« Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent

Analyse critique de « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show » https://www.youtube.com/watch?v=w6z6qKI6GgY

 

 

Renaud Evrard dans The Paranormal Show : quand la clinique garde la porte ouverte au paranormal

L’entretien de Renaud Evrard dans The Paranormal Show, diffusé le 16 octobre 2025, permet de comprendre beaucoup plus clairement son positionnement que ses interventions dans des médias généralistes. Le cadre est affinitaire, les relances accompagnent le récit, et la contradiction méthodologique arrive rarement au moment où elle serait nécessaire. Evrard peut donc dérouler, pendant près de trois heures, une vision du paranormal qui déborde largement l’écoute clinique des personnes troublées par des expériences inhabituelles.

Le fil conducteur de l’entretien n’est pas seulement : « il faut écouter les gens », une position raisonnable qui est le point de repli d’Evrard, le message étendard derrière lequel se fait si souvent oublier sa prise de position ontologique. Dans cet entretien, nous allons voir qu’Evrard stabilise un espace interprétatif où le paranormal reste constamment disponible. Rêves prémonitoires, poltergeists, psychokinèse, voyance au service des enquêtes policières, remote viewing militaire, télépathie, mémoire extracérébrale, souvenirs transmis par greffe d’organes, conscience rapprochée de l’âme, puis « solidarité cosmique » : tout cela entre dans une même constellation de possibles. Les phénomènes allégués sont maintenus dans le champ du pensable et de la pratique, y compris quand les preuves sont ténues, quand la caméra ne capte rien, quand l’effet disparaît devant le contrôle, ou quand l’explication physique fait totalement défaut.

Le problème éthique vient aussi de la position depuis laquelle ce discours est tenu. Evrard parle comme maître de conférences en psychologie clinique, ancien directeur de l’Institut métapsychique international, cofondateur d’un service d’écoute consacré aux expériences exceptionnelles, et interlocuteur possible de personnes inquiètes, endeuillées, dissociées ou déjà suivies par des soignants. Dans ce contexte, la question ne se limite pas à l’existence ou non des fantômes. Elle concerne l’usage d’un statut académique et clinique pour donner de la consistance à des hypothèses non établies.

 

Une clinique adossée à la parapsychologie

[6 min] — « L’Institut métapsychique international, qui est une fondation de recherche parapsychologique, est la seule qui existe en France depuis plus d’une centaine d’années, a accepté d’accueillir mon projet […]. J’ai créé ce service gratuit qui était aussi une sorte de recherche. Donc c’est ce qu’on appelle une recherche-action. C’était la base de ma thèse de doctorat qui portait sur la clinique des expériences exceptionnelles. — (intervieweuse) Vous êtes en train de nous dire : vous avez utilisé les gens qui avaient une certaine détresse pour nourrir vos travaux de recherche ? — (Evrard) Ouais, tout à fait. Mais après, ils ont pas payé donc c’est un deal. »

La phrase du « deal » peut choquer par sa désinvolture, mais l’enjeu principal dépasse l’asymétrie économique. Un service d’écoute reçoit des personnes désorientées, parfois déjà suivies par un médecin, un psychiatre ou un psychologue. Elles viennent avec des récits liés au deuil, aux voix, aux apparitions, aux sensations de présence, aux rêves inquiétants, aux expériences de mort imminente, parfois à la peur de sombrer dans la folie. Et ces récits deviennent un matériau de recherche dans l’orbite de l’Institut métapsychique international, structure historiquement liée à la parapsychologie française. L’éthique de la recherche est-elle pleinement respectée dans un projet de ce genre ?

Le vocabulaire employé, « Expérience exceptionnelle », évite de pathologiser immédiatement, mais évite aussi de trancher sur la croyance paranormale. Cette neutralité peut protéger les personnes contre le mépris. Mais dans cet entretien, elle sert surtout de zone d’attente : le paranormal reste prêt à reprendre place dans l’interprétation.

Evrard le dit lui-même : les personnes reçues cherchent souvent un lieu où parler sans être renvoyées vers l’exorciste, le magnétiseur, le voyant ou le médium, mais aussi sans craindre une réduction psychiatrique brutale. Il précise que l’équipe se présente comme composée de psychologues cliniciens et que l’objectif affiché consiste à écouter, informer, orienter.

Pourtant la finalité de ce service d’écoute nous est révélée : travailler avec une approche de parapsychologie sur des catégories qui maintiennent ouvertes les hypothèses de rêve prémonitoire, de hantise, de poltergeist, de psychokinèse ou de perception extrasensorielle. Le consentement éclairé des sujets est-il établi ?

 

Le rêve peut être prémonitoire – Circulez !

[9 min] — « Ça peut être par exemple un rêve dont une partie du contenu va se révéler vrai plus tard, (Intervieweuse : ce qu’on appelle un rêve prémonitoire). Voilà, tout simplement. Ça spontanément, c’est l’expérience que les gens rapportent le plus […]. Je peux donner un exemple : une personne qui a déjà rêvé que son compagnon avait un accident de moto et mourait. Et quand ça se réalise, la fois suivante, qu’elle a un nouveau compagnon et qu’elle a un nouveau rêve prémonitoire d’accident de moto, ça devient extrêmement difficile. J’ai une personne à qui s’est arrivé trois fois. »

Bien sûr, le récit aurait pu être introduit par les mécanismes ordinaires de sélection rétrospective, d’imprécision des rêves, de souvenir reconstruit, de corrélations trouvées après coup, de rêves oubliés par millions et de quelques coïncidences marquantes conservées par la mémoire. Evrard part au contraire de la catégorie qui donne au vécu une orientation paranormale et ne prend aucune distance avec le terme « prémonitoire » qu’il valide.

Le poltergeist de Nancy fuit la caméra, donc il est là.

[12 min] — « Je suis contacté par le service de police […] qui dit : “Là, monsieur Evrard, c’est pour vous, c’est un poltergeist […]. Il y a pas d’effraction, personne comprend rien.” […] C’est même moi qui ai dû presque leur dire : “Mais vous imaginez que ça pourrait être autre chose qu’un cambrioleur qui ne vole rien ?” […] C’est une expérience effectivement surprenante à vivre, mais c’est aussi quelque chose qui envoie un peu un message. Il y a vraiment un sens en suspens. »

Ce récit installe une scène très efficace : la police, l’absence d’effraction, les objets déplacés, la serrure inquiétante, le jeune couple apparemment ordinaire, puis le psychologue universitaire appelé comme spécialiste du poltergeist. La prudence demanderait de séparer trois niveaux : ce qui a été constaté, ce qui a été rapporté, ce qui a été interprété. Evrard raconte pourtant l’affaire dans une continuité qui donne au poltergeist une densité progressive.

« Il y a une caméra dans la maison, installée un peu plus tard […]. Et il ne se passe rien quand il y a la caméra. »

La caméra aurait pu introduire un critère matériel plus solide. Le récit rapporté précise seulement qu’« il se passe rien quand il y a la caméra ». Ce constat ne démontre pas à lui seul l’inexistence des événements allégués. Il devrait cependant suspendre la montée interprétative. Dans l’entretien, le récit continue vers le « message », le « sens en suspens », puis l’hypothèse d’un conflit psychique inscrit dans le lieu.

« J’ai fait des entretiens, et quand j’interviens, les phénomènes évoluent, les phénomènes changent en fonction du regard qu’on va porter sur eux. […] Il y avait des pannes de tous les appareils bien sur ça peut être lié à une sorte d’interprétation (…) on peut avoir une grille d’interprétation (…) ou on voit du paranormal partout. Mais là en l’occurrence c’était assez prononcé (…) le micro-onde tombe en panne, le jeune homme du couple l’a vécu à l’intérieur de lui. Il dit qu’il a comme une sorte d’empathie avec le micro-onde. Je prends ça comme un matériel psychique comme le serait un rêve (…) il y a un truc qui se dit à travers ces phénomènes-là, et j’ai pas besoin de prouver que c’est vrai ou pas. (…) dans notre culture on n’a pas les bons modèles explicatifs, les modes de résolution

Au bout de cette longue description de cas où le psychologue se garde de porter un jugement sur la réalité des phénomènes allégués vient malgré tout un temps de jugement qui fait plus que reconnaître le vécu des concernés et établit qu’il faut changer de modèle explicatif pour comprendre et résoudre une telle histoire.

 

Le “psychosomatique en circuit externe”

[24 min]— « Les parapsychologues font des expériences de ce qu’ils appellent la psychocinèse, qui est comment un être vivant, peut altérer le monde du hasard et le monde des objets. Et comme ils arrivent à avoir quelques résultats dans un cadre contrôlé, ils élargissent cette hypothèse à des phénomènes spontanés comme seraient les phénomènes de hantise. On parle également de poltergeist, d’esprit frappeur. Mais cette énergie n’a jamais pu être démontrée ; il n’y a pas de support physique de cette énergie. Et pour un psychologue, on est très vite limité dès qu’on essaie de parler de physique quantique pour rendre compte de tous ces phénomènes. On a plutôt des descriptions de la phénoménologie. (…) Et là, en l’occurrence, on a une idée d’un psychosomatique —le fait que quand je suis stressé, je vais avoir des tâches ou des boutons ou très mal au ventre — mais un psychosomatique (…) en circuit externe. Donc à quel point l’enveloppe de ma maison, mon environnement fait aussi partie de mon identité et est une surface de projection de mes souffrances, de mes inquiétudes. (…) Ces gens-là vont avoir des phénomènes psychosomatiques assez forts. Quand ils ont le poltergeist, ils n’ont plus les problèmes psychosomatiques. Et quand le poltergeist ou leur hantise s’arrête, les problèmes psychosomatiques peuvent revenir si la chose est pas résolue.»

C’est l’un des passages les plus problématiques. Le terme « psychosomatique » appartient déjà à un domaine complexe ; l’étendre aux objets, aux logements et aux phénomènes de hantise transforme une métaphore clinique en quasi-mécanisme paranormal. Dire que la maison devient surface de projection psychique peut servir de métaphore thérapeutique. Présenté comme explication de pannes, d’objets déplacés ou de poltergeists, le concept devient dangereux dans la compréhension que peut en avoir un public de croyants.

