Pourquoi « défendre la psychanalyse » au Palais Bourbon pose problème
Le 14 octobre, un colloque intitulé « Pourquoi défendre la psychanalyse ? Pour la préservation d’une clinique du sujet » doit se tenir au Palais Bourbon, à l’initiative de la députée Chantal Jourdan, coprésidente du groupe d’études « santé mentale » de l’Assemblée nationale. La députée est membre du groupe Socialistes et apparentés, rattachée au Parti socialiste. Elle est psychologue de formation et a travaillé comme psychologue au Centre psychothérapique de l’Orne jusqu’en 2022.
Ce soutien n’est pas nouveau : Chantal Jourdan a déjà déclaré à l’Assemblée que « la psychanalyse est attaquée depuis longtemps » et qu’elle « fait partie des outils permettant de traiter les troubles psychiques ».
L’École de la Cause freudienne est annoncée comme invitée d’honneur. Le programme prévoit notamment une table ronde sur « l’utilité publique de la psychanalyse » et une autre sur la nécessité de « défendre la pluralité des pratiques ». Dans le texte d’invitation, Chantal Jourdan explique que la psychanalyse aurait été « la cible de plusieurs menaces » et qu’il serait nécessaire de « réaffirmer sa nécessité et la pluralité des pratiques ».
Point de débat : on nous annonce d’emblée que la psychanalyse est nécessaire. Ça ne se discute donc pas : c’est une messe qui est programmée.
L’examen du programme confirme le caractère fermé et autoréférentiel de l’événement. La table ronde consacrée à « l’utilité publique de la psychanalyse » réunit essentiellement des psychanalystes engagés dans sa pratique et sa défense. Parmi les autres intervenants figure Bruno Falissard, souvent présenté comme une caution méthodologique en raison de ses compétences en biostatistique et en évaluation. Mais Falissard est lui-même engagé depuis des années dans la promotion institutionnelle des « médecines intégratives et complémentaires » : il siège au conseil d’administration du CUMIC et au conseil scientifique du GETCOP, deux structures consacrées à leur intégration et à leur évaluation. Il a également pris publiquement la défense d’acteurs de ce milieu lorsque leur travail faisait l’objet d’enquêtes critiques. Sa présence ne saurait constituer un authentique contrepoids critique au dispositif.
Sur le plan rhétorique, rien de neuf : les critiques scientifiques deviennent des « attaques ». Les demandes d’évaluation deviennent des menaces contre la « clinique du sujet ». Ceux qui demandent des preuves sont renvoyés du côté de la normalisation, du réductionnisme ou d’une médecine qui nierait la singularité humaine.
Permettez pourtant qu’on fasse de la science sur ces sujets. Et qu’on pose les questions vraiment nécessaires, celles qui s’imposent de manière parfaitement ordinaires dès qu’une doctrine prétend intervenir dans le champ de la santé mentale : quelles affirmations de la psychanalyse sont scientifiquement étayées, quelles pratiques produisent quels effets, pour quelles indications, avec quels risques, et avec quel niveau de preuve ?
La psychanalyse continue d’occuper une place importante dans les universités, les hôpitaux, les institutions médico-sociales, les cabinets, et jusque dans certaines expertises judiciaires. Sa présence institutionnelle entretient facilement l’idée qu’elle disposerait d’une validation scientifique particulière. Ce n’est pas le cas.
Une grande partie de ses concepts centraux repose sur des constructions extrêmement difficiles à tester, sur des interprétations rétrospectives, et sur des raisonnements capables d’absorber presque n’importe quelle observation. Le désaccord du patient peut devenir une résistance. L’absence d’effet peut être réinterprétée. L’une des critiques épistémologiques majeures adressées à la psychanalyse depuis longtemps tient précisément à cette capacité à accommoder des observations contradictoires. Cette faiblesse a largement contribué à son recul dans la psychologie scientifique et la psychiatrie académique internationales, où ses concepts centraux n’occupent plus la place qu’ils ont longtemps eue.
Il faut également cesser d’entretenir une confusion commode : montrer qu’une psychothérapie psychodynamique peut avoir une efficacité dans certaines indications ne valide ni Freud, ni Lacan, ni les théories psychanalytiques utilisées pour expliquer cette efficacité. Une pratique peut produire un bénéfice pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la théorie invoquée.
Les conséquences de cette confusion sont très concrètes. L’histoire française de l’autisme en fournit un exemple particulièrement lourd. En 2026 encore, la Haute Autorité de santé classe les interventions fondées sur la psychanalyse parmi les interventions non recommandées dans le trouble du spectre de l’autisme chez l’enfant et l’adolescent. Des familles ont pourtant été exposées pendant des décennies à des explications culpabilisantes, à des prises en charge inadaptées et à des retards d’accès à des interventions mieux étayées.
Alors pourquoi offrir une messe à la psychanalyse au Palais Bourbon ?
Je ne prétends pas que ce colloque constitue une position officielle de l’Assemblée nationale. Mais un événement organisé par une députée, coprésidente du groupe d’études « santé mentale », dans les murs du Parlement, confère évidemment une légitimité symbolique à ce qu’il accueille. Or la psychanalyse n’a pas besoin d’une protection institutionnelle contre la critique. Elle a besoin, comme toute pratique qui prétend expliquer, soigner ou orienter des décisions concernant des personnes vulnérables, d’être évaluée avec rigueur.
Les députés devraient être particulièrement exemplaires sur ce point. La confiance dans l’expertise scientifique est déjà difficile à maintenir dans une société saturée de désinformation. Elle devient plus fragile encore lorsque les institutions publiques brouillent elles-mêmes la frontière entre connaissance scientifique, doctrine clinique et militantisme professionnel.
Dans les années qui viennent, il faudra demander aux citoyens d’accorder du poids à l’expertise scientifique sur des enjeux décisifs : climat, énergie, biodiversité, intelligence artificielle et, bien sûr, santé. Cette confiance ne se décrète pas. Elle suppose des institutions capables de distinguer ce qui relève de la connaissance, de l’hypothèse, de l’opinion et de la pseudoscience. Organiser au Palais Bourbon un colloque intitulé « Pourquoi défendre la psychanalyse ? » avec l’École de la Cause freudienne comme invitée d’honneur envoie exactement le mauvais signal.
Si la psychanalyse doit être discutée à l’Assemblée nationale, qu’elle le soit contradictoirement, données à l’appui, avec des chercheurs, des cliniciens de différentes orientations, des spécialistes de l’évaluation et des personnes ayant subi les conséquences de certaines pratiques. La critique scientifique n’est pas une menace, elle est une condition de la confiance envers la parole des spécialistes.
Acermendax




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