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La Poste : service public de l’obscurantisme ?

 Une faute publique

La Poste vend des timbres et des monnaies astrologiques. Un carnet coloré, douze signes du zodiaque, une collaboration graphique, quelques pièces de collection : l’opération pourrait passer pour une fantaisie commerciale. Elle engage pourtant une faute plus lourde. La Poste reprend le langage de l’astrologie, parle de tempéraments, de planètes gouvernantes, de cycles personnels, d’énergies cosmiques et de prévisions personnalisées. Elle donne à une superstition l’apparence d’un contenu culturel légitime, porté par une marque publique.

Sur la page générale, La Poste présente des « produits sur l’astrologie », un carnet « Zodiaque » illustré par Clémence Gouy, puis une collection Astro 2026 liée à la Monnaie de Paris. Le texte associe le carnet à des figures qui « incarnent » des personnalités zodiacales et à un « hommage lumineux aux forces célestes qui nous relient ». La page Monnaie de Paris parle d’une collection née « sous le signe des astres », rappelle que l’astrologie visait à prédire l’avenir selon la position des astres à la naissance, puis convertit cette croyance en objets de collection : monnaies de 5 € et monnaies en or gravées selon les signes.

Les pages consacrées aux signes vont plus loin qu’un décor zodiacal. La page Capricorne affirme que Saturne gouverne le signe et lui donne patience, persévérance et construction méthodique ; elle associe ce signe aux os, au squelette, à la colonne vertébrale, aux dents et aux genoux ; elle cite Ève Saint-Gall et Yves Haumont comme autorités astrologiques ; elle explique que les astrologues analysent les transits planétaires pour établir des prévisions personnalisées ; elle écrit enfin que les cartes astrologiques révèlent comment les « énergies cosmiques » interagissent avec le tempérament.

La page Verseau attribue à Uranus l’originalité, l’innovation et l’esprit révolutionnaire des natifs. Elle affirme que cette planète influence directement les traits de personnalité. Elle cite l’astrologue Shana Lyès, parle d’une capacité naturelle à anticiper les tendances et évoque une « connexion naturelle aux énergies collectives ».

Le folklore sert ici de cheval de Troie

Le zodiaque appartient à l’histoire culturelle. Il traverse l’astronomie antique, les calendriers, l’iconographie médiévale, les imaginaires populaires. Une institution publique est en droit de vendre un carnet sur cette histoire : constellations, mythologie, séparation progressive entre observation des astres et divination. Mais la Poste a choisi d’épouser le langage des astrologues : caractères, influences planétaires, compatibilités, opportunités, cycles personnels.

L’astrologie n’est pas seulement un folklore ; elle attribue aux astres un pouvoir explicatif sur les personnes. Elle relie une date de naissance à des traits psychologiques, à des tensions intimes, à des périodes favorables, à des affinités supposées. Sous son emballage pop et patrimonial, le vieux fatalisme revient en boutique.

Une croyance testée, et recalée –  L’astrologie natale a été testée. L’étude classique de Shawn Carlson, publiée dans Nature, soumettait des astrologues à un protocole en double aveugle : les thèmes astraux devaient permettre d’associer correctement des profils de personnalité à des personnes réelles. Les résultats font s’effondrer la prétention centrale : un thème astral ne permet pas de lire une personnalité (Carlson, 1985).

La sensation de justesse ressentie devant les portraits astrologiques a aussi un nom : l’effet Barnum. Des énoncés vagues, flatteurs, ambivalents et généraux donnent l’impression d’une description intime. Une revue publiée dans Psychological Reports décrit ce mécanisme dans l’évaluation de la personnalité (Dickson & Kelly, 1985).

Les textes de La Poste activent exactement ce ressort. Le Capricorne reçoit patience, discipline, ambition, intériorité. Le Verseau reçoit liberté, vision, originalité, humanisme. Ces portraits enveloppent le lecteur dans une petite mythologie personnelle. Ils fournissent du sens, de la singularité et de la profondeur au prix d’un abandon des critères ordinaires de preuve. Ils habituent le public à traiter comme une expertise ce qui relève d’un marché de la croyance, de la suggestion et de la pseudo-connaissance.

Une machine à classer les personnes

L’astrologie paraît inoffensive quand elle se présente comme divertissement. Elle agit autrement dès qu’elle classe les individus. Elle transforme une date de naissance en indice de personnalité. Elle fabrique des catégories arbitraires qui orientent les attentes, les jugements, les rencontres, parfois les décisions professionnelles.