 

Somnambules lucides, lecture de livres fermés,

[43 min] — Évoquant l’époque du magnétisme animal (le Mesmérisme) « une sorte de thérapie qu’on pourrait dire new Age aujourd’hui avec des fluides, des énergies subtiles qui s’est transformé bien plus tard en hypnose, et qui a amené son cortège de phénomènes merveilleux. Notamment quand on magnétisait les gens, certains rentraient dans d’une transe extrêmement calme (…) Ils parlaient différemment, ils pensaient différemment et ils étaient beaucoup plus lucides. (…) capable de rentrer dans la tête du magnétiseur ou des personnes présentes et de décrire des phénomènes qui vont se produire en même temps à distance ou dans le futur. Donc là, on est sur une sorte de découverte assez imprévue des phénomènes paranormaux facilité par la transe. En tout cas en Occident parce que dans plein d’autres cultures, c’est déjà très installé ce genre de choses. »

Aucune prise de recul sur la véracité des capacités hors du commun de ces extra-lucides, tout est raconté à l’indicatif, on nous relate des faits établis. Il n’y a même pas à discuter. Et il n’y a en fait rien à analyser, sauf à dire que ces récits sont de l’ordre de la légende et ne devraient jamais être présentés comme factuels.

 

Les belles histoires et les “très très bons résultats”

[44 min] — « Un des cas qu’a beaucoup travaillé Bertrand Meheust, c’est Alexis Didier qui au milieu du 19e siècle est un voyant prodigieux et il arrive au pire moment. L’académie de médecine après 60 ans de controverse sur ces phénomènes magnétiques en 1842 décide par vote qu’elle n’examinerait plus aucun mémoire qui porterait sur les faits de magnétisme. C’est comme les gens qui ont envoyé des mémoires pour résoudre le problème de la quadrature du cercle ou du sexe des anges. On est au même niveau d’arrêt et ça fait basculer dans la clandestinité toutes ces études. Et là arrive le voyant, le somnambule lucide le plus important du 19e siècle, qui toque à la porte des scientifiques mais qui n’ont plus le droit de travailler avec lui. Et donc il va œuvrer dans des cercle privés et avoir des exploits qui sont reportés dans des petits compte-rendus diffusés à gauche à droite. Il va rencontrer des élites, il va rencontrer des gens très importants, il va aussi avoir du succès en Angleterre, il va rencontrer des magiciens comme le fameux Robert Houdin (…) qui va essayer de trouver les trucs qu’utilise ce somnambule. (…) On lui donne une page d’un livre fermé et il lit la page qui est toujours fermée et ensuite on ouvre le livre à la bonne page qui a été tirée au sort et on retrouve le passage que lui lisait comme si le livre était apparu devant lui. (…) ça demande à bien voir quel est le protocole, quelles sont les précautions qui sont prises ? Qui amène le livre ? (…) Robert Houdin a essayé de reproduire les mêmes tours dans les mêmes conditions. ( …) Et il n’y est pas parvenu. »

Au terme de cette histoire, Renaud Evrard conclut habilement « on a toujours cette incertitude infinie qu’il faut tolérer et qui est très problématique », mais il faut refuser ce constat insidieux, car l’histoire racontée ne nous plonge dans l’incertitude que si nous avons réellement de bonnes raisons de penser que quelque chose d’inexplicable s’est produit et pas simplement une banale affaire d’élite fortunée et crédule bernée par un bonimenteur comme on en croise tant [Cf l’histoire de Psalmanazar]. L’hypothèse la plus probable n’a pas eu le bonheur d’être évoquée par le Dr Evrard.

 

[48 min ] — « On arrive jusqu’à un certain point à provoquer ces phénomènes dans des conditions de laboratoire […]. Il y a vraiment 100, 150 ans d’accumulation de protocoles. […] [Il y a une] sorte de scandale scientifique qui est que l’un de mes collègues Etzel Cardena, professeur de parapsychologie et d’hypnose en Suède à Lund publie un article dans une des meilleures revues de psychologie. Cet article, c’est l’accumulation des preuves en faveur des phénomènes paranormaux (psi). (…) On fait la somme des résultats des essais des participants du monde entier qui ont suivi le même protocole. (…) Et en gros l’état des lieux empirique en 2018 de la parapsychologie, c’est qu’on a des très très bons résultats. On a des résultats tout à fait conformes à tous les autres résultats qu’on a en psychologie. C’est pas parfait. C’est des effets qui sont moyennement forts… on pourrait même dire assez faible au sens où ça ne marche pas à chaque fois. Un voyant qui a une chance sur quatre de réussir va réussir une fois sur trois. Donc il y a bien des cas deux fois sur trois où il échoue. Majoritairement, la plupart du temps, il se trompe. Par contre, il réussit plus qu’il ne pourrait le faire au hasard. Et ce décalage-là, c’est ça ce qu’on appelle une taille d’effet. »

Le public entend ici que la parapsychologie fonctionne en laboratoire, qu’on y produit des preuves. Pourtant le contraste avec le reste de l’entretien est considérable. Evrard parle d’objets déplacés, d’objets traversant des murs, de serrures qui s’ouvrent, de rêves annonçant des morts, de médiums aidant la police, de souvenirs hors cerveau et de perceptions venues du futur. Mais lorsque la discussion arrive au laboratoire, les phénomènes deviennent de petits écarts statistiques : une chance sur quatre qui deviendrait environ une chance sur trois, des effets « pas parfaits », « assez faibles », obtenus par accumulation de protocoles.

