Que vaut vraiment l’ostéopathie ?
Voici le script de la vidéo publié aujourd’hui sur La Tronche en Biais.
Douleurs dorsales, cervicales, troubles digestifs, fatigue chronique, pleurs inexpliqués du nourrisson… L’ostéopathie est partout. Elle jouit d’une popularité impressionnante et compte environ 35 000 praticiens en France, au point que la Sécurité Sociale rembourse partiellement certaines consultations (quand elles sont aussi des consultations médicales chez des « médecins ostéopathes »). Pourtant, cette discipline reste considérée comme une pratique non conventionnelle, alors est-elle aussi efficace qu’on le dit ? Sur quoi repose-t-elle ? Que dit la science, et quelles sont les limites, les risques, voire les dérives potentielles associées ?
Pour cette vidéo, ma méthode de travail a consisté à consulter diverses sources :
- Le rapport de l’INSERM(2012) sur l’efficacité de l’ostéopathie.
- Les publications de la Haute Autorité de Santé (HAS) et de l’Ordre des Médecins.
- Une abondante littérature scientifique – en particulier les méta-analyses (Cochrane, BMJ, etc.).
- Les sites professionnels (Syndicat Français des Ostéopathes, Registre des Ostéopathes de France).
- Les critiques émanant de la communauté scientifique
Les sources s’afficheront à l’écran. Si vous êtes prêt, on démarre.
1. Histoire et fondements de l’ostéopathie
L’ostéopathie naît en 1874 aux États-Unis, sous l’impulsion d’Andrew Taylor Still (1828–1917), un médecin à la formation largement autodidacte comme c’était assez courant à l’époque. À cette époque, la médecine conventionnelle se résume souvent à des interventions brutales : on saigne les patients, on leur administre de l’opium, du mercure, de l’arsenic. C’est l’époque de ce qu’on appelle la médecine héroïque. Ces traitements, à la fois inefficaces et dangereux, suscitent chez Still une défiance grandissante.
Cette méfiance prend racine, selon les biographies transmises par la tradition ostéopathique elle-même, dans une tragédie personnelle. En 1859, Still perd sa femme Mary à la suite de complications lors d’un accouchement. Quelques années plus tard, en 1864, une épidémie de méningite frappe sa famille : trois de ses enfants meurent en quelques jours, ainsi qu’un quatrième, adopté. Plus tard encore, un autre de ses enfants succombe à une pneumonie. Dévasté, Still se détourne de la médecine conventionnelle, qu’il juge incapable de soulager ou de prévenir de tels drames. Cette succession de deuils l’amène à remettre radicalement en question les fondements de la médecine de son époque.
En quête d’une approche plus « naturelle », Still développe une conception mécaniste et vitaliste du corps humain. Selon lui, les maladies résultent de déséquilibres structurels — osseux ou musculaires — qui entravent la circulation des fluides et perturbent les fonctions organiques. Il postule que la restauration manuelle de l’alignement du squelette permet au corps de retrouver, seul, son équilibre et sa santé. Il affirme que « la structure gouverne la fonction » (Still, 1908), principe fondateur de sa méthode.
C’est en 1874 que Still proclame avoir découvert un système thérapeutique inédit, qu’il baptise ostéopathie, du grec osteon (« os ») et pathos (« souffrance »). Il fonde sa méthode sur quatre principes majeurs :
- Le corps constitue une unité fonctionnelle : tous les systèmes y interagissent.
- Il possède des capacités d’auto-régulation et d’auto-guérison.
- La circulation des fluides (sang, lymphe, liquide céphalo-rachidien) est cruciale à la santé.
- Une perturbation structurelle peut altérer le fonctionnement physiologique global.
Et, à vrai dire, on se demande ce qu’il y a de véritablement neuf dans ces 4 idées qui sont en tout cas parfaitement intégrées par la médecine classique contemporaine.
En 1892, Still fonde à Kirksville, dans le Missouri, la première école d’ostéopathie : The American School of Osteopathy. Il y enseigne une pratique fondamentalement hostile à la médecine dominante : les médicaments, la vaccination, la chirurgie et même la théorie des germes de Pasteur y sont rejetés. Still prétend pouvoir soigner des pathologies graves comme la dysenterie ou la scarlatine uniquement par des manipulations vertébrales — sans jamais en apporter la preuve.
À partir des années 1930, son élève William Garner Sutherland développe une dimension ésotérique à cette pratique. Il introduit la notion d’ostéopathie crânienne, fondée sur l’idée selon laquelle les os du crâne adulte possèdent une mobilité subtile, animée par un « mécanisme respiratoire primaire » perceptible à la main. Ce concept, inspiré de traditions spiritualistes comme celles de Swedenborg, ne repose sur aucun fondement empirique, mais devient un dogme central dans certaines écoles d’ostéopathie (Jordan, 2009)[1].
En France, l’ostéopathie s’implante également au contact de milieux spiritualistes et de médecines alternatives. Sa première trace imprimée française à 1913, avec la traduction d’un ouvrage de l’ostéopathe américain Wilfred Riggs par Lucien Moutin et Guillaume Mann[2]. Son développement devient plus visible autour du médecin Robert Lavezzari, qui enseigne l’ostéopathie à partir des années 1930 et publie en 1949 Une nouvelle méthode clinique et thérapeutique : l’ostéopathie. L’ouvrage est préfacé par Léon Vannier, figure centrale de l’homéopathie française et fondateur de plusieurs institutions consacrées à cette doctrine. L’ostéopathie française se construit ainsi au sein d’un réseau où circulent déjà vitalisme, homéopathie, spiritualisme et défiance envers la médecine scientifique. Cette origine contribue à expliquer la persistance de notions comme l’énergie vitale, la perception subtile des tissus ou l’équilibre global de l’organisme.
L’ostéopathie évolue ensuite en deux grandes branches géographiques et idéologiques :
- Aux États-Unis, elle se médicalise progressivement. Les Doctors of Osteopathy (DO) suivent aujourd’hui une formation scientifique complète, similaire à celle des Medical Doctors (MD)[3]. Ils pratiquent en hôpital, prescrivent des médicaments, réalisent des interventions chirurgicales, et conservent, en parallèle, des modules spécifiques de manipulations manuelles (Johnson & Kurtz, 2001) [4].
- En Europe, à l’inverse, l’ostéopathie reste en marge du système médical. Elle s’y développe comme une thérapie manuelle alternative, souvent pratiquée sans diplôme médical. La formation varie considérablement selon les pays et les écoles, allant de cursus universitaires à des formations privées non reconnues.
Aujourd’hui, l’étiquette « ostéopathie » recouvre une mosaïque de pratiques.
L’ostéopathie structurelle, centrée sur les manipulations articulaires et vertébrales, cohabite avec des approches plus spéculatives, comme l’ostéopathie viscérale ou crânio-sacrée, fondées sur des hypothèses physiologiques non validées. Pour le patient, la distinction entre ces approches est souvent floue : la vitrine unique masque une grande hétérogénéité de doctrines et de pratiques.
L’ostéopathie viscérale repose sur l’idée que les organes internes (foie, intestins, estomac, etc.) possèdent une mobilité propre, et qu’un dysfonctionnement viscéral peut être corrigé par des manipulations externes visant à restaurer cette mobilité. Elle postule des interactions mécaniques entre les viscères, le système musculo-squelettique et le système nerveux autonome. Ces liens, souvent évoqués sous la forme de « tensions fasciales », ne reposent sur aucun modèle anatomique ou physiologique validé. Je vous renvoie vers mon travail sur la fasciothérapie.
L’ostéopathie crânienne, quant à elle, dérive directement des travaux de Sutherland. Elle affirme que les os du crâne adulte bougent de manière rythmique sous l’effet d’un « mécanisme respiratoire primaire » (MRP), distinct de la respiration pulmonaire. Ce mouvement serait transmis à la moelle épinière via le liquide céphalo-rachidien, influençant ainsi l’équilibre global du corps. Là encore, aucune vraie donnée expérimentale ne vient confirmer l’existence de ce phénomène, ni la possibilité de le percevoir manuellement (Guillaud et al. 2016).
Il est utile de préciser que la science a peu de raisons de chercher à démontrer l’inexistence absolue du mécanisme respiratoire primaire. Ses promoteurs affirment l’existence d’un rythme crânien particulier, perceptible par les mains du praticien, lié aux mouvements du liquide céphalo-rachidien et utilisable pour diagnostiquer puis traiter des troubles. La charge de la preuve leur revient. Ils doivent établir l’existence du phénomène, définir précisément ce qui est mesuré, démontrer que plusieurs praticiens le détectent de façon concordante et montrer que sa manipulation produit un bénéfice clinique spécifique. Après plusieurs décennies de recherches, chacun de ces étages reste fragile. Les procédures diagnostiques manquent de fiabilité et les essais cliniques de bonne qualité fournissent des résultats très faibles ou inexistants (Guillaud et al., 2016 ; Ceballos-Laita, Ernst et al., 2024).
