Enquête sur une arnaque « neuroscientifique » – La machine ByBeFlow
Un appareil reliant à un ordinateur quelques électrodes placées sur votre corps prétend être en mesure de réaliser un bilan complet de votre état physique, mental et émotionnel : niveau de forme, stress, anxiété, motivations, comportements, potentiels, zones du corps en hyperfonctionnement ou en hypofonctionnement, et recommandations personnalisées.
C’est très impressionnant, et ce service vous est facturé par des spas, des instituts de beauté, des centres de bien-être, des salles de fitness, des praticiens, des coachs, des psychothérapeutes, des consultants en ressources humaines, ou encore des établissements qui promettent de vous aider à mieux gérer votre stress, votre forme ou votre équilibre général.
C’est scientifique.
Cette technologie n’est pas si nouvelle que ça, on la vendait il y a un peu plus de vingt ans sous le nom de QPM, pour Quantic Potential Measurement, mais à cette époque le discours se mêlait d’énergétique, de méridiens, de médecine chinoise ou de lecture globale du corps. Aujourd’hui, le vocabulaire a changé : impédancemétrie, neurosciences, intelligence émotionnelle, indicateurs objectifs, bien-être personnalisé. Et cela semble diablement sérieux.
J’ai voulu en savoir plus, et si c’est aussi votre cas, suivez-moi dans mon enquête. Je vous promets que ça vaut le détour.
Partie 1 — Le dossier scientifique
Le signalement
Cette enquête commence par un mail à propos du Palais des Louves, une association qui accueille et accompagne des victimes de violences intrafamiliales.
La personne qui m’écrit l’a découverte le 20 juin dans La Dernière, sur Radio Nova. L’intervention lui paraît convaincante et elle se rend ensuite sur le site de l’association parce qu’elle envisage de faire un don. En parcourant les pages consacrées à l’accompagnement, elle tombe sur une rubrique intitulée « Les Bilans Neurosciences ». Le contenu lui paraît suffisamment étrange pour qu’elle me transmette le lien.
Le Palais des Louves y décrit un parcours où l’évaluation psychologique côtoie une méthode appelée ByBeFlow. Le site affirme que « dès l’arrivée, un bilan neurosciences complet est réalisé », accompagné de tests psychométriques, afin d’analyser les effets du traumatisme sur le corps et le mental. « Grâce à ces diagnostics précis », poursuit l’association, un programme personnalisé de soins et d’activités thérapeutiques peut être construit. La même page revendique une « expertise en neurosciences » et une prise en charge fondée sur la recherche scientifique.
Je suis donc le lien vers ByBeFlow pour comprendre ce que recouvre ce « bilan neurosciences ».
Une mesure de quarante secondes
ByBeFlow commercialise un appareil électronique relié à un logiciel. Le principe matériel est relativement simple : des électrodes sont placées au contact du corps, de très faibles courants circulent entre elles et l’appareil enregistre des propriétés électriques sur différents trajets. Le fabricant parle d’impédance et de « biorésistivité ».
Il n’y a rien d’exotique dans le simple fait de mesurer les propriétés électriques des tissus biologiques. La bio-impédancemétrie possède des applications parfaitement sérieuses, notamment pour estimer certains paramètres de composition corporelle ou de répartition de l’eau dans l’organisme[1]. La littérature médicale en décrit aussi les limites : les résultats dépendent des conditions de mesure et les équations doivent être validées pour les populations concernées (Kyle et al., 2004).
ByBeFlow revendique cependant un tout autre niveau d’information. Sur sa page destinée au public, l’entreprise explique qu’« en 40 secondes le système Beflow mesure la biorésistivité de 180 zones de votre corps ». Les données sont envoyées à un serveur qui établit ensuite un « bilan physique, mental et émotionnel ». Le logiciel attribue notamment un niveau de stress et d’anxiété, renseigne sur les motivations et classe certaines parties du corps en fonctionnement normal, en hyperfonctionnement ou en hypofonctionnement. Le rapport débouche sur 92 préconisations qui peuvent concerner les exercices physiques, le stretching, les huiles essentielles ou les élixirs floraux.
Les pages destinées aux professionnels sont encore plus ambitieuses. ByBeFlow dit permettre de « mesurer via les neurosciences, les 3 cerveaux », ainsi que les comportements associés, l’intelligence émotionnelle et les « potentiels ». Pour le stress professionnel, la machine serait capable d’identifier « les différents stress, leurs causes, leur niveau ». Le fabricant qualifie les données obtenues d’« indicateurs objectifs » fournissant une « réponse instantanée et fiable ».
Je suis surpris par le niveau des prétentions et le fait qu’on se rapproche dangereusement d’un générateur d’interprétations à portée quasi diagnostique au milieu de l’offre commerciale d’un appareil qui produit des informations psychologiques et potentiellement cliniques sans que je trouve, à ce stade, la validation scientifique qui devrait accompagner de telles prétentions. Tout cela ressemble à une arnaque, et c’est particulièrement choquant de la découvrir à travers l’usage qu’en fait une association d’aide aux victimes de violences. J’ai donc creusé car il me semblait nécessaire de vérifier la nature exacte de l’appareil, la solidité des prétentions scientifiques, la fiabilité des conclusions, mais aussi le réseau qui commercialise cette offre ainsi que le devenir des informations personnelles injectées dans l’application par les praticiens.
Première étape : il faut retrouver la méthode qui permet à ByBeFlow de passer de la résistivité du corps à l’anxiété, puis examiner les expériences qui montrent que cette conversion fonctionne.
Ce qu’un signal physiologique permet d’inférer
Le point de départ choisi par ByBeFlow exploite une réalité biologique. Notre état psychologique s’accompagne de modifications physiologiques mesurables. Le stress influence notamment la fréquence cardiaque, la respiration, la sudation et différentes composantes de l’activité du système nerveux autonome. Il existe donc bien une relation entre un état du système nerveux et une mesure électrique périphérique (Critchley, 2002 ; Posada-Quintero & Chon, 2020).
- https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/11954558
- Posada-Quintero, H. F., & Chon, K. H. (2020). Innovations in electrodermal activity data collection and signal processing: A systematic review. Sensors, 20(2), 479. https://doi.org/10.3390/s20020479
La nature de cette information est cependant limitée.
L’activité électrodermale est sensible à l’activation physiologique, mais celle-ci peut avoir de multiples causes. Elle n’est pas spécifique au stress et peut varier avec d’autres états ainsi qu’avec le mouvement, la température et les propriétés de la peau. Les recherches contemporaines sur la détection du stress tendent précisément à combiner plusieurs biosignaux parce qu’un signal électrodermal isolé manque de spécificité.