L’erreur fondamentale de la parapsychologie se situe dans cette incommensurabilité. Les récits décrivent des événements macroscopiques, observables, bouleversants ; mais la preuve expérimentale se réduit à des écarts faibles, agrégés, sensibles aux choix méthodologiques. Si le psi existe sous la forme racontée par les histoires de poltergeists, de voyance policière ou de rêves prémonitoires, pourquoi se manifeste-t-il uniquement comme un léger décalage statistique dans les conditions contrôlées ? À aucun moment ce simple fait n’est apporté u public pour éclairer son avis sur ce qui lui est raconté.

  • Cardeña, E. (2018). The experimental evidence for parapsychological phenomena: A review. American Psychologist, 73(5), 663–677. https://doi.org/10.1037/amp0000236.

 

Fuite argumentative face au bon sens

[56 min 30 ] — « Le seul argument pour dire que c’est problématique ces phénomènes, c’est que sinon les casinos auraient fait faillite. Donc ils disent : puisque les casinos fonctionnent, c’est bien que les gens n’arrivent pas à tricher grâce à la voyance, à la prémonition et donc voilà, c’est fini. Un argument d’autorité. Ceci dit, c’est une question que l’on peut poser à des gens qui ont des capacités. Pourquoi ne les utilisent-ils pas pour gagner un peu d’argent par exemple ? C’est une bonne question, c’est une question morale aussi. »

Evrard s’emploie à balayer comme un rien ce qui est à la fois une observation parfaitement objective et une objection majeure contre l’existence des phénomènes allégués. Si des individus accèdent à des informations futures ou cachées, l’usage stratégique de ces capacités devrait produire des effets visibles dans les jeux, la finance, les paris, les casinos ou les loteries.

Le qualifier d’« argument d’autorité » est méthodologiquement absurde : aucune autorité n’est invoquée, seulement une conséquence attendue si la précognition ou la voyance donnaient un accès exploitable à l’information. La transformer en question morale est une fuite en avant puisque des extralucides pourraient récolter cet argent et en faire profiter les nécessiteux ; s’ils ne le font pas, alors on peut retenir contre eux la question de la moralité ! Que reste-t-il, dès lors, de la réponse d’Evrard à cet argument contre la voyance ou la précognition ? Rien.

 

La preuve par le « champ d’objectivité absolue ».

[58 min] — « Est-ce que je peux filmer mon fantôme sur la caméra ? Ben non, en fait je peux pas. On n’a pas de bonnes vidéos de fantômes ni même d’OVNI. Il y a comme quelque chose qui est toujours en fuite, qu’on appelle l’élusivité ; une sorte de limite intrinsèque dans la capacité de maîtrise, de fiabilité des preuves qu’on va obtenir. Et d’ailleurs, certains chercheurs en parapsychologie qui font aussi cette approche clinique comme en Allemagne Walter von Lucadou que j’avais rencontré quand j’étais étudiant, lui il met ça en place. Il dit « Bon, OK, vous flippez. Dans votre chambre à coucher, il y a des phénomènes partout, vous êtes tiré du lit, il y a des objets qui bougent. Voilà, c’est pénible. Faites ce que je vous dis : prenez une caméra et mettez en face de cette caméra un miroir de manière à ce que la caméra soit elle-même dans son propre champ de vision. Parce que si on ne met pas le miroir, la caméra tombe en panne. […] Ça crée une sorte de champ d’objectivité absolue. Rien ne peut passer dans la caméra qui ne soit pas enregistré à un niveau matériel capable de convaincre n’importe qui. Là il y a de vraies réflexions épistémologiques : à quel type de phénomène on a affaire ? Est-ce que la science va vraiment permettre de de créer des connaissances, d’aller au bout, de comprendre vraiment ce qui se passe si on observe ce type de résistance assez étrange ? »

Tout ce segment répète une idée centrale dans les interventions de Renaud Evrard : l’élusivité qui constitue une preuve d’étrangeté et devient une sorte de preuve de l’impossibilité de prouver ce qui est pourtant là : on le sait puisque c’est élusif.

L’échec de l’enregistrement nous est présenté comme une propriété supposée du phénomène. Quand la caméra ne montre rien, le phénomène serait « en fuite ». Quand elle tombe en panne, ce n’est pas une coïncidence. Quand le miroir est ajouté, il créerait un « champ d’objectivité absolue » censé démontrer l’existence d’une « résistance assez étrange » du phénomène à l’observation probante.

Derrière l’élégance du récit, on doit constater l’irréfutabilité intégrale du raisonnement. C’est parce que le test échoue que nous apprenons des choses sur la nature du phénomène non observé. Bien sûr, une hypothèse n’est scientifique que si elle expose ce qui pourrait la faire tomber. Ici, le dispositif interprétatif absorbe tous les possibles. Renaud Evrard tient un discours pseudoscientifique caractérisé.

 

La fraude nous indique que les phénomènes sont vrais

[1h04] — « Il y a des gens qui trichent dans tous les milieux (…) plein de raisons bassement matérielles ou de prestige, et cetera. Il y a aussi la tricherie parce que ben j’ai été capable de le faire, je ne suis plus capable, j’ai une réputation à défendre. (…) Mais encore au-delà de ça les phénomènes paranormaux se nourrissent de la confusion, ils se nourrissent de terrains où on ne sait pas très bien ce qui se passe où il y a parfois de la fraude et parfois peut-être des phénomènes authentiques et donc tout peut être mélangé. Il y a toujours finalement comme des (…) hypothèses alternatives qui rendent très difficile d’avoir des certitudes absolues sur la réalité de tel phénomène. (…) Et pour vous dire Pierre Curry, s’est retrouvé dans un cas comme ça puisque la médium qu’il étudiait, Eusapia Palladino, avait la réputation que si vous lui laissez les moyens de tricher, elle triche ! Elle a triché, parfois de façon grotesque. Par exemple, elle prenait un de ses cheveux et elle arrivait à appuyer avec son cheveux sur une balance de pression pour montrer qu’elle modifiait le poids de quelque chose. (…) Les conclusions ont été pour moi extrêmement juste mais du coup très déconcertante. Le rapport de 1908 par Jules Courtier qui était secrétaire de l’Institut général psychologique dit « Nous nous n’arrivons pas à dégager une certitude qui nous permettrait de convaincre d’autres chercheurs. » Par contre les trois quarts des gens qui étaient là, ils sont sûrs. Ils sont sûrs de ce qu’ils ont vécu, vu, mais très clairement, ils n’ont pas réussi à dégager des preuves scientifiques. Donc, il y a vraiment une différence entre la conviction personnelle qu’on peut appeler l’impérience et l’expérience qui est la preuve qui peut se dégager. »

Au terme de cette belle histoire, voici réhabilité l’argument de l’expérience personnelle : l’idée que mon vécu m’informe mieux sur le réel que ne le peut un protocole objectif. C’est la négation pure et simple du scepticisme scientifique adossée à l’escamotage habile d’un fait établi : la tricherie est omniprésente dans les allégations liées au paranormal.

 

[1h 07] — « On n’a pas une technologie qui nous permet de maîtriser ces phénomènes »

Pur Appel à l’ignorance.

 

[1h26] — « Ce programme militaire de Remote Viewing, une fois qu’il a été déclassifié, que ça a pu rentrer dans l’espace public, certains des gens qui étaient des formateurs ou des sujets là-dedans ont écrit des bouquins, ont communiqué et ont créé des écoles, des instituts pour rendre démocratiser finalement cette vision à distance et faire qu’on puisse accéder à ces services, le développer soi-même et finalement, c’est peut-être quelque chose qui manquait dans notre culture. Reconnecter avec cette intuition qui serait finalement à portée de main. »

Evrard s’appuie sur l’existence réelle du programme Star Gate pour soutenir l’idée d’une possible utilité du remote viewing. Or l’évaluation commandée par la CIA à l’American Institutes for Research en 1995 concluait que les informations produites n’avaient pas démontré de valeur opérationnelle exploitable pour le renseignement.

 

La voyance policière : 60 % de réussite !

[1h28] — Au sujet des personnes qui prétendent enquêter sur des crimes grâce à leurs capacités paranormales : « la police n’a aucune légitimité officiellement à puiser dans ces informations. Ils ne peuvent pas s’en revendiquer parce que sur le plan judiciaire, ça fait capoter l’enquête. Donc ils sont dans un entre deux où officieusement ils vont pouvoir faire appel [à des voyants]. Parfois il y a des cas où ils ont même été emprisonnés la personne qui a donné l’info parce que c’était beaucoup trop suspect. (..) En Pologne […], récemment un livre de Zophia Weaver porte sur une personne qui est toujours vivante, qui est médium voyant et qui aide la police sur des dizaines et des dizaines d’affaires. Il ne réussit pas tout le temps. Je crois qu’il est à 60 % de réussite, mais 60 %, c’est gigantesque. C’est gigantesque. Et donc il y a plein de cas extrêmement bien documentés. Je crois que le livre est coécrit avec un commissaire de police. Et là on voit que dans certaines cultures, si on laisse un peu ce passage-là, (…) peut-être qu’on pourrait trouver un usage. »

Si les pouvoirs paranormaux existent, alors on s’attend à ce que leurs effets se constatent dans la recherche de la vérité sur des affaires criminelles. Et il existe bien de rares allégations en ce sens. Rien en France, apparemment, où les voyants ne résolvent aucune affaire, mais il y aurait des résultats « gigantesques » en Pologne !

Le livre de Zofia Weaver existe : The Mind at Large: Clairvoyance, Psychics, Police and Life after Death: A Polish Perspective, publié chez White Crow Booksen 2023, co-signé par le policier Krzysztof Janoszka, et mettant en scène le clairvoyant Krzysztof Jackowski. Il s’agit d’un ouvrage issu du monde de la recherche psychique et publié par une maison spécialisée dans ce registre, pas d’une évaluation policière ou judiciaire indépendante. Aucune source robuste ne permet de confirmer le « 60 % de réussite » comme statistique contrôlée.