En plus de ces formes identifiables d’ostéopathie, on voit apparaître des praticiens se réclamant du titre d’« ostéothérapeutes » — un terme non reconnu, sans existence légale ni cadre de formation défini. Il ne s’agit pas là d’une spécialité, mais bien souvent d’une stratégie marketing visant à capitaliser sur la notoriété de l’ostéopathie tout en se soustrayant à toute exigence de diplôme ou de contrôle réglementaire. Cette étiquette floue permet à certains individus d’exercer des manipulations corporelles en toute opacité, sans formation validée, sans traçabilité, sans garantie de conformité de la pratique, et bien sûr sans gage d’efficacité. C’est l’un des symptômes du chaos épistémique dans le domaine des pratiques de soins non conventionnelles : chacun bricole sa vérité à côté de la vérité du voisin et sans égard pour le réel.
Comment se déroule une séance ?
Une consultation d’ostéopathie commence généralement par un interrogatoire approfondi sur les motifs de consultation, les antécédents médicaux et le mode de vie du patient. L’ostéopathe procède ensuite à un examen clinique, observant la posture, la démarche et réalisant des tests de mobilité pour identifier les « dysfonctions somatiques ».
Le traitement consiste en diverses manipulations manuelles adaptées au problème identifié et à la zone concernée. Ces techniques peuvent inclure :
- Des manipulations articulaires (parfois accompagnées d’un « craquement »)
- Des techniques myofasciales (étirement des fascias)
- Des mobilisations douces des organes internes
- Des pressions sur le crâne
- Des techniques de relâchement des tissus et des tensions
Les séances durent généralement entre 30 et 60 minutes, et leur nombre varie selon la pathologie et la réponse du patient. La plupart des ostéopathes affirment qu’une amélioration devrait être perceptible après 1 à 3 séances.
Le prix d’une consultation oscille entre 50 et 90 euros, parfois remboursé par l’Assurance Maladie quand l’ostéopathe est aussi médecin et qu’elle est présentée comme une simple consultation médicale ; mais elle est parfois prise en charge partiellement par les mutuelles.
2. Reconnaissance institutionnelle, popularité et pratique clinique
L’ostéopathie est aujourd’hui solidement implantée dans le paysage thérapeutique français. La loi du 4 mars 2002 a réglementé l’usage professionnel du titre d’ostéopathe, sans pour autant faire de l’ostéopathie une profession de santé. Les textes adoptés en 2007 ont ensuite défini les actes autorisés et les conditions d’exercice, tandis que la réforme de 2014 a profondément réorganisé la formation et l’agrément des établissements. La formation initiale complète dure cinq ans et comprend 4 860 heures, avec des dispenses prévues pour certains professionnels de santé.
Selon le Registre des ostéopathes de France, le nombre de porteurs du titre approchait 30 000 en 2022 ; et presque 37000 selon le registre officiel ADELI. L’IGAS souligne l’insuffisante fiabilité des outils de dénombrement. Une certitude : leur nombre a fortement augmenté depuis 2010.
La France comptait en 2022 trente et une écoles agréées, toutes privées et majoritairement commerciales. Elles accueillaient environ 10 300 étudiants en 2020 et ont diplômé 1 831 personnes en 2021. À pleine capacité, elles pourraient former plus de 2 300 nouveaux ostéopathes chaque année. Pour l’IGAS, cette augmentation incontrôlée alimente une situation démographique préoccupante et des difficultés d’insertion professionnelle[5].
La réforme de 2014 impose pourtant un référentiel national et prévoit, dans chaque établissement, un conseil scientifique chargé de garantir la qualité scientifique de la formation. Mais l’IGAS constate que la qualité des enseignements demeure très hétérogène. La commission nationale chargée des agréments peine notamment à vérifier la réalité des enseignements, la qualité de la pédagogie et le niveau des compétences acquises pendant les stages cliniques. Dans certaines écoles, des écarts ont été observés entre les engagements inscrits dans les dossiers d’agrément et les enseignements effectivement dispensés.
Cette situation entretient une contradiction profonde. Les établissements doivent former leurs étudiants à partir des connaissances scientifiques contemporaines, alors qu’une partie de l’identité ostéopathique repose encore sur des concepts et des techniques transmis par tradition. Les évaluations scientifiques contestent notamment la fiabilité de nombreux diagnostics palpatoires et les fondements des approches crânienne et viscérale. Former réellement aux données probantes suppose donc d’enseigner que plusieurs éléments présentés comme caractéristiques de l’ostéopathie ne disposent pas d’une validation solide. La profession se trouve ainsi prise entre conformité réglementaire, conservation de son identité et adaptation aux normes contemporaines de preuve (L’Hermite, 2024).
Le critère de la satisfaction
Selon un sondage réalisé par Odoxa pour l’Unité pour l’ostéopathie en mai 2024, 53 % des Français déclarent avoir consulté un ostéopathe au cours des cinq dernières années, dont 26 % au cours des douze derniers mois. L’enquête a été menée en ligne auprès de 1 005 adultes constituant un échantillon représentatif selon la méthode des quotas (Odoxa, 2024) [6].
Une enquête Harris Interactive réalisée pour Santéclair en 2019 indiquait par ailleurs que 92 % des personnes ayant eu recours à l’ostéopathie s’en déclaraient satisfaites, dont 54 % tout à fait satisfaites (Harris Interactive, 2019).
Je reviendrai sur ce que mesure ces chiffres un peu plus tard. Mais admettons qu’ils attestent la forte implantation sociale de l’ostéopathie. La satisfaction du patient mesure principalement son appréciation de la consultation. Elle dépend de l’accueil, du temps accordé, de l’écoute, du contact physique, de la confiance envers le praticien, de la conformité du traitement à ses attentes, et de l’évolution qu’il attribue à la séance. Elle entretient parfois une relation avec l’amélioration clinique, mais un patient peut apprécier fortement une prise en charge tandis que son état clinique n’a pas changé. À l’inverse, il peut être mécontent d’un traitement pourtant efficace, parce qu’il est pénible, contraignant ou contraire à ses préférences. Les recherches consacrées à cette question trouvent des associations variables entre satisfaction et résultats cliniques. Certaines observent même qu’une satisfaction élevée accompagne une consommation de soins et des dépenses supérieures (Kane et al., 1997 ; Fenton et al., 2012).
Les 92 % de satisfaction renseignent donc sur l’expérience offerte par les ostéopathes, mais ne sont pas une manière d’évaluer l’efficacité propre de leurs manipulations. Cette évaluation, elle incombe au monde académique, et nous verrons ce qu’il en est dans quelques minutes.
3. Ce que l’ostéopathie prétend soigner
Les revendications de l’ostéopathie varient considérablement selon les praticiens. Le droit français autorise les titulaires du titre à effectuer des manipulations exclusivement manuelles et externes afin de prévenir ou de traiter des « troubles fonctionnels ». Il exclut de leur champ les pathologies organiques nécessitant une intervention médicale, chirurgicale, médicamenteuse ou physique. Ce cadre juridique définit ce que les ostéopathes ont le droit de faire ; il ne constitue pas une reconnaissance scientifique de l’efficacité de leurs interventions[7].
Les douleurs lombaires, cervicales, articulaires ou certaines limitations de mouvement constituent les motifs de consultation les plus spontanément associés à l’ostéopathie. Mais les revendications affichées débordent fréquemment le système musculo-squelettique.
Sur le site d’un ostéopathe français, on trouve par exemple cette liste de motifs de consultation :
- « – Le système viscéral : trouble du transit, constipation, diarrhée, ballonnements, aérophagie, reflux gastriques, difficultés à respirer.
- Le système artério-veineux : migraine, céphalée.
- Le système ORL et dentaire : rhinite, sinusite, otite, conjonctivite, vertige, acouphène, blocage, craquement et douleur de l’appareil mandibulaire, suivi en complément du travail orthodontique.
