Les morts nous téléphonent — Merci l’Est Républicain
Le 7 août 2026, L’Est Républicain publie un article consacré à Laurent Kasprowicz, docteur en sociologie, apparemment enseignant en économie, et auteur d’un livre intitulé Des coups de fil de l’au-delà ? Enquête sur un incroyable phénomène paranormal. Certaines personnes recevraient des appels téléphoniques provenant de proches décédés. Et l’auteur assure disposer de témoignages, d’enregistrements et même de « traces objectives » de ce phénomène.
Voilà évidemment une histoire formidable. Elle pose seulement un petit problème : à la fin de l’article, nous ne savons toujours pas si quelque chose d’extraordinaire s’est réellement produit. Nous savons que Laurent Kasprowicz en est profondément convaincu. Et le journaliste semble trouver que cela suffit.
Du coup de téléphone inexpliqué à la structure de la réalité
L’histoire commence en 2004, après la mort de la chienne de Laurent Kasprowicz. Quelques mois plus tard, alors qu’il se trouve en voiture avec sa mère et son frère, il dit qu’il aimerait recevoir un signe. À ce moment-là, un SMS arrive : « Salut, j’ai bien réussi mon intégration. Tout va bien. » Il est signé Julie. Kasprowicz pense alors, assez raisonnablement, qu’une étudiante s’est trompée de numéro. Plus tard, le téléphone du domicile se mettrait à sonner sans interlocuteur au bout du fil. Lors d’un de ces appels, il entend finalement ce qui lui paraît être le halètement d’un chien.
Chacun de ces événements, considéré séparément, est parfaitement banal ou du moins insuffisamment documenté pour être qualifié d’extraordinaire. Ce qui fabrique le phénomène, c’est leur assemblage : la mort du chien, le désir d’un signe, un SMS arrivé au bon moment, des appels étranges et enfin un bruit interprété comme une respiration canine.
Cet assemblage constitue l’étape initiale d’un raisonnement qui se veut scientifique ; à partir de là peut démarrer une enquête faite d’hypothèses que l’on teste.
Or Kasprowicz transforme régulièrement sa conviction en argument. « Si je ne l’avais pas vécu, j’aurais un petit sourire aux lèvres », explique-t-il. Et puisqu’il possède un enregistrement, il estime avoir accumulé des « traces objectives ».
Un enregistrement est effectivement une trace objective de quelque chose : un son a été enregistré. Il ne constitue pas une trace objective de son interprétation. Si une voix inconnue apparaît sur mon répondeur, j’ai établi l’existence d’une voix sur mon répondeur, pas celle d’une communication avec les morts.
C’est pourtant ici que l’affaire devient particulièrement intéressante. Des fantômes qui téléphonent seraient presque un cadeau fait à la méthode scientifique. Lorqu’un appel traverse une infrastructure technique, il laisse des traces : numéro d’origine, horodatage, et métadonnées par exemple. Nous sommes très loin de la classique apparition fantomatique aperçue quelques secondes dans un couloir obscur.
Après plus de vingt ans d’enquête, on attendrait donc au moins un cas dont la chaîne documentaire soit suffisamment solide pour rendre les explications ordinaires sérieusement problématiques. L’article n’en présente aucun.
Il mentionne par exemple un message attribué au chanteur C. Jérôme, retrouvé sur un répondeur après son enterrement et dans lequel une amie de son épouse aurait reconnu une expression familière de l’artiste. L’enregistrement aurait même été diffusé à la télévision.
C’est une belle histoire. Telle qu’elle nous parvient, elle est un récit, une interprétation, une reconstruction. Et bien sûr les données factuelles manquent à l’appel, ce dont le journaliste ne pipe mot.
Et pourtant, Kasprowicz finit par conclure : « La seule hypothèse que je retiens, c’est que notre réalité n’est pas du tout ce qu’on croit. » — Le saut est audacieux : d’une série de coups de fil bizarres mal documentés, on devrait inférer qu’il faut réviser la nature du réel. Merci L’Est Républicain.
La petite fabrique parapsychologique de la preuve
Le diplôme de Laurent Kasprowicz est régulièrement mis en avant. Il est bien docteur en sociologie. Sa thèse, soutenue à Metz en 2008, porte sur la consommation cinématographique et la réception des films à Longwy (Kasprowicz, 2008). Cela ne l’empêche évidemment pas d’étudier autre chose. Mais cela interdit de transformer « docteur en sociologie » en compétence particulière concernant l’acoustique, les réseaux téléphoniques, la cognition ou la survie de la conscience.
Le cas est d’autant plus intéressant qu’il a déjà circulé dans la littérature parapsychologique. En 2017, le psychologue Renaud Evrard publie un article consacré aux « expériences anormales de télécommunication » à partir, notamment, de cas recueillis par Kasprowicz. Il y présente cinq de ses témoignages et explique avoir lui-même écouté l’enregistrement du cas personnel de Kasprowicz. L’article envisage ensuite que certains de ces événements puissent correspondre à des phénomènes psychokinétiques associés aux télécommunications. Evrard conclut à un manque de données scientifiques disponibles et la nécessité de recherches supplémentaires (Evrard, 2017). Il faut toujours demander des recherches supplémentaires pour prolonger une carrière de parapsychologue.
C’est une bonne illustration d’un problème récurrent de la parapsychologie : le même matériau circule entre témoins convaincus, auteurs, chercheurs sympathisants et publications spécialisées, puis revient dans l’espace médiatique auréolé du vocabulaire de la recherche.
Collectionner et accumuler des témoignages ne corrige pas leurs défauts. Le livre de Kasprowicz, sorti en 2023, en présente une soixantaine. Mais soixante anecdotes sélectionnées parce qu’elles ressemblent précisément au phénomène recherché ne constituent pas soixante expériences indépendantes. Sans procédure de recrutement contrôlée, sans dénominateur, sans critères permettant de connaître les cas éliminés et sans vérification systématique des événements rapportés, on obtient une collection d’histoires remarquables. C’est éventuellement un matériau sociologique. Ce n’est pas une démonstration de l’existence des appels post mortem.
Et le journalisme dans tout ça ?
Je ne veux enfoncer personne, mais cet article est un vrai problème.
Laurent Kasprowicz a parfaitement le droit de croire que son expérience demeure inexplicable et d’écrire un ouvrage pour défendre cette idée. Le travail du journaliste ne consiste pas à partager complaisamment les croyances d’un théoricien.
Or l’auteur du papier ne se contente pas de rapporter les propos de son interlocuteur. Il les accompagne. Il parle lui-même d’« exemples ahurissants », écrit que Kasprowicz, « en bon scientifique, essaie de cadrer les choses », et utilise le mot « phénomène » comme si l’existence de celui-ci était déjà acquise.
Mais qu’a-t-il vérifié ? A-t-il écouté l’enregistrement ? Demandé à voir les relevés téléphoniques ? Retrouvé la séquence concernant C. Jérôme ? Consulté un spécialiste des télécommunications ? Un acousticien ? Un psychologue travaillant sur la mémoire ou le deuil ? Essayé seulement d’obtenir une explication concurrente ? Rien dans l’article ne permet de le penser.
C’est d’autant plus étrange que le papier ne répond même pas à une actualité manifeste. Il affirme que Kasprowicz a « publié récemment » son livre chez Guy Trédaniel. L’ouvrage est paru le 7 décembre 2023, soit deux ans et huit mois auparavant. Aucun nouveau résultat, aucune nouvelle enquête ni découverte récente ne justifie explicitement cette publication du 7 août 2026.
La presse quotidienne régionale peut évidemment publier autre chose que des enquêtes d’investigation. Elle peut raconter des personnages, des curiosités locales et des histoires amusantes. Mais est-il normal qu’un article emprunte les signes de l’information tout en renonçant au travail qui permet de distinguer une information d’un récit promotionnel ?
La Charte d’éthique professionnelle des journalistes français place précisément parmi les piliers du métier « l’esprit critique », « la véracité » et « l’exactitude », et qualifie la non-vérification des faits de dérive professionnelle grave (SNJ, 2011). Ces exigences ne disparaissent pas parce que l’on travaille dans une rubrique insolite ou dans un quotidien régional.
Au terme de l’article, le lecteur connaît donc très bien l’étonnement de Laurent Kasprowicz. Il sait qu’il est docteur, qu’il possède un enregistrement et qu’il pense que la réalité est plus étrange que nous l’imaginons. Ce qu’il ignore, c’est justement l’essentiel : existe-t-il la moindre bonne raison de partager son étonnement ?
Le journaliste nous raconte un mystère avant d’avoir vérifié qu’il y en avait un.
Acermendax
Références
- Evrard, R. (2017). Ghost in the machine: A clinical view of anomalous telecommunication experiences. Journal of Exceptional Experiences and Psychology, 5(2), 21–30.
- Kasprowicz, L. (2008). Contribution à une sociologie de la consommation cinématographique : La réception des films à Longwy (France) au début des années 2000 [Thèse de doctorat, Université Paul-Verlaine – Metz].
- Kasprowicz, L. (2023). Des coups de fil de l’au-delà ? Enquête sur un incroyable phénomène paranormal. Guy Trédaniel Éditeur.
- Plancard, F. (2026, 7 août). Coups de fil passés par leurs proches décédés : « Quelle que soit l’explication, ça donne le vertige ». L’Est Républicain.
- Syndicat national des journalistes. (2011). Charte d’éthique professionnelle des journalistes.



Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !