Homophobie, islam et réflexe raciste : « tout le monde sait »
Hier matin, dans le train, j’ai partagé un court message à propos d’un recul inquiétant de l’acceptation de l’homosexualité chez les adolescents aux Pays-Bas. Je n’avais pas encore lu le rapport en détail. Je voulais simplement poser le sujet quelque part, pour y revenir ensuite quand j’aurai le temps de consulter l’étude mentionnée. Pour éviter de dire et de croire des bêtises, il est nécessaire de regarder les chiffres, d’examiner le raisonnement et les méthodes afin d’évaluer si on a identifié ou pas les causes de ce qui est décrit.
Mon commentaire tenait en une phrase : « De toute évidence il se passe quelque chose. »
Très vite, tout au long de la journée que j’ai passé à siéger en commission au Centre National du Livre -bénévolement- une partie des réponses a confirmé qu’il se passait aussi quelque chose dans notre manière de recevoir ce type d’information. Une donnée sur l’homophobie des adolescents aux Pays-Bas a été immédiatement rattachée à l’islam, à l’immigration, aux Palestiniens, aux « pays ultra-conservateurs », parfois au « grand remplacement ». Certains comptes semblaient ne s’intéresser aux homosexuels que dans la mesure où leur sort permettait de charger les musulmans.
D’autres, dans le même fil, dénonçaient « la propagande LGBT », « l’overdose », la visibilité jugée excessive ou la « dérive LGBTQI++++ ». Autrement dit, des gens prétendaient expliquer l’homophobie par l’immigration tout en formulant eux-mêmes des arguments homophobes très classiques.
Revenons sur l’information de départ. Le rapport HBSC 2025, publié par l’Université d’Utrecht et le Trimbos-instituut, repose sur un échantillon de 1 510 élèves de primaire et 5 541 élèves du secondaire, dont 5 103 âgés de 12 à 16 ans. Dans le secondaire, la proportion d’élèves ayant une attitude positive envers l’homosexualité passe de 59,1 % en 2021 à 36,5 % en 2025. Chez les garçons, elle passe de 40,3 % à 22,3 % ; chez les filles, de 78,1 % à 51,3 %. La part des élèves estimant qu’un camarade gay ou lesbienne peut parler ouvertement de son orientation sexuelle à l’école recule de 59,6 % à 44,9 %. Le rapport souligne que la rupture est forte par rapport aux tendances antérieures observées depuis 2009. Donc, il se passe quelque chose !
Les auteurs proposent plusieurs pistes. Ils inscrivent la baisse dans un contexte où les sujets de diversité sexuelle et de genre sont devenus plus disputés publiquement : controverses autour de l’éducation à la sexualité, réactions hostiles à la journée Purple Friday[1] ou aux drapeaux arc-en-ciel dans certaines écoles, prises de parole critiques de figures publiques, circulation rapide de ces discours par les réseaux sociaux. Autrement dit, le recul observé s’inscrit dans un climat de paniques morales largement porté par des milieux conservateurs, réactionnaires et d’extrême droite. Les sympathisants de droite devraient être heureux de constater que leur militantisme fonctionne au lieu d’accorder tous les lauriers aux étrangers mahométans !
Le réseau HBSC indique que la baisse touche les jeunes avec et sans origine migratoire, que la part d’élèves avec origine migratoire est comparable entre 2021 et 2025 —la population n’a pas été ‘remplacée’ !—, et que le changement vise spécifiquement l’intimité entre personnes de même sexe plutôt que l’intimité physique en général.
Les religions et l’homophobie
Évidemment, je suis le premier à considérer que la religion pèse dans tout cela, et pas en raison des émotions que suscite la vue d’un voile, d’une kippa ou d’un crucifix, mais parce qu’on dispose de données scientifiques.
Les grandes enquêtes internationales montrent régulièrement que la religiosité a un impact sur l’attitude envers l’homosexualité. Et c’est aussi le cas des normes sexuelles conservatrices, du genre, de l’âge, de l’éducation, du niveau de vie et de l’orientation politique.
Rappelons-nous des résultats d’une enquête Ifop réalisée fin 2025 en France. Parmi les jeunes interrogés se déclarant musulmans, 49 % jugent « inacceptables » les relations amoureuses entre personnes du même sexe, contre 7 % des jeunes sans religion ; 62 % estiment que les personnes homosexuelles devraient éviter de rendre leur orientation visible dans l’espace public.
