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Festival Nexus : la grand-messe des complotistes

Les 27 et 28 juin 2026, le magazine Nexus organise un festival au château Grévy, à Mont-sous-Vaudrey, dans le Jura. La page officielle annonce conférences, ateliers, animations, « stands de solutions », « autonomie du vivant », « indépendance des médias », « physique quantique », « souveraineté alimentaire », « souveraineté affective », billets à 40, 60 et 90 euros, captation vidéo et environ une centaine de stands.

Le programme publié par Nexus place sur scène Mike Borowski, Chloé Frammery, Astrid Stuckelberger, Lucien Cerise, Marion Sigaut, Valérie Bugault ou Anne Givaudan : autant de profils déjà associés, selon les cas, à la désinformation sanitaire, au complotisme, aux pseudo-sciences, au souverainisme radical, aux réseaux New Age ou à la droite médiatique extrême.

 

Nexus, une enseigne déjà située

Nexus revendique la « pensée critique ». Le programme du festival annonce pourtant, dans le même espace, une table ronde de « médias alternatifs » avec Mike Borowski, Nicolas Vidal, Alexis Poulin et Alexandre Pénasse ; une intervention d’Astrid Stuckelberger dans une séquence sur « la fabrique de la peur » ; une conférence de Valérie Bugault sur des « solutions politiques, économiques et monétaires » ; Lucien Cerise sur « l’ingénierie sociale » ; Marion Sigaut sur « le sexe et les enfants dans l’histoire » ; Anne Givaudan, connue pour ses récits ésotériques de voyages hors du corps ; et RGNR parmi les partenaires affichés.

Sous l’étiquette « critique » se retrouvent des objets très précis : médias de réinformation, pharmacovigilance mal interprétée, souverainisme juridique, lectures conspirationnistes du social, panique morale sur l’école, spiritualité invérifiable et prétentions thérapeutiques. Alors disons-le sans ambages : ce n’est pas de la pensée critique.

Conspiracy Watch décrit Nexus comme un magazine d’« information alternative » publiant sur les théories du complot, les médecines alternatives, le paranormal et l’ufologie. Le festival prolonge cette ligne éditoriale en version événementielle : la même affiche associe des discours sur les médias, la santé, la démocratie, la géopolitique, l’histoire, la monnaie, le vivant et le spirituel, sans séparation nette entre enquête, opinion, croyance personnelle et pseudo-savoir.

 

Demandez le programme !

Le programme Nexus juxtapose des profils incompatibles entre eux sur le fond, mais très proches dans leur rapport aux preuves et à l’anti-science. Astrid Stuckelberger illustre l’usage fautif de données de pharmacovigilance lorsqu’un signalement devient, dans le discours public, une preuve de mortalité vaccinale. Valérie Bugault illustre l’usage d’un vocabulaire juridique pour soutenir l’idée que l’État français aurait cessé d’exister. Lucien Cerise transforme les phénomènes sociaux en opérations d’« ingénierie sociale ». Anne Givaudan fait entrer les voyages hors du corps et les récits de mondes invisibles : facette spiritualisante et pseudothérapeutique du festival. RGNR apporte l’imaginaire de l’autonomie sanitaire déjà documenté autour de Thierry Casasnovas.

Chaque domaine reçoit son récit de remplacement : les vaccins auraient tué en masse, l’État aurait juridiquement disparu, l’école participerait à une offensive sexuelle contre les enfants, les phénomènes sociaux relèveraient d’une ingénierie cachée, les maladies se liraient dans l’aura ou les « corps subtils ».

 

Un diapason idéologique illibéral

Le samedi, Nexus programme une table ronde avec Mike Borowski, Nicolas Vidal, Alexis Poulin et Alexandre Pénasse. Tocsin, associé à Nicolas Vidal et affiché comme partenaire, est décrit par Conspiracy Watch comme un média complotiste au service de l’extrême droite. Mike Borowski est un influenceur complotiste d’extrême droite et prorusse, lié à Géopolitique Profonde / GPTV, également partenaire du festival. Kairos, associé à Alexandre Pénasse, a fait l’objet d’une enquête d’Ensemble ! sur sa dérive complotiste depuis la crise sanitaire. Alexis Poulin a été décrit par Libération dans un portrait consacré à ses ambiguïtés entre réseaux insoumis, souverainisme et extrême droite.

La critique des médias est légitime quand elle documente des biais, des fautes, des dépendances économiques ou des effets de cadrage. Cette table ronde installe autre chose : une contre-sphère où les mêmes invités, les mêmes soupçons et les mêmes récits circulent en boucle sous le nom de « médias alternatifs ».

 

Mike Borowski : la géopolitique réduite au soupçon

Mike Borowski occupe la grande scène le samedi, avec la table ronde sur les médias alternatifs puis une intervention consacrée à la géopolitique. Il est rattaché à la complosphère d’extrême droite, prorusse, où circulent des figures comme Alain Soral, Dieudonné, Vincent Reynouard, Thierry Casasnovas, Lucien Cerise ou Pierre Hillard. Son rôle dans Nexus illustre une mécanique classique : des événements internationaux complexes deviennent les épisodes d’un récit unique où l’Occident, l’OTAN, l’Union européenne, les médias et les institutions incarnent l’ennemi structurel.

Dans un festival qui parle d’indépendance et de souveraineté, ce tropisme prorusse crée une contradiction très visible : l’indépendance nationale sert ici de décor à des récits alignés sur les intérêts narratifs d’une puissance étrangère.

 

Chloé Frammery : le Covid converti en capital militant

Chloé Frammery est annoncée le samedi sur la petite scène et figure aussi parmi les partenaires affichés. Elle s’est imposée dans la complosphère suisse pendant la crise du Covid-19. Blick a documenté une fausse information relayée par elle au sujet des Hôpitaux universitaires de Genève. Léman Bleu a rapporté la confirmation de son licenciement par le Tribunal fédéral suisse, avec des griefs dépassant ses seules prises de position sur la pandémie. Elle était l’une des ‘expertes’ du documentaire complotiste Hold-Up. Sa notoriété vient de cette séquence : une crise sanitaire réelle transformée en tremplin pour une contre-expertise autoproclamée, entre fausses informations, soupçons permanents et récits de révélation.

 

Astrid Stuckelberger : la pharmacovigilance utilisée contre la méthode

Astrid Stuckelberger est annoncée le dimanche sur la petite scène. Elle a circulé dans la complosphère covido-sceptique avec des affirmations hostiles aux vaccins et aux institutions sanitaires. L’AFP a vérifié une affirmation attribuant 18 000 décès aux vaccins anti-Covid à partir de données européennes de pharmacovigilance : le raisonnement confond signalement et causalité. Cette confusion, répétée malgré les corrections disponibles, a fait florès à travers toute la complosphère, contribuant à obscurcir la perception de la pharmacovigilance par le grand public et à alimenter les paniques antivax.

 

RGNR : l’autonomie sanitaire comme commerce de la rupture

RGNR figure parmi les partenaires affichés. Cette présence renvoie à l’univers de Thierry Casasnovas et de Regenere. Le collectif l’Extracteur et plusieurs journalistes ont documenté les promesses autour de la régénération, des jus, des extracteurs, des toxines, des compléments, des formations et de l’hygiénisme. Le discours antimédecine est couplé à un business lucratif d’offres de santé alternatives

 

Lucien Cerise : la paranoïa sous vocabulaire technique

Lucien Cerise est annoncé le samedi sur la petite scène pour une intervention sur « l’ingénierie sociale ». Conspiracy Watch le présente comme un auteur conspirationniste évoluant dans la mouvance soralienne. Son cadre transforme les phénomènes sociaux, médiatiques et culturels en opérations coordonnées par des pouvoirs cachés. Le piège se voit dans la structure même du récit : un pouvoir caché manipule la société ; toute objection prouve que la manipulation fonctionne ; toute absence de preuve devient l’indice d’une opération bien dissimulée.

 

Marion Sigaut : l’histoire transformée en panique morale

Marion Sigaut est annoncée le dimanche sur la grande scène avec une intervention intitulée « Le sexe et les enfants dans l’histoire, une révolution permanente ? ».

Sa rhétorique est explicite : elle associe l’éducation sexuelle à l’école à une « destruction programmée de l’enfance et de la famille », parle d’attaques contre « la pudeur », « la simple décence » et « l’innocence », et a relayé en 2018 un appel contre la prétendue « légalisation de la pédophilie », l’éducation sexuelle et l’obligation vaccinale, à partir d’une fausse nouvelle sur de supposés cours d’éducation sexuelle dès la maternelle. Conspiracy Watch relève aussi ses récits historiques sur des enlèvements d’enfants, des réseaux pédocriminels, des orgies pédophiles de magistrats et des sacrifices sanglants au XVIIIe siècle. Dans ce récit, l’histoire, l’école et la santé publique finissent aspirées par le même scénario : une offensive pédocriminelle organisée contre les enfants.

 

Étienne Chouard : la critique politique sans hygiène des fréquentations

Étienne Chouard est annoncé le dimanche sur la grande scène pour une intervention sur la Constitution. Sa défense du référendum d’initiative citoyenne et d’une réécriture populaire de la Constitution peut se discuter sérieusement. Mais il a choisi depuis longtemps de l’exercer dans les milieux conspirationnistes qu’il traite comme des interlocuteurs ordinaires : conférence organisée par ReOpen911, éloge de Thierry Meyssan comme homme « rigoureux dans ses analyses », conférence chez Égalité & Réconciliation, propos sur Alain Soral présenté comme un « résistant à la guerre ». En 2019, interrogé au Média sur l’existence des chambres à gaz, il répond : « Ce n’est pas mon sujet, j’y connais rien, moi », puis « Je n’ai jamais rien lu là-dessus », avant de concéder laborieusement : « Bon bah, les chambres à gaz existaient. Mais bon, enfin… ». Chouard demande au peuple de reprendre le contrôle politique, mais il perd tout critère de tri dès qu’il s’agit de distinguer une critique documentée d’un marécage conspirationniste.

Plus récemment, il a relayé la thèse de l’empoisonnement de Christine Cotton. Dans un autre registre, j’avais déjà analysé sa reprise d’une rhétorique de rétrovalidation complotiste : des éléments partiels ou mal compris servent à suggérer que « les complotistes avaient raison » depuis le début.

 

Valérie Bugault : le droit comme récit de confiscation

Valérie Bugault est annoncée le dimanche sur la petite scène pour une intervention sur les solutions politiques, économiques et monétaires. Conspiracy Watch la présente comme une juriste évoluant dans la mouvance conspirationniste de la « Dissidence », avec participation à Hold-Up, liens avec BonSens, interventions souverainistes et affirmation selon laquelle l’État français aurait cessé d’exister juridiquement depuis le 16 mars 2020. Le droit, la monnaie et les institutions servent ici à produire un récit de dépossession générale. Le vocabulaire technique donne une apparence sérieuse à un scénario délirant, assez efficace pour fédérer une dissidence qui paie volontiers ses pseudo-experts.

 

Emmanuelle Darles et Sylvain Baron : la complosphère hors des écrans

Emmanuelle Darles est annoncée le samedi sur la petite scène. Cette enseignante en mathématique de l’Université Aix-Marseille est une figure covido-sceptique passée par le Conseil scientifique indépendant de Louis Fouché, elle a aussi été candidate RN dans la Vienne en 2024. TF1 Info a relevé une vidéo où elle compare la vaccination des enfants contre le Covid-19 à un viol ; elle a aussi participé au CSI à une émission contestant les critiques contre l’hydroxychloroquine, aux côtés de Vincent Pavan, Xavier Azalbert et Louis Fouché. Dans la même table ronde, Sylvain Baron apporte le versant anti-médias. Figure de la complosphère d’extrême droite, il est identifié par Libération autour d’une mobilisation contre les « médias collabos ». En une seule séquence Nexus aligne donc antivaccinisme, défense de la galaxie Raoult, extrême droite électorale et hostilité militante envers la presse.

 

Anne Givaudan : l’ésotérisme présenté comme savoir

Anne Givaudan est annoncée le dimanche sur la grande scène. Son univers ne se limite pas aux voyages hors du corps et aux « êtres de lumière » : il comporte aussi une offre de « soins esséniens thérapeutiques » avec des modules payants, des exercices sur l’aura, les chakras, les « nadis », la « palpation de l’éthérique », les huiles essentielles, la visualisation, etc. Son site affiche également des formations de « thérapeutes esséniens agréés », assurées par Anne Givaudan et Antoine Achram, avec des séances tarifées librement par chaque praticien. Les résumés de ses ouvrages vont dans le même sens : Lecture d’auras et soins esséniens promet de comprendre que la maladie « ne naît pas par hasard » et qu’il serait possible de « stopper son avance » en se transformant soi-même. La grande scène Nexus accueille une autrice qui associe voyages hors du corps, lecture d’aura, chakras et prétentions thérapeutiques.

Le salon des ennemis de l’esprit critique

Nexus réunit des familles qui devraient se contredire dès la première discussion sérieuse. Des souverainistes parlent d’indépendance nationale aux côtés de relais prorusses. Des militants de l’autonomie sanitaire promettent de libérer les corps, puis renvoient vers des formations, des praticiens, des compléments, des protocoles et des figures d’autorité alternatives. Des adversaires proclamés de la propagande médiatique installent leurs propres médias d’influence, avec leurs plateaux fermés, leurs invités circulaires et leurs révélations toujours orientées dans le même sens. Des défenseurs de la liberté dénoncent l’emprise de l’État, tout en nourrissant des paniques morales sur l’école, les enfants, la sexualité, les vaccins, les corps et les imaginaires.

Cette coalition repose sur une opération commune : retirer le public des méthodes de vérification pour le rattacher à un récit d’appartenance. Chaque domaine reçoit son ennemi simple et son expert de remplacement. La médecine a ses charlatans naturels, le journalisme ses médias de réinformation, l’histoire ses paniques pédocriminelles, le droit ses fictions de dépossession, la géopolitique ses récits prorusses, la spiritualité ses thérapeutes d’aura. Chaque bonimenteur reçoit sa parcelle de visibilité, pourvu qu’il attaque les procédures ordinaires qui permettent de distinguer une preuve, une hypothèse, une croyance et une fiction.

Le procédé transforme la défiance en identité, la crédulité en courage, l’ignorance en dissidence. Il offre à des publics inquiets une place flatteuse : ils auraient vu clair avant les autres, pendant que les naïfs obéissaient aux experts. La réalité, avec ses incertitudes, ses lenteurs, ses corrections et ses contraintes méthodologiques, disparaît sous une dramaturgie plus rentable : des menteurs d’un côté, des éveillés de l’autre.

Ce festival appelle une réponse rationaliste ferme parce qu’il détourne nos mots. La critique des médias mérite mieux que la réinformation complotiste. La critique de la médecine mérite mieux que les soins d’aura et les jus miraculeux. La critique des institutions mérite mieux que les fictions juridiques de dépossession. La critique de l’école mérite mieux que les paniques pédocriminelles. Nexus parle de doute pour fabriquer du soupçon, de liberté pour vendre de l’adhésion, d’autonomie pour contourner les savoirs établis. Face à cet attelage fétide, protéiforme et toxique, la zététique rappelle une exigence simple : une critique sérieuse commence avec des preuves, accepte la correction, distingue l’erreur du mensonge, et refuse de remplacer la méthode par une galerie de baratineurs persuadés d’avoir trouvé les méchants de l’histoire.

 

Acermendax
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