Charlatanisme à la faculté de médecine de Nantes
Une enquête publiée dans L’Express ce matin s’intéresse à Julien Nizard, vice-doyen de la faculté de médecine de Nantes. Au cœur de la « médecine intégrative » française, elle décrit des pratiques fragiles, ésotériques ou franchement farfelues circulant avec le tampon rassurant de l’université, de l’hôpital et de la recherche.
Le cas le plus spectaculaire concerne le LineQuartz, un appareil présenté comme un mélange de luminothérapie, chromothérapie, musicothérapie et lithothérapie, mobilisant des « quartz spécifiques », la mémoire de l’eau, des énergies et des références à la physique quantique. Son inventeur revendique des effets sur les douleurs chroniques, le stress, l’anxiété, la fibromyalgie, la spondylarthrite ankylosante, et évoque même des patients atteints de cancers. Une lampe à sept branches, des faisceaux colorés, de la musique classique, des pierres, un vocabulaire quantique : tout l’imaginaire pseudo-thérapeutique contemporain tient dans cet objet.
- https://www.linequartz.com/
- https://www.linequartz.com/solution (la page présente des témoignages et les résultats de ‘travaux’ avec 90% de personne déclarant une réduction de la douleur)
Une lampe pseudo-quantique comme vitrine
Un tel dispositif mérite-t-il une caution académique ? Julien Nizard figure parmi les auteurs d’une étude pilote consacrée au LineQuartz. L’étude porte sur une quarantaine de patients, sans groupe contrôle, avec des conflits d’intérêts massifs, des évaluations réalisées par les personnes impliquées dans la proposition du traitement, des praticiens issus de la naturopathie, de la réflexologie ou du coaching, et une plausibilité biologique famélique. Malgré cette faiblesse méthodologique, l’article suggère une amélioration de la douleur, du sommeil, de l’humeur, du stress et de l’activité générale.
- Voici l’étude : Suarez, A., Delgado, Y., Servais, A., Bertin, P., Nguyen, J.-P., & Nizard, J. (2024). Effects of Combining Music Therapy, Light Therapy, and Chromotherapy in the Treatment of Chronic Pain Patients: A Pilot Study. Evidence-Based Complementary and Alternative Medicine, 2024,
- https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1155/2024/3006352
- https://www.youtube.com/watch?v=fY4fC49Ystc
Notez bien qu’une part centrale de la promesse commerciale vise les praticiens : formations, accompagnement, installation du dispositif dans les cabinets, diversification de l’offre de soin. La première chose que tente de vendre l’inventeur du LineQuartz, ce sont des formations à l’utilisation de son appareil. Un invariant du charlatanisme veut que la véritable escroquerie se tourne vers des ventes de formation à un public qui veut aider, plutôt que vers le soin lui-même qui est moins rémunérateur et plus risqué.
Un réseau académique pour les fausses médecines
Ce qui se passe autour de Julien Nizard n’est pas nouveau, car c’est tout un écosystème de la promotion des PSNC ésotériques, énergétiques et plus ou moins spirituelles qui se bat depuis des années pour tenter de disqualifier la critique rationaliste depuis l’intérieur du monde académique et médical
Sur la Tronche en Biais et La Menace Théoriste a déjà été documenté ce lobbying : les promoteurs de « médecines intégratives » (un terme qu’ils utilisent et qu’il ne faut pas accepter d’utiliser, pas plus qu’il ne faut valider l’existence d’une allopathie) — ces promoteurs de non-médecines se présentent comme les seuls capables de réguler les dérives qu’ils contribuent à légitimer. Fabrice Berna, professeur de psychiatrie à Strasbourg et vice-président du CUMIC, a été critiqué pour ses liens avec le Samadeva, son rôle dans les réseaux de médecine intégrative, ses attaques contre les critiques rationalistes et sa manière de relativiser la médecine fondée sur les preuves.
À chaque fois le même schéma revient : les critères scientifiques ordinaires sont présentés comme trop étroits, trop occidentaux, trop réductionnistes ; les pratiques sans preuves solides reçoivent l’étiquette plus acceptable de « thérapies complémentaires » ; la critique des dérives se transforme en prétendue violence rationaliste.
L’enquête de L’Express ajoute une pièce importante à cette cartographie. Elle montre que le CUMIC, présidé par Julien Nizard, s’inscrit dans un réseau où se croisent médecine intégrative, anthroposophie, homéopathie, fasciathérapie, Samadeva, revue Hegel, Getcop et Alliance santé intégrative.
Je cite : « Le collège a en effet été cofondé, aux côtés de Julien Nizard, par Jacques Kopferschmitt, qui avait signé la préface d’un livre blanc de la médecine anthroposophique, inspirée des principes de l’occultiste Steiner et maintes fois dénoncée par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Son vice-président est toujours le Pr Fabrice Berna, dont Le Point avait révélé en septembre 2025 la proximité avec le Samadeva, un organisme également de longue date dans le viseur de la Miviludes. Son secrétaire, François Paille, est aussi vice-président (comme Jacques Kopferschmitt) du Getcop, le groupe d’évaluation des thérapies complémentaires.
Le Getcop, qui compte le Cumic parmi ses partenaires, est présidé par un cardiologue également homéopathe et spécialiste de fasciathérapie – autre pratique épinglée par la Miviludes. Le Cumic, comme le Getcop, est lui-même partenaire de la revue Hegel,
dédiée à la santé intégrative. L’un de ses rédacteurs en chef n’est autre que François
Paille. Julien Nizard figure à son comité de rédaction, aux côtés, notamment, de Florian Petitjean, le fondateur d’un laboratoire de compléments alimentaires (Olisma) ou de Robert Kempenich, autre membre du Getcop et président de l’Arema, l’association pour la recherche et l’enseignement en médecine anthroposophique. Cette revue a déjà ouvert ses colonnes à cette pratique, comme à de nombreuses autres pseudothérapies aquasophrologie, yogathérapie, auriculothérapie, homéopathie, fasciathérapie…). On retrouve également le Cumic (comme le Getcop et Hegel) au sein de l’Alliance santé intégrative, dont l’un des objectifs assumés est de « favoriser l’accès de la population aux thérapies complémentaires. »
Cette nébuleuse produit une impression de sérieux par accumulation de titres, d’associations, de revues, de diplômes et de comités. Elle fabrique surtout un brouillard institutionnel où des pratiques sans preuves solides, à force de circuler dans les médias et sous le blanc-seing des institution, acquièrent une crédibilité qui n‘a rien à voir avec leur efficacité réelle ni la qualité des travaux qui étayent leurs prétentions.
Cette stratégie fonctionne grâce à une confusion entretenue entre évaluation et promotion. Évaluer une pratique réclame une distance méthodologique, une hypothèse claire, des critères définis, des groupes comparateurs, une déclaration rigoureuse des intérêts en jeu, une interprétation proportionnée aux données. Promouvoir une pratique, c’est plus facile ; il suffit d’avoir une belle histoire, des mots clefs, des témoignages, des complices, un réseau, des lieux associés à la crédibilité de la recherche.
La régulation captée par les promoteurs
Notons toutefois que le contexte politique a peut-être changé au printemps 2026. Philippe Baptiste, ministre chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a annoncé une mission de « cartographie et d’évaluation de la qualité » des formations universitaires qui se réclament des médecines « douces », « alternatives » ou intégratives.
Cette mission confiée au Hcéres vise les formations existantes, avec des propositions attendues pour mieux les réguler. Selon L’Express, Julien Nizard a écrit à Emmanuel Touzé, conseiller spécial santé du ministre Philippe Baptiste, après l’annonce de cette évaluation. Il y reprend la ligne du CUMIC : réserver ces formations aux professionnels de santé, les inscrire dans un parcours de soins, enseigner des pratiques évaluées pour leurs bénéfices et leurs risques, et écarter les contenus religieux, spirituels ou politiques.
Cette position paraît raisonnable sur le papier. Elle est difficile à croire quand elle émane d’un réseau qui côtoie l’anthroposophie, la fasciathérapie, l’homéopathie, la revue Hegel, le Getcop, le Samadeva et plusieurs pratiques déjà signalées dans le champ des dérives sectaires ou pseudo-thérapeutiques. Les mêmes acteurs ouvrent des formations, signent des articles, siègent dans des revues, créent des collèges et sollicitent les pouvoirs publics. Ils présentent ensuite cette présence institutionnelle comme une garantie de sérieux des pratiques ainsi promues. Comment ne pas appeler cela de l’imposture intellectuelle ?
Quand une faculté enseigne l’hypnose, l’acupuncture, l’ostéopathie médicale ou la phytothérapie sous des formats diplômants, elle accorde à ces pratiques un capital symbolique considérable. Les patients y voient une validation. Les praticiens y voient une vitrine. Les promoteurs y voient un levier politique. Les étudiants y apprennent que les frontières entre médecine, croyance, expérience personnelle et marketing thérapeutique se négocient au nom du « care » et de la complexité.
Une rétractation pour faute éthique
La séquence récente autour de Fabrice Berna et de ses coauteurs éclaire aussi ce rapport de force. L’article d’opinion What the “FakeMed”? or “fake medicines” according to a collective of French doctors, signé Fabrice Berna, Jean-Arthur Micoulaud-Franchi, François Paille, Julien Nizard et Laurence Verneuil, a été publié dans Douleurs : Évaluation – Diagnostic – Traitement en janvier 2025. Il est depuis quelques jours rétracté — « RETRACTED » .
La notice indique une rétractation demandée par le rédacteur en chef et les auteurs après identification d’un problème éthique et de la citation dans la ‘recherche’ d’extraits de conversation sur les réseaux sociaux pour incriminer le Collectif No FakeMed. Les auteurs ont annoncé qu’ils allaient re-soumettre ce travail une fois corrigé. Mais notons les faits : un texte d’opinion cosigné par des figures de la pseudo-« médecine intégrative », hostile aux critiques rationalistes des « FakeMed » est sanctionné pour manque d’éthique.
Le manque d’éthique apparait ailleurs dans l’article de L’Express quand l’autrice Stéphanie Benz évoque des réactions agressives face à la critique : mail de menaces à peine voilées adressé au chercheur Lonni Besançon, saisine ordinale contre Jean-François Dumas après ses critiques du CUMIC, puis échec de cette démarche.
On constate que les réseaux de médecine intégrative qui se présentent volontiers comme des espaces de douceur, d’écoute et d’ouverture mobilisent sans problème des outils de pression, de plainte ou d’intimidation contre ceux qui prononcent des critiques sur la qualité de leurs travaux. La bienveillance affichée s’arrête là où commence l’examen public des intérêts, des méthodes et des alliances.
Les patients paient le prix des promesses
Je termine avec un rappel lexical, parce que les mots sont les armes des manipulateurs : il n’y a pas de « médecine douce », il n’y a pas de « médecine complémentaire », il n’y a pas de « médecine intégrative », il y a la médecine très imparfaite, pratiquée par des médecins parfois incompétents ou désagréables, mais encadrés par des règles et à jour des connaissances produites par la recherche ; et ceux qui parlent de « médecines alternatives » tentent en réalité de promouvoir des alternatives à la médecine aux dépends de ceux qui les croient.
Pendant que des acteurs du monde académique, financés par l’argent public, promeuvent de fausses solutions, les personnes atteintes d’affections douloureuses, chroniques, incapacitantes ou anxiogènes continuent de subir l’errance médicale. Cette errance les conduit de promesses en déceptions, puis parfois vers des discours de plus en plus problématiques et dangereux.
Nous sommes en droit d’exiger que les hôpitaux et les universités réservent leurs ressources limitées au recrutement de chercheurs et d’enseignants rigoureux, ainsi qu’au financement de recherches sérieuses. Il est temps de résister à l’entrisme des fausses médecines, qui servent aussi de portes d’entrée vers des dérives sectaires coûteuses pour les patients, les familles et les institutions.



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