- Sosa, S., Fontecchio, A. K., Chrysikou, E. G., & Atchison, J. S. (2026). Beyond EDA: A systematic review of multimodal sympathetic nervous system arousal classification for stress detection. Sensors, 26(5), 1584. https://doi.org/10.3390/s26051584
Qu’un état anxieux puisse avoir des conséquences physiologiques mesurables ne signifie pas que n’importe quelle mesure électrique permette de reconstruire l’anxiété d’une personne, encore moins d’en retrouver la cause. Pour attribuer ce sens au signal, il faudrait comparer les prédictions du dispositif à une mesure indépendante de l’anxiété, quantifier ses erreurs, vérifier sa stabilité et s’assurer que le modèle fonctionne encore sur des personnes qui n’ont pas participé à sa construction.
La bio-impédance utilisée pour la composition corporelle repose précisément sur ce genre de travail. Une grandeur électrique n’arrive pas avec l’étiquette « masse grasse » attachée au signal. Des modèles ont été construits puis comparés à des méthodes de référence. Leurs performances, leurs limites et les populations auxquelles ils conviennent font partie de l’évaluation scientifique de l’instrument.
Pour ByBeFlow, je cherche donc l’équivalent : la démonstration qui attribue à telle configuration de mesures une valeur d’anxiété, un type de comportement, une dimension de l’intelligence émotionnelle ou la cause particulière d’un stress.
La documentation du fabricant m’oriente alors vers un autre nom : QPM®, Quantic Potential Measurement. (Marque déposée !)
Parenthèse — Lorsque le vocabulaire quantique commence à apparaître dans une enquête où l’on suspecte du charabia pseudoscientifique, c’est rarement une mauvaise piste.
La machine quantique déjà vendue depuis 20 ans.
ByBeFlow et QPM ne sont pas deux technologies découvertes indépendamment. Dans une publication de 2020, leurs propres créateurs les décrivent comme « 2 systèmes de métrologie personnelle utilisant l’impédancemétrie ». Plus de 180 zones du corps sont mesurées, puis des programmes informatiques viennent, selon leur terme, les « décoder ».
Le lien était autrefois encore plus explicite. Un rapport ByBeFlow daté du 11 mars 2009 porte cette mention : « By BEFLOW est un produit de la société AMV », c’est-à-dire la société qui exploite QPM, et renvoie directement au site quanticpotential.com. Le document décrit déjà ByBeFlow comme convertissant les mesures de bio-impédance en données « biophysiques ou bio psychologiques » à partir de « modèles électroquantiques de l’organisme ». Il est donc difficile de présenter ByBeFlow comme une technologie distincte apparue ultérieurement : c’était initialement une application commerciale du même dispositif.
Les deux marques sont réunies par un personnage central, Patrick Visier. Celui-ci se présente comme co-inventeur du QPM ; il dirige la société AMV, qui exploite QPM, et GEMO Communication, éditrice de ByBeFlow. Les deux sociétés ont d’ailleurs leur siège à la même adresse parisienne. ByBeFlow apparaît donc d’abord comme une déclinaison commerciale du QPM, avant que les deux marques soient aujourd’hui exploitées par deux sociétés différentes dirigées par Patrick Visier.
QPM est commercialisé depuis mars 2005 et propose plusieurs logiciels spécialisés. L’application DPRH, destinée notamment aux psychologues, psychothérapeutes, médecins, coachs et consultants, promet d’« identifier, en moins d’une minute, le mode de fonctionnement d’une personne ». Elle comporte 215 critères répartis entre comportements, intelligence émotionnelle, « potentiels », relations à l’environnement, stress et anxiété.
- https://www.quanticpotential.com/index.php/fr/gamme-accompagnement/qpm-dprh
- On trouve sur cette page un document pdf qui montre le type de mesures effectuées.
Après plus de vingt ans de commercialisation, une méthode censée produire 215 mesures psychologiques devrait avoir laissé des validations indépendantes. Je recherche donc ByBeFlow, QPM, Quantic Potential Measurement et les noms des principaux concepteurs dans la littérature scientifique. Je ne trouve aucune publication évaluant la validité du dispositif pour ces usages.
Il faut éviter de conclure trop vite ; une entreprise peut disposer d’études internes ou de travaux universitaires mal indexés, et une recherche bibliographique ne permet jamais de décréter qu’un document n’existe pas. En revanche, ByBeFlow consacre lui-même une rubrique à ses « validations ». Il fournit donc un endroit très concret où chercher la preuve qu’il revendique. Regardons cela.
La validation des 150 dentistes
L’argument scientifique principal présenté publiquement repose sur une étude consacrée au stress de 150 chirurgiens-dentistes. Les résultats du QPM auraient été comparés au Maslach Burnout Inventory, questionnaire couramment utilisé dans les travaux sur le burnout.
La page annonce trois corrélations : 0,7283 avec l’épuisement professionnel, 0,6747 avec la dépersonnalisation et 0,841 avec l’accomplissement personnel. Elle ajoute que l’étude aurait été « validée en Psychologie à l’Université de Lyon 2 », puis conclut que ces résultats permettent de « justifier la pertinence de l’outil QPM ».
La formulation donne à l’étude un poids considérable, mais les informations nécessaires pour l’évaluer ne sont pas fournies sur cette page. Je n’y trouve ni auteur, ni titre, ni année clairement identifiable, ni formation universitaire, ni nom d’encadrant. Pour le dire gentiment, il est tout à fait anormal de revendiquer une validation scientifique sans citer la référence de l’étude. C’est inexcusable quand il s’agit du principal argument scientifique. C’est exactement le type d’anomalie qui permet de détecter une escroquerie intellectuelle. À ce stade, il faut pourtant encore se garder de conclure.
Je tente de retrouver le document à partir de Lyon 2, des chirurgiens-dentistes, du Maslach Burnout Inventory et des valeurs numériques publiées. Mes recherches me ramènent principalement vers les pages de QPM et de ByBeFlow. Accordons à ByBeFlow l’hypothèse la plus favorable : une étude correctement menée sur 150 dentistes, avec des scores QPM définis avant l’analyse et trois valeurs réellement interprétables comme des corrélations. Cela établirait tout au plus une relation entre certaines sorties du QPM et trois dimensions du burnout dans cette population.
Même dans ce scénario charitable, trois corrélations avec un questionnaire de burnout ne valident ni l’intelligence émotionnelle, ni les « potentiels », ni les catégories comportementales, ni les indications nutritionnelles, ni la prétention à identifier les causes du stress.
Je cherche donc comment QPM a validé ses nombreux points diagnostiques.
D’où sortent les mesures générées par le dispositif ?
La page consacrée aux fondements explique que le procédé repose sur la « mesure de la conductivité électrique de l’organisme » au moyen de six électrodes. Le logiciel localise les zones de conductivité différente et établit une carte bioélectrique. QPM affirme que l’expérience montre que certains éléments de cette carte seraient « représentatifs de notre état physique et mental ».
Pour transformer cette carte en interprétations psychologiques, QPM évoque un travail de compilation de systèmes préexistants et de « très nombreux tests effectués par des expérimentateurs chevronnés ». Le logiciel continuerait ensuite de « se fiabiliser » grâce à l’« apport quotidien des partenaires ».
