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Une thèse arrêtée pour raison politique à Grenoble ?

L’Université Grenoble-Alpes bloqué la soutenance d’un étudiant 15 jours avant la date prévue. Reporterre dénonce une sanction idéologique qui étouffe la critique du numérique. Le dossier est plus subtil, car un financement de thèse ne vaut pas licence d’écrire tout ce qui vous chante — Explications !

 

Nos universités font-elles n’importe quoi ?

L’Université Grenoble-Alpes a refusé à Achille Baucher l’autorisation de soutenir sa thèse quinze jours avant la date prévue. Le doctorant travaillait sur la « désescalade numérique » dans un laboratoire d’informatique et de mathématiques appliquées. L’université invoque une inadéquation disciplinaire : le manuscrit ne relèverait pas des mathématiques appliquées, discipline d’inscription de la thèse.

Le magazine Reporterre présente l’affaire comme celle d’un jeune chercheur sanctionné pour avoir critiqué le numérique depuis l’intérieur du système. Pour le média écologique le récit est simple : un doctorant s’attaque à l’intelligence artificielle, aux semi-conducteurs, aux partenariats industriels, aux liens entre recherche grenobloise et armement ; et l’institution bloque sa soutenance parce que la critique est trop embarrassante.

Ce récit s’appuie sur des éléments concrets. Le doctorant aurait perdu l’accès à son laboratoire, situé en zone à régime restrictif. Un séminaire intitulé « Grenoble, l’Imag et les armes » aurait été annulé quelques heures avant sa tenue. Son directeur de thèse, Romain Couillet, affirme avoir subi des mises à l’écart après ses prises de position sur l’intelligence artificielle et l’armement.

Le manuscrit de thèse, disponible en ligne, sur seulement 147 pages, annonce lui-même le problème. Baucher ne demande pas comment résoudre une question de mathématiques appliquées ; il demande comment « lutter contre le déferlement numérique depuis les laboratoires de recherche en informatique ». Cette formulation suffit à comprendre le conflit disciplinaire : l’objet principal du texte est une intervention critique sur la recherche numérique, et donc relève probablement des sciences humaines et sociales davantage que des mathématiques.

La question de la liberté académique mérite d’être posée. L’université porte-t-elle atteinte à la liberté critique d’un doctorant lorsqu’elle refuse qu’un manuscrit militant soit validé comme thèse de mathématiques appliquées ? La liberté d’expression autorise le doctorant à défendre ses idées ; elle ne suffit pas à donner à ces idées la valeur académique d’un doctorat dans une discipline précise. Un financement doctoral en mathématiques appliquées suppose une contribution identifiable à ce champ, ou au moins un dispositif interdisciplinaire capable d’en évaluer sérieusement les écarts. On aimerait que les bourses de mathématique servent à faire des mathématiques.

Le manuscrit pose ici un problème évident d’adéquation disciplinaire. Reporterre indique lui-même que cette thèse est « totalement à rebours » des travaux habituels du domaine et qu’elle ne comporte « ni équation, code ou algorithme ». Le doctorant revendique une démarche de recherche-action, mais cette qualification appelle précisément une évaluation par des pairs compétents en sciences humaines et sociales. Plusieurs critiques décrivent un texte proche du manifeste, fragile dans son appareil démonstratif, et parfois plus soucieux de provoquer le milieu académique que d’établir ses résultats. Reporterre signale d’ailleurs que des chercheurs en informatique ont écrit au média après publication pour dénoncer une « critique systématique, non sourcée ».

Je n’ai pas trouvé trace d’article de recherche publié dans une revue scientifique à comité de lecture par le doctorant concerné. J’ai trouvé un acte de colloque du GRETSI, ainsi qu’un dépôt HAL autour de l’intelligence artificielle conviviale. Cet élément ne constitue pas un motif réglementaire suffisant pour refuser une soutenance, puisque l’École doctorale MSTII n’impose pas de nombre minimal de publications, mais il affaiblit l’idée d’un travail déjà reconnu par une communauté académique extérieure au cercle de la thèse.

 

La chaîne de validation mérite donc examen. D’après Reporterre, le directeur de thèse affirme que le manuscrit avait franchi les étapes de suivi et reçu les rapports nécessaires avant soutenance. Mais le jury ne détient pas seul le pouvoir d’autoriser une soutenance. Le cadre national prévoit une décision du chef d’établissement, après avis du directeur de l’école doctorale, sur proposition du directeur de thèse, et après rapports écrits d’au moins deux rapporteurs.

Une lettre du Collectif Scientifiques en Rébellion Grenoble conteste la décision auprès de l’école doctorale, du Collège des écoles doctorales, du laboratoire et de la présidence de l’UGA. Le collectif rappelle que le sujet de thèse avait été validé, que le choix des rapporteurs avait été accepté et que les deux rapports étaient favorables. Il interprète donc le refus de soutenance comme une décision idéologique, contraire à la validation par les pairs. La réponse du directeur du Collège des écoles doctorales, datée du 21 mai 2026, conteste cette lecture et déclare que la décision s’appuie sur un avis défavorable de l’École doctorale MSTII, rendu après analyse des rapports et du manuscrit. Selon lui, le travail devait être requalifié pour intégrer l’interdisciplinarité revendiquée par l’auteur, avec une validation par des pairs compétents en sciences humaines, philosophie, sociologie ou sciences politiques. Il précise aussi que le jury proposé était composé exclusivement de spécialistes de l’informatique et des mathématiques appliquées, donc inadapté à l’évaluation de la dimension SHS centrale du manuscrit.

 

L’université disposait donc d’un motif académique sérieux pour suspendre la soutenance : le manuscrit revendiquait une interdisciplinarité que le dispositif d’évaluation ne permettait pas de juger correctement. Un doctorat engage la valeur d’un diplôme, la crédibilité d’une discipline et la confiance accordée au titre de docteur. Valider un texte militant comme thèse disciplinaire, sans contribution clairement établie dans le champ d’inscription ni évaluation par les disciplines réellement mobilisées, aurait fragilisé les autres doctorants.

 

Mais ce diagnostic aurait dû être posé bien avant. Le document de soutien liste plusieurs validations successives : avis favorable du directeur de thèse, de la direction de spécialité, de l’école doctorale sur la composition du jury, puis désignation des rapporteurs et membres du jury par l’établissement en mars 2026. Le refus arrive ensuite le 13 mai 2026, à quelques jours de la soutenance prévue. Une chaîne institutionnelle qui valide les étapes administratives pendant des mois, puis découvre au seuil de la soutenance que le manuscrit relève d’un autre périmètre disciplinaire, transfère sur le doctorant le coût d’un pilotage défaillant.

Le préjudice touche donc deux niveaux. Le doctorant a été encouragé, ou au moins laissé avancer, dans un projet dont la recevabilité aurait dû être clarifiée très tôt. Le diplôme, lui, aurait été fragilisé si une thèse sans réelle valeur académique dans sa discipline d’inscription avait été soutenue au nom d’un geste militant, aussi intéressant ou courageux soit-il.

Si l’objectif d’Achille Baucher était aussi de produire un acte politique, l’opération a réussi : son texte circule, Reporterre en fait une affaire publique, la question des liens entre recherche, numérique, industrie et armement entre dans le débat. Bravo. Mais cette visibilité révèle surtout la faiblesse du pilotage doctoral. Une thèse financée, suivie et inscrite dans une discipline ne peut pas dépendre d’un arbitrage brutal au dernier moment.

L’université française a déjà payé cher son incapacité à défendre rigoureusement la valeur du doctorat dans des dossiers devenus publics, notamment avec les thèses contestées —et pour l’une plagiée— d’Idriss Aberkane à Paris-Saclay ou celle d’Etienne Klein à Paris-Cité. L’affaire Baucher appelle une réponse plus sérieuse qu’un réflexe de communication : des critères académiques explicites, appliqués dès le début, avec un suivi réel, une codirection adaptée quand le sujet change de nature, et un refus clair lorsque le projet quitte la discipline qui lui donne son titre.

Cette affaire raconte donc moins la persécution d’un chercheur trop libre et trop rebelle que l’échec d’une chaîne de validation. Une université doit pouvoir refuser qu’un manifeste devienne un doctorat de mathématiques appliquées. Elle doit aussi protéger ses doctorants en posant cette limite assez tôt pour éviter qu’un projet instable absorbe trois années de travail avant d’être stoppé au seuil de la soutenance.

 

Acermendax

 

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