Blog - A la une

Le romancier Dan Brown et la conscience hors du cerveau

Le Secret des Secrets de Dan Brown serait-il qu’il nous prend pour des quiches ?

 

La fiction, c’est de la fiction.

Dan Brown sait construire un thriller. Il sait accumuler les énigmes, les sociétés secrètes, les documents oubliés et les découvertes susceptibles de bouleverser notre vision du monde. Cette mécanique narrative lui a permis de vendre plus de 250 millions de livres. Elle lui confère aussi une autorité considérable auprès d’un public qui associe volontiers ses romans à un immense travail de documentation.

Avec Le Secret des secrets, cette ambiguïté devient le cœur du livre. Brown ne se contente plus d’emprunter quelques idées aux marges de la science afin de nourrir son intrigue. Il affirme désormais que ces idées décrivent réellement la conscience humaine et qu’elles offrent des raisons scientifiques de croire à une vie après la mort.

Quand le thriller devient un traité de métaphysique

Le roman s’ouvre sur une page intitulée « Faits », où Brown affirme que les expériences, les technologies et les résultats scientifiques mentionnés sont conformes à la réalité. Puis son personnage de scientifique expose la thèse centrale : le cerveau ne produirait pas la conscience ; il fonctionnerait comme un poste de radio recevant une conscience présente partout dans l’Univers. Le cerveau mort, la conscience continuerait donc d’exister.

Dans sa critique pour Le Monde l’historienne Fleur Hopkins-Loféron décrit Brown comme un « nouveau croyant » et observe que Robert Langdon, son personnage jusque-là présenté comme un rationaliste, finit par adhérer aux thèses parapsychologiques du roman. Vers la fin du roman, le personnage estime même que conserver une position matérialiste l’obligerait à « mettre de côté sa raison » et à ignorer les expériences de mort imminente, la télépathie, les prémonitions ou les rêves partagés, tous présentés comme des phénomènes avérés.

Le procédé est assez grossier. Le sceptique n’est plus celui qui demande des preuves suffisamment solides. Il devient celui qui refuse obstinément de reconnaître l’évidence. Dans Die Welt, Hannes Stein relève même une phrase imprimée en italique : « À un certain point, le scepticisme devient lui-même irrationnel. »

Hannes Stein estime que Le Secret des secrets est un traité idéologique sommairement déguisé en roman. La scientifique favorable à la noétique est belle, brillante et généreuse. La sceptique est froide, manipulatrice et se livre à d’odieuses expériences sur des êtres humains. Plutôt que mettre deux hypothèses en concurrence, Brown préfère distribuer les qualités morales en fonction des croyances qu’il souhaite faire triompher.

Cette dérive n’est pas entièrement nouvelle. Dès 2009, lors de la parution du Symbole perdu, la critique Laura Miller écrivait que Dan Brown avait remplacé la pseudohistoire du Da Vinci Code par la pseudoscience. Katherine Solomon y pratiquait déjà la « noétique » et prétendait démontrer que la pensée agit directement sur la matière. Le nouveau roman accomplit toutefois une étape supplémentaire : Brown adopte personnellement les convictions de son personnage et vient les défendre dans les médias.

 

La caution des « sciences noétiques »

Le roman fait explicitement la promotion de l’Institute of Noetic Sciences, ou IONS, un institut privé américain fondé dans les années 1970 par l’ancien astronaute Edgar Mitchell. L’organisation annonce travailler sur les capacités psychiques, la précognition, la télépathie, la vision à distance et la survie de la conscience après la mort.

À l’occasion de la sortie du roman, l’IONS a créé une page destinée aux lecteurs de Dan Brown, promettant de leur faire découvrir « les recherches réelles derrière la fiction ». L’institut propose également un entretien entre Brown et son chercheur en chef, le parapsychologue Dean Radin. L’écrivain y exprime son admiration et sa gratitude envers l’organisation.

Nous sommes donc devant une opération de légitimation réciproque. Brown offre à l’IONS l’immense audience de ses romans. L’IONS lui fournit en retour un vocabulaire scientifique, quelques chercheurs diplômés et des expériences dont les résultats sont présentés comme révolutionnaires.


Je vous parlais de « sciences noétiques » dans un épisode de tronche » de Fake : « Sors de ce corps ! » Fausses sciences de l’esprit sur Tocsin [TDF 12.1] » sur les élucubrations de Sylvie Dethiollaz.


L’existence de publications en parapsychologie ne suffit évidemment pas à démontrer les phénomènes étudiés. Etzel Cardeña a défendu en 2018 l’idée que les méta-analyses apporteraient un soutien cumulatif à l’existence du « psi ». Cette lecture reste vivement contestée. Les résultats de Daryl Bem sur la précognition, souvent invoqués dans ce débat, ont notamment échoué lors de trois réplications indépendantes préenregistrées : aucun des trois essais n’a retrouvé l’effet annoncé. Une autre série de sept expériences réunissant 3 289 participants a également échoué à reproduire le phénomène ; la méta-analyse correspondante aboutissait à un effet moyen pratiquement nul. Une réanalyse bayésienne avait par ailleurs conclu que les données initiales de Bem apportaient des preuves faibles ou inexistantes en faveur de la précognition.

  • Cardeña, E. (2018). The experimental evidence for parapsychological phenomena: A review. American Psychologist, 73(5), 663–677.
    https://doi.org/10.1037/amp0000236
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423.
    https://doi.org/10.1371/journal.pone.0033423
  • Galak, J., LeBoeuf, R. A., Nelson, L. D., & Simmons, J. P. (2012). Correcting the past: Failures to replicate psi. Journal of Personality and Social Psychology, 103(6), 933–948.
    https://doi.org/10.1037/a0029709
  • Wagenmakers, E.-J., Wetzels, R., Borsboom, D., & van der Maas, H. L. J. (2011). Why psychologists must change the way they analyze their data: The case of psi: Comment on Bem (2011). Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 426–432.
    https://doi.org/10.1037/a0022790

Les travaux de Daryl Bem sur la précognition, je vous en parlais dans Le Bureau du Bizarre :


Ces échecs répétés illustrent la fragilité du corpus utilisé pour annoncer des facultés extraordinaires. Même les défenseurs les plus sérieux du domaine réclament encore des expériences confirmatoires, des protocoles préenregistrés et des théories réfutables. Dan Brown saute toutes ces étapes et annonce directement au public que « la nouvelle science » a découvert que la conscience existe hors du cerveau.

L’un des travaux mis en avant pendant la promotion du roman mérite d’ailleurs une précision. Le texte de Michael Daw et Chris Roe consacré à la « conscience non locale » a été présenté par le Los Angeles Times comme une étude scientifique récente. Il s’agit en réalité d’un essai récompensé par un prix de 50 000 dollars décerné par l’Institute of Noetic Sciences, dans le cadre d’un concours portant précisément sur les théories de la conscience non locale. Ce texte n’établit pas expérimentalement l’existence d’une conscience extérieure au cerveau. Il rassemble des hypothèses métaphysiques et propose de futurs moyens de les tester.

La promotion transforme donc une conjecture primée par l’organisation qui la défend en découverte scientifique susceptible de renverser notre connaissance de l’esprit humain. Ce tour de passe-passe est-il vraiment honnête ? Brown peut ensuite invoquer cette « nouvelle science » sans expliquer au public qu’il ne cite ni une expérience décisive ni un résultat reproduit indépendamment.

 

Que s’est-il passé sur France 5 ?

Le 14 mars 2026, Dan Brown est reçu dans C à vous, la suite, la seconde partie du talk-show de France 5, présentée ce samedi-là par Mohamed Bouhafsi. Venu parler du Secret des secrets, l’écrivain dépasse rapidement la promotion littéraire : il présente comme le résultat de huit années de recherche sa conviction que la conscience existe hors du cerveau et qu’une partie d’elle survit à la mort. Vous allez voir qu’il ne s’agit pas de l’interview d’un auteur de fiction, mais bien de la promotion de croyances métaphysiques sur le service public ; sans la moindre contradiction.