- Le système neuro-végétatif : trouble du sommeil, spasmophilie
L’ostéopathie concerne également les troubles fonctionnels rencontrés chez le nourrisson : colique, régurgitations, insomnies, méplats crâniens, pleurs, agitations, rhinite, otite, sinusite. » — Source : le site de jeromepoulain-osteopathe.fr
Il est très facile de tomber sur d’autres sites se réclamant de l’ostéopathie et qui mettent en avant des conceptions clairement irrationnelles de la santé :
- — Ostéo-énergétique chinoise https://carolegirard.fr/techniques/3041-osteo-energetique-chinoise chez une naturopathe de Clermont Ferrand
- — L’ostéopathie énergétique à Cambrai — https://osteo-cambrai.fr/lostepathie-energetique/. Qui dit « L’ostéopathie s’appuie sur des méthodes reconnues et approuvées. »
- — En un clic on peut découvrir « L’Ostéo-Energétique et fluidique est une forme d’Ostéo douce non manipulatrice, méthode élaborée par Maurice Poyet qui est à l’origine d’une nouvelle approche fluidique du corps humain. » sur le site d’un praticien Shiatsu ostéo énergétique https://www.therapeute-shiatsu.com/produit/osteo-energetique/
On trouve sur l’annuaire Resalib la liste des dix meilleurs ostéopathes énergétiques : https://www.resalib.fr/specialite/osteopathie-energetique. Resalib : « Le 1er annuaire des médecines douces en France avec plus de 80 000 praticiens.» (et le site source « Europe 1 »). Enfin, on trouve de la pure désinformation sur de très nombreux sites comme https://therapeutes.com/osteotherapeute qui pose la question « Quelle est la différence entre un ostéothérapie et un ostéopathie ? » (sic) et donne une réponse parfaitement fausse « Un ostéopathe est un professionnel de la santé qui a suivi une formation universitaire complète en ostéopathie, ce qui lui permet de poser des diagnostics médicaux et de pratiquer des manipulations articulaires et tissulaires complexes. »
Ce niveau de baratin et de désinformation autour de l’ostéopathie est révélateur d’une sérieuse dégradation du rapport aux sciences. On trouve évidemment de la désinformation un peu partout dans notre environnement, mais autour de l’ostéopathie prospère un écosystème particulièrement trompeur.
Disons un mot sur les enfants… En France, l’ostéopathie pédiatrique jouit d’une popularité croissante : les jeunes parents se voient régulièrement orientés vers un ostéopathe par des sages-femmes, des doulas, voire certains médecins. Coliques, régurgitations, pleurs, troubles du sommeil, otites, torticolis et asymétries du crâne sont régulièrement présentés comme des motifs de consultation.
La plagiocéphalie positionnelle, ou déformation asymétrique du crâne, est ainsi devenue l’une des indications les plus visibles auprès des jeunes parents. Or la Haute Autorité de santé conclut que les données scientifiques disponibles ne permettent pas de recommander l’ostéopathie pour cette affection. Elle privilégie la prévention positionnelle, la motricité libre et, lorsqu’un torticolis ou une limitation de la mobilité cervicale est présent, la kinésithérapie pédiatrique[8].
Cette grande variabilité des discours se retrouve aussi dans les descriptions subjectives de la pratique. Pour Patrick, ostéopathe à La Rochelle : « L’ostéopathe restaure la circulation des fluides, du sang, des énergies. En intervenant sur une partie du corps, il agit sur une autre qui lui est liée. » Un exemple parmi d’autres de formulations non standardisées, nourries de vocabulaire énergétique ou vitaliste, très éloigné des standards biomédicaux.
4. Que dit la science ?
En 2012, l’Inserm publiait une importante synthèse institutionnelle consacrée à l’efficacité et à la sécurité de l’ostéopathie[9]. Pour certaines douleurs rachidiennes, les manipulations pouvaient apporter un soulagement modeste, mais les résultats étaient inconstants et leur supériorité sur des manipulations simulées, les soins habituels ou d’autres interventions n’était pas clairement établie. Pour les autres indications, les études étaient trop rares ou méthodologiquement trop faibles pour permettre des conclusions fiables. Dans l’ensemble, l’Inserm jugeait l’efficacité de l’ostéopathie « au mieux modeste ».
Quatorze ans ont passé. Il faut donc regarder ce qu’ont produit les recherches les plus récentes. Nous allons donc passer en revue les travaux les plus solides et les plus récents en intégrant des revues systématiques et des méta-analyses publiées jusqu’en 2026. Mon propos ici coïncidera avec l’état le plus récent et le mieux informé des connaissances disponibles.
Les douleurs lombaires et cervicales
Pour les lombalgies, certaines études et méta-analyses rapportent des améliorations de la douleur ou de la fonction après des interventions ostéopathiques. Des synthèses publiées en 2021 et 2022 ont ainsi conclu à des résultats potentiellement favorables pour certains troubles musculo-squelettiques, tout en soulignant la faiblesse méthodologique et l’hétérogénéité des études incluses (Dal Farra et al., 2021 ; Bagagiolo et al., 2022).
Une revue générale des revues systématiques publiée en 2025 conclut également que les techniques ostéopathiques peuvent diminuer la douleur et améliorer partiellement la fonction chez l’adulte, avec un niveau de preuve jugé modéré pour certains résultats. Elle relève toutefois d’importantes variations entre les pathologies, les interventions, les comparateurs et la qualité des études disponibles (Zipp et al., 2025).
Ces résultats positifs doivent donc être pris au sérieux. Mais ils ne suffisent pas à valider l’ostéopathie comme doctrine spécifique.
D’abord, les traitements étudiés associent fréquemment mobilisations, manipulations vertébrales, étirements, techniques myofasciales et exercices. Ces gestes sont également pratiqués par des kinésithérapeutes, des médecins ou d’autres professionnels. Une amélioration après ce type d’intervention ne démontre donc pas la validité des lésions ostéopathiques, des restrictions viscérales ou des mécanismes historiques invoqués par la profession.
Ensuite, le résultat dépend fortement du comparateur utilisé. Comparer une prise en charge longue, tactile et personnalisée à l’absence de traitement favorise mécaniquement l’intervention. La question la plus exigeante consiste à savoir si l’ostéopathie obtient de meilleurs résultats qu’une intervention simulée suffisamment crédible. Or une revue systématique avec méta-analyse publiée en 2024 a précisément comparé les traitements ostéopathiques à des procédures factices ou à des placebos pour les lombalgies et les cervicalgies. Elle ne trouve aucune supériorité de l’ostéopathie concernant la douleur, le handicap ou la qualité de vie (Ceballos-Laita, Jiménez-del-Barrio et al., 2024).
L’essai français LC-OSTEO de 2021 illustre le problème de la différence entre résultat statistique et utilité clinique. Quatre cents patients souffrant de lombalgie subaiguë ou chronique ont reçu soit un traitement ostéopathique standardisé, soit des manipulations simulées. À trois mois, les limitations d’activité étaient statistiquement un peu plus faibles dans le groupe ostéopathie. Mais la différence était minime et probablement dépourvue de pertinence clinique. Aucun bénéfice convaincant n’apparaissait pour la douleur, la qualité de vie ou la consommation de médicaments (Nguyen et al., 2021).
Pour les cervicalgies, une méta-analyse publiée en 2022 rapporte des améliorations possibles de la douleur et de la fonction. Mais les auteurs classent eux-mêmes la qualité des preuves comme très faible, ce qui signifie que de nouvelles études pourraient facilement modifier ou annuler l’estimation obtenue (Dal Farra et al., 2022).
Une autre revue publiée en 2023 obtient également des résultats favorables pour certaines interventions ostéopathiques sur les cervicalgies non spécifiques. Là encore, les essais sont peu nombreux, les techniques hétérogènes et les comparateurs variables, ce qui limite fortement la portée générale de la conclusion (Ceballos-Laita, Jiménez-del-Barrio, & Carrasco-Uribarren 2023).
La synthèse la plus récente, publiée en 2026, examine l’ostéopathie pour différentes douleurs musculo-squelettiques. Elle rapporte des signaux d’efficacité pour certaines localisations, mais souligne une hétérogénéité considérable, une qualité de preuve variable et la difficulté de distinguer les effets propres à l’ostéopathie de ceux des thérapies manuelles en général (Gassner et al., 2026).
Le bilan honnête est donc le suivant : certaines synthèses rapportent des effets favorables pour des douleurs musculo-squelettiques, notamment lombaires ou cervicales. Mais ces effets sont généralement modestes, reposent souvent sur des preuves fragiles et concernent des techniques manuelles qui ne sont pas spécifiques à l’ostéopathie. Lorsque la comparaison est faite avec une intervention simulée crédible, la supériorité clinique tend à disparaître.
