Pourquoi LEGEND, c’est de la merde ?
Une enquête du Monde publiée le 25 juin 2026 s’est penchée sur le fonctionnement de LEGEND, le média fondé par Guillaume Pley. Les journalistes ont analysé près de deux cents vidéos publiées pendant un an et décrivent une ligne éditoriale guidée par les émotions fortes, les faits divers, les récits spectaculaires et les invités capables de produire du clic. Le modèle économique repose sur les recettes publicitaires de YouTube, les placements de produits et les publireportages : d’après un document interne consulté par Le Monde, une marque doit débourser au moins 17 000 euros pour un placement et 62 000 euros pour une vidéo promotionnelle conçue selon les codes d’une interview ordinaire.
L’enquête s’intéresse surtout aux choix politiques et commerciaux du média. Mais un autre problème mérite l’examen : la place accordée aux récits pseudo-scientifiques, paranormaux ou complotistes. C’est là où j’ai quelque chose à apporter.
Des invités en divorce avec le réel
Dans le décor soigné d’une émission présentée comme un long entretien sérieux, Guillaume Pley et son équipe ont reçu la médium Anne Tuffigo, invitée à commenter des affaires criminelles et à rapporter les confidences supposées de personnes décédées. Son premier passage avait cumulé cinq millions de vues. LEGEND a également reçu la médium Patricia Darré, puis un platiste venu expliquer pourquoi il avait raison. Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies ont bénéficié du même traitement pour présenter leurs prétendues « preuves scientifiques » de l’existence de Dieu. Les titres prennent directement en charge la promotion de ces affirmations, par exemple : « Les morts lui confient des choses », « Dieu existe : les preuves scientifiques », « Nous vivons dans une simulation et notre monde n’existe pas ! Il nous explique et montre ses preuves »
Le dispositif fournit les signes extérieurs de la compétence et du temps de cerveau à abrutir avec des propos manipulateurs pendant que l’argent des annonceurs coule à flot. L’animateur conserve sa posture de curieux ouvert d’esprit, sans jugement — gentil !— tandis que l’invité déroule son récit avec toute l’autorité symbolique offerte par l’émission.
Récemment Patrice Pouillard a profité de cette exposition pour revenir sur les pyramides et suggérer que l’histoire enseignée dissimulerait des découvertes fondamentales. Le titre est savamment conçu : « Pyramides : et si tout ce qu’on nous a appris était faux ? Les secrets incroyables »
Pouillard est le réalisateur de La Révélation des pyramides, film construit autour des thèses de Jacques Grimault et diffusé massivement depuis 2012. Dès sa sortie, le film s’est fait démonter par les critiques, de nombreux vulgarisateur ont montré que c’était n’importe quoi, des chercheurs sont monté au créneau.
- Nouveau debunk sur la chaîne Temps Mort — « LEGEND: L’art de faire suppurer la désinformation ? » https://www.youtube.com/watch?v=zj0Vx3Nzp2c
En 2017, le sociologue Damien Karbovnik consacrait un article scientifique à la réception de ce documentaire, décrit comme un exemple de passage de l’« alterscience » au conspirationnisme. L’article analyse notamment la manière dont le film imite les codes du documentaire scientifique, accumule les coïncidences numériques et transforme les objections des spécialistes en indices d’une dissimulation institutionnelle. LEGEND offre aujourd’hui une nouvelle vie médiatique à cette vieille mécanique, sous un titre qui demande si « tout ce qu’on nous avait appris était faux ».
à Damien Karbovnic sera mon invité le 25 aout pour analyser le coulisses de l’ésotérisme et de la spiritualité moderne
Quelques jours plus tard, LEGEND recevait le journaliste Loïc Hecht sous ce titre : « Nous vivons dans une simulation et notre monde n’existe pas ! Il nous explique et montre ses preuves ». La formulation possède déjà sa conclusion, ses points d’exclamation et ses « preuves ». Les extraits promotionnels y ajoutent l’idée que la conscience viendrait d’ailleurs que du cerveau, les sorties hors du corps et diverses expériences paranormales présentées comme des indices convergents.
