Renaud Evrard chez ‘La psychologie pour tous’ | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

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  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard | Autisme et Rorschach : anatomie d’un retour en grâce trop commode

L’entretien diffusé le 4 février 2026 se déroule sur la chaîne « La psychologie pour tous »[1], qui se présente comme un média de psychologie grand public, avec interviews, livres et masterclass consacrés aux blessures psychiques, au trauma, aux relations et à la guérison personnelle. Son écosystème éditorial déborde cependant la psychologie clinique classique : on y trouve aussi des contenus sur la respiration holotropique, les sorties hors du corps, les synchronicités, les rêves prémonitoires, les vécus de contact avec les défunts ou encore des approches reliant conscience et symptômes physiques. Ce cadre n’est pas anodin pour comprendre la réception possible de l’entretien. Une fois de plus c’est un écosystème de la croyance que choisit Renaud Evrard pour discourir.

 

L’entretien commence sous un angle apparemment raisonnable. Des personnes vivent des expériences étranges : sorties hors du corps, impressions de présence, contacts avec des défunts, intuitions troublantes, récits de vies antérieures, effets psychédéliques, phénomènes attribués à des hantises. Un clinicien peut recevoir ces récits sans moquerie, sans brutalité diagnostique, sans réduire immédiatement la personne à un trouble psychiatrique. Cette exigence d’écoute a une légitimité.

Mais cette posture clinique sert bien vite à soustraire les croyances paranormales au régime ordinaire de la preuve, tout en les enveloppant d’un vocabulaire savant qui leur donne l’apparence d’une légitimité scientifique déjà acquise. C’est ce que l’on peut appeler un blanchiment académique : l’hypothèse extraordinaire reste protégée par la prudence clinique, mais bénéficie de l’autorité de la psychologie, de la psychanalyse, des neurosciences, de la physique quantique ou de la recherche universitaire.

Dans cet entretien, Evrard accomplit ce geste à répétition. Il affirme accueillir les vécus sans trancher leur réalité ontologique ; puis il parle d’un psychisme qui agirait sur l’environnement, de « psychosomatique en circuit externe », d’un « champ d’objectivité absolue » qui empêcherait les poltergeists de se manifester, d’intuition « non locale », de télépathie chez des enfants autistes, de dispositifs permettant « peut-être » de contacter les morts, de vies antérieures et d’une théorie quantique généralisée capable de rendre ces phénomènes intelligibles. Ces hypothèses métaphysiques reçoivent une interprétation savante, tout en échappant aux conditions de test qui devraient l’accompagner. Nous assistons à un simulacre de discours scientifique.

Sorties hors du corps : du vécu dissociatif à l’esprit qui se promène

[11min30] — « Quand vous commencez à avoir ce qu’on va appeler l’état vibratoire qu’on est en train d’étudier au niveau neuroscientifique dans mon laboratoire […] ça déstabilise. C’est une perception du réel complètement étendue. […] parfois du coup ils sortent de leur corps […] l’espace dans lequel la personne se promenait avec son esprit était un espace où elle pouvait mieux se confronter aux difficultés […] elle tire des richesses, une ressource incroyable de ses sorties du corps. »

La littérature neuroscientifique permet de traiter sérieusement les sorties hors du corps. Elles sont associées à des perturbations de l’intégration multisensorielle du corps et du soi, notamment autour de la jonction temporo-pariétale (Blanke & Arzy, 2005). La prudence consisterait donc à parler d’expérience dissociative, de modification du schéma corporel, d’imagerie mentale, de rêve lucide ou d’auto-interprétation spirituelle.

Evrard ne reste pas sur ce terrain descriptif utile et précieux pour apporter aux concernés une explication fiable de leur vécu. L’expression « perception du réel complètement étendue » et l’image d’un « esprit » qui se promène dans un espace psychique installent une ontologie plus lourde que les données disponibles. Le patient peut vivre l’expérience ainsi ; le clinicien peut l’entendre ainsi ; la science ne gagne rien à reprendre ce vocabulaire comme s’il décrivait la nature du phénomène.

 

Poltergeist : la clinique comme refuge d’une hypothèse matérielle non testée

[15min30] — Dans « L’expérience de hantise on va avoir des événements physiques dans le monde objectif (…) ils vont interpréter [ça] comme les effets d’une intention extérieure. Donc souvent, ils vont essayer de trouver s’il n’y a pas un fantôme, des esprits qui traînent. Et l’hypothèse des parapsychologues qui est celle qu’on reprend aujourd’hui, c’est que ça a un lien avec eux. […] Sauf qu’on n’est pas là pour vérifier cette hypothèse parapsychologique. On est là en fait pour aider la personne à intégrer la chose. »

Un défenseur d’Evrard pourrait répondre qu’un clinicien travaille souvent avec des hypothèses symboliques sans les valider. C’est vrai. Un thérapeute peut explorer ce que signifie, pour une personne, l’idée que sa maison réagit à sa souffrance. Il peut travailler la peur, le sens, l’histoire familiale, le rapport au lieu, la dynamique du couple, la manière dont un récit organise l’expérience.

Evrard franchit une autre ligne. Il parle d’« événements physiques dans le monde objectif », reprend l’hypothèse parapsychologique d’un lien entre psychisme et phénomènes matériels, puis précise que cette hypothèse ne sera pas vérifiée. C’est là que la posture clinique devient insuffisante. Une hypothèse qui porte sur des cartons qui tombent, des meubles déplacés ou des serrures ouvertes appelle un examen matériel : contrôle des accès, captation continue, hypothèses mécaniques, erreurs de mémoire, interventions humaines, mise en scène possible, coïncidences, conflits ordinaires.

La clinique peut travailler le sens attribué aux événements. Elle ne peut pas servir d’abri à une hypothèse métaphysique que l’on traite comme opératoire tout en renonçant à la tester.

 

« Psychosomatique en circuit externe » : la psychokinèse sous vocabulaire clinique

[19 min] — « Le fantôme dans la maison […] c’est comme s’il y avait une partie de revendication personnelle qui s’exprimait à l’extérieur. […] Le modèle qui est le plus proche pour penser ça pour nous cliniciens, c’est le modèle du psychosomatique. […] Là c’est du psychosomatique en circuit externe. J’ai des problèmes, je suis incapable d’en parler, je suis incapable de les somatiser et en fait les problèmes, ils sont quand même là et ils se jouent dans mon environnement. »

Dans cette formule révélatrice, Evrard part d’un modèle familier aux cliniciens : la psychosomatique, c’est-à-dire l’inscription corporelle d’un conflit, d’un stress ou d’une souffrance. Le simple ajout de l’adjectif, « externe » transfère la souffrance du corps au mobilier, aux objets, à la maison, aux serrures par un truchement mystérieux. L’association « psychosomatique externe » fonctionne comme un cheval de Troie. Il fait entrer une hypothèse psychokinétique dans le vocabulaire ordinaire de la psychosomatique, sans assumer le saut ontologique qu’il implique. Comment un conflit psychique agit-il sur un carton, une télévision ou une serrure ? Par quel mécanisme ? Sous quelles conditions ? Avec quelles prédictions ? Quelle observation ferait abandonner cette hypothèse ?

Le lien symbolique prend ici la place de la causalité. Le sens clinique prend la place de la preuve. L’analogie habille le paranormal des vêtements d’une théorie qui n’a en réalité rien à voir.

