Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues
Dans le Grand manuel de parapsychologie scientifique, le mot « Trickster » surgit au moment où la parapsychologie cherche à rendre compte de l’un de ses problèmes les plus anciens : pourquoi les phénomènes psi, censés bouleverser notre conception du réel, restent-ils aussi instables, ambigus, difficiles à reproduire et mal documentés ? Pourquoi la télépathie, la clairvoyance, la psychokinèse ou les poltergeists semblent-ils toujours plus convaincants dans les récits, les archives, les rumeurs et les méta-analyses que dans une démonstration claire, reproductible et méthodique ?
La réponse par le Trickster consiste à dire : cette instabilité appartient au phénomène lui-même. C’est une idée séduisante, parce qu’elle donne une profondeur mythologique à ce qui ressemble d’abord à une faiblesse probatoire. C’est aussi une idée dangereuse pour la méthode scientifique, parce qu’elle veut transformer l’échec à produire des preuves solides en propriété constitutive de l’objet étudié.
Le chapitre 11 du Grand manuel présente ainsi la théorie :
« Un important modèle théorique en parapsychologie (…) tire son origine de travaux socio-anthropologiques centrés sur la parapsychologie, en invoquant la figure archétypale du “Trickster”, divin fripon et malin génie, pour rendre compte à la fois des conditions de production des phénomènes psi et des conditions de leur réception. »
Le Trickster désigne, dans de nombreuses mythologies, une figure de transgression et de brouillage des frontières. Comme outil anthropologique, le motif peut éclairer des récits, des rites ou des figures liminales. Dans le Grand manuel, il sert pourtant à parler du paranormal lui-même :
« Dans plusieurs mythologies, la figure du Trickster est l’archétype gouvernant les interstices, les périodes liminales et les transitions […]. Il est farceur, ambivalent, transgressif, etc. Cette figure complexe aide à rendre compte de certaines particularités du paranormal car, selon George Hansen (2001), la fréquentation des phénomènes paranormaux évoquerait des traits similaires à ceux attribués au Trickster. »
George P. Hansen a développé cette idée dans The Trickster and the Paranormal (2001), un livre qui mobilise l’anthropologie, le folklore, la sociologie, la sémiotique et les études littéraires pour expliquer pourquoi les phénomènes psychiques et les ovnis poseraient autant de difficultés à la science ; la présentation de l’ouvrage insiste explicitement sur le paradoxe, l’irrationnel et les messages cachés de la figure du Trickster. Le point décisif n’est donc pas l’existence du Trickster comme motif culturel, mais son usage probatoire : une métaphore anthropologique finit par couvrir la faiblesse chronique des preuves du psi.
Le Trickster appartient depuis longtemps à une manière de donner une cohérence théorique aux fragilités du champ. Dès 2011, le Bulletin métapsychique consacrait un numéro entier au Trickster, avec un article de Renaud Evrard, « No Future : parapsychologie et malédiction du Trickster » (Bulletin métapsychique, 2011). L’éditorial présentait déjà le concept comme une possible « révolution » pour la métapsychique, au même rang que des notions comme télépathie, ectoplasme ou élusivité. Il faut reconnaître que le Grand manuel ne présente pas cette théorie sans réserve. Évrard signale lui-même que Hansen développe une approche « très critique » et que le modèle possède une fragilité interne : sa puissance explicative peut devenir excessive.
« sa voracité explicative trop large dessert cette théorie (Méheust, 2012). Il lui manque une transition vers une approche empirique qui lui permettrait de risquer d’infirmer certaines de ses propositions. »
Seulement, cette limite reconnue produit-elle une contrainte réelle dans l’usage du modèle, ou reste-t-elle une précaution rhétorique avant de poursuivre comme si le Trickster pouvait malgré tout éclairer l’élusivité du psi ?
Quand la métaphore touche à la preuve
Un passage gênant du Grand manuel arrive juste après :
« Le comportement bizarre des personnes impliquées, l’instabilité des organisations parapsychologiques, l’instrumentalisation du paranormal par des groupes charismatiques et des groupes rationalistes militants… Tous ces aspects récurrents semblent indiquer que le “paranormal” a des affinités avec certaines caractéristiques sociales (liminalité, anti-structure, marginalité, communitas, transgression, réflexivité, réversibilité, etc.) et des aversions avec d’autres caractéristiques sociales (centralité, structure, hiérarchie, puissance économique, etc.) (Hansen, 2019). »
Ceci est révélateur parce qu’on retourne la valeur des indices. Dans un champ ordinaire, l’instabilité des institutions, la présence de figures charismatiques, les fraudes récurrentes ou la mauvaise qualité des dossiers pèseraient contre la solidité du phénomène revendiqué. Ici, ces éléments sont réinscrits dans une logique du paranormal lui-même : le psi serait lié aux zones de seuil, aux cadres fragiles, aux situations ambiguës. Le Trickster permet ainsi de donner une cohérence symbolique à ce qui ressemble d’abord à un déficit de preuve.
La phrase suivante pousse encore plus loin :
« Les phénomènes psi ont tendance à subvertir les catégories, à transgresser les frontières, ce qui vaut à la fois pour leur expression naturelle et pour leur expression sociale. »
La formule prête au psi une sorte de comportement propre : il brouillerait les cadres qui permettent de le saisir. Une difficulté méthodologique devient alors un trait supposé du phénomène. Tant que la métaphore décrit l’imaginaire du paranormal, elle peut éclairer des récits et des attentes. Lorsqu’elle sert à expliquer la mauvaise qualité des preuves, elle protège l’hypothèse contre l’examen qui devrait l’évaluer.
L’élusivité : le cœur anti-épistémique
Évrard reprend explicitement cette théorie sous la forme de l’« élusivité sociale » :
« J’ai moi-même (Évrard, 2016, 2019) développé une interprétation de la théorie du Trickster en tant qu’élusivité “sociale” qui restreint la diffusion des phénomènes psi au-delà du système auto-organisé qui en est la source. »
Puis vient le passage décisif :
« L’élusivité “naturelle” correspond, dans certaines théories à base systémique et quantique (voir chap. 12), à des contraintes qui pèsent directement sur la phénoménologie et qui limitent la qualité des preuves obtenues. Tandis que l’élusivité “sociale” correspond à toutes les manifestations sociales de la relation d’incertitude entre la magnitude des phénomènes psi et la qualité de leur documentation : personnages ambigus et ambivalents, scientifiques multipliant les conduites irrationnelles, sujets pris de mythomanie, organisations instables, fraudes décrédibilisantes jouxtant les phénomènes authentiques, climat de suspicion générale, etc. »
Ce passage, dans la parfaite continuité de la notion de Trickster, défend une idée compromettante : la mauvaise qualité du dossier peut être interprétée comme un effet du phénomène lui-même. Le texte ne décrit plus seulement une culture du paranormal. Les acteurs ambigus, les fraudes, la mythomanie et les dossiers fragiles ne sont plus traités seulement comme des signaux d’alerte ; ils entrent dans la logique même de l’élusivité. La force de la parapsychologie, ce serait la faiblesse de ses dossiers.
Le glossaire du livre reconnaît pourtant le danger :
« Élusivité : les phénomènes aérospatiaux non identifiés tout comme les phénomènes psi ont la réputation d’être “élusifs” : ils réagissent aux conditions de leurs observations. Ainsi, lorsqu’ils sont contraints par un dispositif scientifique visant à les objectiver, à les contraindre à confirmer des hypothèses d’une manière fiable, les chercheurs éprouvent des difficultés à obtenir les performances attendues. […] L’hypothèse de l’élusivité fait redouter une stratégie d’auto-immunisation de l’anomalistique dans les controverses empiriques. »
Cette dernière phrase est essentielle. Le Grand manuel voit le risque, mais ne le transforme pas en contrainte. Il reconnaît que le Trickster manque d’une transition empirique capable de mettre ses propositions en danger, puis continue à l’utiliser comme grille d’intelligibilité du psi. La critique interne est mentionnée, mais ses effets sont anéantis, peut-être par une sorte d’élusivité sociale du champ de la croyance parapsychologique.