L’hypothèse de la simulation constitue pourtant un problème philosophique précis. Dans son article fondateur de 2003, Nick Bostrom formule un trilemme conditionnel : soit les civilisations disparaissent avant d’acquérir la capacité de simuler leurs ancêtres, soit elles renoncent à produire massivement de telles simulations, soit une grande proportion des observateurs vivent dans une simulation. Cette construction dépend donc de plusieurs prémisses spéculatives sur les civilisations futures, les capacités de calcul et la possibilité même de reproduire des consciences. Elle fournit un argument probabiliste sous conditions, très éloigné d’une démonstration expérimentale de l’irréalité du monde.
- Bostrom, N. (2003). Are we living in a computer simulation? The Philosophical Quarterly, 53(211), 243–255. https://academic.oup.com/pq/article/53/211/243/1610975
En 2020, l’astronome David Kipping a repris ce raisonnement avec une analyse bayésienne intégrant l’incertitude sur la faisabilité technique des simulations. Son calcul place la probabilité d’une existence simulée sous la barre des 50 %, avec une convergence vers 50 % seulement lorsque le nombre de simulations tend vers l’infini. Ce travail reste lui-même dépendant d’un modèle et de ses hypothèses. Le titre choisi par LEGEND efface toute cette architecture intellectuelle pour convertir une spéculation en révélation : le monde « n’existe pas » et l’invité apporte « ses preuves ».
- Kipping, D. (2020). A Bayesian approach to the simulation argument. Universe, 6(8), 109. https://www.mdpi.com/2218-1997/6/8/109
Le sujet conserve un véritable intérêt. Il touche à l’épistémologie, au statut de l’expérience consciente, aux limites du raisonnement probabiliste et aux critères permettant de distinguer une hypothèse métaphysique d’une théorie scientifique testable. Son traitement sérieux demanderait des philosophes des sciences, des spécialistes du calcul, des neuroscientifiques et des chercheurs capables de préciser les termes du problème. LEGEND choisit la voie économiquement plus efficace : les élucubrations spiritualisantes et quantiques d’un vendeur de livre.
En effet, Loïc Hecht s’éloigne des critères élémentaires de la rationalité : distinction entre hypothèse et preuve, hiérarchie des sources, exigence de reproductibilité, prise en compte des réfutations et confrontation sérieuse aux explications concurrentes. Il accorde aux témoignages, aux expériences subjectives et aux résultats marginaux une valeur disproportionnée, puis relie physique quantique, conscience, sorties hors du corps et simulation dans un récit de convergence que les données disponibles soutiennent très faiblement. Les précautions de langage subsistent, mais elles servent surtout d’habillage à une trajectoire intellectuelle déjà orientée vers une conclusion spiritualiste.
Simulation : la science est OK ?
Un article récent de l’astrophysicien Franco Vazza examine l’hypothèse de la simulation : toute simulation exige de stocker et traiter de l’information, donc de mobiliser énergie, puissance de calcul et temps de calcul. L’auteur teste trois scénarios — simulation de l’Univers observable, simulation de la Terre, puis simulation terrestre à plus basse résolution — et conclut que, dans les trois cas, les ressources nécessaires deviennent incompatibles avec la physique connue ou astronomiquement hors de portée. Sa conclusion vise surtout le scénario « Matrix » classique : une civilisation future située dans un univers régi par les mêmes lois que le nôtre ne pourrait pas simuler notre réalité avec un niveau de fidélité suffisant. L’article laisse toutefois ouverte une échappatoire purement spéculative : un univers simulateur doté de lois physiques radicalement différentes, hypothèse qui sort alors du domaine testable. Autrement dit, ce travail fragilise fortement la version physico-technologique ordinaire de l’hypothèse de la simulation, sans liquider toutes ses variantes métaphysiques.