 

Caméras, miroirs et « champ d’objectivité absolue » : une hypothèse qui gagne même quand elle échoue

[25 min 40] — « Si vous mettez seulement la caméra, la caméra peut être potentiellement la cible des phénomènes. […] Les phénomènes vont se passer dans les angles que la caméra ne couvre pas. […] Si vous mettez un miroir qui permet à la caméra de se filmer elle-même, vous créez un champ d’objectivité absolue dans lequel aucun phénomène ne peut se produire. Ce qui montre que ces phénomènes ont une sorte de limite et qu’ils sont peut-être de nature psychophysique. »

Un protocole sérieux définit à l’avance ce qui compterait contre l’hypothèse. Ici, chaque issue est récupérée en sa faveur. Un phénomène échappe au champ : il évite la caméra. Une panne survient : il attaque l’appareil. Un dispositif complet empêche toute manifestation : il révèle une limite psychophysique bien commode. Une hypothèse qui gagne quel que soit l’issue du test constitue un système d’interprétation irréfutable caractéristique d’une pseudoscience, d’une imposture intellectuelle.

La bonne conclusion méthodologique serait beaucoup plus simple : chaque fois que des semaines de surveillance multi-caméras ne montrent aucun mouvement d’objet sans cause ordinaire, l’hypothèse d’événements physiques extraordinaires s’en trouve affaiblie. Evrard transforme au contraire l’absence de capture en propriété du phénomène. Ce renversement de la charge de la preuve est l’un des signes les plus nets de la dérive pseudoscientifique.

 

Hantise expérimentale et contact avec les morts : un problème éthique

[20 min] — « Des chercheurs ont même été jusqu’à reproduire en laboratoire une pièce réputée hantée et ont eu jusqu’à 80 % des participants qui ont ressenti des sensations de présence […] Donc c’est vraiment qu’on est tous capables d’éprouver ça. […] On a un dispositif qui s’appelle le psychomanteion où c’est une petite cabine d’atténuation sensorielle dans lequel on met les gens pendant presque une heure avec la possibilité pour eux de peut-être rentrer en contact avec leur défunt. »

Le début du raisonnement est solide. Des contextes ambigus, chargés d’attentes, sensoriellement pauvres ou culturellement associés au paranormal peuvent susciter des sensations de présence. Wiseman, Watt, Stevens, Greening et O’Keeffe ont étudié des lieux réputés hantés et montré que les expériences rapportées pouvaient être examinées par des facteurs psychologiques et environnementaux ordinaires (Wiseman et al., 2003).

Mais le retournement d’Evrard intervient aussitôt, et une donnée qui devrait inviter à la prudence devient un argument en faveur d’un dispositif susceptible de mettre les participants « peut-être » en contact avec leur défunt. Or utiliser, avec des personnes endeuillées, un dispositif connu pour produire des sensations de présence en laissant planer l’idée d’un contact réel soulève une question éthique distincte qui s’ajoute à la discussion théorique.

Le consentement éclairé devrait être limpide : ce type de dispositif peut produire des expériences subjectives intenses ; aucune donnée ne permet d’en faire un contact avec les morts. La confusion entre illusion induite, matériau thérapeutique et possibilité métaphysique place des personnes vulnérables dans une situation de forte suggestibilité. N’est-il pas du devoir d’un chercheur doublé d’un clinicien de maintenir très nettes les limites entre un discours académique précis et un langage propice aux confirmations illusoires et donc aux désillusions cruelles ?

 

« Solutions paranormales » : transformer l’hypervigilance en pouvoir

[33 min 40] — « Quand on accompagne tout ça, on se rend compte que c’est moins le problème qu’une partie de la solution. […] Thomas Rabeyron parle de solutions paranormales. […] trouver en soi des ressources incroyables, avoir des antennes qui nous permettent de ressentir les gens gentils ou méchants. »

Une expérience étrange peut devenir un matériau thérapeutique. Elle peut condenser un conflit, un deuil, une peur, une tentative de réparation. Le clinicien peut travailler cette fonction sans humilier la personne.

Mais le vocabulaire des « antennes » change la nature du travail. Chez des personnes traumatisées, l’impression d’intuition peut relever de l’hypervigilance, d’une lecture anxieuse des signaux sociaux, d’une mémoire corporelle de la menace, d’un apprentissage de survie devenu coûteux. Parler de ressources extraordinaires peut renforcer l’idée d’un pouvoir spécial, au lieu d’aider à distinguer perception, inférence, peur, projection et preuve.

