Argenteuil, une enquête est ouverte après la blessure à l’œil d’un lycéen de 16 ans, suspectée d’avoir été causée par un tir de LBD.
- https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/07/qu-est-ce-que-l-ef-son-la-grenade-assourdissante-suspendue-par-le-gouvernement-a-l-origine-de-la-mutilation-d-un-lyceen_6789565_3224.html
- https://www.lemonde.fr/societe/video/2026/09/29/la-video-d-une-violence-policiere-envers-un-lyceen-de-14-ans-touche-a-bout-portant-au-visage_6785609_3224.html
- https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/05/mouvement-des-lycees-ce-qu-on-sait-des-blesses-du-cote-des-manifestants-et-de-celui-des-forces-de-l-ordre_6788583_3224.html
Reuters documente 28 blessures attribuées à l’intervention policière pendant les manifestations lycéennes ; 15 font partie des dossiers examinés par l’IGPN. Les cas recensés impliquent des LBD, des grenades assourdissantes, des grenades lacrymogènes, des coups de matraque et des charges à cheval. Reuters rapporte aussi 6 877 arrestations, principalement de mineurs, et environ 700 policiers blessés (Reuters, 2026).
Reuters interroge Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des questions de police. Selon lui, la France se distingue en Europe par l’usage de ses armes et par le nombre de victimes (Reuters, 2026).
Le 7 octobre, devant la commission des lois de l’Assemblée nationale, Laurent Nuñez affirme que les blessures d’élèves relèvent très majoritairement d’accidents ou de projectiles lancés par d’autres manifestants. Et pourtant, il suspend les grenades assourdissantes dans le cadre du mouvement lycéen, mais maintient les autres armes intermédiaires, dont les LBD, qu’il juge indispensables face à une violence extrême (LCP, 2026).
Les blessures des forces de l’ordre renseignent sur l’intensité des affrontements. Prenons soin, toutefois de ne pas en inférer que la mutilation de mineurs par des armes de police serait un dommage symétrique. La force publique agit au nom de l’État, avec des armes, des ordres, une hiérarchie et une obligation de contrôle. La responsabilité est donc plurielle, et elle incombe en réalité en partie sur chacun de nous, citoyens. C’est en notre nom que les agents de l’État utilisent ces armes, et c’est donc bien différent d’un acte individuel aussi condamnable soit-il.
Plus de 6000 interpellations en deux semaines, cela peut indiquer qu’un mouvement est particulièrement désordonné et problématique — ou bien que la répression est particulièrement sévère. Le chiffre seul nous éclaire mal ; nous ignorons combien d’arrestations ont visé la bonne personne. Par ailleurs sans distance de tir, sans ordre écrit, sans identification de l’unité engagée et sans suite disciplinaire connue, la proportionnalité d’un tir de LBD reste invérifiable.
Faute de données pertinentes, le débat ne peut que tourner à vide. L’État ne peut pas demander à être cru sur l’efficacité de sa doctrine sans fournir les moyens de la vérifier. Vous verrez revenir au fil de mon propos le problème de la transparence de l’évaluation et de la responsabilité des choix politiques.
La foule réagit au traitement reçu
La psychologie sociale des foules a abandonné l’image de la masse irrationnelle contaminée par l’émotion. Le modèle de l’identité sociale élaborée décrit des identités de groupe qui se construisent pendant l’événement : des personnes venues avec des intentions différentes se perçoivent comme un même groupe quand la police les traite de la même façon (Drury & Reicher, 2000).
- Drury & Reicher, 2000 — Collective action and psychological change: The emergence of new social identities British Journal of Social Psychology, 39(4), 579–604.
https://doi.org/10.1348/014466600164642
Une étude portant sur des supporters de football au Portugal lors de l’Euro 2004 relie le faible niveau de désordre chez les supporters anglais à un style policier non paramilitaire, jugé plus légitime, et à la capacité de la foule à marginaliser ses éléments violents (Stott et al. 2008). J’apporte une nuance : cette littérature porte sur le moment de l’interaction. Une explication plus structurelle (Waddington et al., 1989) prédit qu’un climat de tension préalable pèse davantage que le style policier du jour. Les données disponibles ne permettent pas toujours — pas souvent !— de départager les deux.
