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Un faux prix Nobel de philologie : dix ans d’imposture à l’Université de France Comté (Florent Montaclair)

2026 — L’éclatement judiciaire d’une supercherie

En février 2026, la justice française ouvre une enquête pénale préliminaire à l’encontre de Florent Montaclair, professeur de lettres franc-comtois, au sujet de la « Médaille d’or de philologie en Mémoire d’Alfred Nobel » dont il est lauréat en 2016 et qui constitue « la plus haute distinction scientifique à l’internationale dans le domaine des lettres » comme on nous le signale sous la vidéo de la conférence TedX Belfort donnée par le monsieur.

Les qualifications retenues par le parquet de Montbéliard incluent faux et usage de faux en écriture privée, usurpation de titre ou de qualité et escroquerie ; des faits potentiellement passibles de cinq années d’emprisonnement. Une perquisition a eu lieu au domicile de Montaclair et la médaille a été saisie par les enquêteurs. Il a reconnu l’avoir commandée lui-même auprès d’un joaillier pour quelques centaines d’euros, tout en niant toute supercherie délibérée ou intention frauduleuse : « pour qu’il y ait un faux, il faut qu’il y ait un vrai de référence », a-t-il affirmé, contestant la qualification de faux. Le procureur a qualifié ses explications de “lunaires”.

Cette enquête fait suite à un signalement de l’université à laquelle Montaclair est rattaché, et s’inscrit dans une série d’éléments accumulés au fil des ans qui remettent en cause l’existence même de cette médaille et de l’organisation qui la décernerait, l’International Society of Philology.

Aux journalistes de l’Est Républicain qui sortent l’affaire il y a quelques jours Montaclair déclare : « Si cette médaille est une mystification, j’en suis la première victime ». Reconnaissons qu’il y a du talent, puisque cette médaille a probablement joué en sa faveur quand en 2022 il a été nommé professeur agrégé en lettres modernes, non par concours, mais sur dossier, donc sur la base d’un curriculum vitae dont vous avez parfaitement compris la sincérité.

 

Je vous invite à lire les articles d’Alexandre Bollengier de l’Est Républicain qui retracent toute cette affaire qui ne démarre pas en 2026.

 

2019 — Alerte roumaine : quand une académie découvre la farce

Bien avant que le dossier n’atterrisse devant un parquet français, c’est une enquête de journalistes basés en Roumanie qui a montré de façon très concrète l’absence d’existence institutionnelle de la Médaille et de l’organisation qui la décernerait.

En janvier 2019, une équipe de Scena9 a décortiqué ce qu’elle appelle « The fake Nobel that duped the Romanian Academy ». Le point de départ est le courrier reçu par l’Académie roumaine, informant le philologue éminent Eugen Simion qu’il aurait remporté la Gold Medal for Philology Alfred Nobel.

https://www.scena9.ro/en/article/romanian-academy-nobel-florent-montaclair-chomsky

La chose intrigue, et des investigations montrent que :

  • la soi-disant International Society of Philology, son site web et la liste de ses membres ne correspondent à aucune institution académique vérifiable ; tous les liens, noms et structures se renvoient à eux-mêmes sans fondement indépendant.
  • la présence de logos de l’UNESCO ou d’attributions prestigieuses n’a aucun lien réel avec ces organisations : l’UNESCO a formellement nié toute affiliation.
  • la liste de membres supposés comprend de nombreuses institutions et chercheurs qui n’ont aucune reconnaissance officielle de l’existence de la Société. Il étaient membres à leur insu.
  • lorsque les journalistes contactent directement Noam Chomsky, présenté comme l’un des deux seuls lauréats de cette médaille à être encore « vivants », ce dernier déclare explicitement qu’il n’a aucun souvenir d’avoir reçu un tel prix et ne connaît pas vraiment l’organisation qui le prétend.

Pourtant cette société basée au Delaware est censée remettre ce prix prestigieux tous les 5 ans depuis 1937. L’article des journalistes roumains souligne que tout l’édifice de ce prix repose sur des adresses de domiciliation juridique, des éléments bricolés et des sites web sans contenu académique réel : la supercherie était déjà visible à l’œil nu.

Cette enquête a produit des réactions : plusieurs médias roumains ont retiré leurs articles initiaux après les révélations, et l’Académie roumaine a retiré l’annonce du prix de son site.  Autre conséquence : la médaille d’or n’a plus jamais été décernée.  L’International society of philology tombe dans un profond sommeil.

C’était en janvier 2019. Il y a plus de sept ans. Le monde académique français pouvait-il ignorer cette arnaque monumentale ? Peut-être que sept ans pour réagir est un délai normal. On sait qu’à Paris Saclay 5 ans ne suffisent pas à suivre les recommandations d’un comité d’éthique qui a conclu que la thèse d’Idriss Aberkane est un plagiat ; l’université ne répond pas quand on lui demande des explication. Peut-être que c’est comme ça que ça fonctionne. Et puis la Roumanie c’est loin.

En novembre 2025, Mathilde Dehestru, directrice adjointe du service communication de l’Université Marie & Louis Pasteur (UMLP) assure à l’Est Républicain, dans un email : « Nous avons découvert récemment ces informations issues de vos confrères roumains ». Début 2026 l’Université finit par contacter le procureur de la République de Montbéliard, ce qui fait éclater l’affaire dans la presse.

Le problème c’est que l’affaire n’a pas éclaté en 2019 en Roumanie. En 2018, à Paris, il y avait déjà une alerte rouge.

 

2018 — Un signalement ministériel qui ne déclenche rien

En 2018, le ministère de l’Enseignement supérieur est saisi d’une demande d’homologation concernant un doctorat que Florent Montaclair dit avoir obtenu auprès de l’« University of Philology and Education » (UPAE), institution américaine associée à l’International Society of Philology.

La réponse est claire : le diplôme n’est pas reconnu. L’établissement invoqué ne correspond à aucune université accréditée. L’UPAE ne dispose d’aucune existence académique identifiable dans les bases officielles américaines. Ce refus acte, noir sur blanc, l’inexistence institutionnelle d’un des piliers académiques sur lesquels reposait la crédibilité du dispositif. À partir de ce moment, l’État français sait que l’une des structures centrales invoquées par Montaclair n’a pas de validité universitaire.

Et une procédure judiciaire est même ouverte. Elle est classée sans suite. Aux enquêteurs, Florent Montaclair explique avoir obtenu son diplôme de doctorat au Delaware « par correspondance ». L’université de Besançon étaient-elle informée de cette ligne de défense ? Parce que si elle l’était, comment a-t-elle pu y croire et laisser en poste un enseignant du secondaire qui revendique une thèse par correspondance comme d’autres deviennent naturopathes avec médoucine en deux jours de stage ? Et si elle n’était pas au courant, comment a-t-on pu laisser en sommeil une telle affaire sans s’inquiéter du contenu de l’enquête ?

L’hypothèse d’une ignorance totale au sein des structures universitaires est difficile à soutenir. Les procédures d’homologation de diplômes étrangers laissent des traces écrites. Elles impliquent des échanges administratifs. Elles produisent des décisions officielles. À partir du moment où un doctorat revendiqué n’est pas reconnu par l’autorité compétente, la vigilance institutionnelle aurait dû s’élargir aux titres connexes, à la médaille, à l’organisation qui la décerne. Rien de tel ne semble avoir eu lieu.

Mais en 2018, cela fait en réalité au moins deux ans que les soupçons entourent notre protagoniste.

 

2016 — Les signaux francs en France

Montaclair envoie en novembre 2016 un courriel aux médias français, affirmant que l’Assemblée nationale aurait annulé une cérémonie de remise de médaille à Paris ; il se disait à la recherche d’un autre lieu pour l’événement.

Ce message finit par être repris par la presse française : selon une publication d’époque, Montaclair explique qu’une remise de médaille à Noam Chomsky devait avoir lieu à l’Assemblée. La cérémonie est finalement organisée ailleurs, et des images montrent effectivement Chomsky en présence de Montaclair qui brandit une médaille. Cependant, les responsables politiques interrogés indiquent ne pas avoir été informés d’une cérémonie officielle de remise d’un prix, et que la présidence de l’Assemblée nationale n’avait aucune connaissance d’une telle médaille. Circulez, y a rien à voir.

Avec le recul, ces éléments constituent autant de signaux d’alarme que le monde académique ou journalistique aurait pu interpréter comme incompatibles avec l’existence d’un prix scientifique international sérieux : ni l’institution qui le décerne, ni les cérémonies, ni les listes de lauréats ne sont vérifiables hors de ce circuit auto-référencé.

Montaclair est le seul individu qui parle au nom de cette institution douteuse. Et pourtant le 6 juin 2016, il avait les honneurs de la République.

 

2016 – La cérémonie : consécration symbolique sans vérification ?

La scène se passe au Palais-Bourbon, en présence de Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, et de Luc Montagnier, prix Nobel de médecine, ainsi que quelques autres scientifiques reconnus. On retrouve encore la photo sur Internet.

Florent Montaclair reçoit ce jour-là la « Médaille d’or de philologie en mémoire d’Alfred Nobel » dans un cadre solennel. Nous savons maintenant que tout cela est une imposture complète. C’est Florent Montaclair qui se remettait lui-même une médaille de son invention. Récemment lors d’une perquisition la médaille d’or a été confisquée et M Montaclair a admis avoir passé commande de l’objet à un joaillier pour en mai 2016 pour 250€.

Comment cela a-t-il pu donner lieu à une cérémonie sous les ors de la République ?

Le 8 janvier 2016 le site France Universités de l’organisation qui rassemble les Présidents d’Université et établissements d’enseignement supérieur publiait un article « Médaille d’or de philologie : la consécration de Florent Montaclair » mais la presse nationale n’en parle pas… comme ce Prix Nobel n’était pas assez convaincant.

https://franceuniversites.fr/?post_type=actualite&p=9958 Le lien est mort, mais Google garde un peu de mémoire, et si l’on cherche « France Universités (8 janv. 2016) : Médaille d’or philologie … consécration », on voit ce lien.

Sans aller soupçonner des complicités, il faut quand même bien s’interroger sur la probité intellectuelle de gens qui ne vérifient rien. Organiser une cérémonie dans les murs de l’Assemblée nationale suppose un minimum de contrôle protocolaire : identification de l’organisme, clarification du statut du prix, validation administrative de l’événement.

Aucune enquête académique publique ne semble avoir été ouverte à la suite de la cérémonie. Aucune mise au point universitaire n’apparaît dans les mois qui suivent. La photographie officielle, en revanche, continue de produire ses effets : elle ancre l’idée d’une distinction prestigieuse validée par les institutions de la République.

L’Est Républicain précise que « Cette récompense en a valu une autre à Florent Montaclair : la Médaille de la Ville de Montbéliard. Elle lui a été remise quelques semaines plus tôt, le 12 avril 2016, dans un salon de l’hôtel de Ville. » Il semblerait que la ville envisage désormais de se porter partie civile pour préjudice de réputation.

 

Monsieur Montaclair, enseignant du secondaire agrégé et détenteur d’un vrai doctorat obtenu en 1995 en littérature travaille à Montbéliard et enseigne au sein de l’INSPÉ (Institut National Supérieur du Professorat et de l’Éducation), l’organisme chargé de former les futurs enseignants. Je n’ai pas trouvé trace de la moindre démarche au sein de cet établissement entre 2016 et 2025. Et pourtant nous avons vu qu’il existait bien des raisons de faire des vérifications.

 

2025 — L’université enclenche enfin la procédure

À l’été 2025, l’Université Marie & Louis Pasteur de Besançon engage une démarche interne concernant les titres revendiqués par Florent Montaclair. Un entretien est organisé en juin 2025. Il lui est demandé de produire les justificatifs relatifs à ses distinctions et diplômes. Selon les éléments rendus publics, il ne fournit pas les pièces attendues.

Le 7 juillet 2025, l’université effectue un signalement formel au procureur de la République sur le fondement de l’article 40 du Code de procédure pénale, qui impose à toute autorité constituée ayant connaissance d’un crime ou d’un délit d’en informer sans délai le parquet.

En décembre 2025, une sanction disciplinaire interne est prise à l’encontre de Montaclair pour « manquement aux obligations déontologiques et aux principes d’intégrité scientifique ». La nature exacte de la sanction n’est pas rendue publique.

Autrement dit, près d’une décennie après les premières alertes françaises, six ans après l’enquête roumaine, sept ans après le refus ministériel d’homologation, l’université enclenche enfin un mécanisme institutionnel complet : audition, signalement judiciaire, sanction disciplinaire.

Qu’est ce qui peut expliquer toutes ces années d’impunité ?

Quelles structures, quels protocoles permettent aujourd’hui de garantir qu’il n’y a pas une épidémie de distinctions fictives dans le monde académique ?

 

Il existe une hypothèse que j’ai élaboré au fil des années et qui deviendra peut-être une théorie faute d’être réfutée ; appelons la conjecture pour le moment ; c’est la thèse de la lâcheté académique.

La même lâcheté académique qui pendant la crise du covid a protégé des propagateurs de désinformation et même des fraudeurs qui promouvaient des traitements inefficaces et dangereux très certainement lié à des morts précoces par dizaines de milliers. La lâcheté académique qui permet pendant des années à des auteurs de livres farfelus sur le paranormal ou de désinformation sanitaire d’ajouter leur statut de médecin sur la couverture de leurs best-seller. La lâcheté qui laisse prospérer la psychanalyse dans les universités et les fausses médecines dans les DU à travers le pays.

Cette lâcheté peut prendre diverses formes, et parfois elle ose se draper dans une forme d’arrogance de tour d’ivoire à peine croyable, comme ce témoignage anonyme d’un professeur de l’université de Besançon auprès de l’Est Républicain : « N’ayant jamais cru à cette blague de potache, je ne saurais me transformer aujourd’hui en censeur pour en fustiger l’auteur. Quant à ceux qui y ont cru, disons que le ridicule ne tue pas. » Ponce Pilate n’aurait pas dit mieux, et on constate que l’imposture gigantesque ne suscite aucune émotion chez un professeur d’université, profession où, comme chacun sait, la probité intellectuelle n’a aucune importance.

 

Le site de la fausse société de philologie : https://www.insop.org/Gold-Medal-of-Philology/

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