- Je vous en parlais dans le Ca Coule de Source du 8 février : https://www.youtube.com/live/RY5ysals1r8?si=EDfB2wMQxe9FlqtR&t=3813
- https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2026/02/122118_rapport_ifop_elle_radioscopie_des_ado_2026.02.04-1.pdf
La relation entre islam et homophobie est avérée, elle est plus forte qu’avec les autres religions évaluées. Et cela constitue une très bonne raison de lutter contre l’influence de l’islam. Mais les idéologies de droite violemment opposées à l’islam pour des raisons identitaires ont-elles le droit de se présenter comme des championnes de la lutte contre l‘homophobie sans provoquer une grande hilarité navrée devant tant d’hypocrisie de la part de mouvements qui ont toujours fait obstacle à l’évolution du droit des personnes non hétéro ? Je reformule: est-ce que vous prenez les gens pour des jambons ?
La faute à l’islam ?
Revenons aux Pays-Bas. Et demandons-nous si cette évolution défavorable aux droits LGBT est liée oui ou non à l’islam — parce que si c’est vrai c’est grave, et vous pouvez compter sur moi pour le dire.
Les normes islamiques sont homophobes dans leurs textes, dans leurs autorités religieuses majoritaires et dans beaucoup de milieux pratiquants. Le christianisme conservateur produit aussi ce type de normes, comme d’autres orthodoxies religieuses. Les doctrines religieuses qui sacralisent une famille hétérosexuelle, reproductive et hiérarchisée tendent à classer l’homosexualité parmi les fautes, les désordres ou les menaces morales. N’ayons pas peur de le dire. Mais rien n’indique que l’influence de l’Islam explique une chute générale de 2021 à 2025 chez les adolescents néerlandais, puisque cette baisse existe aussi chez les élèves sans origine migratoire.
Dans une étude de 2021, Röder et Spierings montrent que les migrants musulmans et leurs descendants en Europe occidentale ont, en moyenne, des attitudes plus négatives envers l’homosexualité quand leur religiosité est plus forte, en particulier lorsqu’elle se traduit par la fréquentation de la mosquée.
Leur article montre aussi que les normes du pays d’origine pèsent davantage sur la première génération, tandis que les personnes ayant grandi en Europe tendent à adopter des attitudes plus libérales que les primo-migrants. Les auteurs ajoutent que la discrimination perçue dans le pays d’accueil peut contribuer au maintien de normes conservatrices, surtout chez les personnes fréquentant la mosquée. On comprend donc que la causalité est multiple ; il s’agit d’un mélange de socialisation religieuse, de normes d’origine, de trajectoires d’intégration et de rapports conflictuels avec la société majoritaire.
L’étude empirique de l’Université d’Amsterdam publiée en 2026 nous permet de compléter ce tableau. Elle porte sur plus de 31 000 jeunes néerlandais et distingue plusieurs dimensions : égalité LGBTIQ+, autonomie affective, opinions sur le genre, Purple Friday, toilettes neutres. Ses résultats montrent que les opinions des jeunes sont très variables selon les thèmes. Une majorité soutient encore des principes abstraits comme l’égalité ou la liberté d’aimer qui l’on veut, mais les sujets plus visibles liés à l’identité de genre suscitent davantage de réserves.
Dans le rapport complet, les attitudes moins favorables aux personnes LGBT et à leurs droits sont surtout associées au conservatisme sociopolitique général et au genre : les garçons répondent en moyenne moins favorablement que les filles.
Les jeunes qui accordent davantage de place à la religion expriment aussi, en moyenne, des opinions moins favorables aux personnes LGBT. En revanche, avoir ou non une origine migratoire ne suffit pas, dans cette enquête, à expliquer ces opinions. Les chercheurs observent des différences dans certains sous-groupes, selon la place qu’y occupe la religion.
Dans cette étude, les attitudes défavorables aux personnes LGBT sont donc d’abord associées au genre et aux idées conservatrices. Et cela signifie qu’il faut regarder ce qui se passe dans la socialisation des garçons, dans les groupes de pairs, dans les normes de virilité et dans les espaces numériques qui les renforcent. L’homophobie adolescente ne fonctionne pas seulement comme une opinion sur les homosexuels. Elle sert aussi à discipliner les écarts aux normes de genre. Dans une cour de collège ou de lycée, l’insulte homophobe ne vise pas uniquement des élèves homosexuels ; elle vise aussi le garçon jugé trop fragile, trop scolaire, trop proche des filles, pas assez viril, pas assez conforme au rôle attendu.