Les recommandations de l’American College of Physicians incluent d’ailleurs les manipulations vertébrales parmi les nombreuses options non médicamenteuses envisageables pour certaines lombalgies. Elles ne valident ni l’ostéopathie comme discipline, ni ses modèles diagnostiques particuliers, et le niveau de preuve attribué aux manipulations reste faible (Qaseem et al., 2017).
Les approches crâniennes
Pour l’ostéopathie crânienne et la thérapie crânio-sacrée, les conclusions sont nettement plus défavorables.
Une revue systématique consacrée à la fiabilité du diagnostic et à l’efficacité clinique de l’ostéopathie crânienne n’a trouvé aucune preuve méthodologiquement solide permettant de valider la détection manuelle du prétendu mécanisme respiratoire primaire ou l’efficacité des traitements qui cherchent à le modifier (Guillaud et al., 2016).
Une méta-analyse publiée en 2024 conclut également que la thérapie crânio-sacrée ne produit pas d’amélioration significative pour les affections étudiées. Les essais disponibles sont peu nombreux, souvent petits et exposés à différents biais, mais ils ne fournissent aucun signal robuste en faveur d’un bénéfice clinique spécifique (Ceballos-Laita, Ernst et al., 2024).
Autrement dit, les recherches les plus récentes ne viennent pas sauver le mécanisme respiratoire primaire. Elles confirment que son existence diagnostique, sa perception manuelle et son utilité thérapeutique ne disposent pas d’une validation convaincante.
En français simple : l’ostéopathie crânienne n’apporte strictement rien. Il faut s’en débarrasser.
L’ostéopathie viscérale
La situation est la même pour l’ostéopathie viscérale. Les praticiens affirment pouvoir repérer une perte de mobilité ou une tension anormale d’un organe, puis la corriger manuellement.
Une revue systématique publiée en 2018 concluait déjà que les méthodes diagnostiques étudiées étaient peu fiables et que les preuves solides d’efficacité faisaient défaut (Guillaud et al., 2018).
Une méta-analyse plus récente, publiée en 2023, ne trouve toujours pas d’études de haute qualité permettant de démontrer une amélioration fiable de la douleur, du handicap ou de la fonction (Ceballos-Laita, Mingo-Gómez et al., 2023). Quelques résultats positifs apparaissent dans de petites études, mais ils ne permettent pas de conclure à une efficacité clinique robuste.
Ici encore, l’actualisation de la littérature ne renverse pas le constat antérieur : les fondements diagnostiques restent fragiles et l’efficacité propre des manipulations viscérales demeure non démontrée.
En français : l’ostéopathie viscérale, on oublie.
Les indications pédiatriques
En pédiatrie, les données sont particulièrement préoccupantes, parce que la faiblesse des preuves concerne des patients qui ne peuvent pas consentir eux-mêmes et chez lesquels la balance entre bénéfices et risques doit être particulièrement exigeante.
Une revue systématique publiée en 2013 concluait déjà que les résultats disponibles étaient faibles, contradictoires et insuffisants pour recommander l’ostéopathie chez l’enfant.
- Posadzki, P., Lee, M. S., & Ernst, E. (2013). Osteopathic manipulative treatment for pediatric conditions: A systematic review. Pediatrics, 132(1), 140–152. https://doi.org/10.1542/peds.2012-3959
Cette revue a été actualisée en 2022. Les auteurs concluent que les résultats disponibles sont très incertains. Les études sont généralement petites, hétérogènes, exposées à des biais importants et rapportent insuffisamment les effets indésirables. Elles ne permettent pas de recommander le traitement ostéopathique pour les affections pédiatriques examinées (Posadzki et al., 2022).
L’overview de Bagagiolo et al. aboutit au même constat : les résultats éventuellement prometteurs concernent surtout certains troubles musculo-squelettiques chez l’adulte ; pour les indications pédiatriques, les céphalées et le syndrome de l’intestin irritable, les preuves restent limitées ou inconclusives (Bagagiolo et al., 2022).
En pédiatrie, et plus encore chez le nouveau-né et le nourrisson, l’incertitude ne doit pas être présentée comme une situation d’attente neutre. Aucun bénéfice clinique suffisamment solide n’a été établi pour les motifs couramment invoqués — coliques, régurgitations, pleurs, troubles du sommeil ou déformations crâniennes — tandis que la qualité du diagnostic palpatoire, la surveillance des effets indésirables et la justification même des manipulations restent insuffisantes. Dans cette population vulnérable, une intervention sans bénéfice démontré n’est pas simplement sans effet : elle expose inutilement l’enfant, détourne parfois les parents d’une évaluation médicale ou d’une prise en charge recommandée, et donne une légitimité clinique à des concepts sans fondement. Je reviendrai tout à l’heure sur l’avis de la Société française de pédiatrie .
Les effets physiologiques ne suffisent pas
Les défenseurs de l’ostéopathie invoquent parfois des modifications du cortisol, de la variabilité cardiaque, de l’activité du système nerveux autonome ou de certains signaux observés en imagerie cérébrale.
Ces mesures indiquent que le corps réagit à une intervention, ce qui arrive également lors d’un massage, d’un exercice, d’une conversation rassurante ou d’un changement de posture. Leur présence établit un effet physiologique transitoire. Je produis aussi un effet physiologique transitoire si je gifle un charlatan.
Vous comprenez donc qu’une variation physiologique transitoire ne constitue pas en elle-même une preuve thérapeutique. Pour parler d’efficacité, il faut démontrer une amélioration clinique pertinente, reproductible et supérieure à celle obtenue avec une intervention simulée ou un comparateur approprié.
La revue consacrée aux effets ostéopathiques sur le système nerveux autonome décrit une littérature très hétérogène, fondée sur de petits échantillons et des protocoles difficilement comparables. Elle fournit quelques hypothèses mécanistiques, mais ne permet pas d’établir une efficacité clinique (Rechberger et al., 2019).
Faiblesses conceptuelles
Au problème de l’efficacité s’ajoute celui du diagnostic. L’ostéopathie historique repose sur des notions comme la « dysfonction somatique », la « lésion ostéopathique », la restriction de mobilité ou l’asymétrie tissulaire.
Cette faiblesse conceptuelle se traduit par un problème très concret : les ostéopathes reproduisent difficilement leurs diagnostics palpatoires. Lorsqu’ils recherchent une restriction de mobilité, une asymétrie vertébrale, une tension tissulaire ou une prétendue dysfonction somatique, deux examinateurs aboutissent fréquemment à des conclusions différentes. La concordance s’améliore pour certains repères anatomiques grossiers, pour la douleur provoquée et après un entraînement étroitement standardisé. Elle reste faible ou très variable pour les anomalies fines censées guider le traitement ostéopathique.
Une revue systématique consacrée à la palpation lombaire conclut ainsi à une fiabilité insuffisante des tests de mobilité et à une validité rarement démontrée (Degenhardt et al., 2005 ; Nolet et al., 2021). Le problème touche directement le raisonnement clinique : une anomalie dépourvue de détection reproductible fournit une base très fragile au choix d’une manipulation particulière
Une partie de l’ostéopathie contemporaine tente de sortir de cette difficulté en conservant certains gestes tout en abandonnant leurs explications historiques. La manipulation n’est plus censée remettre un os en place ou libérer un organe, mais moduler la douleur, rassurer le patient, favoriser le mouvement ou renforcer l’alliance thérapeutique.
Cette évolution peut réduire le recours aux explications les plus invraisemblables. Elle soulève néanmoins une question éthique : le patient sait-il que le praticien ne prétend plus réellement déplacer un os du crâne, libérer un fascia ou restaurer la mobilité d’un viscère ? Ou continue-t-il à payer pour une explication que le praticien lui-même ne tient plus pour vraie ?
Une pratique fondée sur les preuves exige aussi une information loyale sur la nature du traitement, son mécanisme supposé et le degré réel d’incertitude.
À cela s’ajoute un problème méthodologique récurrent : bien que plusieurs centaines d’études aient été publiées sur le sujet, la qualité méthodologique de la majorité d’entre elles demeure faible. Les protocoles sont souvent entachés de biais, avec des groupes trop petits, des critères d’évaluation flous, et un manque de contrôle en double aveugle. Les revues systématiques soulignent que les rares effets positifs rapportés sont généralement de faible ampleur, non spécifiques, et compatibles avec un effet placebo, des biais de publication, ou une mauvaise randomisation.