Une vieille difficulté maquillée en profondeur
La parapsychologie affronte depuis longtemps une difficulté embarrassante : si le psi correspond bien à une capacité humaine réelle, pourquoi apparaît-il sous une forme aussi faible, rare et instable ? James E. Kennedy, chercheur issu du champ parapsychologique, a consacré un article entier à cette question en 2001 : « Why is psi so elusive? ». Il y recense plusieurs pistes pour expliquer cette pauvreté du signal, depuis les artefacts méthodologiques jusqu’aux hypothèses les plus spéculatives sur la fonction ou le contrôle du psi.
Kennedy formule alors le problème avec une franchise utile : les hypothèses habituelles de la parapsychologie devraient conduire à des effets plus fréquents et plus réguliers que ceux observés. L’écart entre le psi attendu et le psi réellement documenté constitue, selon lui, un défi central pour le domaine.
Deux lectures s’ouvrent à partir de là. La plus économe consiste à y voir un problème de preuve : le phénomène annoncé demeure faible parce que le dossier expérimental ne parvient pas à l’établir solidement, et cela doit affaiblir la crédence dans son existence L’autre lecture cherche à sauver l’hypothèse en expliquant pourquoi un phénomène réel prendrait justement l’apparence d’un phénomène fragile, capricieux et douteux. C’est le rôle que joue Trickster dans cette histoire.
Kennedy explore lui-même cette possibilité lorsqu’il propose de faire de l’élusivité du psi un principe directeur plutôt qu’un obstacle provisoire. L’idée peut sembler profonde ; elle marque surtout un point de bascule. Lorsque l’incapacité à stabiliser l’objet entre dans sa définition même, elle cesse de peser contre l’hypothèse. L’ambiguïté devient alors le cœur du modèle, et chaque confusion supplémentaire peut encore passer pour un signe de profondeur.
La bonne objection sceptique
Il serait injuste d’exiger d’une grille socio-anthropologique qu’elle fonctionne comme une hypothèse physique. Si le Trickster décrit seulement les récits, les institutions marginales et les styles de croyance entourant le paranormal, une objection poppérienne directe serait mal ajustée. Mais le Grand manuel ne reste pas à ce niveau. Il relie explicitement cette sociologie à la qualité des preuves, à l’élusivité du psi, aux fraudes voisines des phénomènes dits authentiques et à l’impossibilité d’accumuler une documentation stable. La discussion ne porte donc plus seulement sur une culture du paranormal ; elle concerne bel et bien la preuve.
Et les sceptiques n’ont pas attendu le Grand manuel pour voir le piège. Leur objection ne consiste pas à dire que tout phénomène instable serait immédiatement faux. Beaucoup de phénomènes réels sont difficiles à mesurer. Une hypothèse auxiliaire peut sauver légitimement une théorie lorsqu’elle produit ensuite de nouvelles prédictions testables. Popper lui-même acceptait cette possibilité, et l’exemple classique de Neptune montre qu’une anomalie dans l’orbite d’Uranus a pu conduire à une hypothèse auxiliaire féconde, puis à une découverte (Voir ma vidéo). L’hypothèse était risquée parce qu’elle désignait une zone du ciel où l’on devait trouver quelque chose. Elle pouvait donc échouer. Le Trickster, dans l’usage discuté ici, ne fournit pas une contrainte comparable : il explique pourquoi les preuves restent pauvres sans indiquer clairement quelle observation devrait affaiblir le modèle. L’Internet Encyclopedia of Philosophy rappelle ce point : une hypothèse auxiliaire devient scientifique lorsqu’elle génère de nouvelles prédictions falsifiables ; elle devient ad hoc lorsqu’elle sauve la théorie sans appeler de nouveau test.
Le Trickster est bien commode, mais que prédit-il de précis ? Quelle observation pourrait le mettre en difficulté ? Que devrait-on constater si l’hypothèse était fausse ? À quel moment les mauvais dossiers cesseraient-ils d’entrer dans le modèle ?
Popper critiquait les théories capables d’accommoder toutes les observations, parce que cette souplesse constitue une faiblesse prédictive. La Stanford Encyclopedia of Philosophy rappelle son analyse : une théorie qui explique toute forme de comportement perd sa capacité à produire de véritables implications négatives ; une théorie compatible avec toutes les observations possibles sort du registre scientifique.
Boudry et Braeckman parlent de stratégie d’immunisation lorsqu’un système de croyance intègre à l’avance les objections qui devraient normalement le fragiliser (Boudry & Braeckman, 2011). L’accusation est forte ; elle ne peut pas reposer sur la seule impression que le Trickster « explique tout ». Il faut préciser le mécanisme. Dans le cas présent, l’élusivité est illégitime parce qu’elle relie directement la mauvaise qualité des dossiers du psi à la nature supposée du phénomène : preuves fragiles, acteurs ambigus, mythomanie, fraudes voisines et suspicion générale ne sont plus seulement des raisons de douter ; on invite à les lire comme des manifestations sociales de l’objet étudié. Par ailleurs, beaucoup de théories restent compatibles avec certaines anomalies sans devenir pseudoscientifiques. Le problème est plus précis, car le modèle donne une fonction explicative à ce qui devrait compter contre l’hypothèse. Si la documentation pauvre, les fraudes et l’instabilité du champ deviennent des signes attendus de l’élusivité, quelle observation pourrait encore jouer pleinement son rôle négatif ? Une définition aussi accueillante ne réfute pas directement les critiques ; elle les recycle dans son propre vocabulaire. C’est en ce sens que le Trickster prend pleinement une fonction auto-validante, au sens discuté par Boudry et Braeckman (2012).
« Fraudes jouxtant les phénomènes authentiques »
Une autre expression du Grand manuel mérite notre attention :
« fraudes décrédibilisantes jouxtant les phénomènes authentiques »
La coexistence de fraudes et de phénomènes potentiellement réels n’a rien d’absurde en soi. Aucun domaine d’enquête n’est invalidé par la seule existence de fraudes dans son histoire. La question décisive porte sur les critères de tri. Comment distingue-t-on, dans ce voisinage annoncé, la fraude décrédibilisante du phénomène authentique ? Quels dossiers doivent être écartés ? Quels protocoles permettent de réduire assez fortement le risque d’imposture, de sélection des cas et de reconstruction après coup ?
Cette question reste sans réponse claire puisqu’il n’y a pas de consensus au sein même de la parapsychologie sur le partage entre les cas authentiques et les forgeries manifestes. L’existence de la fraude est reconnue, mais la frontière entre impostures et vrais phénomènes demeure très floue. Dans une enquête rigoureuse, la fraude oblige à durcir la méthode, à écarter des dossiers, à revoir les chaînes de confiance, à exiger des protocoles indépendants, préenregistrés et réplicables. Dans la logique du Trickster, la fraude peut être réinterprétée comme une manifestation de l’ambivalence propre au domaine. Le faux ne réfute plus le vrai, il l’accompagne.
C’est un peu trop commode.
Le Bulletin métapsychique posait déjà la question de manière frappante en 2011 : « pourquoi les meilleurs médiums ont-ils presque tous été pris à tricher ? ». Le problème n’a rien de périphérique, il révèle un aveuglement des « spécialistes » du domaine qui veulent croire que les fraudes avérées sont sans effet sur la crédibilité des histoires qui constituent la substance de la parapsychologie. Le Trickster est un cache misère qui n’a aucune chance de convaincre un sceptique, mais peut tout à fait retenir l’adhésion d’un tenant-croyant en jouant le rôle de rustine sur les trous d’une cohérence interne illusoire.
Le pont avec le chapitre 12 : quand la preuve devient impossible par principe
Le chapitre 11 relie explicitement l’élusivité « naturelle » aux théories systémiques et quantiques du chapitre 12. Ce lien compte, car le chapitre 12 donne une forme plus technique à la même difficulté :
« Dans de tels systèmes, la preuve ne peut pas être accumulée car les conditions de production des preuves changent arbitrairement durant le développement du système. »
Puis :
« Dans la logique des postulats du MPI, le psi n’est pas un signal classique mais une corrélation (non locale) qui ne peut jamais être utilisée, ni les preuves de son existence être accumulées. Produire des preuves impersonnelles des phénomènes psi coûterait trop d’information pragmatique pour le “système créant des preuves scientifiques”. »
Face à une telle prose, on est transporté ou on reste sidéré, c’est tout l’un ou tout l’autre. Le passage affirme que les preuves du psi ne pourraient jamais s’accumuler de façon impersonnelle. Le psi existerait, mais le type de preuve qui permet normalement à une communauté scientifique de sortir de la controverse serait structurellement indisponible.
Une telle théorie peut fasciner. Elle peut aussi enfermer la parapsychologie dans un cercle parfait : le phénomène existe ; la science exige des preuves impersonnelles ; le phénomène empêche l’accumulation de ces preuves ; le sceptique qui réclame ces preuves se trompe donc de critère ; puisque le phénomène existe.
Ce piège épistémique absolu permet de préserver indéfiniment l’hypothèse psi tout en expliquant pourquoi elle conserve l’apparence d’une hypothèse insuffisamment prouvée.
Pour suivre mon travail plus facilement :
Le Trickster ou la science sans risque
La science accepte les hypothèses audacieuses, les anomalies et les objets difficiles à stabiliser, à condition que les théories prennent un risque empirique. Une hypothèse doit exposer quelque chose au test. Elle doit dire, au moins en principe, ce qui compterait contre elle.
Sans reconstruire ici tout le cadre lakatosien, on peut poser une exigence plus modeste : une théorie gagne en force lorsqu’elle permet d’anticiper quelque chose de nouveau, et elle s’affaiblit lorsqu’elle sert surtout à organiser après coup ce que l’on savait déjà. La Stanford Encyclopedia of Philosophy résume cette distinction : un programme dégénératif fabrique des théories pour accommoder des faits déjà connus, tandis qu’un programme progressif accroît son contenu empirique.
Appliquée au Trickster, la question devient très simple : que permet-il de prévoir que l’on n’aurait pas déjà constaté ? Je n’ai pas vu le début d’une réflexion en ce sens. Le concept de Trickster séduit parce qu’il raconte très bien pourquoi la parapsychologie ressemble à ce qu’elle est déjà. Il donne du style à l’échec, mais aucune prise à l’épreuve.
Quand une métaphore explique trop bien
Le Trickster est si flexible qu’il peut s’appliquer presque partout. Dans le Grand manuel, il sert à penser la sociologie de la parapsychologie, l’élusivité du psi, les poltergeists, les relations entre preuves et documentation, et même Jésus :
« Jésus est très semblable à d’autres “sujets psi”, y compris au niveau de ses traits de caractère de type “Trickster” (Hansen, 2001), l’archétype du “fripon divin” subversif et truqueur […]. En somme, Jésus est alors vu en tant que kratophanie (manifestation d’un pouvoir) plutôt que hiérophanie (manifestation du sacré) […] dans un récit qui lie l’éclosion du mouvement chrétien à un thaumaturge. »
Cette extension dit quelque chose du problème. Une grille capable d’englober les médiums, les poltergeists, les ovnis, les fraudes, les sceptiques, les groupes charismatiques et Jésus possède une force littéraire évidente. Elle peut éclairer l’imaginaire du paranormal, son goût des marges, son rapport au trouble, son pouvoir de fascination. Mais en définitive, si elle raconte beaucoup, elle n’explique en rien la faiblesse des preuves. Plus une catégorie englobe des objets hétérogènes, plus elle doit préciser ce qu’elle exclut. Sans ce travail de démarcation, le Trickster devient une machine à produire du sens autour de tout ce que le paranormal charrie déjà.
Ce que le scepticisme peut accepter — et ce qu’il doit refuser
L’intérêt anthropologique du Trickster mérite d’être reconnu. Le paranormal occupe souvent des zones où les catégories ordinaires se brouillent, là où l’incertitude nous pousse à interpréter plus intensément les signaux qui nous entourent. À ce niveau, Hansen peut fournir une sociologie suggestive du paranormal comme culture des marges et du trouble. Cette concession ne change pas l’exigence probatoire. Le scepticisme n’exige pas un mécanisme complet avant toute reconnaissance du psi : beaucoup de phénomènes ont été admis avant d’être entièrement expliqués. Mais une preuve positive devrait au minimum produire un effet défini à l’avance, dans un protocole préenregistré, répliqué par des équipes indépendantes, avec des contrôles aveugles solides et des critères d’échec capables de fragiliser réellement l’hypothèse.
Une parapsychologie rigoureuse pourrait défendre des méthodes adaptées à un phénomène rare ou contextuel. Encore faudrait-il que ces méthodes rendent le psi plus testable. Le Trickster fait l’inverse : il ne réduit pas l’ambiguïté, il lui donne un statut théorique. Ray Hyman formule ici l’exigence minimale à propos du Ganzfeld : une théorie positive du psi doit s’appuyer sur des preuves indépendamment réplicables (Hyman, 1994, 2010). Une théorie qui absorbe aussi bien les confirmations que les déconvenues n’est pas une théorie : c’est un scénario.
Conclusion
Le Trickster est une métaphore utile pour comprendre certains imaginaires du paranormal. Peut-être faudrait-il le borner à cette ambition, puisque le Grand manuel reconnaît la fragilité du modèle : sa voracité explicative et son manque de transition empirique. Le scepticisme peut reconnaître l’intérêt culturel du Trickster sans lui accorder de privilège probatoire. Une métaphore ne peut pas transformer l’échec de la preuve en profondeur supposée de l’objet. Le Trickster offre au psi une propriété trop commode : ressembler exactement à ce qu’il serait s’il n’existait pas, tout en fournissant une raison de ne jamais conclure.
Acermendax
Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.
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- Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
- Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
- Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
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- Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
- Mise en garde concernant la formation « Clinique des expériences exceptionnelles » de Renaud Evrard (Asadis)
- Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues
Références
- Boudry, M., & Braeckman, J. (2011). Immunizing strategies and epistemic defense mechanisms. Philosophia, 39(1), 145–161. DOI : 10.1007/s11406-010-9254-9.
- Boudry, M., & Braeckman, J. (2012). How convenient! The epistemic rationale of self-validating belief systems. Philosophical Psychology, 25(3), 341–364. DOI : 10.1080/09515089.2011.579420.
- Bulletin métapsychique. (2011, mars). Le Trickster : phénomène marginal au cœur de la métapsychique ? (No 8). Institut Métapsychique International.
- Évrard, R. (2025). Chapitre 11. Panorama des modèles théoriques. Dans R. Évrard, C. Berghmans, & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 412-556). Dunod.
- Évrard, R., & Philippe, J. (2025). Chapitre 12. Psi et physique quantique : un flirt heuristique ? Dans R. Évrard, C. Berghmans, & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 557-622). Dunod.
- Hansen, G. P. (2001). The Trickster and the Paranormal. Xlibris. DOI introuvable dans les sources consultées.
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- Hyman, R. (2010). Meta-analysis that conceals more than it reveals: Comment on Storm et al. (2010). Psychological Bulletin, 136(4), 486–490. DOI : 10.1037/a0019676.
- Kennedy, J. E. (2001). Why is psi so elusive? A review and proposed model. Journal of Parapsychology, 65(3), 219–246. DOI introuvable dans les sources consultées.
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- Thornton, S. (2023). Karl Popper. In E. N. Zalta & U. Nodelman (Eds.), The Stanford Encyclopedia of Philosophy. DOI introuvable, encyclopédie académique en ligne.



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