- Reicher, Stott, Cronin & Adang, 2004 — An integrated approach to crowd psychology and public order policing. Policing: An International Journal, 27(4), 558–572. https://doi.org/10.1108/13639510410566271
- Waddington, Jones & Critcher, 1989 — Flashpoints: Studies in Public Disorder
https://www.routledge.com/Flashpoints-Studies-in-Public-Disorder/Waddington-Jones-
La police, bien sûr, ne crée pas toute violence. Des groupes peuvent rechercher l’affrontement, attaquer des établissements, incendier, lancer des mortiers, frapper des agents, puis se disperser. Le style policier modifie néanmoins les rapports entre groupes. Une action ciblée peut aider la foule à isoler ses éléments violents. Une action vécue comme collective, opaque ou arbitraire peut souder des personnes qui n’étaient pas solidaires au départ. L’identité de groupe, la catégorisation des participants et l’interprétation de la contrainte modifient le jugement porté sur l’action policière. Une opération conforme au cadre formel peut être perçue comme injuste quand la contrainte atteint un groupe plus large que les auteurs de violences (Radburn et al., 2018). — Nous, les humains, nous n’aimons pas trop les punitions collectives. C’est comme ça. Qui est censé l’ignorer ?
- Radburn, Stott, Bradford & Robinson, 2018 — When is policing fair? Groups, identity and judgements of the procedural justice of coercive crowd policing. Policing and Society, 28(6), 647–664. https://doi.org/10.1080/10439463.2016.1234470
La désescalade est soumise à des conditions opérationnelles : une foule coopère plus facilement quand elle comprend les ordres, quand elle peut quitter les lieux sans être prise au piège, quand les agents sont identifiables, quand la force vise des comportements précis et quand les blessures donnent lieu à une enquête suivie d’effets.
Chaque opération laisse aussi une mémoire. Une manifestation dispersée dans la confusion, avec des tirs impossibles à attribuer et des blessures sans suite visible, prépare la défiance suivante. Une doctrine de maintien de l’ordre ne produit donc pas seulement un bilan le jour même ; elle fabrique les conditions du prochain face-à-face.
La force ne produit pas toujours le même effet
La littérature sur la répression des mouvements sociaux ne dit pas que toute force policière aggrave toujours la situation. La sociologue Jennifer Earl, spécialiste de la répression des mouvements sociaux, distingue plusieurs formes de répression et refuse de traiter la contrainte comme une catégorie unique (Earl, 2003).
- Jennifer Earl, 2003 — Tanks, Tear Gas, and Taxes: Toward a Theory of Movement Repression
Sociological Theory, 21(1), 44–68. https://doi.org/10.1111/1467-9558.00175
Le politiste Christian Davenport, spécialiste des rapports entre répression d’État et mobilisation politique, montre que la force peut produire des effets contradictoires. Elle peut dissuader, disperser ou déplacer une mobilisation ; elle peut aussi radicaliser certains groupes, renforcer la solidarité entre manifestants ou se retourner contre l’autorité qui l’exerce (Davenport, 2007).
- Christian Davenport, 2007 — State Repression and Political Order. Annual Review of Political Science, 10, 1–23 https://doi.org/10.1146/annurev.polisci.10.101405.143216
L’argument policier, dans sa version forte, tient en quelques propositions. Face à des groupes rapides qui attaquent, incendient, frappent puis se dispersent, une ligne statique est rapidement débordée.
- Page ministère : https://www.interieur.gouv.fr/documentation/ressources/actualisation-du-schema-national-du-maintien-de-lordre.html
Le LBD et la grenade évitent le contact rapproché et le recours à l’arme létale. Sans eux, le retrait expose des personnes, le corps-à-corps produit d’autres blessures et la matraque n’est pas une solution douce. Cet argument est testable. Si les armes intermédiaires réduisent les blessures graves en évitant le contact, les données doivent le montrer. Si elles ajoutent des mutilations sans réduire le dommage global, les données doivent le montrer aussi.