Une étude publiée dans Journal of Personality and Social Psychology montre ce passage du stéréotype à la discrimination : en Chine, des stéréotypes liés aux signes astrologiques occidentaux échouaient à prédire la personnalité ou la performance professionnelle tout en influençant des choix de rencontre amoureuse et de recrutement simulé (Lu et al., 2020).

Le mécanisme social est simple. Une catégorie sans valeur empirique acquiert un poids réel dès qu’un groupe y croit. Elle produit des attentes, des soupçons, des exclusions, des préférences. Elle ajoute une marque de naissance à celles que la démocratie prétend neutraliser. La Poste participe à la respectabilisation d’un tri symbolique qui contredit une idée républicaine élémentaire : un citoyen se juge sur ses actes, ses paroles et ses responsabilités, pas sur la date de sa naissance.

Le même carburant cognitif que d’autres emprises

L’astrologie entraîne l’esprit à accepter de mauvaises raisons : analogies séduisantes, coïncidences sur-interprétées, sentiment de contrôle, langage symbolique pris pour une connaissance. Le même ressort nourrit les pseudo-médecines énergétiques, les profils psychospirituels, les coachings de destinée, les promesses de rééquilibrage et les diagnostics intuitifs.

De manière plus générale les croyances magiques poussent l’esprit à surestimer des liens causaux inexistants. Dans l’étude de Griffiths et ses collègues, les participants devaient juger le lien entre une action — appuyer sur un bouton — et un résultat — l’allumage d’une lumière. Le dispositif supprimait toute relation réelle entre l’action et le résultat : la lumière s’allumait avec la même probabilité, avec ou sans pression sur le bouton. Pourtant, les participants tendaient à voir une relation causale positive, et cette illusion augmentait avec l’adhésion aux croyances superstitieuses (Griffiths et al., 2019).

L’astrologie entraîne à chercher du contrôle là où il faudrait chercher des preuves, des informations fiables, des actions efficaces. Elle donne une forme séduisante à l’impuissance : au lieu d’apprendre à décider dans l’incertitude, on consulte des signes ; au lieu d’évaluer une personne, on lui attribue un type ; au lieu de comprendre une situation, on la soumet à une narration cosmique. Une institution publique qui présente cela comme une offre culturelle respectable contribue à rendre cette erreur socialement acceptable

 

Un service public contre ses propres valeurs

La faute de La Poste tient à la caution qu’elle apporte. Elle présente une erreur de raisonnement comme une offre culturelle sympathique, graphique et patrimoniale. Elle valorise une grammaire du destin : les astres parlent, les signes gouvernent, les personnes incarnent une essence cosmique, les événements répondent à des configurations célestes. Or, La Poste occupe une place particulière.

La loi du 2 juillet 1990 qualifie La Poste et ses filiales de groupe public remplissant des missions de service public et d’intérêt général. Elle précise que les réseaux postaux ont une dimension territoriale et sociale importante. Cette position engage une responsabilité incompatible avec la publication, sur des pages officielles, d’un discours qui accrédite les « énergies cosmiques » et les influences zodiacales.

La République suppose des citoyens égaux en droit, évalués sur leurs actes, leurs choix, leurs paroles, leurs responsabilités. L’astrologie diffuse une logique contraire : elle trie les individus selon une donnée de naissance, leur assigne des qualités, des défauts, des compatibilités, des vocations, des blocages, des rythmes personnels. Elle installe une petite métaphysique de caste, décorative et marchande.

 

Il faut mettre fin à cette confusion

L’obscurantisme contemporain avance souvent sous une forme douce. Il emprunte les codes du bien-être, du patrimoine, du développement personnel, de l’inclusion, du design, de la consommation culturelle. Il parle d’énergies, d’intuition, de personnalité, de vibrations, de cycles. Il vend du sens à bas coût.

La Poste vient de prêter son emblème à cette économie de la crédulité. Elle aurait pu célébrer l’astronomie, l’amour de l’espace, les constellations, les progrès de la connaissance, ou simplement replacer le zodiaque dans l’histoire des symboles. Elle a préféré donner une respectabilité publique à des prétentions sur le destin, les caractères et les affinités humaines, qui contredisent les valeurs d’émancipation.

Pour un service public, cette confusion constitue une faute intellectuelle, civique et démocratique.

 

Acermendax

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