La littérature scientifique sur les adolescents va dans ce sens. Birkett et Espelage montrent que les injures homophobes chez les adolescents s’inscrivent dans les groupes de pairs et les normes de masculinité.
- Birkett, M., & Espelage, D. L. (2015). Homophobic name-calling, peer-groups, and masculinity: The socialization of homophobic behavior in adolescents. Social Development, 24(1), 184–205. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/sode.12085
Poteat montre que les normes masculines et les croyances favorables à la violence sont liées aux comportements agressifs et homophobes chez les adolescents.
- Poteat, V.P., Kimmel, M.S. and Wilchins, R. (2011), The Moderating Effects of Support for Violence Beliefs on Masculine Norms, Aggression, and Homophobic Behavior During Adolescence. Journal of Research on Adolescence, 21: 434-447. https://doi.org/10.1111/j.1532-7795.2010.00682.x
Une source francophone va dans le même sens : Durif-Varembont et Weber, dans la Nouvelle revue de psychosociologie, décrivent les insultes de genre à l’école comme un langage adolescent banalisé, doté d’une fonction de socialisation et d’intégration aux normes du groupe des pairs.
- Durif-Varembont, J.-P., & Weber, R. (2014). Insultes en tous genres : construction identitaire et socialisation des adolescents à l’école. Nouvelle revue de psychosociologie, 17(1), 151–165. https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2014-1-page-151.htm
Gabrielle Richard, sociologue du genre, résume ce mécanisme en parlant d’une police du genre : un garçon traité de « pédé » peut être un garçon que ses pairs jugent insuffisamment conforme au rôle masculin attendu ; sexisme et homophobie fonctionnent alors ensemble.
- Richard, G. (2023, juin). Homophobie à l’école. Fenêtres sur cours, 491. FSU-SNUipp. https://fsu-snuipp.fr/article/homophobie-a-l-ecole

Ce détour par les normes masculines éclaire les commentaires que j’ai reçus. Plusieurs comptes ne disaient pas seulement : « l’islam est homophobe ». Ils disaient aussi que la visibilité LGBT serait devenue excessive, que les jeunes seraient soumis à une propagande, que le mouvement LGBT aurait provoqué lui-même le retour de bâton. Ce discours appartient à l’homophobie ordinaire des sociétés occidentales. Il n’a pas besoin de l’islam pour exister. Il était déjà là dans les insultes de cour de récréation, dans la panique autour de l’éducation sexuelle, dans les blagues sur les garçons pas assez virils, ou sur les filles qui le seraient trop, dans les discours qui tolèrent les homosexuels à condition qu’ils restent discrets.
On ne peut donc pas échapper à la question du rôle de la manosphère et des réseaux sociaux. En 2026, Ipsos I&O a publié une enquête menée auprès de professionnels de l’enseignement néerlandais : 78 % des professionnels du secondaire interrogés pensent que les garçons de leur établissement sont influencés, à des degrés divers, par des contenus en ligne sur la masculinité ; 49 % des enseignants disent entendre régulièrement des plaisanteries ou remarques misogynes venant de garçons envers des filles ou des élèves LGBT ; 56 % des professionnels du secondaire pensent que ces comportements ont augmenté dans les quatre dernières années. Les auteurs rappellent que ces données reposent sur des perceptions de professionnels, non sur une mesure objective du comportement des élèves.
Le contexte européen confirme que le sujet dépasse largement l’islam. ILGA-Europe documente en 2026 une dégradation des droits et de la visibilité LGBTI dans plusieurs pays d’Europe et d’Asie centrale, avec des lois dites de « propagande », des restrictions sur les marches des fiertés, des attaques contre les programmes éducatifs sur l’égalité et la diversité, et une politisation croissante des sujets de genre.