- Fémy et al., 2023 — Injuries caused by defensive bullet launchers and resource utilization during the French yellow vests protests: A retrospective study. The American Journal of Emergency Medicine, 72, 122–126. https://doi.org/10.1016/j.ajem.2023.07.023
Où sont les preuves que la bonne décision est prise sur ces questions ?
Comparaisons internationales
Les spécialistes de la gestion policière des protestations (protest policing) ne procèdent pas en additionnant des blessés issus de sources incompatibles. Ils comparent des styles policiers, des cultures institutionnelles, des doctrines d’intervention, des formes de tolérance, des seuils de coercition et des modes de contrôle.
La police des manifestations se joue dans une tension permanente entre défense de l’ordre public et reconnaissance du droit de manifester. Les démocraties diffèrent dans ce qu’elles tolèrent, dispersent, criminalisent ou négocient. La doctrine policière est donc une variable politique, et pas seulement un choix technique (della Porta & Reiter, 1998 ; della Porta & Fillieule, 2004).
- Donatella della Porta & Herbert Reiter (dir.), Policing Protest: The Control of Mass Demonstrations in Western Democracies, University of Minnesota Press, 1998. https://www.jstor.org/stable/10.5749/j.ctttv1tv
- Donatella della Porta & Olivier Fillieule, “Policing Social Protest”, dans The Blackwell Companion to Social Movements, 2004. https://doi.org/10.1002/9780470999103.ch10
Les travaux américains sur la police des manifestations montrent que la réponse policière ne dépend pas seulement de ce que font les manifestants. Elle réagit aussi à des catégories de manifestants — à ce qu’ils sont. Dans une étude portant sur des manifestations dans l’État de New York entre 1968 et 1973, les événements impliquant des groupes socialement moins protégés ou des organisations militantes identifiées attirent plus souvent une action policière (Earl, Soule, & McCarthy, 2003). Autrement dit : deux rassemblements également calmes ne sont pas nécessairement lus de la même manière par l’autorité. Le profil politique et social des groupes présents peut modifier le niveau de suspicion, de surveillance ou de coercition.
- Jennifer Earl, Sarah A. Soule & John D. McCarthy, “Protest under Fire? Explaining the Policing of Protest”, American Sociological Review, 68(4), 581–606, 2003. https://doi.org/10.1177/000312240306800405
En France, dans les années 1980-1990, le maintien de l’ordre reposait davantage sur la distance, la négociation, le compromis et le sous-emploi des moyens coercitifs disponibles. Depuis les années 2000, il résiste au tournant européen vers la désescalade : dialogue avec les organisateurs, communication avant et pendant la manifestation, facilitation du cortège, distinction plus nette entre manifestants ordinaires et groupes violents.
Cette évolution se voit dans le recours à des unités et à des réflexes venus de la police urbaine. Une manifestation n’est plus seulement encadrée par des forces spécialisées dans la tenue à distance des foules. Elle peut être traitée avec des logiques d’interpellation rapide, de contact et d’usage d’armes comme le LBD. On passe d’une police qui tient un cortège à distance à une police qui entre dans la foule pour saisir, disperser et frapper certains individus.
Les sociologues Olivier Fillieule, spécialiste des mouvements sociaux, et Fabien Jobard, spécialiste de la police, parlent d’un “splendide isolement” français : la France continue de défendre une doctrine qu’une partie de ses voisins européens a révisée. Dans Politiques du désordre, ils décrivent ensuite une “brutalisation” engagée depuis le début des années 2010 : dispersion rapide, agents envoyés au contact, arrestations, armes intermédiaires, tolérance plus faible envers la manifestation en tant que conflit politique légitime (Fillieule & Jobard, 2016, 2020).