- Vazza, F. (2025). Astrophysical constraints on the simulation hypothesis for this Universe: Why it is (nearly) impossible that we live in a simulation. Frontiers in Physics, 13, Article 1561873. https://jhap.du.ac.ir/article_488.html
Pourquoi c’est de la merde ?
Les convictions privées de Guillaume Pley importent peu. Il peut accorder aux fantômes, à la Terre plate ou aux théories de Patrice Pouillard un crédit voisin de zéro. Sa ligne éditoriale repose sur une conviction beaucoup plus rentable : les récits extraordinaires attirent l’attention, les titres affirmatifs suscitent la curiosité, les critiques provoquent des commentaires et les débunks prolongent la circulation du contenu. Une étude portant sur plus de 560 000 messages diffusés sur les réseaux sociaux a ainsi montré que chaque terme moral et émotionnel supplémentaire augmentait en moyenne de 20 % la probabilité de partage dans les communautés étudiées. L’application précise de ce résultat à YouTube demanderait une étude spécifique, mais le principe général éclaire le choix assumé par LEGEND de « taper sur les émotions fortes ».
- Brady, W. J., Wills, J. A., Jost, J. T., Tucker, J. A., & Van Bavel, J. J. (2017). Emotion shapes the diffusion of moralized content in social networks. Proceedings of the National Academy of Sciences, 114(28), 7313–7318. https://doi.org/10.1073/pnas.1618923114
Cette mécanique rejoint la définition philosophique du bullshit par Harry Frankfurt, reprise dans la littérature scientifique : un discours produit pour impressionner, séduire ou capter l’attention, avec une relation indifférente à la vérité de son contenu. Le menteur connaît la vérité qu’il cherche à dissimuler ; le bullshiteur utilise simplement ce qui fonctionne. La véracité devient une variable secondaire derrière l’efficacité sociale du propos.
- Pennycook, G., Cheyne, J. A., Barr, N., Koehler, D. J., & Fugelsang, J. A. (2015). On the reception and detection of pseudo-profound bullshit. Judgment and Decision Making, 10(6), 549–563.
LEGEND industrialise cette indifférence en multipliant les sujets et les invités. Guillaume Pley a choisi la formule fainéant : il ne raconte rien lui-même, il invite ceux qui construisent des histoires à occuper un fauteuil en face de lui pendant deux heures, et il passe à la caisse quand même. Dans un monde cynique c’est quelqu’un qu’on pourrait admirer.
Les chercheurs, journalistes et vulgarisateurs héritent ensuite du travail de vérification, avec une audience presque toujours inférieure à celle de l’affirmation initiale. Guillaume Pley délègue ainsi l’invention à ses invités, conserve la posture confortable du gentil curieux et monétise la circulation du récit. Cette mécanique explique à la fois le succès de LEGEND et sa profonde pauvreté éditoriale. Autrement dit ; c’est de la merde.
Mais en disant cela je prends un risque car j’ai déjà vu des juges oblitérer complètement mes analyses critiques pour se concentrer sur la vulgarité de l’expression et estimer qu’elle constitue une injure envers la personne plutôt qu’un jugement de valeur de son travail. Alors pourquoi ce mot, me direz-vous. Est-ce que je cherche la merde ? Non.
OK, mais pourquoi ce mot ?
J’ai appelé cette chronique « Pourquoi LEGEND, c’est de la merde ? » parce que l’effet produit par cette petite phrase brutale et stupide résume exactement l’ADN de ce programme. Elle provoque, accroche, irrite et donne envie de réagir avant même d’avoir formulé la moindre idée. LEGEND fonctionne ainsi : une promesse maximale pour une densité axiologique minimale, sans valeur intellectuelle, sans vertu éditoriale, sans respect véritable pour la science, la vérité ou le réel. Le réel reste à la porte tandis que Guillaume Pley joue à être neutre en faisant un million de vues avec des discours qui laissent le public aussi peu instruit qu’avant, mais qui en plus infeste son cortex avec par quelques certitudes spectaculaires que des milliers d’heure de travail devront combattre laborieusement après coup.



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