Enquête sur les diplômes universitaires éclatés
Pendant plusieurs semaines, L’Express a examiné les catalogues de formation continue des 75 universités françaises. Le journal affirme avoir repéré plus de 120 diplômes universitaires consacrés à des pratiques dépourvues de fondement médical clair ou exposées à des dérives : médecine chinoise, auriculothérapie, aromathérapie, ostéopathie, micronutrition, magnétisme, psychogénéalogie, fasciathérapie, gemmothérapie, yoga thérapeutique, soin par le cheval et diverses méthodes psychocorporelles. Selon son estimation, ces cursus rapporteraient ensemble plus de deux millions d’euros par an aux établissements qui les proposent.
- https://www.lexpress.fr/sciences-sante/quand-les-medecines-alternatives-noyautent-les-facs-la-liste-exclusive-des-diplomes-3SPT5ZQHZJBHPLVDO245RQHT4I
Le cas du diplôme de « pratique d’éducation somatique » proposé par Lyon 1 donne une idée du problème. L’Expresse évoque une vidéo de présentation qui montre des participants rampant, s’enlaçant ou se regroupant au son de bols tibétains, tandis que l’intervenante évoque la « conscience des cellules ». Le cursus promet une initiation au *Body-Mind Centering*, au *Life Art Process* et au « Mouvement authentique », avec le vocabulaire de l’intuition, de la guérison et de l’exploration intérieure. Ailleurs, les catalogues universitaires annoncent le pouvoir thérapeutique des bourgeons, des huiles essentielles, des aiguilles plantées dans l’oreille, des héritages psychologiques familiaux ou des massages censés libérer des sensations « fossilisées » dans les fascias.
Si ces sujets vous intéressent, si vous vous demandez s’il n’y a pas du vrai, au fond dans ces pratiques qui semblent convaincre des gens, sachez que j’ai travaillé sur le sujet et que vous pouvez trouver sur La tronche en Biais des vidéos sur :
- L’acupuncture https://www.youtube.com/watch?v=y7U0rdsdRM0
- Fasciathérapie https://www.youtube.com/watch?v=2PrJYrcLZaA
- La sophrologie https://www.youtube.com/watch?v=cNic4Huheg8
- La naturopathie https://www.youtube.com/watch?v=0ipOPI93V2A
- La psychogénéalogie (constellations familiales) https://www.youtube.com/watch?v=OpxAWnJlAzA
- La médecine anthroposophique – à laquelle l’Université de Strasbourg a consacré des modules de formation https://www.youtube.com/watch?v=isxEzvuXu1Q
Et quelques autres. La Playlist s’appelle PSNC.
Quelle transparence ?
L’enquête de l’Express écrite par Antoine Beau, avec Stéphanie Benz et Asia Dayan, s’appuie sur des catalogues, des plaquettes et des informations publiques. Le contenu intégral de nombreux enseignements restant inaccessible en ligne, ces documents permettent de repérer les formations problématiques sans mesurer précisément la nature des discours tenus, l’ampleur des dérives pédagogiques et les risques auxquels elles exposent les patients. Il faut désormais exiger un examen détaillé de chaque programme, des qualifications et des intérêts des intervenants, des prétentions thérapeutiques enseignées et des références scientifiques présentées aux étudiants.
Une faculté peut parfaitement étudier l’acupuncture, l’homéopathie, la psychogénéalogie ou l’usage des huiles essentielles. Elle peut en enseigner l’histoire, les risques, les interactions médicamenteuses, les ressorts culturels, l’économie et l’état des connaissances. Elle peut aussi former les soignants à répondre aux patients qui y recourent. L’existence d’enseignements sur ces pratiques est donc en soi parfaitement légitime tant qu’il ne s’agit pas de faire la promotion de croyances sans validation scientifique.
Un cours consacré aux intoxications provoquées par les huiles essentielles relève de la santé publique, mais un diplôme qui présente l’aromathérapie comme une thérapeutique validée accomplit une opération radicalement différente que l’Université a le devoir de ne pas tolérer en ses murs.
Parenthèse
Une parenthèse biterroise montre jusqu’où cette recherche de légitimité peut conduire.
Le 5 juin 2026, le conseil municipal de Béziers a approuvé à l’unanimité la vente d’un terrain de 15 563 mètres carrés à la société Campus Santé Nature Méditerranée pour 653 000 euros, ainsi que le principe d’une modification du plan local d’urbanisme nécessaire à la réalisation du projet. Les promoteurs présentent ce futur établissement privé comme le premier grand campus européen consacré à la médecine traditionnelle chinoise, en coopération avec l’Université spécialisée de Shanghai. Ils annoncent des cursus post-baccalauréat allant de trois à onze années, jusqu’à cinq cents étudiants, une maison de santé réunissant professionnels médicaux et praticiens de médecine chinoise, ainsi que des structures destinées aux personnes âgées et aux enfants autistes. Derrière l’architecture académique du projet, ses cursus longs, son partenariat international et son vocabulaire de « diagnostic différentiel », se construit ainsi une filière professionnelle consacrée à des doctrines et à des pratiques dont le statut scientifique, médical et juridique demeure profondément problématique.