- Olivier Fillieule & Fabien Jobard, “Un splendide isolement. Les politiques françaises du maintien de l’ordre”, La Vie des idées, 24 mai 2016. https://laviedesidees.fr/Un-splendide-isolement.html
- Olivier Fillieule & Fabien Jobard, Politiques du désordre. La police des manifestations en France, Seuil, 2020. https://shs.cairn.info/politiques-du-desordre–9782021433968
La doctrine française affirme cibler les comportements violents. Les outils employés frappent pourtant souvent plus large : grenades, nasses, charges, tirs dans des scènes mobiles, interpellations groupées. Le ministère revendique la proportionnalité, mais ne publie pas les données qui permettraient de la vérifier. Le contrôle interne ne suffit pas à lever le doute. L’IGPN enquête sur des policiers, mais elle appartient à la police nationale. Quand des manifestations politiques se terminent par des mineurs mutilés, ce contrôle interne devient une anomalie démocratique. L’État ne peut pas employer la force, défendre sa doctrine, puis demander que l’enquête sur ses propres violences reste sous son entier contrôle.
Ce que demandent les institutions internationales
L’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), via son Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme, a publié un manuel sur la police des rassemblements en 2016. Ce standard international établit que la police doit faciliter l’exercice du droit de réunion pacifique, préparer ses interventions, limiter l’usage de la force et rendre ses décisions contrôlables après coup.
- OSCE/ODIHR — Human Rights Handbook on Policing Assemblies
https://odihr.osce.org/odihr/226981 - https://www.osce.org/sites/default/files/f/documents/c/5/226981.pdf
La France a été directement visée à plusieurs reprises par des textes internationaux.
En 2019, dans le contexte des Gilets jaunes, trois titulaires de mandats des procédures spéciales de l’ONU interviennent sur la France. Ils écrivent : « nous avons reçu des allégations graves d’usage excessif de la force. Plus de 1.700 personnes auraient été blessées à la suite des manifestations dans tout le pays. » Ils ajoutent que les restrictions aux droits ont entraîné « un nombre élevé d’interpellations et de gardes à vue, des fouilles et confiscations de matériel de manifestants, ainsi que des blessures graves causées par un usage disproportionné d’armes dites ‘non-létales’ telles que les grenades et les lanceurs de balles de défense ou flashballs ». Ils encouragent enfin « la France à repenser ses politiques en matière de maintien de l’ordre »
Le Conseil de l’Europe formule une demande encore plus directe. En février 2019, la commissaire aux droits de l’homme, Dunja Mijatović, encourage les autorités françaises à publier des données chiffrées plus détaillées sur les blessés et à revoir la doctrine d’emploi des armes de force intermédiaire. Dans l’attente de cette révision, elle demande de « suspendre l’usage du LBD dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre ».
Le Parlement européen reprend le problème en 2024 sous l’angle de la mesure. Il demande aux États membres de recueillir des données sur tous les cas de recours à la force, afin de documenter l’usage de la force, son mauvais usage, ses conséquences inattendues, les blessures, les décès et leurs causes. Le même texte vise explicitement la France : il souligne que la police française est plus lourdement armée que la plupart de ses homologues dans l’Union et se dit préoccupé par les arrestations arbitraires lors de manifestations, avec des personnes relâchées après quelques heures sans charge.
- EUR-Lex — Résolution du Parlement européen du 28 février 2024, version officielle
https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:52024IP0108
Ces textes montrent que les institutions internationales éprouvent le besoin de demander à la France de documenter son usage de la force dans le cadre des manifestations. La demande ne date pas d’hier ; eut-elle été entendue que les blessures graves de ces derniers jours auraient sans doute été évitées. Dès lors qui est responsable des mutilations évitables ? Va-t-on faire porter toute la responsabilité aux agents sur le terrain ? Ou aux victimes, pourquoi pas ?
Le mot “intermédiaire” ne doit pas nous abuser
« Arme de force intermédiaire » désigne une place dans la gradation de la force : une arme employée dans des situations où le recours à l’arme létale n’est pas justifié, mais où la contrainte reste jugée nécessaire et proportionnée. L’instruction ministérielle sur la grenade de désencerclement parle de « situations intermédiaires » et précise que cette arme n’est « ni conçue ni destinée à tuer ». Elle ajoute pourtant qu’elle « n’en demeure pas moins une arme » dont il ne faut pas sous-estimer la dangerosité.