Les travaux disponibles vont même dans le sens inverse de l’insinuation. Smithey, dans un papier professionnel du Florida Department of Law Enforcement, rappelle que les représentations médiatiques gonflent à la fois la fréquence d’usage des « psychic detectives » et leur efficacité. Dans son enquête auprès de 102 professionnels, 28,4 % disent avoir personnellement sollicité un voyant dans une enquête d’homicide ou de disparition, tandis que 71,6 % disent ne l’avoir jamais fait ; parmi ceux qui l’ont fait, seuls 26,9 % jugent l’information utile ou déterminante, contre 73,1 % qui la jugent inutile (Smithey, 2012). Seulement 6,3 % des répondants disent avoir une connaissance directe d’un voyant ayant aidé ou joué un rôle déterminant dans une enquête. Smithey ajoute que ce chiffre surestime la performance, car les affaires médiatisées attirent des dizaines ou des centaines de voyants ; si un seul tombe juste après une masse d’échecs, le dossier devient un « succès » dans le récit public. Et justement : encore faudrait-il savoir comment on définit une réussite. Dans ce domaine, une indication vague après médiatisation, une localisation approximative, une intuition transmise à une famille, une hypothèse déjà envisagée par la police, une information obtenue indirectement, puis réinterprétée après la résolution, peuvent devenir un « succès ».

La revue de Schouten, publiée en 2025 dans le Journal of Anomalistics, et partant d’un cadre ouvert à l’étude des phénomènes anomaux, indique que les cas anecdotiques de voyants aidant la police continuent d’apparaître, mais que la plupart ont une faible valeur probatoire. Les informations fournies dans des situations réelles sont fréquemment contaminées par des connaissances déjà acquises : médias, proches, policiers, environnement local, souvenirs reconstruits. Les récits publics privilégient les succès, alors que les échecs disparaissent massivement du dossier. Il conclut que le nombre de contributions réussies est trop faible pour supposer un processus informationnel inconnu ; les quelques succès peuvent s’expliquer par l’expérience locale et des conjectures chanceuses, et une recherche systématique sur les disparitions pourrait permettre à des policiers formés de faire mieux que des voyants (Schouten, 2025).

L’argument d’Evrard sur les personnes « emprisonnées » parce qu’elles donnaient des informations « trop suspectes » mérite qu’on le démystifie. Dans une enquête criminelle, une personne qui fournit des détails non publics devient suspecte pour des raisons ordinaires : implication directe, fuite d’information, contact avec un témoin, accès à la famille… Ce fait ne crédibilise pas la voyance ; il rappelle que l’enquête doit d’abord chercher des canaux d’information normaux. Evrard transforme une règle élémentaire de police judiciaire en effet de mystère : le voyant saurait trop de choses. La conclusion rationnelle est inverse. Si quelqu’un sait trop de choses, l’hypothèse prioritaire concerne l’accès à l’information, pas l’existence d’un pouvoir psi.

  • Schouten, S. A. (2025). The use of psychics in police investigations of missing persons. Journal of Anomalistics / Zeitschrift für Anomalistik, 25(2), 306–389. DOI : 10.23793/zfa.2025.306.
  • Smithey, W. J. (2012, September). The use of psychics in homicide and missing persons investigations (SLP-15). Florida Department of Law Enforcement.

 

Evard insiste :

« Je peux donner l’exemple de d’un voyant hollandais qui s’appelle Gérard Croiset qui était officier dans les années 60, 70, 80 qui a résolu plein d’enquêtes criminelles. Il avait manqué de mourir noyé, et sa spécialité c’était de retrouver les gens noyés, de savoir à quel endroit du cours d’eau ils allaient ressurgir. »

Croiset est précisément l’un des cas les mieux démontés de l’histoire des “psychic detectives”. Les enquêtes de Piet Hein Hoebens montrent que sa réputation repose sur des récits médiatiques et parapsychologiques largement enjolivés. Dans l’affaire Wim Slee, souvent présentée comme un succès, les pistes ordinaires pointaient déjà vers le canal : l’enfant y jouait, un chien policier avait conduit les recherches vers ce secteur, l’affaire était médiatisée, et Croiset intervient ensuite avec une indication assez vague — près d’un pont, d’une écluse, « ou quelque chose comme ça » (Hoebens, 1981)

Les vérifications ultérieures sont encore plus gênantes. Des cas rapportés comme des succès par Tenhaeff s’effondrent lorsqu’un policier néerlandais les vérifie : un meurtre censément résolu par Croiset ne correspond à aucune affaire retrouvée, et un suspect arrêté sur son conseil se révèle innocent. Les tests de Filippus Brink, menés pendant plus d’un an avec quatre voyants dont Croiset, donnent des résultats nuls (Hoebens, 1982). Même la Psi Encyclopedia, pourtant issue de la Society for Psychical Research, mentionne des échecs graves : les enfants Beaumont annoncés sous un entrepôt démoli sans résultat, un garçon déclaré mort puis retrouvé vivant, et une personne faussement associée à un meurtre qui sera enlevée et torturée par des proches.

Présenter comme un voyant ayant « résolu plein d’enquêtes criminelles » revient à citer une légende parapsychologique déjà largement désossée. Ce cas illustre exactement le mécanisme que la voyance policière exploite : des informations vagues, des indices déjà disponibles, quelques coïncidences, beaucoup d’échecs, puis une mémoire publique qui ne conserve que le récit spectaculaire.

Même des sources issues du monde psychicaliste, comme la Psi Encyclopedia, reconnaissent que la réputation de Croiset a été affectée par des révélations postérieures sur l’exagération, voire la falsification, de certains récits attribués à Tenhaeff.

  • https://psi-encyclopedia.spr.ac.uk/articles/gerard-croiset

Un spécialiste de cette littérature peut difficilement ignorer que Croiset est un cas lourdement contesté. Le citer comme exemple de voyant ayant « résolu plein d’enquêtes criminelles » revient donc à donner au public la version légendaire d’un dossier déjà démonté.

  • Hoebens, P. H. (1981). Gerard Croiset: Investigation of the Mozart of “Psychic Sleuths”. Skeptical Inquirer, 6(1), 18–28. DOI non trouvé.
  • Hoebens, P. H. (1982). Croiset and Professor Tenhaeff: Discrepancies in Claims of Clairvoyance. Skeptical Inquirer, 6(2), 32–40. DOI non trouvé.
  • Schellinger, U. (2020). Clairvoyance for the security of the Republic: Gerard Croiset and the search for Hanns Martin Schleyer (1977). In E. Voss (Ed.), Mediality on Trial (pp. 284–314). De Gruyter. https://doi.org/10.1515/9783110416411-011.
  • Society for Psychical Research. (2019). Gerard Croiset. Psi Encyclopedia. DOI non trouvé.

 

Puisque c’est introuvable, c’est immatériel.

[1h39] « Est-ce que la télépathie, c’est pas un truc qui est caché en nous, un potentiel d’attente qu’il s’agirait de faire ressortir ? Si j’arrive à me connecter à une autre personne, il y a comme un canal entre nous. Mais ça circule comment ? C’est quoi le support physique énergétique de ces informations qui circulent ? Eh bien, on n’en a jamais trouvé. […] Il y a rien qui coupe un message télépathique, ni l’espace ni le temps. Et donc on est là physiquement un peu dépourvu, ce qui nous fait dire que ce serait pas dans le registre du matériel qu’il faudrait chercher. Et bien sûr là, c’est une porte ouverte à des visions très spirituelles parce que quand on dit conscience aujourd’hui, on peut aussi entendre l’âme plus largement. »

Dire que rien ne coupe le message télépathique valide le présupposé que le phénomène est bien réel. Mais ce présupposé est précisément la chose à prouver, car à l’heure actuelle un paradigme matérialiste rend très bien compte de l’existence des croyances, des récits et de l’existence de travaux biaisés. La fuite vers la notion d’âme peut exercer un puissant pouvoir de séduction, mais c’est aussi un propos que l’on ne peut pas tenir depuis une position universitaire digne de ce nom.

 

Une mémoire transplantée en même temps que les organes

[2h25] — « J’ai découvert quelques articles où il y a des gens qui ont des organes transplantés et ils se réveillent avec les souvenirs d’autres personnes. Voilà. Donc là, j’ai pas encore d’explication. Alors la mémoire, on parle de mémoire cellulaire, elle ne serait pas forcément que dans le cerveau. Il y aurait possiblement peut-être des traces dans des organes qu’on transmet. Mais du coup, c’est absolument fascinant. Ça révolutionne tous les modèles corps-esprit qu’on a. Et je suis psychologue et ben bah let’s go en fait. Pourquoi s’arrêter à des choses banales quoi ? »

Ce passage condense la mauvaise méthode face aux récits extraordinaires. Evrard part de quelques articles sur des transplantés qui rapporteraient des souvenirs ou des traits liés à leurs donneurs, puis glisse vers la spéculation gratuite d’une « mémoire cellulaire » qui ne serait « pas forcément que dans le cerveau ».

 

Une source souvent mobilisée dans ce dossier est l’étude de Pearsall, Schwartz et Russek, publiée d’abord en 2000 puis reprise/circulant aussi sous la référence du Journal of Near-Death Studies en 2002. Elle repose sur dix cas de receveurs de greffe cardiaque ou cœur-poumon, recueillis par entretiens ouverts, où les auteurs repèrent des parallèles entre les changements rapportés par les receveurs et l’histoire des donneurs. Les auteurs eux-mêmes reconnaissent que l’incidence du phénomène chez les greffés cardiaques reste inconnue, mais s’autorisent à conclure que la mémoire cellulaire serait une explication plausible (Pearsall et al., 2002).

Un article plus récent, publié dans Transplantology, rapporte que 89 % des participants déclarent des changements de personnalité après une greffe. Mais l’étude repose sur seulement 47 répondants, recrutés largement via des groupes Facebook, avec questionnaire en ligne ; les auteurs reconnaissent que leur méthode expose fortement au biais de volontariat et que l’étude ne permet ni de confirmer les changements par des tiers, ni d’en établir la cause (Carter et al., 2024).

Le péril interprétatif est majeur à partir d’un tel matériel. Une transplantation est un événement biographique, chirurgical, pharmacologique et symbolique majeur. On peut raisonnablement attendre qu’elle modifie l’humeur, les goûts, le rapport au corps, le rapport à la mort, la gratitude envers le donneur, l’identité personnelle et les récits que l’on se raconte pour survivre à cette expérience. Les immunosuppresseurs et corticoïdes peuvent aussi agir sur l’humeur, le sommeil, la cognition et parfois produire des effets psychiatriques marqués (Warrington et Bostwick, 2006). Avant d’évoquer une mémoire contenue dans les organes, il faut donc vérifier les explications ordinaires : informations déjà connues sur le donneur, coïncidences, sélection des cas spectaculaires, absence de registre des échecs, interprétation rétrospective, attentes culturelles autour du cœur, reconstruction autobiographique après une chirurgie vitale.

Comme d’habitude en parapsychologie, on démarre avec des récits « fascinants » dont on a tendance à considérer la portée comme révolutionnaire pour les modèles corps-esprit. Le mot « mémoire cellulaire » existe en biologie pour désigner des états fonctionnels ou immunitaires des cellules ; il n’a rien à voir avec l’idée qu’un organe transplanté transmette des souvenirs autobiographiques. Evrard dit qu’il n’a « pas encore d’explication », mais aussitôt il propose pourtant l’explication la plus spectaculaire. Un raisonnement scientifique ferait l’inverse : il commencerait par tester tout ce qui peut produire l’illusion d’un souvenir transmis avant d’ouvrir la porte à une hypothèse qui bouleverserait la neurologie, la psychologie de la mémoire et la biologie de l’identité.

Cette séquence montre la logique d’expansion permanente du paranormal. Les récits de mémoire transplantée circulent depuis longtemps et les personnes concernées méritent que les professionnels de santé les informent sur les explications psycho-sociales parfaitement à même de rendre compte de la circulation de ces idées, au lieu d’exploiter leur récit et leur ressenti pour alimenter une littérature parascientifique.

  • Carter, B., Khoshnaw, L., Simmons, M., Hines, L., Wolfe, B., & Liester, M. (2024). Personality changes associated with organ transplants. Transplantology, 5(1), 12–26. https://doi.org/10.3390/transplantology5010002
  • Pearsall, P., Schwartz, G. E. R., & Russek, L. G. S. (2002). Changes in heart transplant recipients that parallel the personalities of their donors. Journal of Near-Death Studies, 20, 191–206.
  • Warrington, T. P., & Bostwick, J. M. (2006). Psychiatric adverse effects of corticosteroids. Mayo Clinic Proceedings, 81(10), 1361–1367. https://doi.org/10.4065/81.10.1361.

 

[2h27] — « La parapsychologie scientifique est un oxymore, c’est des mots qui vont pas ensemble normalement. »

C’est assez patent, en effet.

 

[2h33min40] « Je me considère comme un sceptique mais bon voilà ça c’est ma vision des choses. Du côté d’une communauté d’activistes sceptiques, je suis un énergumène parce que j’en sais trop, je suis très difficile dans un débat. Je suis extrêmement pénible en fait. Et donc je comprends qu’il a des gens qui essaient d’éviter de débattre de ces sujets avec moi. »

Well…

[2h34] — « Et j’espère un jour que certains des étudiants qui mènent des doctorats actuellement avec moi, j’en ai une dizaine actuellement, ben il y en a d’autres qui puissent poursuivre à l’université ou dans des postes de chercheur. »

 

Diagnostic général

Ce long entretien dans The Paranormal Show éclaire le profil intellectuel de Renaud Evrard avec une netteté rare. Dans un média acquis au mystère, il parle beaucoup plus librement que dans les formats généralistes. La posture de départ reste défendable : écouter des personnes troublées par des expériences inhabituelles, éviter la moquerie, éviter la pathologisation automatique, orienter vers des professionnels quand une souffrance apparaît. Cette porte d’entrée clinique constitue son meilleur bouclier public. Elle lui permet de se présenter comme un psychologue attentif aux récits et aux vulnérabilités.

Mais l’entretien montre autre chose. L’écoute clinique devient un espace où le paranormal demeure disponible presque partout. Les rêves peuvent être « prémonitoires », les pannes et objets déplacés peuvent entrer dans une logique de poltergeist, l’absence d’image peut devenir « élusivité » car la caméra qui tombe en panne peut participer au phénomène, la fraude peut cohabiter avec un reste « authentique », les médiums policiers peuvent obtenir des « 60 % » de réussite, Croiset peut redevenir un grand résolveur d’enquêtes, la télépathie sans support physique peut ouvrir vers l’âme, et les récits de greffes d’organes peuvent suggérer une mémoire hors du cerveau. À chaque fois l’hypothèse fétiche est sauvée du naufrage épistémique par des tournures pseudo-constructivistes ou des déclarations qui ont tout de l’acte de foi.

L’étude des phénomènes étranges est évidemment toujours légitime, mais elle doit être scientifique quand elle est défendue par un universitaire.

 

Renaud Evrard utilise son statut, ses réseaux institutionnels et son langage professionnel pour donner une consistance savante à des hypothèses non établies. L’écart entre l’apparence prudente et la pratique discursive est décisif. Evrard dilue dans des récits anecdotiques la défense d’une métaphysique élusive et irréfutable qu’il élève pourtant au rang d‘hypothèse de travail scientifique, ce qui relève de l’imposture intellectuelle. Il laisse au public paranormaliste le soin d’entendre ce qu’il espère déjà entendre.

Cette méthode discursive produit une légitimation académique du paranormal par capillarité : à partir d’un cas clinique bizarre, d’un échec probatoire, on élabore une piste parapsychologique qui promet une révolution du modèle corps-esprit.  Dans un contexte où des personnes vulnérables cherchent du sens à des vécus de deuil, de peur, de dissociation ou de crise, cette disponibilité permanente du paranormal pose un problème déontologique majeur.

Evrard ne se contente pas de protéger les témoins contre le mépris. Il protège surtout les hypothèses paranormales contre les exigences ordinaires de la preuve, et il éloigne nécessairement les personnes concernées des explications les plus pertinentes sur leur vécu et leur ressenti, ce qui peut porter atteinte à leur chances thérapeutiques. Primum non nocere

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