La fonction de soutien psychique glisse alors vers la fourniture d’un cadre ontologique. Ce glissement expose les patients au risque de consolider une croyance là où le soin devrait aider à mieux différencier vécu, interprétation et réalité. Une telle maltraitance des patients ne serait pas tolérable.

 

Telepathy Tapes : les autistes sont télépathes !

[35 min 30] — « L’information peut être non locale, c’est-à-dire elle peut venir de quelque part où on ne repère pas la chaîne causale qui nous amène l’information dans la tête. […] Ma collègue Diana Powell a récemment participé à un podcast qui s’appelle les Telepathy Tapes […] de nombreux parents vont se rendre compte que leur enfant sait lire les choses que eux ou elles lisent. C’est comme si cette fonction alpha allait encore plus loin que ce qu’on disait tout à l’heure et qu’on empruntait au psychisme des gens qui nous entourent ce qui nous manquait. »

Le problème n’est pas seulement qu’Evrard mentionne les Telepathy Tapes [Cf mon article « Renaud Evrard | Complicité intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »]. Il les mentionne sans déclencher la mise en garde minimale qu’exige ce terrain. Dès qu’il est question d’enfants autistes, de handicap, de communication supposée, de lecture de pensée et d’adultes qui rapportent ce que l’enfant « sait », l’histoire de la communication facilitée devrait arriver immédiatement.

La revue systématique de Schlosser et al. examine précisément l’auteur réel des messages produits en communication facilitée (Schlosser et al., 2014). Une revue ultérieure portant sur la littérature 2014-2018 conclut encore à l’absence de nouvelle preuve montrant que les messages produits par communication facilitée seraient bien rédigés par la personne handicapée elle-même (Hemsley et al., 2018).

Dans un domaine où les contrôles ont régulièrement montré que l’adulte pouvait devenir l’auteur réel du message attribué à une personne vulnérable, présenter la télépathie parent-enfant comme une piste intrigante sans garde-fou méthodologique constitue une faute de prudence. Le parent, le thérapeute ou l’accompagnant peut fournir des indices par le regard, la posture, le rythme, les reformulations, l’attente ou le simple choix des essais retenus. La télépathie ne doit même pas entrer dans la conversation clinique sans protocole aveugle, préenregistré, indépendant, capable de distinguer l’enfant de l’adulte qui l’entoure. L’hypothèse de la télépathie des autistes non communicant est un vecteur de maltraitance où le praticien vole littéralement la voix de la personne concernée pour y substituer son opinion, son ressenti, sa lecture, ses intérêts propres. Evrard est ici, comme dans d’autres média en totale complicité avec cet abus.

 

Psychédéliques : un champ réel, mais trop de promesses

[41 min 30] — « Les études qui sont bien cadrées médicalement […] montrent des vertus thérapeutiques […] on considère qu’on est au stade des percées thérapeutiques. […] Et donc c’est étonnant parce qu’on on peut dire qu’on régresse, on atteint des niveaux de rapport corps-psyché très archaïque. Et on en a tous connu un, c’est celui d’être dans le ventre de notre mère et d’avoir aussi cette expérience de la naissance […] C’est comme faire une psychanalyse en accélérée. […] Ça semble éteindre certaines zones du cerveau et libérer les facultés de l’esprit. […] Ces substances psychédéliques très globalement […] n’ont pas de toxicité. »

La recherche clinique sur les psychédéliques existe. Des essais sur la psilocybine dans la dépression résistante indiquent des effets prometteurs sous encadrement strict, avec sélection des patients, suivi, accompagnement, limites de l’aveuglement et effets indésirables (Goodwin et al., 2022).

Le problème porte sur le style de promesse. Evrard parle aussi d’usages illégaux ou sauvages, tout en reprenant des formulations très positives : psychanalyse accélérée, renaissance, libération des facultés de l’esprit, psychoplasticité, reprogrammation. La prudence attendue devrait distinguer toxicité organique aiguë, risques psychologiques, vulnérabilités psychiatriques, contexte non sécurisé, polyconsommations et promesses thérapeutiques sous supervision. Les classements de nocivité, comme celui de Nutt, King et Phillips, montrent que certaines substances psychédéliques se situent plus bas que l’alcool dans des modèles multicritères de dommages ; ils ne justifient pas une rhétorique d’innocuité générale (Nutt et al., 2010).

Ici, Evrard s’appuie sur un champ scientifique réel, puis le tire vers une anthropologie de la transe et une rhétorique de libération de l’esprit.

 

Vies antérieures : l’accumulation de cas comme effet de preuve

[53 min] — « On en est à peu près à 3000 cas assez bien documentés. […] On trouve des patterns, des choses qui reviennent notamment […] entre 2 et 8 ans et après 8 ans, en général, les souvenirs s’effacent. Donc cette personnalité externe euh elle peut tout à fait s’effacer ou se fondre dans la personnalité qui va être dominante chez l’individu. […] quand ça commence à être très précis, on peut enquêter pour vérifier les choses, ce qu’a fait Ian Stevenson. […] Est-ce qu’il n’y a pas finalement un petit peu une suite, une continuité des existences ? Donc ça pose des questions métaphysiques très importantes »

Evrard prend d’abord une précaution correcte : l’hypnose régressive peut alimenter des croyances et des récits fragiles si le thérapeute croit trop fortement aux vies antérieures. Puis il réouvre la question métaphysique à partir du corpus Stevenson.

Le problème ne tient pas au volume des dossiers. Il tient à leur qualité épistémique : témoignages oraux, reconstruction rétroactive, circulation possible d’informations, dépendance à des contextes culturels favorables à la réincarnation, sélection des cas impressionnants, difficulté à chercher systématiquement des correspondances alternatives. Dire « 3000 cas assez bien documentés » produit un effet d’accumulation. Cela ne transforme pas des récits enquêtés en preuve d’une continuité personnelle après la mort.

Là encore, le matériau peut intéresser l’anthropologie, la psychologie du développement, l’étude des croyances familiales et des récits d’identité. Le présenter comme une ouverture sérieuse vers la continuité des existences ajoute un poids métaphysique que la méthode ne porte pas.

 

Synchronicité, sauce quantique : le blanchiment académique

[58 min 40] — « Le psychique et le physique sont […] deux émanations d’une même substance […] une unité psychophysique. […] Il y a une théorie quantique généralisée qui vient dire : mais en fait ces phénomènes qu’on a décrits grâce au modèle quantique […] s’appliquent aussi au monde macroscopique, au monde commun, au monde des gens, au monde de la nature. C’est ne pas réservé à des petits phénomènes physiques dans des conditions extrêmes. C’est vraiment une description du monde qui rend compte notamment de ces phénomènes étonnants.

Et d’ailleurs, Einstein qui s’opposait à la physique quantique qui venait détruire sa vision du monde très mécaniste, disait que si on pouvait avoir des phénomènes d’action à distance, eh bien c’était du poltergeist !»

Evrard ne se contente pas d’un « quantique » décoratif. Il renvoie à une tradition identifiable : Jung, Pauli, l’unus mundus, le monisme à double aspect, puis des prolongements contemporains comme Atmanspacher, Fach, Filk ou Römer. Atmanspacher et Fach proposent une typologie des corrélations esprit-matière ; Filk et Römer présentent une théorie quantique généralisée fondée sur des structures formelles comme la complémentarité, les observables et l’intrication généralisée (Atmanspacher & Fach, 2013 ; Filk & Römer, 2011).

Ces travaux existent, ils figurent dans des revues réelles, possèdent un contenu philosophique ou formel. Leur existence ne donne pas à la synchronicité le statut d’un fait scientifique établi. Un modèle peut être philosophiquement riche et empiriquement vide. Tant qu’il ne produit pas de prédictions risquées, capables d’échouer, il ne transforme pas les coïncidences significatives en objets scientifiques robustes.

La non-localité quantique ne devient pas, par analogie, une connexion psychique entre rêve, événement extérieur, deuil et destin. La théorie quantique généralisée fournit au mieux une grammaire spéculative et surtout un espace discursif abondamment exploité pour tenter de faire paraître sérieuses des élucubrations. Richard Monvoisin présentait naguère cette problématique dans son livre « Quantox : mésusages idéologiques de la mécanique quantique ».

 

Conclusion : ce que cette posture coûte

Nous n’écoutons pas les tocades éthérées d’un quidam dans un bar, mais l’énonciation puissamment rhétorique d’un maître de conférences présenté comme spécialiste incontesté d’une approche rationnelle de ces phénomènes. Cela a nécessairement des effets.

Pour les personnes endeuillées, il peut brouiller la frontière entre expérience de présence et contact avec les morts. Pour des parents d’enfants autistes, il peut réactiver les illusions dangereuses de la communication facilitée et attribuer à l’enfant des messages, des intentions ou des capacités produits par l’adulte. Pour des personnes dissociées, traumatisées ou persuadées de vivre une hantise, il peut renforcer l’idée que leur souffrance agit matériellement sur le monde. Pour des personnes attirées par les psychédéliques hors cadre médical, il peut transformer un champ thérapeutique prometteur mais fragile en promesse de renaissance psychique.

L’accueil clinique devrait servir à séparer trois plans : le vécu, le sens et la preuve. Chez Evrard, ces plans sont trop souvent recousus ensemble sous un vocabulaire savant. C’est ce qui rend cet entretien si préoccupant. Le paranormal n’y apparait à aucun moment comme une croyance qu’il serait sage de ne pas prendre trop vite pour la réalité, mais comme une hypothèse de travail qui occupe de plein droit les murs de l’université et trouve en Renaud Evrard un héraut prophétique.

 

Acermendax

Références

  • Atmanspacher, H., & Fach, W. (2013). A structural-phenomenological typology of mind-matter correlations. Journal of Analytical Psychology, 58(2), 219–244.
  • Blanke, O., & Arzy, S. (2005). The out-of-body experience: Disturbed self-processing at the temporo-parietal junction. The Neuroscientist, 11(1), 16–24.
  • Filk, T., & Römer, H. (2011). Generalized Quantum Theory: Overview and latest developments. Axiomathes, 21(2), 211–220.
  • Goodwin, G. M., Aaronson, S. T., Alvarez, O., Arden, P. C., Baker, A., Bennett, J. C., Bird, C., Blom, R. E., Brennan, C., Brusch, D., Burke, L., Campbell-Coker, K., Carhart-Harris, R., Cattell, J., Daniel, A., DeBattista, C., Dunlop, B. W., Eisen, K., Feifel, D., … Malievskaia, E. (2022). Single-dose psilocybin for a treatment-resistant episode of major depression. The New England Journal of Medicine, 387(18), 1637–1648.
  • Hemsley, B., Bryant, L., Schlosser, R. W., Shane, H. C., Lang, R., Paul, D., & Ireland, M. (2018). Systematic review of facilitated communication 2014–2018 finds no new evidence that messages delivered using facilitated communication are authored by the person with disability. Autism & Developmental Language Impairments, 3.
  • Nutt, D. J., King, L. A., & Phillips, L. D. (2010). Drug harms in the UK: A multicriteria decision analysis. The Lancet, 376(9752), 1558–1565. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(10)61462-6
  • Schlosser, R. W., Balandin, S., Hemsley, B., Iacono, T., Probst, P., & von Tetzchner, S. (2014). Facilitated communication and authorship: A systematic review. Augmentative and Alternative Communication, 30(4), 359–368.
  • Wiseman, R., Watt, C., Stevens, P., Greening, E., & O’Keeffe, C. (2003). An investigation into alleged “hauntings”. British Journal of Psychology, 94(2), 195–211.

 

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=hll67w2GFFI

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