Un diplôme local, une caution très réelle
Le diplôme d’université —le DU— possède un statut particulier, différent des diplômes du système LMD. Le DU appartient à l’établissement qui le crée et ne bénéficie d’aucune reconnaissance nationale automatique, contrairement à la licence, au master ou au doctorat. Cette subtilité administrative échappe facilement au public. Sur une plaque professionnelle ou un site commercial, la formule « diplômé de la faculté de médecine de… » conserve toute sa puissance. Elle associe le praticien au prestige de la recherche, de l’hôpital et de l’État, même lorsque la pratique enseignée repose sur une doctrine préscientifique, une tradition culturelle ou des études fragiles.
Le Conseil national de l’Ordre des médecins avait décrit ce mécanisme en 2023. L’affichage d’un diplôme délivré par une faculté de médecine entretient chez les patients l’idée d’une reconnaissance scientifique, y compris lorsque la pratique concernée demeure dépourvue de validation clinique. Cette caution institutionnelle brouille alors la frontière entre formation universitaire et efficacité thérapeutique démontrée. L’Ordre demandait en conséquence aux doyens de réserver certains diplômes aux professionnels de santé et d’écarter des cursus diplômants les pratiques de soins sans fondement établi.
- Conseil national de l’Ordre des médecins. (2023). Les pratiques de soins non conventionnelles et leurs dérives : état des lieux et propositions d’actions. https://www.conseil-national.medecin.fr/sites/default/files/2025-05/cnom_psnc.pdf
L’enjeu dépasse donc la qualité de quelques cours. L’université fournit ici un capital symbolique. Son nom transforme une croyance thérapeutique en compétence affichable, puis cette compétence sert à recruter des patients, à vendre des consultations, à obtenir des invitations dans les médias et à réclamer une place dans les politiques publiques. La caution universitaire devient ensuite un argument circulaire : la pratique mérite du crédit puisqu’une faculté l’enseigne, et la faculté l’enseigne puisqu’elle paraît déjà crédible.
Ce procédé fonctionne particulièrement bien avec l’expression « médecine intégrative ». Le mot suggère une médecine plus complète, plus humaine et plus attentive, tout en évitant de préciser ce qui serait intégré, selon quelles indications et à partir de quel niveau de preuve. Des soins de support utiles, des pratiques de bien-être, des techniques psychologiques, des doctrines énergétiques et des thérapeutiques imaginaires finissent ainsi rangés dans le même ensemble.
Des alertes répétées depuis des années
Sur La Tronche en Biais et La Menace Théoriste, ce problème est documenté depuis plusieurs années. L’affaire de l’homéopathie avait déjà montré, entre 2018 et 2019, la capacité d’une doctrine médicalement disqualifiée à conserver des formations, des soutiens académiques et une respectabilité institutionnelle longtemps après l’accumulation des données défavorables. Plusieurs facultés avaient alors suspendu leurs diplômes d’homéopathie sous la pression du débat public et de l’évaluation scientifique.
En 2021, le signalement d’une étudiante m’avait conduit à examiner un enseignement d’homéopathie dispensé en IFSI par une enseignante de la faculté de pharmacie de Nancy. Ma critique visait la présentation complaisante de cette doctrine, dépourvue de mise en perspective sur son histoire, ses principes et les résultats des évaluations cliniques. Cela avait causé quelques tensions avec l’Université à l’époque, heureusement dissipées depuis.
En mai 2025, j’ai analysé une table ronde sur les « médecines complémentaires » organisée à la faculté de médecine de Strasbourg. L’événement présentait l’universitarisation de ces pratiques comme une réponse à leur popularité et assimilait parfois l’exigence de preuves à une fermeture doctrinaire. La demande sociale prenait la place de l’évaluation, tandis que la présence d’universitaires et de médecins produisait l’apparence d’un débat scientifique équilibré. Cette alerte a-t-elle conduit les université à plus de prudence et de rigueur sur ces questions ? Eh bien…
- https://menace-theoriste.fr/medecines-complementaires-a-luniversite-une-conference-en-pleine-derive/
En mars 2026, j’ai documenté un congrès de « santé intégrative » accueilli à la faculté de médecine de Clermont-Ferrand. L’Université Clermont Auvergne et le CHU figuraient parmi les cautions affichées d’un événement associant homéopathie, sophrologie, fasciathérapie, coaching, réflexologie, discours psychocorporels et partenaires commerciaux. Le cadre universitaire constituait un élément central de la communication et de la mise en marché du congrès.