Cette description fournit un récit qui met en scène des acteurs, leurs compétences, et évoque un long travail d’édification de la technologie. Mais c’est tout ce à quoi nous avons droit : un récit. Aucun protocole, aucune base de données, aucun rapport complet, aucun auteur identifiable.
QPM précise par ailleurs que son logiciel « ne fait pas appel à une population de référence », tout en produisant des valeurs numériques sur des échelles allant de -100 à +100 ou de 0,1 à 5,9. Ce n’est pas impossible en soi, mais il faut alors expliquer ce qui donne sens à ces nombres.
QPM assure également que sa mesure est « précise et reproductible » et présente cette reproductibilité technique comme un gage de fiabilité. Il faudrait croire le fabricant sur parole.
D’ailleurs on nous explique :
« Les praticiens utilisateurs ont pu constater que la restitution de la mesure QPM®génère chez une majorité de personnes une nette augmentation du niveau de conscience en comparaison à leur mode habituel de fonctionnement qu’il soit psychologique, physique ou alimentaire. »
La simple lecture du rapport généré par la machine aurait pour conséquence une « nette augmentation du niveau de conscience » sans qu’une telle chose soit définie, ni qu’on nous explique par quelle méthode elle est mesurée.
Les neurosciences selon ByBeFlow
Le fabricant répond lui-même, dans sa FAQ, à la question « Est-ce que c’est fiable ? ». La réponse est
« Notre système est issu de recherches réalisées dans le cadre de la physique, de la médecine, de la recherche spatiale et des neurosciences. Les premières applications ont été médicales. Un certain nombre de validations ont encore été réalisées récemment. »
Juste en dessous une deuxième question « Qu’est-ce qui me prouve que c’est crédible ? » reçoit pour réponse la même formule, presque mot pour mot, et ajoute que des validations auraient été réalisées « avec un hôpital parisien ».
C’est formidable si c’est vrai. Le fabricant devrait évidemment nous donner de quoi l’examiner : auteurs du travail, date, protocole, équipe hospitalière impliquée, rapport ou publication complète. Une filiation avec la recherche spatiale devrait conduire à des programmes, des équipes, ou des publications identifiables.
À la question « Comment ça marche ? » ByBeFlow répond :
« Comme votre balance qui mesure vos masses maigres, grasses, musculaires… Wellness By Beflow utilise l’impédancemétrie. C’est-à-dire que nous mesurons la vitesse du courant sur différentes zones du corps. Certaines offrent peu de résistance (le courant circule plus vite), d’autres offrent plus de résistance (le courant circule plus lentement). C’est cette vitesse de passage (ou niveau de résistivité) qui nous indique l’état de la zone. Nous l’interprétons ensuite en nous servant de nos connaissances en médecine énergétique et en neurosciences.»
Et ici la communication déraille. À un discours qui mime les codes de la science s’ajoute d’un seul coup une prétendue « médecine énergétique » qui n’avait rien à faire là, mais qui est un indice assez fort de ce qui se passe réellement derrière ce vernis scientifique.
Continuons l’analyse du discours qui se veut scientifique, car la qualité de l’assise neuroscientifique peut être examinée sur un élément dont l’origine est explicitement indiquée : une étude que les fabricants ont appelée « le confinoscope ».
QPM classe parmi ses 215 critères des « comportements primaires » associés aux travaux de Paul MacLean. Lors d’une petite étude menée pendant le confinement de 2020 sur 29 personnes, ByBeFlow indique :
« nous avons mesuré – les 3 cerveaux (versus MacLean et Cloninger) – les niveaux de forme physique, mentale et émotionnelle, -les niveaux de stress et anxiété -le niveau de flow »
Le modèle des trois cerveaux de MacLean a été extrêmement populaire. Dans sa version habituelle, il explique que l’évolution aurait successivement superposé un cerveau reptilien, un cerveau limbique mammalien puis un néocortex associé aux fonctions cognitives supérieures. Ce schéma continue de circuler dans le management, le coaching et certaines pratiques thérapeutiques.
La neurobiologie comparée a abandonné cette conception depuis longtemps. Les structures cérébrales ne se sont pas ajoutées sous la forme de trois cerveaux distincts correspondant aux étapes supposées de l’histoire des vertébrés.
- Cesario, J., Johnson, D. J., & Eisthen, H. L. (2020). Your brain is not an onion with a tiny reptile inside. Current Directions in Psychological Science, 29(3), 255–260. https://doi.org/10.1177/0963721420917687
QPM ne mobilise donc pas seulement un vocabulaire simplifié pour expliquer son appareil au grand public : il attribue des scores à des catégories comportementales explicitement rattachées à un modèle neuro-évolutionnaire qui ne correspond plus à l’état de la discipline. En clair « mesurer les trois cerveaux », cela ne veut strictement rien dire. C’est du pipeau. À ce stade, nous savons à quel genre de communication commerciale nous avons affaire, et elle ne date pas d’hier.
Vingt ans de communication pseudoscientifique par QPM
En août 2007, Le Monde publie un article intitulé « La machine qui détecte la personnalité ». La journaliste Sandrine Blanchard décrit déjà le fonctionnement général du QPM : six points de contact, trente secondes de mesure électrique, puis l’édition d’un profil psychologique détaillé. L’article mentionne l’intelligence émotionnelle, les aptitudes sociales, la motivation, le stress et les traces laissées par le vécu. La promesse essentielle du système actuel était donc déjà commercialisée il y a près de vingt ans.
- « La machine qui détecte la personnalité »
- https://www.lemonde.fr/vous/article/2007/08/07/la-machine-qui-detecte-la-personnalite_942606_3238.html
Les justifications alors avancées ont été documentées la même année par Jean-Paul Krivine dans Science et pseudo-sciences. Une ancienne page QPM invoquait notamment le « calcul des méridiens d’acupuncture » et des « centres de régulation électronique du corps », au sein d’un ensemble reliant bio-résistivité, stress, médecine orientale et fonctions psychiques.
- « QPM, la main dans le sac »
- https://www.afis.org/QPM-la-main-dans-le-sac
L’AFIS montre que le relooking scientifique du QPM commence presque immédiatement. En août 2007, l’argumentaire invoque encore les centrioles, un ADN qui émettrait une « lumière cohérente type laser », le système limbique, les méridiens d’acupuncture et des « centres de régulation électronique du corps ». Trois semaines plus tard, la page est réécrite : ces explications disparaissent au profit d’une vague « carte bioélectrique de l’individu ». Le nettoyage a commencé.
Et ce n’est que le début. Au fil des versions, l’argumentaire se recentre davantage sur l’impédance, les neuromédiateurs, les hormones et surtout les neurosciences. Les méridiens disparaissent des explications principales, tandis que ByBeFlow donne au même principe de mesure un habillage beaucoup plus contemporain. Le ravalement reste toutefois incomplet : sa FAQ actuelle revendique encore explicitement –rappelez-vous– des connaissances en « médecine énergétique et en neurosciences ».