Le bilan n’est donc pas celui d’une discipline que la science aurait négligée et qu’il suffirait d’étudier davantage pour révéler des effets déjà manifestes. C’est celui d’une pratique abondamment étudiée, dont les résultats les plus crédibles se réduisent essentiellement à des effets modestes de thérapies manuelles non spécifiques, tandis que ses doctrines les plus caractéristiques restent désespérément dépourvues de validation.
— Parenthèse : le syndrome de KISS affole beaucoup de parents. Et pourtant, il n’existe pas —
KISS signifie Kinematic Imbalance due to Suboccipital Strain : une prétendue perturbation mécanique des articulations cervicales hautes à laquelle sont attribués des symptômes aussi divers que les pleurs, les coliques, les troubles du sommeil, les difficultés d’alimentation ou les asymétries posturales. Ce syndrome affole beaucoup de parents, pourtant, il ne correspond à aucune entité clinique validée. Il n’existe ni critères diagnostiques standardisés, ni gold standard permettant de l’identifier, et la chaîne causale censée relier une prétendue dysfonction cervicale haute à toute une cascade de troubles ou symptômes reste hypothétique et non démontrée (Brurberg et al., 2009 ; Brand et al., 2005 ; Gross et al, 2024).
En l’absence de bénéfice établi et compte tenu des risques possibles, la littérature recommande de ne pas recourir à ces pratiques chez le nourrisson en dehors d’essais contrôlés. Voilà 20 ans que ce dossier est pour ainsi dire clos.
Que disent les autorités de santé ?
En 2016, le Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes a publié un avis relatif à l’ostéopathie crânienne. S’appuyant notamment sur une revue approfondie réalisée par le CORTECS, il conclut que ses principes ne reposent sur aucune hypothèse scientifiquement établie et que son efficacité thérapeutique n’est pas démontrée. Il considère par conséquent son utilisation par un kinésithérapeute comme une dérive thérapeutique.
En 2018, le même Conseil adopte une position comparable sur l’ostéopathie viscérale. Il estime que cette pratique est dépourvue de fondements théoriques scientifiquement valides, que les procédures diagnostiques ne sont pas reproductibles et qu’aucune preuve d’efficacité clinique n’a été établie. Les techniques viscérales ne constituent donc pas, selon l’Ordre, des soins conformes aux données de la science (Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes, 2016, 2018) [10]. Ces positions ont été actualisées dans deux avis publiés en décembre 2024[11].
La réglementation elle-même prévoit des restrictions particulières. Depuis le décret du 25 mars 2007, un ostéopathe non médecin ne peut manipuler le crâne, la face ou le rachis d’un nourrisson de moins de six mois qu’après un diagnostic établi par un médecin attestant l’absence de contre-indication. La même obligation s’applique aux manipulations du rachis cervical. Le législateur reconnaît donc que ces gestes ne peuvent pas être considérés comme anodins.
En décembre 2024, l’Académie nationale de médecine s’est à son tour prononcée sur l’ostéopathie viscérale et crânienne chez le nouveau-né. Elle décrit des pratiques « sans fondement scientifique avéré » dont l’efficacité et la sécurité ne sont pas démontrées. Elle demande leur évaluation rigoureuse, la mise en place d’une surveillance des événements indésirables et la fin de leur promotion dans les maternités et les services de néonatologie (Académie nationale de médecine, 2024) [12].
En avril 2025, la Société française de pédiatrie et le Syndicat de médecine manuelle ostéopathie de France vont encore plus loin. Ils demandent que l’ostéopathie soit contre-indiquée chez les nouveau-nés et les nourrissons. Leur raisonnement est simple : les manipulations exposent une population vulnérable à des risques qui ne sont compensés par aucun avantage démontré. L’ostéopathie crânienne y est décrite comme reposant sur un concept dogmatique dépourvu de vraisemblance scientifique (Société française de pédiatrie & Syndicat de médecine manuelle ostéopathie de France, 2025) [13].
La Haute Autorité de santé avait déjà conclu en 2020[14] que les données disponibles ne permettaient pas de recommander l’ostéopathie pour les déformations crâniennes positionnelles. Elle privilégiait la motricité libre, les mesures positionnelles et, en cas de torticolis ou de limitation de la mobilité cervicale, la kinésithérapie pédiatrique. Sa fiche envisageait néanmoins une éventuelle association de l’ostéopathie à la kinésithérapie en deuxième intention, proposition difficile à concilier avec l’absence de preuve constatée. La prise de position de la Société française de pédiatrie en 2025 est désormais beaucoup plus nette. La réaction des ostéopathes ne s’est pas fait attendre. Le 13 mai 2025, le Syndicat Français des Ostéopathes publie un communiqué contestant cette mise en cause, revendiquant au contraire des « preuves scientifiques d’efficacité et d’innocuité »[15]. Leur argumentaire s’appuie sur la popularité de la discipline : « Un Français sur quatre consulte chaque année ». Ce genre de réaction illustre à quel point les réponses du secteur sont dictées par un réflexe corporatiste plutôt que par un examen rationnel des preuves disponibles.
Le Conseil national de l’Ordre des médecins adopte une position plus générale. Les médecins peuvent faire état de certains diplômes universitaires en médecine manuelle-ostéopathie, mais l’ostéopathie ne constitue pas une spécialité médicale ni une qualification ordinale autonome. Surtout, un médecin reste soumis à son code de déontologie : il doit fonder ses soins sur les données acquises de la science et ne peut proposer des procédés insuffisamment éprouvés ou illusoires[16].
À l’étranger, les recommandations sont plus nuancées pour les douleurs musculo-squelettiques de l’adulte. Le National Institute for Health and Care Excellence du Royaume Uni (NICE) propose d’envisager les thérapies manuelles — manipulation, mobilisation ou massage — dans certaines lombalgies, mais seulement à l’intérieur d’un programme comprenant également de l’exercice. Il ne recommande pas l’ostéopathie comme système particulier et ne valide aucune de ses doctrines crâniennes ou viscérales[17]. Le NCCIH américain rapporte lui aussi que les manipulations vertébrales peuvent produire de petites améliorations pour certaines lombalgies ou cervicalgies[18]. Mais il évalue une technique partagée par plusieurs professions, et pas la validité de l’ostéopathie comme corpus théorique.
Le tableau institutionnel converge vers une position prudente et sceptique vis-à-vis de l’ostéopathie. Cette discipline ne repose pas sur des bases scientifiques suffisamment solides pour justifier son expansion actuelle, encore moins chez les publics vulnérables comme les nourrissons. Il n’existe aucune indication pédiatrique où l’ostéopathie puisse apporter un bénéfice qui surpasserait les risques afférents à la pratique telle qu’elle existe actuellement.
Je reformule pour éviter les problèmes de compréhension : l’ostéopathie a été étudiée, testée, à de nombreuses reprises ; les travaux des spécialistes ne concluent pas que l’on ne comprendrait pas ce qui se passe, qu’il faudrait plus d’études pour expliquer les effets manifestes de cette pratique. Non, on a mesuré ces effets sur des indications médicales précises, et on constate que, pour ainsi dire, ils n’existent pas quand on les compare à ce que produisent des pratiques par ailleurs validées.
6. Les risques de l’ostéopathie
L’image de l’ostéopathie comme pratique douce et inoffensive ne résiste pas à l’analyse.
Après une séance de thérapie manuelle, certains patients signalent des douleurs locales, une raideur, des céphalées, des vertiges ou une fatigue transitoire. Ces manifestations sont généralement bénignes et disparaissent spontanément. Les revues disponibles indiquent cependant que leur fréquence est difficile à comparer, car les études ne les définissent ni ne les recueillent toutes de la même manière (Carnes et al., 2010).
Des complications graves se produisent parfois. Elles comprennent notamment des lésions neurologiques, des hernies discales, des fractures et des accidents vasculaires associés à une dissection des artères cervicales. Leur incidence exacte demeure inconnue. Les essais cliniques comportent trop peu de participants pour détecter correctement des événements exceptionnels, et le signalement des accidents reste incomplet (Ernst, 2007 ; Gorrell et al., 2023 ; Pankrath et al., 2024).
Le cas des dissections artérielle est particulièrement alarmant. Une dissection peut commencer par une douleur cervicale ou une céphalée et conduire le patient à consulter avant l’apparition de l’AVC : dans certains cas, la manipulation pourrait donc être postérieure au début de l’accident. Mais plusieurs rapports de cas, séries cliniques et enquêtes médico-légales décrivent des dissections apparues immédiatement après une manipulation cervicale et considèrent que le geste a provoqué ou aggravé la lésion. L’American Heart Association reconnaît une association statistique entre manipulation cervicale et dissection artérielle (Biller et al., 2014). Là encore la fréquence du phénomène demeure incertaine, mais l’absence de chiffre fiable n’indique pas l’absence de risque.
