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Dieudonné chez Raël : l’alliance des infréquentables

Le Mouvement raélien vient de consacrer une interview de cinquante minutes à Dieudonné. Et l’émission mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle montre assez bien comment deux univers très différents peuvent se rapprocher autour d’un récit commun : nous sommes persécutés parce que nous sommes libres.

  • Le titre : « DIEUDONNÉ s’exprime sur RAËL : Il RÉVÈLE ce qu’il a vraiment ressenti – INTERVIEW CHOC »

L’interview est réalisée par Princess Loona, porte-parole du Mouvement raélien, et diffusée par RaelFrancophone. La présentation promet de découvrir « l’homme » derrière les controverses et de laisser chacun « se faire sa propre opinion ».

En pratique, l’entretien est remarquablement bienveillant. Lorsque la présentatrice évoque les ennuis de Dieudonné, elle parle d’une « tempête » faite de « calomnie, de mensonge, de diffamation, de harcèlement ». Voilà Dieudonné installé dans le rôle de la victime.

Et le service va être rendu dans l’autre sens : « De quoi parle-t-on : de secte ? Vous plaisantez », dit Dieudonné à propos des raéliens. Son argument est imparable, à condition de renoncer à toute méthode sérieuse pour étudier l’emprise : « Moi je l’ai croisé Raël. Je n’ai jamais senti la moindre agressivité, la moindre haine. ». Dieudonné se transforme en témoin de moralité, et c’est un rôle audacieux.

« Le message à transmettre à Raël, c’est que je l’aime. »
Dieudonné – 2026

L’absence d’emprise apparemment constatée par Dieudonné lors de sa rencontre avec Raël devient ainsi une expertise sur le fonctionnement du mouvement. Mais il va plus loin : « La grande mode, c’est « les gens étaient sous emprise ». […] Il a jamais forcé personne à rien du tout. » Et surtout : « Si vous êtes sous l’emprise, on est sous l’emprise de la République. Voilà l’emprise la plus grave. » Le retournement est bien commode : le mouvement accusé d’emprise devient victime ; la République qui surveille les dérives sectaires devient l’organisation véritablement oppressive.


Sur le phénomène d’emprise et l’idée selon laquelle personne ne serait forcé je vous renvoie vers une petite pastille vidéo que j’ai réalisée avec l’ASTEC :


Cette convergence n’est ni nouvelle ni subtile. L’intervieweuse explique que Dieudonné aurait traversé une « tempête » de « calomnie, de mensonge, de diffamation, de harcèlement ». Raël, explique-t-elle plus tard, a été « comme toi […] diffamé », « insulté, calomnié ». Elle rappelle alors que Raël a « encouragé à plusieurs reprises » les raéliens à soutenir Dieudonné « quoi qu’il arrive » et qu’il était « très fier de sa quenelle ». Le rapprochement est presque achevé par l’interview elle-même : deux hommes présentés comme victimes du même système et réunis par une même défense absolue de la liberté d’expression, une même mythologie de l’infréquentable. Si la société les condamne, ce serait précisément parce qu’ils seraient plus libres que les autres.

Il faut rappeler que le contentieux entourant Dieudonné ne se réduit pas à quelques plaisanteries ayant déplu au pouvoir. La justice l’a notamment condamné pour injure publique envers les personnes d’origine ou de confession juive. En 2015, la Cour européenne des droits de l’homme a rejeté son recours concernant le spectacle au cours duquel il avait fait monter sur scène le négationniste Robert Faurisson. La Cour estimait que la séquence avait pris le caractère d’un meeting antisémite et négationniste.

Et l’interview actuelle montre que certains vieux motifs n’ont pas disparu. Dieudonné parle ainsi de la « mafia Rothschild », affirme qu’« une bonne partie des négriers étaient de confessions juives », puis précise immédiatement qu’il ne faut surtout pas faire d’amalgame avec « nos amis qui sont juifs du quotidien ». Quelques secondes plus tard : « l’esprit même du sionisme, c’est l’esprit de l’esclavagiste ». Le procédé est intéressant : produire une généralisation extrêmement lourde puis ajouter la clause qui permet d’affirmer qu’on ne généralise pas.