ByBeFlow ressemble moins à un nouveau produit qu’à une déclinaison puis à un reconditionnement commercial de QPM : une opération de communication.
Qui a conçu QPM ?
Il est temps de nous intéresser aux individus derrière le discours.
QPM est lancé en mars 2005 après, selon ses promoteurs, trois années de développement. Quatre noms apparaissent alors systématiquement : Jean-Luc Ayoun, médecin et acupuncteur ; Hervé Moskovakis, physicien et ingénieur spécialisé dans les courants faibles appliqués au corps humain ; Dominique Zalewski, ingénieur informatique spécialisé dans l’automatisme industriel ; et Patrick Visier, issu du marketing, qui dirige la société.
Ce casting mérite qu’on s’y attarde, parce que les références théoriques du QPM ne surgissent pas de nulle part.
Jean-Luc Ayoun est alors le seul médecin de l’équipe. Son domaine n’est cependant ni la psychiatrie, ni la psychométrie, ni les neurosciences. Il pratique l’acupuncture et développe parallèlement depuis longtemps des conceptions beaucoup plus ésotériques sur la santé. Son propre site Autres Dimensions le présentera ensuite comme ayant étendu sa pratique aux « médecines énergétiques et aux cristaux comme outils d’évolution de conscience et de thérapie », puis comme ayant créé « un système de mesure et de grilles de lecture reliant les aspects biophysique, psychologique et spirituel de l’homme ». Le même texte précise qu’il « canalise des énergies » et transmet des enseignements provenant de « plans pluridimensionnels ».
En 2007, Ayoun explique directement le fonctionnement du QPM ainsi : « Grâce aux six points de contact, on établit trente dérivations et on recalcule les méridiens. En fonction de la conductivité à travers ces méridiens, et de leur signification dans la médecine chinoise, on peut en tirer une carte psychologique de l’individu. »
Cette citation est rapportée par l’enquête Rue89 de 2007, aujourd’hui difficilement accessible directement mais reproduite par le site Psiram, un site sceptique spécialisé qui s’intéresse aux pseudosciences et aux pseudomédecines. Et elle met en évidence que le mécanisme théorique initial de QPM faisait explicitement intervenir les méridiens d’acupuncture pour construire le profil psychologique.
Cette trajectoire ne s’est pas limitée à quelques spéculations publiées dans un livre. Ayoun a dirigé avec Véronique Loriot la société Autres Dimensions, qui commercialisait notamment des cristaux, des stages et des pratiques de channeling. En 2012, ils sont mis en examen pour abus de faiblesse par sujétion psychologique et escroquerie ; Ayoun est également poursuivi pour exercice illégal de la médecine. En mars 2018, le tribunal correctionnel de Bayonne le condamne à 2 000 euros d’amende pour exercice illégal de la médecine. L’abus de faiblesse n’est pas retenu. La société Autres Dimensions est, elle, condamnée pour travail illégal ; environ 100 000 euros d’avoirs, gelés au cours de l’enquête, sont saisis.
La condamnation de l’un des concepteurs du produit pour exercice illégal de la médecine n’est pas la preuve que ByBeFlow ne fonctionne pas. Mais, pour retracer la généalogie d’un appareil commercialisé dans les secteurs du bien-être et de l’accompagnement, cet élément fait évidemment partie du dossier.
Le second profil est tout aussi intéressant pour comprendre la naissance de la machine. Hervé Moskovakis est physicien/ingénieur et possède bien une compétence technique en électronique et courants faibles. Mais plusieurs décennies avant QPM, il travaille déjà sur des dispositifs situés aux frontières de l’acupuncture, de la bioénergie et de la photographie Kirlian. Dans un texte de 1986, il étudie les électrographies Kirlian, qu’il interprète d’abord correctement comme des phénomènes électrostatiques plutôt que comme la photographie littérale d’une « aura ». Puis il avance pourtant des corrélations entre ces images, l’impédance corporelle et des facteurs « physiologiques et psychologiques », évoque des « points électro-dermiques ou points d’acupuncture », des influences « cosmo-telluriques », l’« état psycho-énergétique de l’individu » et même des phénomènes d’« affinité ou antipathie énergétiques ».
Lorsque QPM apparaît vingt ans plus tard avec l’idée qu’une cartographie électrique du corps peut être décodée psychologiquement, cette logique possède donc une histoire très précise chez l’un de ses concepteurs.
Dominique Zalewski est présenté comme ingénieur informatique spécialisé dans l’automatisme industriel. Je n’ai retrouvé, à son sujet, aucun élément biographique supplémentaire pertinent pour cette enquête.
Reste Patrick Visier, personnage central de toute l’histoire commerciale de QPM puis de ByBeFlow. Sa biographie professionnelle publiée par Adgency Experts mentionne des « Études de Droit et de Publicité » et « 32 ans consacrés au Marketing Direct ». Quelques lignes plus bas, ses « domaines d’expertises » comprennent pourtant « Neurosciences » et « Connaissance des 3 cerveaux et de leurs incidences comportementales ». Il dirige à la fois la structure liée à QPM et celle qui commercialise ByBeFlow.
Son activité ne s’est d’ailleurs pas limitée à la commercialisation de l’appareil. Il intervient dans l’écosystème de L’Observatoire du Réel, où il est présenté sous l’intitulé « La recherche spatiale au service de la lecture de la mémoire du corps », et participe notamment en 2019 à un séminaire intitulé « Thérapies Quantiques : Champs, ondes et fréquences au service de la santé et du bien-être ». Il a également coécrit Nous avons tous des dons, ouvrage consacré à la découverte de supposés « dons » personnels décrits comme la manifestation d’une « énergie particulière » aux éditions Trédaniel. -Bullshit-
- https://observatoire-reel.com/patrick-visier/
- https://www.editions-tredaniel.com/patrick-visier-auteur-3121.html
Une fois que nous prenons connaissance des acteurs impliqués, l’origine intellectuelle du QPM apparaît beaucoup plus clairement : ce produit n’est pas né dans un laboratoire de psychométrie ou de neurosciences autour d’un programme de validation des traits psychologiques. Il réunit un spécialiste du marketing, un ingénieur informatique, un physicien déjà engagé depuis longtemps dans l’électroacupuncture et les modèles « psycho-énergétiques », et un médecin-acupuncteur impliqué dans les médecines énergétiques et la cristallothérapie, qui poursuivra ensuite une trajectoire New Age particulièrement radicale.
Les références pseudo-énergétiques ne constituent donc pas un accident tardif de communication : elles sont au cœur de la conception du produit.