Voici quelques exemples.
En 2003, en Nouvelle-Zélande, une patiente a présenté immédiatement après une manipulation cervicale réalisée par un ostéopathe des troubles visuels, sensitifs et moteurs. Une dissection de l’artère vertébrale a été diagnostiquée et des séquelles neurologiques ont persisté. L’enquête officielle a considéré que la manipulation avait probablement causé l’accident (Health and Disability Commissioner, 2004).
En Italie, une patiente a développé en 2012 une hernie discale cervicale accompagnée d’une atteinte neurologique après une manipulation ostéopathique du cou. Malgré une intervention chirurgicale, elle conservait des douleurs, une mobilité réduite et un déficit sensitif. Les auteurs du rapport médico-légal ont attribué la lésion à la manipulation (Cicconi et al., 2014).
Au Québec, un homme de 49 ans est mort en 2020 d’un accident vasculaire cérébral associé à une dissection cervicale. Selon le rapport rendu public en 2025, l’hypothèse la plus probable était celle d’une lésion provoquée par des manipulations cervicales traumatiques pratiquées quelques semaines auparavant par une ostéopathe. La coroner a également appelé à un meilleur encadrement de la profession (Duchaine, 2025).
Les accidents ne concernent pas uniquement le rachis cervical. En 2025, un rapport médico-légal a décrit la fracture de la diaphyse fémorale d’une femme de 43 ans pendant une manipulation de la région lombaire et de la cuisse. Ce cas rappelle qu’une mobilisation forcée peut révéler ou aggraver une fragilité osseuse insuffisamment dépistée (Prevot et al., 2025).
En 2009, aux Pays-Bas, une fillette de trois mois est morte après une manipulation forcée et prolongée du cou et de la colonne vertébrale par une thérapeute crânio-sacrée. Les médecins ont estimé que le décès pouvait résulter d’un mécanisme neurovasculaire cervical ou d’une interruption respiratoire provoquée par la flexion maintenue du rachis. Ils recommandaient de ne pas soumettre les nourrissons à ce type de manipulation (Holla et al., 2009).
L’ostéopathie n’est pas une pratique « douce », et nous devons cesser d’y exposer les jeunes enfants.
- Holla, M., Ijland, M. M., van der Vliet, A. M., Edwards, M., & Verlaat, C. W. M. (2009). Overleden zuigeling na ‘craniosacrale’ manipulatie van hals en wervelkolom [Décès d’un nourrisson après manipulation « crânio-sacrée » du cou et de la colonne vertébrale]. Nederlands Tijdschrift voor Geneeskunde, 153(17), 828–831. PMID: 19469218
Ces cas ne permettent pas de calculer la fréquence des accidents, et ne signifient pas que toute manipulation provoque un dommage grave. Ils établissent en revanche que la pratique n’est pas dépourvue de risques. Leur acceptabilité dépend donc du bénéfice attendu. Pour une intervention dont l’efficacité spécifique est faible, incertaine ou inexistante, même un risque rare devient plus difficile à justifier.
Retards de diagnostic et abandon des soins
Le dommage ne résulte pas nécessairement du geste lui-même. Une consultation ostéopathique peut également retarder le diagnostic d’une affection organique lorsque des symptômes sont interprétés comme une simple tension, une restriction de mobilité ou un déséquilibre fonctionnel.
Le danger devient majeur lorsque le praticien prétend remplacer une évaluation médicale ou conduit le patient à interrompre un traitement efficace. Ce risque n’est pas spécifique à l’ostéopathie, et il ne concerne sans doute pas la majorité d’entre eux… Mais il existe dans un secteur où cohabitent des formations très inégales, des doctrines non validées et des offres complémentaires parfois ouvertement ésotériques.
Gestes interdits et limites corporelles
Le cadre réglementaire français prévoit que les actes ostéopathiques doivent être exclusivement manuels et externes. Il interdit expressément les manipulations gynéco-obstétricales et les touchers pelviens aux praticiens agissant au titre de l’ostéopathie. Lorsqu’une pratique implique le déshabillage, le toucher prolongé et l’intervention sur des zones intimes, le consentement doit être explicite, renouvelé et accompagné d’une information sans ambiguïté. Certains gestes — comme les touchers pelviens ou rectaux — ont beau être interdits, il arrive encore qu’ils soient enseignés selon certains témoignages.
Le risque de franchissement des limites sexuelles ne repose pas seulement sur quelques faits divers. Une étude australienne a analysé 1 507 signalements pour inconduite sexuelle adressés aux autorités de régulation entre 2011 et 2016. Les chiropracteurs et ostéopathes, regroupés dans une même catégorie, présentaient un taux ajusté de signalements pour agression sexuelle multiplié par 2,28 par rapport à celui des médecins internistes. Cette étude mesure des plaintes, et non des condamnations, et ne permet pas d’incriminer plus les ostéopathes que les chiropracteurs, mais met en évidence un signal préoccupant dans ces pratiques (Bismark et al., 2020).
- Bismark, M. M., Studdert, D. M., Morton, K., Paterson, R., Spittal, M. J., & Taouk, Y. (2020). Sexual misconduct by health professionals in Australia, 2011–2016: A retrospective analysis of notifications to health regulators. Medical Journal of Australia, 213(5), 218–224. https://doi.org/10.5694/mja2.50706
Le risque des titres non réglementés
La proximité lexicale avec l’ostéopathie peut également être exploitée par des praticiens dépourvus du titre réglementé. En 2025, un ancien champion paralympique se présentant notamment comme « ostéothérapeute » et massothérapeute a été condamné à quatre ans de prison, dont deux ferme, pour huit agressions sexuelles commises sur des patientes entre 2019 et 2021.
Cette affaire montre la vulnérabilité créée par des consultations corporelles réalisées en cabinet isolé, ainsi que la confusion entretenue par des appellations thérapeutiques non reconnues et dépourvues d’instance disciplinaire propre.
En 2014, Michel Bousquet, magnétiseur, a été condamné après avoir prétendu pouvoir guérir des cancers et s’être immiscé dans la prise en charge de patients gravement malades. L’affaire avait notamment été portée par les parents de Laura Vignola, morte d’un cancer en 2009 après avoir été suivie par lui. Malgré l’interdiction qui lui avait été faite d’exercer la médecine, il a ensuite repris une activité en se présentant comme ostéopathe, sans disposer du titre requis, avant d’être de nouveau poursuivi pour exercice illégal de la médecine et travail dissimulé. Ce dossier montre la facilité avec laquelle une appellation proche d’une profession installée peut servir de nouvel habillage à des pratiques déjà condamnées, et la difficulté pour le public de distinguer un titre réglementé d’une simple présentation commerciale, mais aussi l’accoutumance du public envers des pratiques qui sont totalement étrangères aux vraies professions de santé.
- La Dépêche du Midi. (2019, 10 août). Lot : le magnétiseur qui prétendait guérir le cancer rattrapé par la justice.
La médecine conventionnelle produit elle aussi des accidents, trop nombreux, et parfois graves. Mais elle évalue ses interventions selon leur balance bénéfice-risque et dispose de systèmes de pharmacovigilance, de recommandations, de responsabilités professionnelles et de procédures disciplinaires. Nous savons que ces instances font un travail insuffisant, très insuffisant ; mais elles existent.
Pour l’ostéopathie, la difficulté est précisément que les bénéfices spécifiques sont modestes ou non démontrés, tandis que les risques graves, même rares, ne sont pas nuls et restent mal surveillés. Plus le bénéfice attendu diminue, moins l’exposition au risque devient acceptable.
Pourquoi on y croit ?
Tout ce que je viens de dire sur les origines de l’ostéopathie, ses doctrines et les résultats de son évaluation scientifique va heurter un grand nombre d’entre vous. Près de 30 000 personnes portent le titre d’ostéopathe en France, et la grande majorité sont sans doute sincèrement convaincues d’apporter une aide réelle. Selon un sondage Odoxa de 2024, plus d’un Français sur deux déclarait avoir consulté un ostéopathe au cours des cinq années précédentes. Dans une autre enquête, réalisée par Harris Interactive en 2019, 92 % des personnes ayant eu recours à l’ostéopathie se disaient satisfaites [19].
Un discours critique comme le mien pourra donc être interprété comme de la fermeture d’esprit, de la méchanceté ou la preuve que je travaille pour Big Pharma, les Jésuites, les Illuminatis ou les Reptiliens. Lorsqu’une pratique est aussi bien installée, il paraît parfois plus vraisemblable de supposer que son critique est malhonnête que d’admettre qu’une profession entière puisse surestimer l’efficacité propre de ses méthodes.