Politiquement, ces reculs ne viennent pas de nulle part. Dans les exemples documentés par ILGA-Europe, ils sont souvent portés par des gouvernements national-conservateurs ou autoritaires et par des partis d’extrême droite, parfois articulés à des réseaux religieux. La Hongrie de Viktor Orbán, la Géorgie du parti du pouvoir Rêve Géorgien ou les offensives de Vox contre certaines lois d’égalité en Espagne montrent que l’homophobie politique contemporaine n’est pas un produit d’importation islamique : elle travaille aussi le cœur des droites réactionnaires européennes.
L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne rappelle aussi que les personnes LGBTIQ en Europe restent fortement exposées au harcèlement, à la violence et aux discriminations. Selon son enquête européenne publiée en 2024, plus de deux répondants LGBTIQ sur trois déclarent avoir subi du harcèlement, des moqueries, des insultes ou des menaces liés au fait d’être LGBTIQ pendant leur scolarité.
Alors, que sait-on ?
Le diagnostic le plus solide est donc le suivant. Les normes religieuses conservatrices, notamment islamiques mais pas seulement islamiques, sont bien associées à des attitudes moins favorables envers l’homosexualité. Aux Pays-Bas, les jeunes avec origine migratoire ont en moyenne des attitudes moins positives que les jeunes sans origine migratoire dans l’enquête HBSC 2025. Mais les données disponibles ne permettent pas d’attribuer la chute de 2021 à 2025 à l’islam ou à l’immigration comme cause centrale démontrée. Le phénomène touche aussi les élèves sans origine migratoire, il est très marqué chez les garçons, il s’inscrit dans un backlash anti-LGBT plus large, et il entre en résonance avec plusieurs facteurs que j’ai évoqués : conservatisme général, normes de genre, socialisation entre pairs, manosphère, réseaux sociaux, climat scolaire, controverses autour de l’éducation sexuelle, religions conservatrices et polarisation culturelle.
Mais en réponse à mon post, beaucoup de gens ont préféré dire « tout le monde sait ». Sous-entendu : la vraie cause n’aurait pas besoin d’être nommée ; comme Voldemort, elle serait trop évidente, trop dérangeante pour le “camp du bien”. Et cette vraie cause, ce serait donc… [Veuillez insérer ici vos injures xénophobes favorites]. Cette certitude feinte ou réelle de pouvoir attribuer aux étrangers, activement occupés à grand-remplacer l’occident, le recul de la tolérance envers les altérités sexuelles, elle dispense de lire les rapports. Elle permet de rester campé sur les narratifs qui renforcent le sentiment d’appartenance et qui anesthésient l’esprit critique.
Cette situation est particulièrement cruelle pour les jeunes gays, lesbiennes, bisexuels ou trans issus de familles musulmanes qui doivent subir une double peine : celle des normes religieuses conservatrices qui les contraignent, et celle des discours racistes qui prétendent les défendre tout en les assignant à une origine suspecte.
J’attire votre attention sur le fait qu’ici comme ailleurs je n’ai pas besoin de vous dire que l’immigration c’est bien ou c’est mal pour m’intéresser aux faits et aux données de la science. Je ne m’exprime pas sur l’immigration ici parce que les données nous indiquent que ce n’est pas un facteur déterminant dans le phénomène étudié. Et si l’immigration était un facteur déterminant, je le dirai sans aucun problème.
Qui est dupe ?
Je me demande qui est dupe quand une partie du spectre militant ne s’intéresse aux homosexuels que lorsque leur situation peut servir contre les musulmans. Mais je me demande aussi qui peut croire qu’il faut défendre l’islam au nom du progressisme alors que cette idéologie, dès qu’elle en a le pouvoir, n’a de cesse de détruire les valeurs du progressisme.
Je pense que l’absurdité de ces positions n’est pas difficile à voir. Mais beaucoup de gens autour de nous ont adopté un mode de fonctionnement ou le réel n’a guère son mot à dire tant qu’on peut asséner un argument qui fera mal au camps des dégénérés d’en face. Et peut importe qui doit encaisser les dommages collatéraux.
Acermendax
[1] Purple Friday, ou Paarse Vrijdag (« vendredi violet »), est une journée organisée dans les établissements scolaires néerlandais pour soutenir les élèves LGBT+ et lutter contre le harcèlement. Élèves et personnels peuvent porter du violet ; les écoles proposent aussi des activités sur la diversité sexuelle et de genre. La journée existe depuis 2010.








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