Pourquoi les utilisateurs peuvent pourtant être convaincus
QPM fournit lui-même un indice sur la manière dont la machine s’insère dans une pratique professionnelle. Son bilan sert, explique le site, à « confirmer et affiner l’analyse du professionnel ». Les utilisateurs apprennent pendant leur formation à repérer les critères significatifs et à relier ceux-ci à l’état et aux comportements de la personne ; le fabricant souligne au passage que cette lecture augmente la crédibilité du praticien auprès de son client.
Le dispositif carbure donc au biais de confirmation : le praticien connaît déjà une partie de la personne qu’il reçoit et dispose souvent d’informations obtenues au cours d’un entretien. Le logiciel produit un grand nombre de scores. Parmi eux, certains correspondent mieux que d’autres à ce que le professionnel sait du cas ; il peut les sélectionner, les contextualiser et les relier entre eux. La personne examinée reconnaît à son tour certains éléments de son expérience dans le commentaire qui lui est proposé.
La concordance peut être sincèrement impressionnante sans permettre de savoir quelle part de l’information provenait réellement du signal électrique. Pour isoler cette contribution, il faudrait faire produire à la machine des prédictions suffisamment précises avant que l’interprète connaisse le sujet, puis les confronter à des critères indépendants. Des rapports attribués à de mauvaises personnes ou des évaluations en aveugle offriraient également des moyens simples de vérifier si l’information contenue dans le bilan permet réellement d’identifier celui à qui elle appartient.
Les utilisateurs devraient être attentifs à l’absence de tels travaux permettant d’écarter les biais interprétatifs, car sans cela leurs propres biais de confirmation associés à des effets d’engagement peuvent les piéger très vite, et avec eux les personnes qu’ils entendent aider avec cette pratique finalement trompeuse.
Une arnaque intellectuelle
ByBeFlow ne réserve pas son dispositif à un programme expérimental dont les résultats seraient présentés avec les précautions habituelles de la recherche. L’entreprise invite le public à se faire mesurer, le met en relation avec son réseau et indique dans sa FAQ qu’une mesure coûte en moyenne entre 120 et 250 euros selon le programme et le niveau d’accompagnement. Elle recommande également de renouveler la mesure tous les trois mois !
FAQ : « C’est valable pendant combien de temps ?
Réponse : Il est conseillé de se faire mesurer tous les trois mois pour faire un point sur son état global, particulièrement au moment des changements de saison. Dans certains cas, quand quelque chose d’exceptionnel au niveau physique, mental ou émotionnel vous est arrivé, il est intéressant de constater les incidences sur votre état général. Egalement quand vous avez besoin de contrôler dans quel état vous êtes ou si vous avez des sensations particulières que vous avez du mal à vous expliquer (fatigue, tristesse, énervement…). »
Dites-moi si je me trompe, mais ByBeFlow ressemble furieusement à un produit pseudoscientifique dont la présentation est de nature à tromper le public sur la validité d’informations psychologiques, comportementales et physiologiques présentées comme objectivement mesurées, et susceptibles ensuite d’influer sur des décisions concernant la personne, et notamment sa santé.
Pour parler d’escroquerie, il faudrait montrer l’intention manifeste d’abuser de la clientèle. Soyons prudent. Mais selon vous, les éléments réunis suffisent-ils pour parler d’une imposture intellectuelle qui constitue une pure arnaque ?
Que dit le droit ?
L’article L.121-2 du Code de la consommation prévoit qu’une pratique commerciale peut être trompeuse lorsqu’elle repose sur des allégations ou des présentations fausses ou susceptibles d’induire en erreur concernant notamment les propriétés d’un produit ou d’un service, les résultats attendus de son utilisation, ainsi que les résultats et caractéristiques des tests qui ont servi à l’évaluer.
La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a déjà contrôlé des objets de santé et de bien-être à partir de ce type de critères. Dans une enquête consacrée aux objets connectés de santé et de bien-être, elle expliquait s’intéresser à la loyauté des informations fournies, à la pertinence des mesures effectuées, au statut éventuel de dispositif médical, à la fiabilité des tests et à la précision des algorithmes. En 2018 cette enquête avait conduit à des avertissements, des injonctions administratives et des procès-verbaux, notamment pour des allégations de santé utilisées afin de commercialiser des objets de bien-être qui ne relevaient pas du statut de dispositif médical.
- « Objets connectés santé et bien-être : sont-ils fiables ? » https://www.economie.gouv.fr/dgccrf/laction-de-la-dgccrf/les-enquetes/objets-connectes-sante-et-bien-etre-sont-ils-fiables
Je ne vais évidemment pas prononcer moi-même une qualification pénale à la place d’une administration ou d’un tribunal. Mais le droit ne dit pas qu’il faudrait nécessairement attendre qu’une victime identifiée porte plainte pour que la question soit posée. Les agents habilités peuvent rechercher et constater les pratiques commerciales trompeuses ; ils peuvent aussi exiger du professionnel la communication des éléments propres à justifier ses allégations.
- https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000051830296
- https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000032225099/2026-02-21
Et si un manquement ou une infraction est constaté, l’administration peut, après procédure contradictoire, enjoindre au professionnel de se conformer à ses obligations ou de cesser un agissement illicite.
Un contrôle administratif pourrait sembler utile dans notre affaire.
Il reste également à éclaircir le statut réglementaire exact de la machine. ByBeFlow évoque des applications médicales développées depuis plus de vingt ans avec des professionnels de santé, mobilise un vocabulaire de bilan et de diagnostic, tout en commercialisant largement le système dans le secteur du bien-être. La frontière entre ces usages dépend notamment de la destination revendiquée par le fabricant et mérite une réponse précise de sa part.
L’entreprise n’a pas répondu aux questions que je lui ai adressées par email.
Je demandais à ByBeFlow de me transmettre les études qui valident ses différentes inférences psychologiques, les données concernant la reproductibilité du dispositif, le travail complet réalisé sur les 150 chirurgiens-dentistes, les éléments qui justifient encore l’utilisation du modèle de MacLean et les informations permettant de comprendre comment les mesures électriques sont transformées en scores psychologiques. J’ai également demandé des précisions sur le statut réglementaire de l’appareil.
Un précédent inquiétant : l’électromètre
Pour bien prendre la mesure du type de dérive rendu possible par un tel dispositif, rappelons-nous de l’électropsychomètre. La Scientologie affirme que les mouvements de l’aiguille de l’appareil qui mesure les variations de résistance électrique du corps renseignent l’auditeur sur l’état mental de la personne et permettent de localiser des zones de « détresse spirituelle ». Son site actuel affirme encore que l’E-meter « mesure l’état mental et les changements d’état » de l’individu. La manipulation mentale qui découle du dispositif reliant l’appareil au discours pseudos-scientifique est donc très bien connue.
Pour suivre mon travail plus facilement :
Partie 2 — Enquête auprès des utilisateurs
Nous avons maintenant une idée assez claire de la fragilité des prétentions scientifiques de cet appareil. Le ByBeFlow est utilisé par divers professionnels et entreprises pour établir un profil tarifé à leur clientèle. Comprennent-ils la nature du produit qu’ils utilisent ?