Mais la bonne question est ailleurs : Comment se fait-il, s’il n’existe aucune bonne raison de croire aux bienfaits de l’ostéopathie, que tant de gens intelligents y croient malgré tout ?
Cela signifie qu’il y a de mauvaises raisons d’y croire, et j’entends par là des raisons qui ne sont pas directement liée à la véracité de ce qui est cru, des raisons qui ne sont pas épistémiques, des raisons de croire qui sont liées à des paramètres contextuels, et qu’on aurait tort de mépriser.
La première est la preuve sociale. L’ostéopathie possède tous les signes extérieurs de la légitimité : un titre réglementé, des dizaines d’écoles, des milliers de praticiens, des diplômes accrochés au mur, des cabinets identifiables, des remboursements par de nombreuses mutuelles et parfois la recommandation d’un professionnel de santé. Pour le public, tous ces éléments forment un message simple : si cette pratique est aussi répandue et aussi institutionnalisée, c’est probablement qu’elle fonctionne.
On retrouve l’argument de la popularité et l’appel à l’autorité.
Ensuite, il faut comprendre ce qui se passe lorsqu’une personne consulte. On ne va généralement pas chez l’ostéopathe à un moment choisi au hasard. On y va lorsque la douleur est particulièrement forte, lorsqu’un symptôme devient gênant ou lorsqu’une inquiétude atteint son maximum. Or de nombreux troubles musculo-squelettiques fluctuent naturellement. Après un épisode particulièrement intense, ils ont de bonnes chances de diminuer, même sans intervention : c’est ce qu’on appelle la régression vers la moyenne.
À cela s’ajoutent l’évolution spontanée, le repos, les changements d’activité, les médicaments éventuellement pris en parallèle et les autres conseils suivis par le patient. Si l’amélioration survient après la consultation, elle sera spontanément attribuée au dernier geste marquant : « J’avais mal, l’ostéopathe m’a manipulé, puis j’ai eu moins mal ; la manipulation m’a donc guéri. » La chronologie est réelle. Le lien causal, lui, reste à démontrer.
C’est ce qu’on appelle le post hoc ergo propter hoc, le phénomène de la corrélation trompeuse.
La consultation produit aussi des effets contextuels — ce qu’on appelle le placebo. Le patient a pris rendez-vous, s’est déplacé dans un cabinet, a rencontré une personne présentée comme experte, lui a raconté son histoire et a reçu une explication personnalisée. Le praticien lui accorde du temps, l’examine, le touche, lui annonce qu’il a trouvé un problème et accomplit un geste censé le corriger.
Les attentes, les apprentissages antérieurs, le cadre thérapeutique, les paroles du praticien et la relation de confiance peuvent modifier la douleur, l’anxiété et la manière dont le patient perçoit son état. Ce ne sont pas de simples effets imaginaires : la recherche décrit des réponses psychobiologiques réelles liées au contexte de soin (Finniss et al., 2010 ; Rossettini et al., 2018).
Les thérapies manuelles réunissent beaucoup de ces éléments : une prise en charge individualisée, une proximité physique, un rituel technique et une intervention immédiatement perceptible. L’alliance avec le praticien, les attentes et la présentation du traitement peuvent influencer l’expérience douloureuse, même lorsque le geste spécifique n’est pas supérieur à une intervention simulée (Fuentes et al., 2014 ; Kinney et al., 2020).
Une consultation peut donc être sincèrement vécue comme bénéfique sans que la doctrine invoquée soit vraie. Le patient ne ment pas lorsqu’il dit qu’il se sent mieux. L’ostéopathe ne ment pas nécessairement lorsqu’il pense l’avoir aidé. L’erreur peut se glisser dans l’explication causale : nous avons tendance à attribuer l’amélioration à une cause à laquelle nous croyons déjà. L’erreur magistrale que beaucoup de gens commettent est de sous-estimer l’intensité de ces effets contextuels et l’influence qu’ils exercent sur notre manière d’attribuer des causes à nos ressentis ou à notre état de santé.
Les effets contextuels accompagnent également la médecine, la kinésithérapie, la chirurgie, la psychothérapie et les traitements médicamenteux. Dans une prise en charge valide, ils s’ajoutent à une intervention dont les bénéfices spécifiques ont été établis. On ne peut donc pas défendre une doctrine fausse en affirmant qu’elle produit tout de même du placebo. L’écoute, la réassurance, l’attention et le toucher n’exigent pas de faire croire au patient que son crâne respire, que son foie manque de mobilité ou que son bassin a été remis en place. Ces dimensions relationnelles peuvent et doivent être utilisées honnêtement, sans diagnostic fictif ni mécanisme inventé.
Conclusion — vers une réforme ?
Il existe des ostéopathes qui ont pris conscience de ces difficultés et cherchent à exercer de manière plus honnête envers leurs patients comme envers eux-mêmes. J’ai reçu certains d’entre eux dans l’émission Faut-il en finir avec l’ostéopathie ?, dont vous avez vu plusieurs extraits.
Ils appartiennent au COSE, le Collectif des ostéopathes scientifiques et éthiques. Les membres que j’ai interrogés défendent une transformation profonde de leur activité : conserver les interventions manuelles susceptibles d’apporter quelque chose au patient, abandonner les diagnostics et les mécanismes non validés, et construire une pratique centrée sur la douleur, le mouvement, l’accompagnement et l’information loyale.
Cette démarche mérite d’être soutenue. Car lorsque les écoles présentent comme des connaissances établies des notions dont la validité n’a jamais été démontrée, leurs premières victimes sont aussi les étudiants. Ils consacrent cinq années et plusieurs dizaines de milliers d’euros à une formation qui leur promet un métier reconnu, un savoir particulier et une capacité à détecter des dysfonctions invisibles aux autres professionnels. Beaucoup découvrent ensuite un marché saturé et des revenus très faibles.
Le rapport de l’IGAS décrit une démographie « préoccupante », des difficultés d’insertion professionnelle et une paupérisation particulièrement marquée chez les jeunes ostéopathes. Les trente et une écoles agréées disposaient, en 2022, d’une capacité proche de 12 000 étudiants et pouvaient diplômer environ 2 300 nouveaux praticiens chaque année, sans que leurs effectifs soient adaptés aux besoins réels. L’IGAS recommande donc de réduire les capacités de formation et de mieux informer les candidats sur leurs perspectives professionnelles (Gady-Cherrier & Zantman, 2022).
Cette précarité a pour conséquence prévisible une incitation économique à élargir les indications, multiplier les consultations et ajouter des offres complémentaires permettant de se distinguer sur un marché encombré. Lorsqu’une profession ne possède ni champ d’efficacité clairement établi ni doctrine commune validée, la diversification peut rapidement conduire vers l’énergétique, le décodage émotionnel, la nutrition fantaisiste ou d’autres pratiques encore moins défendables.
Le cas de l’ostéopathie dépasse donc la seule question de savoir si une manipulation soulage parfois une lombalgie. Il engage la santé des patients, la qualité de la formation, l’endettement des étudiants, l’avenir professionnel de milliers de praticiens et la confiance accordée collectivement aux titres thérapeutiques.
Dans les territoires où l’accès aux soins est difficile, cette confiance peut avoir des conséquences particulières. Un ostéopathe disponible peut être perçu comme un substitut au médecin ou au kinésithérapeute. Mais l’ostéopathe exclusif n’est pas reconnu comme professionnel de santé et ne possède ni les compétences diagnostiques ni les prérogatives permettant de remplacer une prise en charge médicale. Sa disponibilité ne doit donc pas masquer le déficit de soins ni légitimer un élargissement indu de son rôle.
Voilà pourquoi je ne veux pas réduire indistinctement tous les ostéopathes à des charlatans. La plupart ont probablement appris leur métier de bonne foi, auprès d’enseignants eux-mêmes convaincus. Renoncer à une doctrine professionnelle demande davantage qu’une simple correction théorique, il ne s’agit pas seulement de se mettre à jour ; cela implique une profonde remise en question.
Certains praticiens ont investi des années de formation, construit leur réputation et tiré leurs revenus de techniques crâniennes, viscérales ou énergétiques. Certains sont devenus formateurs, auteurs ou figures d’autorité précisément parce qu’ils prétendaient maîtriser ces techniques. Admettre qu’elles ne reposent sur rien de solide menace alors simultanément leur compétence, leur statut, leur activité économique et l’image qu’ils ont d’eux-mêmes.