Pendant près de douze minutes, aucune des affirmations scientifiques de Dan Brown n’est véritablement mise à l’épreuve. Aucun neuroscientifique ne lui répond, aucune étude ne lui est demandée, aucune distinction n’est faite entre une expérience vécue et la preuve d’une conscience survivant au cerveau. Le plateau va même jusqu’à lui fournir le cas spectaculaire de Derek Amato et une démonstration de l’effet Barnum, qui permet à Brown de se présenter comme un pourfendeur des croyances irrationnelles.

Les journalistes de France 5 sont-ils victimes ou complices de cette opération de communication qui constitue une véritable intoxication pseudoscientifique ?

 

« La nouvelle recherche dit que ce n’est pas vrai. La conscience existe à l’extérieur de votre cerveau. Et votre cerveau travaille comme un récepteur de cette conscience. […] Lorsque le cerveau meurt, la conscience est toujours là. Il y a beaucoup de sciences absolument fascinantes et de neurosciences pour suggérer que c’est vraiment ce qui se passe. »

Brown commence par caricaturer l’état des connaissances. Les neurosciences ne réduisent pas simplement « tous vos rêves et toutes vos pensées » à quelques réactions chimiques. Plusieurs théories concurrentes cherchent à expliquer la conscience : espace de travail global, traitement récurrent, théories d’ordre supérieur, traitement prédictif ou théorie de l’information intégrée. Le domaine est loin d’avoir résolu toutes ses difficultés, mais les principales théories scientifiques cherchent à relier les états conscients à des mécanismes cérébraux identifiables et testables.

— Je vous conseille d’ailleurs le visionnage du cours au collège de France du professeur Stanislas Dehaene « Qu’est-ce que la conscience, et quels sont ses mécanismes cérébraux ? » https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/qu-est-ce-que-la-conscience-et-quels-sont-ses-mecanismes-cerebraux

 

Aucune « nouvelle science » n’a établi que la conscience existe hors du cerveau. La conscience non locale demeure une hypothèse très minoritaire, dépourvue de mécanisme démontré et de résultats expérimentaux robustes malgré plusieurs décennies de recherche.

Brown exploite ici une confusion classique : l’absence d’une théorie complète de la conscience laisserait toutes les hypothèses sur un pied d’égalité. Or une énigme non résolue ne constitue pas une preuve en faveur de n’importe quelle solution. Nous ne savons pas encore tout expliquer, mais nous savons que les anesthésiques, les lésions cérébrales, les stimulations électriques, les maladies neurodégénératives et les modifications de l’activité neuronale altèrent de manière régulière la perception, la mémoire, la personnalité et le niveau de conscience.

Brown compare le cerveau à un poste de radio qui capterait une conscience venue d’ailleurs. Mais cette comparaison n’explique rien tant qu’elle ne permet pas de prévoir un résultat différent de celui des neurosciences. Or Brown ne propose aucun test capable de départager les deux hypothèses. Une métaphore qui permet de rendre imaginable la survie de l’esprit est forcément très séduisante, mais cela ne la dispense pas d’être prouvée avant qu’on puisse la croire.

 

« Après huit ans à parler à des physiciens […] j’en suis arrivé à croire que lorsque l’on meurt, une portion de notre conscience survit. Appeler ça conscience ou âme, peu importe. »

Brown a parfaitement le droit de tirer une conviction personnelle de ses lectures et de ses échanges. La mention de huit années de recherche ne transforme pas cette conviction en résultat scientifique. On ignore les critères qui ont guidé ses lectures, les spécialistes rencontrés, les objections examinées et la manière dont il a évalué la qualité des études.

Le décès de sa mère pendant l’écriture du livre éclaire son investissement personnel. Il n’y a aucune raison de mettre en doute la sincérité de sa démarche. Cette circonstance appelle même une certaine délicatesse mais pas de complaisance devant des allégations imprudentes.

Les expériences de mort imminente sont tout à fait réelles. Certaines personnes réanimées rapportent une sensation de paix, un tunnel, une lumière, une sortie de leur corps ou la présence de proches décédés. C’est un sujet que j’ai déjà traité en vidéo et dans un livre.

Je vous renvoie notamment vers une vidéo de synthèse où je présente les arguments survivalistes et la réponse qu’on peut leur apporter.