J’ai contacté plusieurs d’entre eux. Je leur ai exposé mes doutes et je les ai questionnés afin de savoir pour quelle raison ils avaient considéré l’outil suffisamment crédible pour l’intégrer à leur activité, ce qu’ils en faisaient concrètement et, lorsqu’ils avaient cessé de l’utiliser, pourquoi.
Un psychologue du sport
La première réponse vient d‘un psychologue du sport qui a utilisé successivement QPM puis ByBeFlow pendant plusieurs années.
Il m’écrit :
« Nous avions utilisé QPM puis Bybeflow dans un but expérimental et surtout tenté de valider un tel outil qui semblait déroutant et intéressant. »
Son équipe a comparé certains résultats à des questionnaires employés en psychologie du sport et, dit-il, « repéré les mêmes tendances ». Mais lorsqu’il s’agit de savoir si une véritable validation indépendante a été menée, sa réponse devient beaucoup plus intéressante :
« Non, car les inventeurs de ce procédé n’ont jamais donné les résultats tels que l’on peut les obtenir pour la création d’un questionnaire en psychologie du sport. »
Il m’explique que ce travail a duré plusieurs années « sans pour autant aboutir ». Le psychologue du sport me dit finalement avoir abandonné l’appareil depuis six ou sept ans et être passé à d’autres outils.
Je lui signale alors un détail gênant : la page de Didier André sur laquelle il est présenté comme psychologue du sport propose toujours une « Evaluation Beflow » à 110 euros, une « Evaluation Beflow et analyse personnalisée » à 170 euros, un suivi mensuel comprenant des évaluations QPM à 540 euros et même une formule de six mois comprenant six passages QPM à 3 000 euros.
Sa réponse :
« Les choses évoluent rapidement, par contre le site non ! je vais demander à ce que cela soit retiré car nous utilisons d’autres outils depuis 6 ou 7 ans ! »
Un mois plus tard, la page est toujours en ligne avec ces tarifs. Cela laisse au minimum subsister une discordance : selon lui, l’outil n’est plus utilisé depuis six ou sept ans, mais l’offre publique demeure accessible avec ses tarifs, en page d’accueil. Mouais.
Ce témoignage indique qu’un professionnel qui a voulu mettre ByBeFlow à l’épreuve, reconnaît finalement qu’après plusieurs années la validation n’a pas abouti et que les concepteurs n’ont pas fourni les données qu’il estimait nécessaires.
Mais il faut ajouter un point, non pour disqualifier son témoignage, mais pour comprendre l’écosystème dans lequel ce type d’appareil circule. Notre psychologue du sport n’apparaît pas seulement comme un psychologue du sport utilisant des questionnaires classiques.
Notre psychologue du sport mentionne sur ses profils publics des formations ou pratiques en PNL, EFT, psychanalyse reichienne, végétothérapie ou techniques d’optimisation du potentiel. En 2013, interrogé par 20 Minutes à propos d’un footballeur, il proposait déjà « plusieurs outils » comme la sophrologie, les fleurs de Bach ou l’hypnose pour aider le joueur à canaliser son énergie.
Ce contexte indique que même dans un environnement déjà ouvert à des pratiques discutables, ByBeFlow/QPM n’a pas réussi à produire la validation attendue. Un utilisateur favorable, qui a essayé d’en faire quelque chose pendant plusieurs années, et déjà ouvert à des pratiques très discutables sur le plan scientifique, finit lui-même par constater que la démonstration ne vient pas.
Et cela dit quelque chose de plus général : ces dispositifs prospèrent rarement dans le vide. Ils trouvent plus facilement leur place dans des milieux où l’on est déjà habitué à des pratiques pseudoscientifiques nimbées de discours qui mélangent intuition, ressenti, et preuves.
Une clinique du Bien-être
La Clinique du Bien-Être de Nice m’a donné une réponse différente. Malgré son nom, il ne s’agit pas d’une clinique hospitalière, mais d’un centre privé de bien-être et de médecines complémentaires. Sa direction reconnaît avoir accueilli ByBeFlow plusieurs années auparavant et explique que l’établissement servait notamment de « lieu d’exposition et de présentation » permettant au fabricant de recevoir des professionnels ou des personnes souhaitant découvrir le dispositif. Elle précise ne pas avoir participé à sa conception ou à sa validation, ne disposer d’aucune étude indépendante propre et affirme que ByBeFlow n’est plus utilisé depuis longtemps.
Seulement, son propre site raconte encore une histoire beaucoup plus ambitieuse. ByBeFlow y est toujours proposé sous le titre « Votre diagnostic avec le bilan By Beflow à Nice ». La page parle d’« indicateurs objectifs », d’une réponse « instantanée et fiable » et explique que l’entretien et la mesure permettent d’établir « un diagnostic suivi d’un bilan détaillé », à partir duquel une prise en charge peut être proposée par les professionnels de la Clinique. Le fabricant lui-même conserve une ancienne page expliquant qu’à la Clinique, le niveau de stress et d’anxiété mesuré devait permettre de « préconiser les soins les mieux adaptés ».
Une autre page de la Clinique affiche encore un bilan ByBeFlow à 145 euros.
Je leur ai donc demandé ce qui les avait convaincus à l’origine, quelles études ils avaient consultées, depuis quand exactement ils avaient abandonné l’appareil, pourquoi ils l’avaient fait, quelle était leur relation commerciale avec le fabricant et pourquoi ces offres demeuraient en ligne.
Je n’ai plus reçu de réponse.
La Clinique du Bien-Être de Nice continue donc d’afficher des diagnostics à coloration médicale, sans fournir les éléments permettant d’en justifier la validité.
Des cures marines
Le cas des Cures Marines de Trouville est encore plus intéressant parce que cette fois on ne me répond pas que l’appareil n’est plus utilisé :
« Les Cures Marines ont intégré ByBeFlow dans le cadre de leur offre bien-être comme une solution proposée par un partenaire spécialiste. »
« N’étant ni le concepteur ni l’éditeur de cette technologie, nous ne sommes pas en mesure de commenter ses fondements scientifiques ou ses éléments de validation. »
C’était précisément le problème soulevé par ma question. Je ne leur demandais pas d’avoir inventé la machine : je voulais comprendre pourquoi un établissement qui la propose à ses clients a estimé qu’elle produisait des informations suffisamment fiables pour être utilisée.
Je leur ai donc demandé quelles vérifications avaient précédé son adoption, si l’appareil était toujours utilisé et, dans le cas contraire, pourquoi il avait été abandonné. Et là aussi, soudain, on ne me répond plus.
Le site officiel des Cures Marines, contrôlé au moment où j’écris ces lignes, présente toujours ByBeFlow dans sa rubrique consacrée aux technologies de bien-être. On peut y lire que cette technique permettrait notamment de « mesurer et réduire le stress ou l’anxiété ».