Dans ces conditions, la critique scientifique, telle que la mienne ici dans cette vidéo, peut déclencher une série de mécanismes défensifs : dissonance cognitive, protection de l’identité professionnelle, biais des coûts irrécupérables et rationalisation. Il devient psychologiquement et matériellement plus facile d’accuser les médecins, les kinésithérapeutes, les chercheurs ou les zététiciens de vouloir supprimer l’ostéopathie que d’admettre que plusieurs décennies de pratique et d’enseignement reposaient sur des bases fragiles.
Les travaux de Pierre-Luc L’Hermite montrent précisément cette tension identitaire : l’ostéopathie cherche à se conformer aux normes contemporaines de la science tout en conservant des traditions qui lui donnent sa singularité. Mais plus elle abandonne ses lésions, ses diagnostics palpatoires spécifiques, son crânien, son viscéral et son vitalisme, plus une question devient inévitable : que reste-t-il qui soit encore proprement ostéopathique, plutôt qu’une forme de thérapie manuelle déjà accessible dans d’autres professions ? (L’Hermite, 2024).
Je pense donc qu’il faut encourager les praticiens qui acceptent cette réforme. Mais je me fais peu d’illusions sur la possibilité de sauver le mot ostéopathie. Ce nom reste attaché à une doctrine historique non démontrée, à des prétentions thérapeutiques démesurées et à des pratiques dont les éléments les plus distinctifs sont précisément les moins validés.
Le problème n’est pas que tout geste accompli par un ostéopathe serait nécessairement inutile. Certains gestes manuels peuvent soulager modestement certaines douleurs. Le problème est qu’aucun bénéfice propre ne justifie aujourd’hui le maintien du vaste édifice théorique construit autour de ces gestes.
La réforme ne devrait donc pas consister à recouvrir les anciennes croyances d’un vocabulaire neuroscientifique plus moderne. Elle devrait commencer par une rupture claire :
- ne plus enseigner comme des faits les mécanismes non démontrés ;
- informer honnêtement les patients sur les effets modestes et non spécifiques attendus ;
- renoncer aux indications pédiatriques, viscérales, crâniennes et extra-musculo-squelettiques sans efficacité établie ;
- renforcer les contrôles, la déontologie et la surveillance des événements indésirables ;
- réduire significativement les capacités de formation pour ne plus envoyer chaque année des milliers d’étudiants vers un marché déjà saturé.
À partir de là, il vous revient de vous faire votre propre opinion — notamment en vérifiant les informations que je viens de fournir.
Acermendax
Références
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- Bismark, M. M., Studdert, D. M., Morton, K., Paterson, R., Spittal, M. J., & Taouk, Y. (2020). Sexual misconduct by health professionals in Australia, 2011–2016: A retrospective analysis of notifications to health regulators. Medical Journal of Australia, 213(5), 218–224. https://doi.org/10.5694/mja2.50706
- Brand, P. L. P., Engelbert, R. H. H., Helders, P. J. M., & Offringa, M. (2005). Systematic review of effects of manual therapy in infants with kinetic imbalance due to suboccipital strain (KISS) syndrome. Journal of Manual & Manipulative Therapy, 13(4), 209–214. https://doi.org/10.1179/106698105790824815
- Carnes, D., Mars, T. S., Mullinger, B., Froud, R., & Underwood, M. (2010). Adverse events and manual therapy: A systematic review. Manual Therapy, 15(4), 355–363. https://doi.org/10.1016/j.math.2009.12.006
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- https://doi.org/10.1186/s12891-018-1943-8
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- Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes. (2018, 27 septembre). Avis CNO no 2018-02 relatif à l’ostéopathie viscérale.
- Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes. (2024a, décembre). Avis CNO no 2024-05 relatif à l’ostéopathie crânienne.
- Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes. (2024b, décembre). Avis CNO no 2024-06 relatif à l’ostéopathie viscérale.
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Enquêtes, décisions et presse
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- Harris Interactive. (2019). Observatoire des parcours de soins des Français : les Français et les médecines douces. Étude réalisée pour Santéclair.
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- La Dépêche du Midi. (2019, 10 août). Lot : le magnétiseur qui prétendait guérir le cancer rattrapé par la justice.
Notes de bas de page
[1] Jordan, T (2009) Swedenborg’s influence on Sutherland’s ‘Primary Respiratory Mechanism’ model in cranial osteopathy. International Journal of Osteopathic Medicine, Volume 12, Issue 3, 100 – 105
[2] Moutin, L., & Mann, G.-A. (1913). Manuel d’ostéopathie pratique : théorie et procédés, d’après les ouvrages du Dr Andrew Taylor Still et du Dr Wilfred L. Riggs. Maloine.
[3] https://www.aacom.org/become-a-doctor/about-osteopathic-medicine
[4] Johnson SM, Kurtz ME. Diminished use of osteopathic manipulative treatment and its impact on the uniqueness of the osteopathic profession. (2001) Acad Med. 76(8):821-8.
[5] Inspection générale des affaires sociales. (2022, avril). Évaluation de la procédure d’agrément et des capacités d’accueil des établissements de formation en ostéopathie et en chiropraxie et propositions d’évolution (Rapport no 2021-095R).
[6] Odoxa. (2024). Les Français et l’ostéopathie. Sondage réalisé pour l’Unité pour l’ostéopathie auprès de 1 005 Français les 29 et 30 mai 2024.
[7] https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000462001
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000462001
[8] Haute Autorité de santé. (2020). Prévention des déformations crâniennes positionnelles et mort inattendue du nourrisson.
Société française de pédiatrie, & Syndicat de médecine manuelle ostéopathie de France. (2025, 28 avril). Ostéopathie pour les nouveau-nés et nourrissons : de la non-indication à la contre-indication ?
[9] INSERM. (2012). Évaluation de l’efficacité de la pratique de l’ostéopathie. https://www.inserm.fr/rapport/evaluation-de-lefficacite-de-la-pratique-de-losteopathie-2012/
[10] Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes. (2016). Avis relatif à l’ostéopathie crânienne, fondé sur le rapport du Collectif de recherche transdisciplinaire esprit critique et sciences.
Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes. (2018). Avis CNO no 2018-02 du 27 septembre 2018 relatif à l’ostéopathie viscérale.
[11] Avis n° 2024-06 du Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes. « Avis du Conseil National de l’Ordre du 11-12 décembre 2024 modifiant l’avis du 27 septembre 2018 relatif à l’ostéopathie viscérale » https://www.ordremk.fr/wp-content/uploads/2024/12/avis-cno-2024-06-relatif-a-losteopathie-viscerale.pdf
[12] Académie nationale de médecine (2024) Communiqué du 13 décembre 2024, intitulé « Ostéopathie du nourrisson : absence de fondement scientifique et risque potentiel » https://www.academie-medecine.fr/losteopathie-viscerale-et-cranienne-chez-le-nouveau-ne-une-pratique-qui-interroge/
[13] Communiqué « Ostéopathie pour les nouveau-nés et nourrissons : de la non-indication à la contre-indication ? » 29.04.2025. https://www.sfpediatrie.com/actualites/osteopathie-nouveau-nes-nourrissons-non-indication-contre-indication
[14] Haute Autorité de Santé – Fiche mémo « Prévention des déformations crâniennes positionnelles (DCP) et mort inattendue du nourrisson », publiée en mars 2020, disponible sur : https://www.has-sante.fr/jcms/p_3151574/fr/prevention-des-deformations-craniennes-positionnelles-dcp-et-mort-inattendue-du-nourrisson
[15] Communiqué sur Facebook, le 13 mai 2025. https://www.facebook.com/osteopathe.syndicat/posts/pfbid0Ajryrq6GSefsBqcMdNzzGSHxp8435gCBNnrWPeA358ANF6yojdCRddDwKEyyitqnl
[16] Conseil national de l’Ordre des médecins. (2024). Les pratiques de soins non conventionnelles et leurs dérives.
+ Code de la santé publique, art. R. 4127-32 et R. 4127-39
[17] National Institute for Health and Care Excellence (NICE, UK) Guideline NG59 : Low back pain and sciatica in over 16s: assessment and management (2016) https://www.nice.org.uk/guidance/ng59
[18] National Center for Complementary and Integrative Health (NCCIH, USA) “Spinal Manipulation: What You Need to Know” (2019) https://www.nccih.nih.gov/health/spinal-manipulation-what-you-need-to-know
[19] Harris Interactive. (2019). Observatoire des parcours de soins des Français : les Français et les médecines douces. Étude réalisée pour Santéclair.



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