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« Validation » des EMI dans la revue The Conversation – gênant

L’article publié par The Conversation sous le titre « Pourquoi de plus en plus de médecins reconnaissent-ils la validité des expériences de mort imminente ? » traite d’un vrai sujet clinique. Des patients reviennent d’un arrêt cardiaque ou d’une situation critique avec des récits intenses, structurés, parfois bouleversants. Ces récits modifient leur rapport à la mort, à leur identité, à leurs proches. Les soignants doivent les recevoir avec sérieux, tact, et compétence.

Mais un écueil doit être évité, celui d’une écoute clinique qui dérive vers la validation de « perceptions anomales ». Une expérience vécue mérite d’être entendue, mais une perception paranormale exige des preuves. L’article brouille cette distinction.

L’auteur, Jorge Andrés Delgado-Ron, est médecin et spécialiste de l’épidémiologie sociale ; il indique sur son site personnel[1] : « Depuis 2025, je me suis plongé dans l’exploration scientifique des expériences de mort imminente et de la réincarnation. »

 

Des expériences vérifiées ?

L’article écrit :

« Certaines personnes ayant vécu une EMI rapportent avoir eu le sentiment de sortir de leur corps et de pouvoir observer ce qui se passait autour d’elles. Une partie de ces expériences implique des perceptions pouvant être vérifiées. Autrement dit, le patient se souvient avoir perçu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir alors qu’il était inconscient, et ce, au-delà d’une simple reconstitution de la mémoire. »

Cette phrase présente comme acquis ce qui demande démonstration. Pour parler de perception « vérifiée », il faut établir que le patient était réellement incapable d’accéder à l’information par les voies ordinaires, que le souvenir date bien de la période d’inconscience alléguée, que l’entourage médical ou familial n’a pas fourni l’information après coup, que la vérification s’est faite de manière indépendante, et que le dossier contient assez d’éléments pour permettre une évaluation critique.

Sans ce travail, la formule « il n’aurait pas dû voir » reste une impression narrative. Elle impressionne parce qu’elle épouse la forme classique du récit paranormal : un patient inconscient, une information inaccessible, une confirmation ultérieure. Mais la force d’un récit ne mesure pas la qualité de sa preuve. Et la littérature scientifique, sur le plan de la vérification de ces allégations, est absolument désertique.

 

Une source engagée présentée trop sobrement

L’article cite ensuite une compilation :

« L’Association of Near Death Studies a publié une compilation de plus de 100 cas de ce type dans la deuxième édition de The Self Does Not Die, en 2023. (…)  On y trouve des descriptions d’objets situés à des endroits hors de portée des personnes présentes dans la pièce, même si elles avaient tenté de les voir. Par exemple, une pièce de 25 cents de 1985 posée dans le coin droit d’un moniteur cardiaque de 2,40 mètres de haut, qu’un médecin a découverte après être monté sur une échelle. Dans un autre cas, un patient souffrant de troubles obsessionnels compulsifs a rapporté un numéro de série à 12 chiffres situé sur le dessus d’un respirateur de 2,10 mètres. Le numéro a été confirmé par un technicien. »

 

L’IANDS (International Association for Near-Death Studies) est une organisation engagée dans l’étude et la promotion des EMI. Le titre de l’ouvrage parle carrément de phénomènes paranormaux « vérifiés ». Le livre cité correspond aux canons du genre depuis des décennies : une compilation d’anecdotes très éloignée des critères qui permettent d’établir une vérité scientifique ou même journalistique.

Les exemples accumulés ont tout pour frapper : un détail minuscule, un emplacement inaccessible, une confirmation technique. Ils manquent pourtant des éléments qui transformeraient une bonne histoire en donnée probante. Il faudrait par exemple commencer par pouvoir répondre aux questions suivantes. Où sont les entretiens originaux ? Qui a interrogé le patient ? À quel moment ? Avec quelles questions ? Qui connaissait déjà les informations révélées par le sujet ? Le personnel a-t-il discuté du cas avant la vérification ? L’information a-t-elle circulé dans la chambre, dans le dossier, dans la famille ? La confirmation a-t-elle eu lieu en aveugle ?

L’histoire des sciences nous a démontré que, sans protocole strict permettant d’éliminer les explications alternatives, il est risqué d’accorder du crédit à une hypothèse qui coïncide avec nos attentes.

 

AWARE : le protocole intéressant aux résultats vides de paranormal

L’article mobilise ensuite l’étude AWARE :

« Des auteurs de l’étude AWAreness during Resuscitation (AWARE) racontent : Notre cas de conscience visuelle avérée, alors que la fonction cérébrale est normalement absente ou, au mieux, gravement altérée, est déroutant… Nos conclusions ne laissent pas supposer qu’en cas d’arrêt cardiaque, la conscience visuelle soit de nature hallucinatoire ou illusoire, car les souvenirs correspondaient à des événements réels et vérifiés. »

L’étude AWARE de Parnia et al. (2014) mérite une lecture précise. Elle documente des souvenirs rapportés après arrêt cardiaque et conclut que des survivants décrivent parfois une activité consciente malgré une absence de conscience cliniquement détectable. Elle rapporte aussi un taux très faible de conscience complète avec rappel explicite : 2 % des survivants interrogés.

L’article donne lui-même le résultat expérimental le plus important :

« L’équipe de l’étude AWARE, par exemple, a installé plus de 1 000 signes dans cinq hôpitaux, à une hauteur trop élevée pour le regard, et orientés vers le plafond (un point de vue uniquement visible depuis le plafond). Bien qu’ils aient suivi plus de 2 000 patients victimes d’un arrêt cardiaque, seuls quelques-uns d’entre eux ont survécu et ont pu être interrogés. Deux d’entre eux ont fait état d’une expérience extracorporelle, mais aucune de ces expériences ne s’est produite à l’endroit où les chercheurs avaient placé les signes. »

Les résultats sont honnêtement présentés, mais peut-être faut-il rappeler ce qu’ils montrent : l’étude qui a mis en place les moyens de vérifier les témoignages de perception extra corporelle aboutit à… zéro vérification. L’étude reste intéressante sur ce qu’elle montre de la conscience pendant la réanimation, mais elle n’établit pas une perception hors du corps. Pas plus que l’étude AWARE II (Parnia et al., 2023) qui examine la conscience et ses marqueurs électrocorticaux pendant la réanimation. Le résumé signale 567 arrêts cardiaques intrahospitaliers, 53 survivants, 28 entretiens complétés et 11 personnes rapportant des souvenirs ou perceptions suggérant une forme de conscience. Là encore, rien ne valide les récits de nature paranormale.

 

Le mot « valider » brouille la lecture.

L’article écrit : « Pourtant, les approches centrées sur le patient et fondées sur des données probantes suggèrent que les professionnels de santé devraient valider et explorer ces expériences, en faisant preuve d’ouverture d’esprit et sans porter de jugement. »

Dans un cabinet médical, cette approche non jugeante est tout à fait appropriée. Face à un patient qui a vécu quelque chose d’intense, l’écoute aide à intégrer ce souvenir tandis que le mépris aggrave parfois la détresse. Le court article de Delgado-Ron dans le CMAJ s’inscrit dans cette logique clinique. (Delgado-Ron, 2026)

Mais dans un article qui consacre une section à la « Véracité des perceptions anomales », le mot « valider » demande une précision. Valider le vécu du patient signifie reconnaître son expérience subjective. Valider une perception paranormale signifie produire des preuves contrôlées. Ces deux sens n’ont pas le même statut. Les mélanger favorise exactement la confusion que la vulgarisation scientifique devrait prévenir.

L’article de The Conversation écrit :

« Une innovation récente dans ce domaine consiste en la mise au point d’une échelle d’évaluation de la véracité des EMI, que les médecins peuvent utiliser pour juger de la validité des perceptions et de la capacité perceptive du patient à un instant donné. »

Cette échelle existe bien : la (veridical) vNDE Scale, publiée par Greyson et al. en 2025, vise à évaluer la force probatoire de perceptions rapportées pendant des EMI. Mais son nom et son ambition risquent de donner une impression excessive. L’outil ne vérifie pas une perception en temps réel ; il classe la qualité apparente de dossiers déjà constitués, à partir de critères comme le délai d’enquête, l’état du patient, la corroboration par un tiers, l’existence d’une explication physique et la présence d’erreurs. Sa première validation repose sur 17 cas et produit un accord inter-évaluateurs modéré. La vNDE Scale, qui ne « valide » aucune preuve du paranormal, a pour seul intérêt d’améliorer le tri des récits.

 

The Conversation est en faute

Un article solide aurait défendu un message simple : les EMI existent comme expériences humaines puissantes ; elles méritent une prise en charge clinique sérieuse ; leur contenu spirituel ou métaphysique appartient d’abord au récit du patient ; les allégations de perception véridique restent fragiles, dominées par des cas rétrospectifs et quelques études prospectives aux résultats très limités sur le paranormal.

L’article publié par The Conversation avance une idée moins honnête. Sous couvert d’expliquer l’écoute clinique des EMI, il accrédite l’idée beaucoup plus forte que des perceptions paranormales auraient déjà reçu une validation scientifique. Il cite une compilation engagée comme un corpus de données valides. Il raconte des anecdotes spectaculaires sans dossier probatoire accessible. Il invoque AWARE alors que le test expérimental des cibles visuelles n’a rien confirmé.

Les EMI relèvent pleinement d’un traitement universitaire, à condition de séparer l’expérience vécue, la prise en charge clinique et les allégations paranormales. Dans cet article, cette séparation cède trop souvent devant le prestige narratif des cas spectaculaires. Le risque éditorial tient déjà dans le titre : « Pourquoi de plus en plus de médecins reconnaissent-ils la validité des expériences de mort imminente ? » Un lecteur pressé retient que la médecine reconnaît désormais la validité des EMI. Le texte, lui, ne démontre rien de tel. Il se borne à rappeler des éléments connus sur l’impact psychologique des EMI, puis ajoute une couche fragile sur les perceptions « véridiques ».

C’est un cas presque scolaire de contrebande éditoriale : le titre avance une prétention contraire aux données de la science, mais son contenu, lui, ne dit rien ou presque. The Conversation doit prendre ce risque au sérieux. Sa place dans le paysage intellectuel en fait une cible privilégiée pour les stratégies d’entrisme académique des défenseurs de pseudosciences.

Le précédent Renaud Evrard avait déjà montré ce risque dans le même environnement éditorial. Des pratiques ou doctrines fragiles y gagnent un supplément de légitimité par simple passage sous enseigne universitaire. (https://menace-theoriste.fr/renaud-evrard-the-conversation-la-caution-academique-fakemeds/)

 

L’équipe éditoriale de The Conversation s’engage-t-elle à renforcer son contrôle sur les articles qui touchent aux pratiques non validées, aux allégations paranormales et aux usages abusifs du prestige académique ?  Sans vigilance accrue, ce magazine sera exploité pour tromper les lecteurs au profit de quelques auteurs qui veulent faire croire que la science a tranché là où elle n’a rien établi.

 

Acermendax

 


Références

  • Delgado-Ron, J. A. (2026). Near-death experiences. CMAJ, 198(20), E780. https://doi.org/10.1503/cmaj.252003
  • Greyson, B., Long, J., Tressoldi, P., Holden, J. M., & al. (2025). The veridical Near-Death Experience Scale: construction and a first validation with human and artificial raters. Frontiers in Psychology, 16, 1661390. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2025.1661390
  • Parnia, S., Spearpoint, K., de Vos, G., Fenwick, P., Goldberg, D., Yang, J., Zhu, J., Baker, K., Killingback, H., McLean, P., Wood, M., Zafari, A. M., Dickert, N., Beisteiner, R., Sterz, F., Berger, M., Warlow, C., Bullock, S., Lovett, S., & Schoenfeld, E. R. (2014). AWARE—AWAreness during REsuscitation—A prospective study. Resuscitation, 85(12), 1799–1805. https://doi.org/10.1016/j.resuscitation.2014.09.004
  • Parnia, S., Keshavarz Shirazi, T., Patel, J., Kwiecien, T. D., Brand, E., Stetz, N., D’Arcy, R. C. N., Rocha, S., Yang, J., Zhu, J., & al. (2023). AWAreness during REsuscitation – II: A multi-center study of consciousness and awareness in cardiac arrest. Resuscitation, 191, 109903. https://doi.org/10.1016/j.resuscitation.2023.109903
  • Rivas, T., Dirven, A., & Smit, R. H. (2023). The Self Does Not Die: Verified Paranormal Phenomena from Near-Death Experiences (2e éd.). DOI introuvable ; ouvrage publié par l’IANDS, organisation engagée dans l’étude et la promotion des EMI comme défi au modèle cerveau-conscience.
  • van Lommel, P., van Wees, R., Meyers, V., & Elfferich, I. (2001). Near-death experience in survivors of cardiac arrest: A prospective study in the Netherlands. The Lancet, 358(9298), 2039–2045. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(01)07100-8

 

[1] https://doctor.delgado.ec/ (consulté le 25 juin 2026)

 

 

 

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