- Mars 2026 https://menace-theoriste.fr/un-congres-de-fausses-medecines-a-luniversite-de-clermont-ferrand/
Quelques mois plus tard, début juillet 2026, une enquête consacrée à la faculté de médecine de Nantes publiée déjà dans l’Express, révélait un autre réseau mêlant responsables universitaires, structures de « médecine intégrative », anthroposophie, fasciathérapie, homéopathie etc. J’avais alors décrit cette accumulation de diplômes, de revues, de collèges et de titres comme un brouillard institutionnel : chaque structure cautionne les autres, jusqu’à faire oublier la pauvreté des preuves situées au centre du dispositif.
La nouvelle enquête de L’Express élargit considérablement cette cartographie. Elle montre une organisation nationale, avec des concentrations particulièrement fortes à Strasbourg, Montpellier, Paris, Metz ou Lyon. Elle confirme surtout un mécanisme que nous signalons depuis longtemps : l’entrée des fausses médecines à l’université s’effectue rarement par une proclamation hostile à la science. Elle passe par le vocabulaire de l’ouverture, du soin global, de l’innovation pédagogique, de la demande des patients et de l’humanisation de la médecine.
Face aux polémiques, le ministre de l’Enseignement supérieur Philippe Baptiste a chargé le Hcéres de cartographier ces formations, d’évaluer leur qualité et de proposer une meilleure régulation. Une inspection spécifique concerne également les enseignements dispensés à l’Inspé de Dijon.
Je cite :
« Médecines intégratives, douces, alternatives… les formations qui se réclament de ces expressions interrogent souvent les communautés scientifiques et universitaires.
C’est pourquoi j’ai demandé au Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) de lancer une mission de cartographie et d’évaluation de la qualité des formations existantes et de me faire des propositions pour mieux les réguler.
J’ai également demandé à l’inspection générale du ministère de conduire une mission d’inspection à l’INSPE de Dijon. Plusieurs articles de presse ont en effet relayé des interrogations concernant des formations proposées aux futurs enseignants en sciences de la vie et de la Terre sur des enjeux de santé, dont la rigueur scientifique a suscité des questionnements. »
Quid de la liberté académique ?
Le comité rencontrera une difficulté réelle. La production des connaissances exige une liberté académique pleinement exercée, qui protège aussi bien l’examen des hypothèses fragiles que l’étude critique des pratiques controversées. Les responsables des formations les plus contestables invoqueront naturellement ce principe pour défendre leurs enseignements, et les polémiques à venir porteront largement sur cette frontière.
Une distinction doit pourtant rester claire. En créant un diplôme professionnel et en certifiant sous son nom la compétence de ses titulaires, une université affirme avoir transmis des savoirs et des pratiques suffisamment établis pour fonder une activité professionnelle. Cette responsabilité lui impose d’évaluer rigoureusement le contenu enseigné, les qualifications des intervenants et les prétentions thérapeutiques associées au diplôme.
L’évaluation annoncée devra rendre publics les programmes complets, les références bibliographiques, les objectifs pédagogiques, les qualifications des intervenants, leurs intérêts professionnels et commerciaux, les modalités d’évaluation des étudiants et la destination professionnelle du diplôme. Elle devra surtout distinguer l’étude critique d’une pratique de la formation destinée à en autoriser ou à en promouvoir l’exercice.
Nous allons entendre les arguments habituels. Alors permettez que je prenne les devants. La demande du public pour des soins et pratiques thérapeutiques non conventionnelles constitue un sujet de recherche, un enjeu sanitaire et un motif de formation à la communication clinique. Mais elle fournit un piètre critère de vérité. La satisfaction des usagers renseigne sur leur expérience. Elle n’établit pas l’efficacité spécifique d’un traitement. Quant à la popularité d’une croyance, elle mesure sa diffusion avec une grande précision et sa validité avec une précision presque nulle.
L’université possède une fonction irremplaçable : transmettre les méthodes qui permettent de départager une hypothèse féconde, une erreur sincère et une entreprise de persuasion. En vendant son sceau à des formations qui brouillent ces catégories, elle affaiblit la confiance dont elle dépend. Ce constat impose une vigilance particulière face à la vulnérabilité croissante du monde académique aux croyances, aux intérêts commerciaux et au bullshit. Dans le contexte politique et informationnel actuel, laisser des entreprises antiscientifiques affaiblir les institutions chargées de détecter et de corriger méthodiquement nos erreurs constituerait une faute collective lourde de conséquences.



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