- Ministère de l’Intérieur / Gendarmerie nationale — Instruction relative à l’usage et à l’emploi des armes de force intermédiaire, 27 juillet 2017
https://www.gendarmerie.interieur.gouv.fr/content/download/27911/file/INSTRUCTION%20233500%2027%20juillet%202017.pdf
Une revue systématique de 2017 sur les projectiles à impact cinétique recense des blessés, des incapacités permanentes et des morts. Les auteurs signalent des biais de publication, de sélection et de documentation ; ils ajoutent que l’hétérogénéité des études empêche une méta-analyse et ne permet pas d’estimer précisément la prévalence des blessures et décès liés à ces armes. Autrement dit : on constate des mutilations, mais on ne dispose pas du dénominateur qui permettrait de calculer proprement le risque par tir ou par personne exposée (Haar et al., 2017). Comment, dans ces conditions, évaluer cette utilisation ?
- Haar, R. J., Iacopino, V., Ranadive, N., Dandu, M., & Weiser, S. D. (2017). Death, injury and disability from kinetic impact projectiles in crowd-control settings: a systematic review. BMJ Open, 7, e018154. https://doi.org/10.1136/bmjopen-2017-018154
À ma connaissance, il n’existe pas d’étude évaluée par les pairs portant spécifiquement sur les grenades assourdissantes françaises GLI-F4 ou EF-SON en conditions réelles de maintien de l’ordre. Cette absence de recul sur un usage déjà ancien rejoint mon propos principal : où est l’évaluation scientifique de ces politiques qui nous impactent tous ?
Si aucune évaluation d’ampleur ne peut être produite, il devient légitime de parler d’agnotologie : non pas seulement une ignorance regrettable, mais une ignorance organisée. Ne pas mesurer, ne pas publier, ne pas construire les données qui permettraient de trancher, c’est aussi une manière de fuir les responsabilités. Cela permet de présenter comme maîtrisée une décision peut-être dangereuse, ou comme exemplaire une doctrine peut-être inefficace.
- Proctor, R. N., & Schiebinger, L. (Eds.). (2008). Agnotology: The Making and Unmaking of Ignorance. Stanford University Press. https://history.stanford.edu/publications/agnotology-making-and-unmaking-ignorance
Les gaz lacrymogènes représentent-ils un risque sanitaire ?
Parmi les outils du maintien de l’ordre se trouvent des gaz massivement employés. Vous pouvez y être exposé en manifestant, en travaillant comme policier, ou simplement en habitant une rue régulièrement gazée.
La France utilise le CS, ou 2-chlorobenzylidène malononitrile, dans ses moyens lacrymogènes. Le ministère de l’Intérieur reconnaît lui-même que d’autres pays utilisent d’autres molécules actives, comme l’OC ou le PAVA. Il faut donc éviter de parler du “gaz lacrymogène” comme d’une catégorie uniforme.
Le dossier d’Alexander Samuel et André Picot, publié par l’Association Toxicologie-Chimie de Paris, soutient que le CS peut produire des effets toxiques aigus et à plus long terme, notamment par métabolisation avec libération de cyanure. Il insiste sur les expositions répétées, les fortes doses, les personnes vulnérables, les policiers exposés régulièrement, les manifestants, les riverains et les quartiers gazés. Sa conclusion politique est nette : les gouvernements qui utilisent le CS doivent prendre des décisions contraignantes de protection de la santé publique (Samuel & Picot, 2020).
Le ministère conteste la portée de ce dossier. Il affirme qu’il ne s’agit pas d’une étude clinique sur les effets du CS chez l’homme, mais d’une synthèse bibliographique ; il insiste sur la faible toxicité du CS, sur le caractère généralement réversible des symptômes et sur l’absence de remontées significatives chez les policiers exposés. Très bien : alors qu’il publie les données sanitaires qui permettent de vérifier cette assurance.
- Ministère de l’Intérieur — réponse à la question écrite n° 31283, Assemblée nationale, 2020
https://questions.assemblee-nationale.fr/q15/15-31283QE.htm
La littérature médicale ne permet pas de balayer le sujet. Une revue systématique consacrée au CS rapporte des effets durables et des situations menaçant la vie, avec des risques particuliers en espace clos et un besoin de meilleure surveillance des personnes exposées (Dimitroglou et al., 2015). Une autre revue systématique sur les irritants chimiques utilisés en maintien de l’ordre recense 5 131 personnes blessées dans 31 études, deux décès et 58 incapacités permanentes ; elle identifie comme facteurs aggravants les espaces clos, les expositions prolongées et les quantités élevées d’agent chimique (Haar et al., 2017).
- Dimitroglou, Rachiotis & Hadjichristodoulou, 2015 — Exposure to the Riot Control Agent CS and Potential Health Effects: A Systematic Review of the Evidence. International Journal of Environmental Research and Public Health, 12(2), 1397–1411. https://doi.org/10.3390/ijerph120201397
- Haar et al., 2017 — Health impacts of chemical irritants used for crowd control: a systematic review of the injuries and deaths caused by tear gas and pepper spray. BMC Public Health, 17, 831. https://doi.org/10.1186/s12889-017-4814-6
À la lumière de ces travaux, on aimerait que l’État étudie de près l’usage de ces produits et nous garantisse que tout est mis en place pour éviter des dommages aux personnes. On en est loin, c’est l’opacité qui règne. Un État qui sature des rues, des abords de lycées ou des places publiques avec un agent chimique irritant doit documenter les expositions qu’il impose.
Conclusion
La doctrine française demande à être jugée sur sa promesse : maintenir l’ordre, protéger les personnes, limiter les blessures, préserver le droit de manifester et éviter aux agents le contact direct avec des groupes violents. Cette promesse est testable. Si les LBD, les grenades, les nasses, les charges, les tirs lacrymogènes et les interpellations massives réduisent le dommage total, l’État doit produire les données qui le montrent. Si ces outils ajoutent des mutilations, de la défiance et de l’escalade sans bénéfice démontré, l’État doit le savoir, le dire et changer de doctrine.
Les connaissances disponibles ne permettent pas de calculer proprement l’effet net de cette doctrine. Nous n’avons pas de comparaison robuste, à contexte égal, entre un dispositif avec LBD et grenades et une doctrine alternative. Nous n’avons pas de taux public de blessure grave par tir, par grenade, par interpellation, par unité engagée ou par type d’opération. Cette ignorance n’innocente pas la doctrine. Elle accuse l’absence d’évaluation.
Nous savons que les armes dites intermédiaires peuvent mutiler. Nous savons aussi, grâce aux travaux sur les foules, qu’une contrainte perçue comme collective, opaque ou injuste peut souder des personnes qui n’étaient pas solidaires au départ et rendre l’action policière moins légitime aux yeux du groupe. Les institutions internationales demandent depuis des années à la France de documenter l’usage de la force, les blessures, les interpellations et les décès.
L’alternative ne consiste pas à laisser brûler des lycées ni à exposer les agents au corps-à-corps. Une doctrine plus respectueuse du droit de manifester ne signifie pas l’absence de police. Elle signifie préparation du rassemblement, dialogue avec les organisateurs, communication lisible, voies de sortie, distinction entre manifestants et auteurs de violences, force ciblée sur des comportements précis, traçabilité des tirs, identification des unités, enquêtes indépendantes et conséquences réelles quand la force publique blesse ou mutile.
Une force publique démocratique doit prouver que ses choix protègent davantage qu’ils ne détruisent.
Après ce travail de documentation, nous constatons qu’au-delà des violences et des blessures, se situe un problème structurel : l’absence des études qui permettraient de juger sérieusement la doctrine. Ces évaluations sont à notre portée. Tant qu’elles ne sont pas produites, personne ne peut présenter la doctrine française comme rationnellement établie. Le bénéfice du doute ne peut pas plaider en faveur de la force armée qui refuse l’audit de ses résultats.
L’approche rationnelle de cette question amène logiquement à exiger des responsables qu’ils fassent publier des travaux indépendants à partir desquels on pourra justifier la doctrine actuelle ou œuvrer intelligemment à son évolution.



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