Des offres actuelles des Cures Marines – The Purist Retreat & Spa proposent encore un « Diagnostic Équilibre – Mesure By Beflow », annoncé comme permettant d’établir l’état de forme physique, mentale et émotionnelle. Une plateforme de réservation le commercialise actuellement pour 60 euros les cinquante minutes.
Une brochure récente des Cures Marines intègre elle aussi une mesure ByBeFlow au début de certains parcours. Historiquement, l’établissement allait jusqu’à expliquer que la mesure devait « orienter vers les soins les mieux adaptés ». Le dispositif n’est donc pas seulement installé dans un coin du spa : ses résultats ont bien été utilisés dans la personnalisation de prestations.
Les Cures Marines sont un hôtel-spa-thalasso privé installé dans un bâtiment patrimonial de Trouville, avec un montage foncier impliquant la commune. Et peut-être cela s’accompagne-t-il de quelques engagements en termes d’éthique.
Un centre de santé naturel
À Clermont-Ferrand, Longévital n’a pas répondu à mes questions. Longévital se présente comme un “centre de santé naturel”. Mais derrière cette formule, on trouve une société privée créée en 2023, dont l’objet social porte sur les médecines alternatives non conventionnelles, les thérapies complémentaires, la naturopathie, le développement personnel, et la mise en relation de praticiens.
Le site de l’entreprise parle de lui-même. ByBeFlow y est présenté comme une « technique novatrice qui révèle votre état de santé en un clin d’œil », une « nouvelle approche thérapeutique » fournissant « des réponses concrètes à vos préoccupations de santé ». L’établissement affirme qu’il permet d’obtenir un « bilan objectif » de la condition physique, mentale et émotionnelle et de personnaliser le parcours thérapeutique.
Une autre page pose directement la question : https://longevital.fr/nos-soins-therapeutique/
- « Vous ne savez pas quelle thérapie choisir pour résoudre vos maux ? »
La réponse proposée est :
- « Faites un bilan By Beflow®. Un moyen fiable et rapide d’établir un parcours de santé adapté à votre besoin. »
La même logique apparaît jusque sur la page consacrée à la réflexologie :
- « Vous ne savez pas si cette thérapie est la solution à vos maux ? Commencer par établir votre diagnostic de santé grâce au By Beflow®. »
- https://longevital.fr/nos-soins-therapeutique/reflexologie/
Longévital prend soin d’écrire ailleurs que l’appareil ne remplace pas le diagnostic d’un médecin. Mais il continue simultanément à parler de « diagnostic de votre état général », de « diagnostic de votre état de santé », de « parcours thérapeutique » et de choix des thérapeutes. La séance est proposée à partir de dix ans.
Nous sommes donc très loin du gadget de relaxation dont les résultats seraient contemplés par curiosité. Je me demande quelle autorité compétente doit examiner si, à force de parler de diagnostic de santé, de parcours thérapeutique et de choix des soins, cette communication ne franchit pas une frontière réglementaire. À ce stade, Longévital n’a pas répondu aux questions que cette situation inspire.
Le site du fabricant
Enfin, QPM lui-même ne présente pas sa technologie comme une affaire ancienne. Son site affiche encore aujourd’hui 34 « membres enregistrés » parmi ses utilisateurs, comprenant notamment des personnes présentées comme psychologue, psychothérapeute, psychiatre, thérapeute ou praticien de neurofeedback.
Une présence sur cette liste ne permet pas de savoir qui utilise effectivement encore la machine en 2026, mais elle montre au minimum le public professionnel auquel QPM continue d’associer son produit.
Au cours de cette enquête, personne n’a répondu à mes questions sur le devenir des données personnelles et physiologiques enregistrées par le dispositif.
Retour au Palais des Louves
Revenons une minute au point de départ de cette enquête. Le Palais des Louves accueille des personnes victimes de violences intrafamiliales.
Lorsque j’ai commencé ce travail, son site ne présentait pas ByBeFlow comme une curiosité optionnelle à côté des activités de l’association. Il parlait d’une « approche innovante qui allie diagnostic scientifique et soutien psychocorporel », annonçait qu’« dès l’arrivée, un bilan neurosciences complet est réalisé », puis précisait :
« Grâce à ces diagnostics précis, nous construisons ensemble un plan personnalisé de soins et d’activités thérapeutiques, adapté à vos besoins. »
Le parcours affiché enchaîne toujours « Bilan neurosciences et psychométrique » puis « Programme thérapeutique personnalisé » et revendique une « prise en charge basée sur la recherche scientifique ». Un mois après mes échanges avec la présidente, cette offre est toujours en ligne.
Sur la page des partenaires, Patrick Visier explique lui-même que QPM-ByBeFlow fournit gratuitement au Palais « un système Beflow et un lot de mesures ». Il écrit que la présidente pourra ainsi établir un état des lieux « physique, mental et émotionnel », conseiller les bénéficiaires puis les « orienter vers les professionnels les mieux adaptés à leur état et à leur situation du moment ».
J’ai transmis au Palais des Louves une synthèse détaillée de ce que je vous ai expliqué dans cette vidéo. Sa présidente m’a répondu que l’association ignorait une grande partie de l’histoire de QPM et de ses concepteurs. Elle conteste que ByBeFlow ait servi à poser un diagnostic médical ou psychologique ou qu’il ait, à lui seul, déterminé une orientation. Elle explique qu’il était surtout utilisé comme support pour identifier les ressources, valoriser les points positifs et favoriser le pouvoir d’agir. Elle reconnaît néanmoins que certains résultats, par exemple un niveau de stress important, pouvaient participer à une réflexion conduisant à évoquer un médecin ou parfois un ostéopathe.
Elle me signale que le conseil d’administration a pris une décision importante : il aurait suspendu les bilans ByBeFlow dans l’attente d’une évaluation plus complète et envisage d’informer les personnes qui avaient déjà bénéficié de ces mesures des doutes portant sur leur validité.
Dans le même message, l’association me demandait de ne pas la nommer dans cette enquête. Je comprends la gêne occasionnée, mais je ne peux pas raconter honnêtement cette enquête en supprimant son point de départ. L’usage de ByBeFlow par le Palais des louves est public ; la machine est intégrée à la présentation du parcours thérapeutique ; c’est ce cas qui a déclenché mes recherches ; et la décision de suspendre l’appareil après réception de mes éléments est elle-même une information importante.
Toutefois, il s’est écoulé un mois depuis mes échanges avec l’association et l’annonce de cette suspension. Le site du Palais des Louves continue à dire qu’un bilan ByBeFlow est réalisé « dès l’arrivée », à parler de « diagnostics précis » conduisant à un programme thérapeutique personnalisé et à revendiquer une prise en charge « basée sur la recherche scientifique ». La page « Notre approche » continue également à placer QPM sous l’intertitre « Science et approche personnalisée » et explique que l’association mobilise « les neurosciences, la théorie Sensorimotrice […] et l’outil de mesure QPM® » pour construire ses accompagnements.