 

Mise en scène de la persécution

Le rapprochement fonctionne d’autant mieux que Dieudonné construit tout au long de l’entretien une identité de victime historique. Ce qui lui est arrivé personnellement est constamment replacé dans une histoire beaucoup plus vaste : esclavage, colonialisme, violences raciales, domination économique. Lorsqu’il évoque les esclaves battus publiquement « pour l’exemple », il ajoute : « moi c’est pareil », puis explique qu’il « encaisse les coups » pour ceux qui les ont encaissés avant lui.

Ce cadrage permet d’altérer complètement la nature de ses condamnations et des critiques qui le visent. Elles ne sont plus présentées comme les conséquences de propos ou d’actes précis, mais comme un nouvel épisode d’une oppression multiséculaire. C’est dans ce cadre que viennent s’agréger la République, les « békés », Rothschild, Epstein, le sionisme et, plus largement, un « système » décrit comme structurellement dominateur.

Le terrain devient alors particulièrement favorable à la rencontre avec les raéliens. Eux aussi se présentent comme calomniés, incompris et persécutés au nom de leur liberté. L’interview organise cette mise en miroir : deux figures marginalisées qui valident mutuellement leur récit de persécution. Dieudonné trouve une tribune où son histoire est reçue presque sans contradiction ; les raéliens trouvent un invité qui vient confirmer leur propre représentation d’un pouvoir hostile aux esprits libres.

La rencontre n’a donc rien d’anecdotique. Elle repose sur une grammaire commune : transformer les critiques en preuve de persécution, la marginalisation en signe de lucidité, et l’infréquentabilité en brevet de liberté.

 

Un nouveau gourou ?

Il y a d’ailleurs dans cet entretien une autre convergence, plus inattendue. Dieudonné adopte par moments un discours qui se rapproche franchement de celui d’un gourou mystique. Il interprète ainsi l’avenir démographique africain comme une « colonisation par la décision et la volonté de Dieu » et présente Jésus comme celui qui serait venu enseigner un « mode d’emploi de l’amour ». Surtout, il attribue aux « peuples premiers » des capacités extraordinaires. Les ancêtres pygmées auraient su « se connecter à certains arbres » capables de communiquer jusqu’à « l’autre côté de la planète » et auraient ainsi voyagé « par l’intermédiaire des mémoires cellulaires de la nature ». Dieudonné parle lui-même d’« une forme de télépathie ».

Lorsque son interlocutrice raélienne lui parle ensuite des Elohim et d’êtres venus d’ailleurs, il ne reprend pas exactement la doctrine de Raël, mais répond que ces visiteurs s’adresseraient probablement aux « peuples premiers », qui seraient « en contact avec eux depuis très longtemps », puis évoque des gens « en contact avec l’univers tout entier ».

Ce qui apparaît ici dépasse la simple collection de croyances disparates. Dieudonné oppose à plusieurs reprises l’Occident technologique et matérialiste à une connaissance plus profonde du monde, que conserveraient les peuples premiers, la nature, les ancêtres et « l’intelligence du cœur ». À la fin de l’entretien, il recommande encore aux jeunes d’écouter « dans chacune de leurs cellules la mémoire de tous ceux qui étaient avant ». Une trame s’installe au long de l’entretien : Jésus, volonté divine, animisme, télépathie, mémoire cellulaire, savoir ancestral et ouverture aux contacts extraterrestres.

Si une reconversion du polémiste en prédicateur mystique est à pied d’œuvre, le média raélien lui offre un environnement particulièrement réceptif. Son public habituel le suivra-t-il dans cette aventure ?

 

 

Acermendax

 

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