— « La VIE après la MORT : les réponses inattendues de la science »

Il me semble important de souligner que si des travaux sérieux avaient apporté la preuve dont parle Dan Brown, l‘information ne serait pas donnée sur un plateau de France 5 par un romancier venu faire la promotion de son livre de fiction. Ça a l’air un peu évident, mais c’est une évidence qui s’efface totalement de l’émission que nous regardons.

Comment expliquer les ressenti des expérienceurs qui ont traversé une EMI ? Une synthèse publiée en 2025 dans Nature Reviews Neurology propose un modèle intégrant l’hypoxie, les modifications des neurotransmetteurs, la désinhibition de certains circuits, les mécanismes du sommeil paradoxal, la mémoire et les perturbations de la perception corporelle. Ce modèle reste à préciser, mais il montre qu’un programme neuroscientifique fécond existe sans postuler une âme extérieure au cerveau.

Brown transforme donc des phénomènes intéressants et encore imparfaitement compris en démonstration d’une vie après la mort. La conclusion excède très largement les résultats.

  • Martial, C., Fritz, P., Gosseries, O., Bonhomme, V., Kondziella, D., Nelson, K., & Lejeune, N. (2025). A neuroscientific model of near-death experiences. Nature Reviews Neurology, 21(6), 297–311.
    https://doi.org/10.1038/s41582-025-01072-z

 

Je vous renvoie également vers mon émission avec le professeur Stéphane Charpier sur les recherches au sujet de la conscience.

— « Les mystères de la conscience [TenL 155] »

 

« Derek Amato […] se réveille virtuose du piano. […] Si vous regardez le cerveau différemment, comme un récepteur, soudain ça a du sens, comme de mettre le Soleil au centre du système. »

Le « syndrome du savant » concerne de rares personnes qui développent ou renforcent après une lésion cérébrale des capacités artistiques, musicales, mnésiques ou calculatoires inhabituelles. Le mécanisme demeure mal compris ; des hypothèses portent notamment sur la réorganisation des connexions, la désinhibition de compétences latentes ou des changements dans l’attention et la mémoire.

  • Darold A. Treffert; The savant syndrome: an extraordinary condition. A synopsis: past, present, future.  Trans. R. Soc. B27 May 2009; 364 (1522): 1351–1357. https://doi.org/10.1098/rstb.2008.0326

Le cas Derek Amato est cependant beaucoup moins spectaculaire que le raccourci qui circule à son sujet et prétend qu’il s’est « réveillé virtuose du piano ».  Comme pour la plupart de ces histoires incroyables, il vaut mieux vérifier avant de croire. Amato avait déjà une pratique musicale : batterie dans son enfance, guitare et participation à des groupes. Après son accident, il s’est mis à improviser au piano et dit percevoir des formes qui orientent ses doigts. Lors d’un entretien pour l’émission scientifique Hidden Brain, il s’est montré capable de produire de belles improvisations, mais incapable de lire une partition ou même de jouer Twinkle, Twinkle, Little Star sur demande.

Si cela n’enlève rien à l’intérêt de son changement, cela interdit d’en faire l’équivalent d’un savoir musical complet, apparu sans apprentissage, que son cerveau aurait capté dans une conscience universelle. L’argument ne tient pas, et il faudrait donc l’abandonner pour se concentrer sur de bons arguments. Or nous voyons, et nous verrons encore revenir cette histoire en lieu et place d’argument solides. Et ceci doit nous servir d’indice sur la qualité du raisonnement à l’œuvre.

Dan Brown applique ensuite un raisonnement fautif : si un phénomène ne reçoit pas encore d’explication complète, notre modèle général serait faux ; la métaphore du cerveau-récepteur deviendrait alors vraie. Plusieurs explications concurrentes restent pourtant possibles. Une anomalie peut provenir d’un mécanisme encore inconnu, d’une observation incomplète, d’une mauvaise mesure ou d’une généralisation abusive. Elle ne sélectionne pas miraculeusement l’hypothèse préférée de l’auteur.