Les stagiaires sont encore invités à découvrir « la méthode ByBeflow ».
Et QPM-ByBeFlow figure toujours parmi les soutiens de l’association, avec la mise à disposition gratuite d’un système Beflow et d’un lot de mesures.
Je peux constater cependant qu’au moment où je termine cette enquête, l’information destinée au public n’a toujours pas été mise en conformité avec cette décision.
Cette inertie s’inscrit dans un contexte plus large : l’association affiche déjà une philosophie très perméable aux approches non scientifiques. La page présentant la philosophie de l’association explique que le futur « Grand Palais », qui constitue sa « vision fondatrice », sera un lieu où : « architecture, fréquences, chromothérapie, médecine sonore, Feng Shui et nature œuvrent ensemble. »
Parmi les partenaires de terrain figure également KinésioNature. La kinésiologue qui intervient bénévolement auprès des bénéficiaires explique sur le site du Palais que le « test musculaire réflexe » permettrait de « cibler très finement […] l’origine d’un problème, d’un blocage, les ressorts inconscients d’un comportement », présente la méthode comme « particulièrement efficace en post-traumatique » et ajoute que les bénéficiaires n’ont pas besoin de raconter leur histoire puisque les praticiens travaillent « avec le récit qu’en fait le corps ».
La kinésiologie repose sur une théorie farfelue du “test musculaire” censé faire parler le corps. Rien, dans ce cadre, ne permet de valider l’idée qu’un praticien puisse retrouver l’origine inconsciente d’un problème par ce moyen. Et appliquée à des personnes traumatisées, cette prétention devient franchement préoccupante.
Je vous en parlais dans ma série PNC : https://www.youtube.com/watch?v=p7t1mvM2SVM
Soyons précis. Je ne dispose d’aucun élément permettant de qualifier le Palais des Louves de mouvement sectaire, et ce n’est pas ce que je dis. MAIS. Une association qui accueille des victimes de violences et revendique un accompagnement fondé sur la science présente simultanément comme pertinents QPM, ByBeFlow, le Feng Shui, la chromothérapie, la « médecine sonore », les « fréquences » et une kinésiologie prétendant retrouver dans le corps l’origine inconsciente d’un problème.
Cela traduit une porosité préoccupante à des concepts et pratiques dont plusieurs n’ont pas la validation que leur attribue ce discours. Et le public accueilli rend cette porosité particulièrement problématique.
Il y a quelques jours, la Miviludes publiait son nouveau guide consacré à la santé et aux dérives sectaires. Elle indique que la santé et le bien-être constituent désormais le premier secteur d’activité pour lequel elle reçoit des signalements et des demandes d’information. Elle décrit la prolifération d’offres thérapeutiques « pseudoscientifiques ou charlatanesques » et rappelle que des moments de souffrance ou de difficulté personnelle créent précisément des vulnérabilités dont certains acteurs peuvent profiter pour développer une emprise.
Conclusion — Qui peut y croire ?
Parmi les utilisateurs contactés, personne ne m’a fourni la littérature scientifique démontrant les performances annoncées. Si cette littérature existe, elle demeure donc remarquablement introuvable chez ceux qui utilisent ou promeuvent l’appareil. Est-ce ainsi les certaines offres de bien-être et d’accompagnement doivent se construire : au jugé, en fonction des croyances de chacun ?
Dans cette histoire nous rencontrons plusieurs formes de validation déléguée. L’établissement fait confiance à un partenaire présenté comme spécialiste. Le praticien fait confiance au fabricant et aux formations qu’il dispense. Le client, enfin, fait confiance au professionnel ou à l’établissement qui a décidé d’utiliser l’appareil. À chaque étage, la crédibilité de celui qui précède joue en faveur du produit adroitement marketé. Contre cette mécanique de fainéantise intellectuelle, que pouvons-nous faire ? Par exemple nous pouvons jouer la carte de la mauvaise réputation.
Un professionnel qui tombe dans le panneau d’une telle arnaque peut-il être digne de confiance dans les autres aspects de son activité ? Qu’ils utilisent ByBeFlow ne démontre évidemment pas que tout ce qu’ils font est sans aucune valeur, mais cela renseigne sur le peu de sens critique qu’ils ont appliqué avant de laisser entrer un outil dans leur pratique.
Si vous utilisez une machine pour informer une personne sur son anxiété, son état émotionnel ou le choix des soins que vous allez lui proposer, il me semble raisonnable d’attendre que vous sachiez pourquoi vous croyez ce résultat.
Et si cela vous a échappé jusqu’à aujourd’hui, alors c’est la preuve que vous n’avez pas appris à vous demander pourquoi vous croyez ce que vous croyez, comment vous savez ce que vous pensez savoir.
Mais il n’est jamais trop tard. Bienvenue sur La Tronche en Biais !
Acermendax
Bibliographie
- Cesario, J., Johnson, D. J., & Eisthen, H. L. (2020). Your brain is not an onion with a tiny reptile inside. Current Directions in Psychological Science, 29(3), 255–260. DOI : 10.1177/0963721420917687.
- Critchley, H. D. (2002). Electrodermal responses: What happens in the brain. The Neuroscientist, 8(2), 132–142. DOI : 10.1177/107385840200800209.
- Kyle, U. G., Bosaeus, I., De Lorenzo, A. D., Deurenberg, P., Elia, M., Gómez, J. M., Heitmann, B. L., Kent-Smith, L., Melchior, J.-C., Pirlich, M., Scharfetter, H., Schols, A. M. W. J., & Pichard, C. (2004). Bioelectrical impedance analysis—Part I: Review of principles and methods. Clinical Nutrition, 23(5), 1226–1243. DOI : 10.1016/j.clnu.2004.06.004.
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- Tabinor, M., & Davies, S. J. (2018). The use of bioimpedance spectroscopy to guide fluid management in patients receiving dialysis. Current Opinion in Nephrology and Hypertension, 27(6), 406–412. DOI : 10.1097/MNH.0000000000000445.
[1] Selon les techniques employées — fréquence unique, multifréquence ou spectroscopie d’impédance — la bio-impédancemétrie peut servir à estimer la masse maigre et la masse grasse, l’eau corporelle totale ainsi que les compartiments intra- et extracellulaires. En néphrologie, elle est aussi utilisée pour apprécier la surcharge hydrique chez les patients dialysés, même si son intérêt pour guider les décisions cliniques reste discuté. Ces estimations sont indirectes : leur précision dépend des modèles employés, de la population étudiée et des conditions de mesure, et certaines applications sont plus robustes pour suivre des groupes ou des évolutions dans le temps que pour établir une mesure absolue chez un individu.
– Tabinor, M., & Davies, S. J. (2018). The use of bioimpedance spectroscopy to guide fluid management in patients receiving dialysis. Current Opinion in Nephrology and Hypertension, 27(6), 406–412.



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