La comparaison avec l’héliocentrisme relève du procédé rhétorique. Le modèle de Copernic, puis celui de Kepler, produisait des calculs et des prédictions susceptibles d’être confrontés aux observations. Le cerveau-récepteur de Brown fonctionne pour l’instant comme une explication ajoutée après coup à tout ce qui paraît mystérieux. Il « explique » aussi bien la télépathie que les EMI, le savantisme ou les rêves partagés parce qu’il reste assez vague pour absorber n’importe quel récit.

Brown affirme également que toutes les religions diraient finalement la même chose : « Il y a quelque chose après la mort. » Cette formule gomme d’immenses divergences. Les traditions religieuses ne décrivent ni la même âme, ni la même survie, ni le même rapport entre l’individu et ce qui persisterait. Le bouddhisme refuse notamment l’idée d’un soi permanent ; les conceptions juives de l’au-delà sont extrêmement diverses. Une convergence entre des doctrines incompatibles ne constitue pas une preuve indépendante de la réalité sous-jacente d’un phénomène ; il est plus probable que ces récits existent et se ressemblent parce qu’ils remplissent le même rôle. J’en parle dans ma conférence « D’où vient dieu » que je déclinerais peut-être un jour en livre ou en vidéo.

 

Sur le plateau : expérience des portraits identiques distribués aux chroniqueuses, puis explication de « l’effet Barnum ».

Ce passage est presque cruel pour Brown, parce qu’il explique correctement le principe général de la validation subjective : nous reconnaissons facilement notre personnalité dans des descriptions vagues et valorisantes qui pourraient convenir à presque tout le monde.

Quelques détails sont faux. L’expérience classique n’a pas été menée à Harvard. Elle a été publiée en 1949 par le psychologue Bertram Forer, d’où le nom d’effet Forer ; l’expression « effet Barnum » s’est imposée ensuite.

Mais Brown a compris l’essentiel. Il sait qu’une expérience personnellement saisissante peut recevoir une explication psychologique ordinaire. Il sait que la conviction d’un sujet ne suffit pas à valider l’astrologie.

Quelques minutes plus tôt, il appliquait pourtant une exigence beaucoup plus faible aux expériences de mort imminente. Il retenait les récits frappants, leur attribuait une cause extérieure au cerveau et les présentait comme une accumulation de preuves. Le contraste ne prouve pas que toutes les EMI relèvent de l’effet Forer. Il révèle surtout une asymétrie de méthode : Brown réclame un contrôle expérimental lorsqu’il ne croit pas au phénomène, puis se satisfait de récits et d’anomalies lorsque leur conclusion correspond à ses nouvelles convictions.

 

« Ce sont des romans de fiction. Ce sont des personnages qui traversent un monde réel, interagissent avec de véritables œuvres d’art, de véritables documents. Ce qu’ils décident de faire, c’est de l’imagination. »

Voilà la ligne de défense traditionnelle de Dan Brown : l’action serait fictive, mais le décor documentaire serait réel.

Le problème tient précisément à ce partage. Brown ne signale pas clairement où finit le décor authentique et où commencent l’erreur, la légende ou l’affabulation. Il place certaines de ses affirmations les plus contestables sous l’étiquette « Faits », puis les fait exposer par des personnages universitaires. Il conserve ainsi la liberté du romancier tout en revendiquant l’autorité de l’historien ou du scientifique.

 

Le Prieuré de Sion : un avertissement ancien

Dès le début de l’entretien, l’un des chroniqueurs raconte avoir découvert Da Vinci Code à onze ou douze ans et s’être alors passionné pour le Prieuré de Sion. Cette remarque innocente fournit un exemple concret de l’effet produit par les procédés de Brown : une invention littéraire, précédée d’une garantie de factualité, devient pour le lecteur un sujet d’histoire réelle. Or la pseudo-histoire n’est pas un sujet moins grave que les pseudo-sciences de la conscience.

 

« Je me suis intéressé au Prieuré de Sion et à toute la vie de Léonard de Vinci. »

Dans la page « Faits » du Da Vinci Code, Brown affirmait que le Prieuré de Sion était une société secrète européenne fondée en 1099 et que les Dossiers secrets conservés à la Bibliothèque nationale de France en prouvaient l’existence. Léonard de Vinci, Botticelli, Victor Hugo et Isaac Newton auraient figuré parmi ses grands maîtres.

Tout cela repose sur une affabulation. Pierre Plantard a déposé les statuts d’une association appelée Prieuré de Sion en 1956, à Annemasse. Dans les années 1960, avec l’aide de Philippe de Chérisey, il lui a fabriqué une généalogie médiévale et a déposé à la Bibliothèque nationale les documents qui devaient ensuite servir de « preuves ». De Chérisey a laissé un texte signé décrivant la fabrication des faux parchemins. Aucun historien n’a trouvé de trace de cette prétendue société avant l’association créée par Plantard.

Les faits sont donc ceux-ci. À partir du baratin de mythomane de Pierre Plantard et de son association créée en 1956 avec l’ambition de s’inventer une généalogie royale et des connexions avec des personnages historiques illustres, Dan Brown a écrit un roman à énigme très populaire, un geste de romancier très malin et parfaitement légitime. Mais, évidemment le Prieuré millénaire dirigé par Léonard de Vinci et gardien d’un secret concernant Jésus et Marie-Madeleine est une invention.

Brown ne s’est pourtant pas contenté d’utiliser cette invention dans son intrigue. Son site officiel continue à présenter le Prieuré comme une véritable société secrète fondée en 1099. En pleine promotion du roman, il avait même déclaré à Good Morning America que, s’il avait écrit un ouvrage documentaire, ses affirmations factuelles seraient restées les mêmes.

Vingt ans plus tard, Brown répète exactement la même opération. Aux faux documents historiques succèdent les expériences parapsychologiques contestées. Au Prieuré de Sion succède la conscience non locale. Dans les deux cas, le roman est précédé d’une garantie de factualité, les personnages savants transforment la thèse en cours magistral, puis l’auteur profite de la promotion du livre pour défendre personnellement ce que son intrigue vient de faire triompher.

 

Conclusion — Un traître à la fiction

On rencontre des traîtres à la science : des chercheurs qui conservent le titre, le vocabulaire et le prestige de leur métier tout en abandonnant ses contraintes. Dan Brown devient ici un traître à la fiction.

La formule est sévère, mais elle décrit une méthode. Brown entend accomplir avec un roman le travail qu’il aurait dû entreprendre dans un essai. Un essai l’aurait obligé à définir précisément sa thèse, à exposer ses sources, à présenter les résultats négatifs, à répondre aux objections et à séparer les observations des spéculations. Dans un roman, il choisit lui-même les preuves, élimine les contre-exemples, ridiculise les sceptiques et organise la victoire finale de sa croyance.

Puis, une fois ce monde truqué refermé, il se présente à la télévision comme un homme convaincu par huit années d’enquête scientifique. Il affirme ailleurs que ces recherches ont changé sa vision du monde et qu’il connaît désormais des précédents prouvant qu’une conscience peut exister hors du corps.

Cette pratique maltraite la fiction, réduite à un véhicule de persuasion. Elle maltraite les faits, transformés en accessoires dramatiques. Elle trompe enfin le lecteur, auquel on demande simultanément de croire que « tout cela est réel » et de se souvenir, au moment des critiques, qu’il ne s’agissait que d’un roman.

Cela rappelle le fameux « je ne fais que poser des questions » des auteurs de documentaires complotistes qui ne sont pas en mesure d’assumer la défense des thèses dont ils font la promotion.

 

Dan Brown a parfaitement le droit de croire qu’une partie de sa conscience survivra à sa mort. Il a heureusement le droit d’en faire une histoire même si c’est un mauvais roman incohérent et boursouflé. Sa célébrité de romancier ne lui confère par conte aucune compétence particulière pour annoncer que les neurosciences auraient démontré cette survie. Lorsqu’il utilise cette notoriété pour baratiner sur un plateau de télévision à coups de « nouvelle science », de cerveaux-récepteurs et d’anomalies miraculeusement résolues, il exploite la confiance que ses œuvres lui ont permis d’acquérir.

C’est le genre d’abus contre lequel le métier de journaliste devrait protéger le public qui se branche sur le service public à une heure de grande écoute.

Acermendax
0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *