Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.
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Lecture critique de l’article : Mutis, M., Evrard, R., & Bacqué, M.-F. (2020). La lucidité terminale : facteur de facilitation du deuil ou de complication traumatique ? Études sur la mort, 154(2), 121–135. DOI : 10.3917/eslm.154.0121.
Et du manuscrit : Maryne Mutis. Le chant du cygne : approche exploratoire des répercussions cliniques de la lucidité terminale. Psychologie. Université de Lorraine, 2022. Français. ⟨NNT : 2022LORR0293⟩. ⟨tel-04123577⟩
La « lucidité terminale » désigne le retour inattendu, parfois très bref, d’une capacité de communication ou d’une clarté mentale chez une personne très diminuée, souvent peu avant la mort. Le phénomène intrigue, à juste titre. Des proches rapportent qu’un parent atteint de démence avancée les a reconnus une dernière fois. Des soignants disent avoir vu des patients jusque-là mutiques reparler, sourire, demander à manger, formuler un adieu. La scène possède une puissance émotionnelle considérable. Elle fournit aussi un matériau idéal pour les discours qui cherchent, dans les marges de la médecine, les signes d’une conscience détachable du cerveau.
C’est dans ce cadre que s’inscrit l’article de Maryne Mutis, Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué, « La lucidité terminale : facteur de facilitation du deuil ou de complication traumatique ? », publié dans Études sur la mort en 2020 (Mutis, Evrard & Bacqué, 2020). L’article annonce un objectif clinique : examiner les effets possibles de ces épisodes sur le deuil des proches. Il formule deux hypothèses, l’une où la lucidité terminale facilite les adieux, l’autre où elle aggrave le choc en produisant un faux espoir. Le matériau empirique repose sur deux témoignages rétrospectifs issus du même épisode familial : Anouck, belle-fille de la patiente, et Cédric, fils de la patiente. Les auteurs présentent eux-mêmes ce travail comme une première ébauche appuyée sur la littérature existante et sur deux cas cliniques recueillis dans une recherche doctorale.
Pris ainsi, le texte possède un intérêt limité mais réel. Il attire l’attention sur un enjeu de soin : lorsqu’un patient très atteint semble soudainement revenir à lui, les proches peuvent vivre ce moment comme une grâce intime ou comme une cruauté supplémentaire. L’article devient en revanche beaucoup plus discutable dès qu’il traite cette catégorie encore instable comme un phénomène presque constitué, mobilisable dans une discussion plus large sur les « expériences exceptionnelles » de fin de vie.
Une question clinique légitime, mais une catégorie douteuse
La lucidité terminale existe indéniablement sous la forme d’un ensemble de récits cliniques. Des épisodes de clarté inattendue ou de communication transitoire ont été rapportés chez des personnes atteintes de démence avancée, de troubles neurologiques graves ou de pathologies terminales. La littérature récente préfère souvent parler de paradoxical lucidity ou de lucid episodes, termes moins chargés que « lucidité terminale » et mieux adaptés aux recherches sur la démence. Mashour et al. (2019) décrivent ainsi des épisodes inattendus de lucidité cognitive et de communication chez des patients atteints de démences sévères, en insistant sur la nécessité d’une investigation systématique plutôt que sur une conclusion spectaculaire. Peterson et al. (2022) rappellent que le débat commence par la définition même du phénomène, condition préalable à toute mesure fiable.
Une catégorie aussi floue que lucidité terminale absorbe des réalités différentes : une fluctuation du delirium, un effet de médication, une levée partielle de sédation, un bref regain d’attention, une interprétation familiale généreuse, une conversation réelle, une mise en récit après coup. Or, l’article de Mutis et al. reprend une définition large : retour inattendu de facultés mentales ou physiques altérées par une pathologie grave, quelques heures à quelques jours avant la mort. Il cite aussi des cas de démences, de troubles psychiatriques, de tumeurs cérébrales, d’accidents vasculaires et de schizophrénies avancées.
Cette amplitude facilite la narration mais elle complique la recherche des limites du phénomène. Pour parler de « lucidité terminale » il serait nécessaire de caractériser l’état cognitif documenté par des observations indépendantes, il faudrait établir une temporalité précise, identifier les traitements en cours, le niveau de sédation, les antécédents neurologiques, et comparer les données avec les fluctuations habituelles du patient. Sans cela, on étudie un récit plutôt que l’événement lui-même.
Une fréquence impossible à établir proprement avec ces données
Les auteurs écrivent que la lucidité terminale serait « loin d’être un phénomène rare », en s’appuyant sur des sources très hétérogènes : une étude asilaire de 1844, des enquêtes auprès de soignants, une clinique suisse d’orientation anthroposophique, puis une étude coréenne rapportant environ 4 % d’épisodes dans un échantillon de 151 patients.
Ces chiffres parlent de choses différentes. Une proportion de soignants qui déclarent avoir déjà observé un épisode au cours de plusieurs années ne donne aucune prévalence chez les patients. Une enquête en maison de retraite, une étude hospitalière et une collecte de récits historiques ne construisent pas la même donnée.
L’étude coréenne de Lim et al. est plus cadrée que les enquêtes rétrospectives auprès de soignants, mais elle reste beaucoup moins tranchante qu’un simple « 4 % » pourrait le laisser croire (Lim et al., 2020). Les auteurs examinent rétrospectivement les dossiers de patients décédés en suivant leur niveau de conscience sur une fenêtre de 28 jours avant la mort. Parmi 151 décès en service général, ils identifient six cas, mais il suffit qu’un patient repasse à un état d’alerte après une phase d’obnubilation, de stupeur ou de coma. Dans les cas retenus, la lucidité dure de quelques heures à quatre jours, et le décès survient entre moins d’un jour et neuf jours après. On parle donc d’un phénomène observé dans une fenêtre temporelle assez étendue, à partir de dossiers médicaux rétrospectifs, avec seulement six cas. Ce résultat plaide pour l’existence de fluctuations de vigilance en fin de vie ; il ne permet pas de transformer la lucidité terminale en catégorie robuste, encore moins en anomalie neurologique majeure.
La littérature récente va précisément dans ce sens. Une revue sur les épisodes de lucidité chez des personnes atteintes de maladie d’Alzheimer ou de troubles apparentés souligne l’intérêt du sujet, tout en montrant la jeunesse du champ et la nécessité de protocoles capables de caractériser les épisodes avec rigueur (Ross, Post & Scheinfeld, 2024). Le National Institute on Aging présente la lucidité paradoxale comme un sujet de recherche sur la démence, avec des études orientées vers les récits de proches et la caractérisation de ces épisodes, plutôt que vers une quelconque conclusion métaphysique en lien avec la fin de vie.
Deux cas, deux récits, aucune démonstration
Les deux cas cliniques de l’article constituent sa partie la plus concrète. La patiente, atteinte d’un cancer du foie, sort d’un coma après une encéphalopathie toxique. Anouck, sa belle-fille, vit cette reprise de contact comme un moment précieux. La mourante parle, sourit, échange sur sa mort prochaine, sur ses enfants et petits-enfants, sur les liens familiaux. Anouck interprète ce moment comme une dernière chance de dire ce qui devait être dit.
Cédric, fils de la patiente, vit le même épisode autrement. Il reprend espoir. Sa mère dit vouloir se battre, voir grandir son petit-fils, rentrer dans une continuité de vie. Des infirmières auraient parlé de miracle. Deux jours plus tard, la mort tombe comme une trahison. Cédric dira avoir perdu sa mère « en plusieurs fois » et associera l’épisode à un faux espoir douloureux.
L’article montre très bien que la même scène peut devenir apaisante ou destructrice selon le lien affectif, les attentes, les paroles prononcées, le rôle des soignants, les croyances mobilisées. La leçon clinique saute aux yeux : au chevet d’un mourant, le vocabulaire compte. Dire « miracle » dans une chambre d’hôpital, face à une famille épuisée, agit comme une intervention psychologique sauvage. Le mot réorganise l’attente. Il transforme un regain transitoire en promesse. Lorsque la mort survient, la promesse se brise. C’est ici que le texte aurait gagné à rester prudent. Tout pousse vers une recommandation sobre : former les soignants à expliquer que de brefs regains de communication peuvent survenir en fin de vie, qu’ils peuvent offrir un moment d’échange, et qu’ils peuvent se produire à proximité du décès. Cette phrase protège mieux les familles qu’une excursion dans les « expériences exceptionnelles ».
Le moment où la métaphysique entre par la bibliographie
Le passage le plus révélateur arrive lorsque l’article présente les hypothèses explicatives. Les auteurs mentionnent une hypothèse biologique, puis une autre selon laquelle la lucidité terminale pourrait manifester une conscience autonome vis-à-vis du corps, dans le prolongement d’autres expériences paranormales survenant au seuil de la mort. Les deux hypothèses sont placées sur le même plan, à égalité. Et cela n’a rien d’anodin
L’entrisme métaphysique fonctionne rarement par proclamation brutale dans les textes académiques. Il fonctionne par insinuation, par voisinage, par glissement lexical, et par équivalence apparente entre explications. Une hypothèse neurobiologique encore incomplète et une hypothèse de conscience autonome se retrouvent posées dans le même paragraphe, comme deux options disponibles dans un paysage ouvert. Le lecteur peu averti retient que la science considèrerait que le phénomène pointe vers une possible conscience indépendante. Le tour est joué.
Une fluctuation cognitive en fin de vie peut défier les modèles ordinaires de la démence avancée. Elle peut ouvrir une question neurobiologique intéressante. Elle peut conduire à réexaminer la plasticité résiduelle, les réseaux préservés, les mécanismes d’éveil, la dynamique terminale du delirium ou les effets des traitements. Elle ne fait pas avancer d’un millimètre l’idée d’une conscience qui fonctionnerait sans cerveau.
La revue de Nahm et al. de 2012 illustre bien ce problème. Elle rassemble des cas de « lucidité terminale » issus de situations très diverses et appelle à étudier les mécanismes possibles (Nahm et al., 2012). Mais cette littérature vient d’un environnement intellectuel très lié aux expériences de mort imminente et aux recherches sur la survie de la conscience. Si cela ne suffit pas à disqualifier chaque observation, cela impose en revanche une vigilance maximale sur le tri des hypothèses et la formulation des conclusions.
Une prudence apparente qui produit un effet très précis
Renaud Evrard occupe ici une position caractéristique : il cosigne un texte qui peut se présenter comme clinique, prudent, presque modeste, tout en participant à l’installation académique d’un vocabulaire où les phénomènes de fin de vie deviennent des « expériences exceptionnelles » ouvertes sur des questions métaphysiques. La force de cette stratégie tient à son apparence raisonnable. Le texte ne dit pas que la lucidité terminale prouve l’au-delà. Il fait plus discret : il traite comme une catégorie déjà presque constituée un ensemble de récits mal délimités, puis il insiste sur leur caractère inexpliqué en laissant paraître, au détour d’un paragraphe, l’hypothèse d’une conscience autonome. C’est malhonnête car les données appellent d’abord un travail de définition, de tri clinique et de contrôle des observations, mais le texte ouvre déjà vers une interprétation métaphysique.
Cette façon de procéder a un effet très concret : elle donne une allure savante à des notions qui circulent ensuite bien au-delà du cadre clinique, dans les milieux spiritualistes, parapsychologiques ou survivalistes. Une fois introduite dans un article universitaire, avec le vocabulaire des soins palliatifs et quelques précautions de méthode, l’idée d’une conscience indépendante du cerveau paraît moins extravagante. Elle reste pourtant au même endroit sur le plan des preuves : très loin de ce que les données permettent d’établir.
À la lecture de ce travail, il faut se demander : qu’est-ce que cet article permet réellement de savoir ? Il permet de dire que deux proches ont vécu différemment un regain apparent de lucidité avant un décès. Il permet de suggérer que le discours des soignants influence le vécu du deuil. Il permet de recommander une meilleure communication en fin de vie. Il ne permet pas d’établir la fréquence du phénomène. Il ne permet pas de trancher sa nature. Il ne permet pas d’invoquer la non-localité de la conscience. Il ne permet pas de placer la métaphysique dans le périmètre normal de l’explication clinique.
Le vrai sujet : accompagner sans mystifier
Le point le plus solide du dossier reste presque banal, et c’est justement sa force. Les familles ont besoin d’informations fiables au moment où la mort approche. Elles ont besoin que les soignants sachent accompagner des épisodes de fluctuation cognitive sans les sur-interpréter. Une personne qui reparle avant de mourir mérite de l’attention, de la présence, des mots justes, et pas d’être transformée en un argument ontologique.
La lucidité paradoxale doit donc devenir un objet de recherche clinique. Les protocoles utiles seront ceux qui documenteront les épisodes en temps réel, caractériseront les états antérieurs, préciseront les traitements, compareront les observations de proches et de soignants, distingueront communication réelle, fluctuation attentionnelle, agitation terminale, rêve, vision, souvenir reconstruit. Les bons travaux poseront des critères avant de raconter des merveilles.
Mutis, Evrard et Bacqué s’intéressent à une vraie question d’accompagnement, mais leur texte s’appuie sur une littérature trop composite et laisse entrer une hypothèse métaphysique sans nécessité démonstrative. Leur travail n’est évidemment pas une preuve de la conscience non locale. C’est un cas d’école de la manière dont une incertitude médicale peut devenir, par petites touches prudentes, un espace de légitimation pour des idées qui dépassent très largement les données.
Pour comprendre ce que l’article condense, il faut revenir à sa matrice : la thèse de Maryne Mutis, dirigée par Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué. Le format court de l’article rend le geste plus discret. Le manuscrit doctoral, lui, déplie le cadre théorique. Et ce qu’il révèle est beaucoup plus préoccupant.
La thèse de Maryne Mutis franchit la ligne rouge
Le manuscrit de Maryne Mutis se présente comme une recherche clinique exploratoire sur les répercussions de la lucidité terminale chez les proches et les soignants. À ce titre, il reconnaît plusieurs limites importantes : approche essentiellement rétrospective, biais de mémoire, petit échantillon qualitatif, difficulté à généraliser, définition encore instable du phénomène, et risque de biais lié à la manière de fixer la proximité temporelle entre l’épisode et la mort. Mais ces précautions méthodologiques cohabitent avec un cadre théorique beaucoup plus aventureux.
Dès la page 76, un schéma de synthèse des travaux de Nahm oppose une « hypothèse matérialiste » à une « hypothèse naturaliste ». La première renvoie à des explications prudentes : restauration des altérations à l’approche de la mort, préservation de facultés malgré les dégradations, absence d’explication quant à l’émergence de nouvelles compétences. La seconde, en revanche, regroupe trois propositions d’une tout autre portée : « manifestation d’une conscience autonome vis-à-vis du cerveau », « expression de la conscience entravée par la maladie » et « désengagement de la conscience à l’approche de la mort » (Mutis, 2022, p. 76). Le vocabulaire mérite attention. Ce que le schéma appelle « hypothèse naturaliste » correspond en réalité à une hypothèse dualiste : le cerveau y devient moins le support de la conscience que l’obstacle temporaire à son expression.
La page suivante rend cette orientation encore plus nette. En s’en référant à Nahm, le manuscrit suggère que « durant un épisode de lucidité terminale, la physiologie du cerveau ne serait que d’une importance mineure. Le renouveau de la conscience et des souvenirs serait alors à entendre comme étant largement indépendant de l’état actuel du cerveau et de ses facultés résiduelles. » (Mutis, 2022, p. 77). La thèse ajoute ensuite que la lucidité terminale pourrait être « la manifestation d’une conscience autonome vis-à-vis du corps », appuyée par d’« autres expériences paranormales au seuil de la mort », puis reprend l’idée d’un esprit « se désengageant lui-même du cerveau ». À ce stade, il ne s’agit plus simplement d’une ouverture clinique destinée à mieux accompagner les familles. Une hypothèse de survie ou d’autonomie de la conscience entre dans le cadre théorique du travail.
La suite confirme cette lecture. À la page 78, le manuscrit affirme que la relation entre l’esprit et le cerveau reste complexe, avec « la possibilité que certains aspects de l’esprit puissent fonctionner de manière indépendante des systèmes neuronaux ». Il ajoute qu’il ne serait donc « pas si inopportun » de proposer un modèle explicatif fondé sur « l’approche dualiste », « au même titre » que les modèles issus du paradigme matérialiste, avec des conséquences attendues incluant « la question de la survie de l’esprit » (Mutis, 2022, p. 78). Cette mise sur le même plan pose problème. L’incertitude médicale sur quelques récits de fin de vie ne donne pas à l’hypothèse dualiste le même statut qu’aux hypothèses neurobiologiques, même provisoires.
Le même mouvement réapparaît dans la section consacrée aux implications théoriques sur la conscience. La thèse y affirme que la lucidité terminale « interroge » la dépendance entre conscience et cerveau, puis évoque le « postulat d’un esprit non localisé dans le substrat biologique, d’une conscience libre du cerveau ». Le passage le plus problématique suit immédiatement : l’autrice écrit qu’il existerait « beaucoup de preuves » en faveur de l’idée que la conscience ne serait ni simplement physique, ni nécessairement localisée dans le corps, avant de convoquer Holden et les « découvertes récentes de la physique quantique » pour envisager une conscience capable de fonctionner en plusieurs endroits à la fois (Mutis, 2022, p. 106-107). Cette formulation excède très largement ce que les données de la littérature permettent d’établir.
La thèse permet donc de comprendre ce que l’article de 2020 ne fait qu’esquisser. Ce qui pouvait passer, dans l’article, pour une simple mention prudente d’une hypothèse marginale apparaît alors comme un élément structurant du projet : faire entrer la lucidité terminale dans un cadre où la survie de l’esprit, la conscience autonome et le dualisme deviennent des options discutables dans le langage académique.
Pour suivre mon travail plus facilement :
En prime
Le 24 novembre 2023, lors de la cérémonie des docteurs, Maryne Mutis a reçu le prix de thèse de l’Université de Lorraine pour l’école doctorale SLTC. Le laboratoire InterPsy l’indique explicitement, et le rapport d’activité 2023 de l’Université de Lorraine la liste parmi les lauréats des prix de thèse de ses huit écoles doctorales. Le procès-verbal du Conseil de l’école doctorale SLTC du 5 octobre 2023 permet même d’aller plus loin : « le bureau s’est réuni le 6 juin 2023 » et a classé Maryne Mutis première parmi cinq candidatures au prix de thèse 2023. On reste sans voix.
Abus académique
Le manuscrit de thèse révèle un mécanisme d’entrisme beaucoup plus caractérisé que l’article ne le laissait voir. Sous une apparence de prudence clinique, elle construit un passage vers une hypothèse de conscience autonome, non localisée et possiblement survivante. Le contraste entre la faiblesse des données et la portée des spéculations devient trop marqué pour relever d’une simple maladresse théorique.
Il serait trop commode de lire ces passages comme les imprudences isolées d’une doctorante fascinée par son sujet. Une thèse de doctorat s’écrit dans un cadre universitaire, sous la responsabilité intellectuelle de ses directeurs. Ici, Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué dirigent le manuscrit et sont coauteurs de l’article de 2020. La continuité importe donc. Le cadre qui autorise la conscience autonome, le dualisme et la survie de l’esprit appartient à l’orientation intellectuelle dans laquelle l’article prend place.
Les récits recueillis auraient dû appeler une enquête plus stricte sur les fluctuations de vigilance en fin de vie : temporalité, traitements, sédation, état cognitif antérieur, observations indépendantes, reconstruction mémorielle. Ils deviennent pourtant le support d’un discours où le dualisme, la physique quantique et la survie de l’esprit entrent dans une conversation académique. Évidemment ce qui est en cause ici, ce ne sont pas les témoins, ni la sincérité des proches, ni la valeur humaine de ce qu’ils ont vécu. Une famille peut vivre un épisode bouleversant sans que cet épisode autorise une conclusion métaphysique.
Nous sommes face à une instrumentalisation des récits. Des proches rapportent un épisode rare, intense, difficile à interpréter ; le manuscrit transforme cette matière fragile en ouverture vers la conscience autonome, le dualisme et la survie de l’esprit. Le cadre universitaire donne du poids, le vocabulaire du soin donne une apparence clinique, et la charge émotionnelle des témoignages rend la critique plus coûteuse. C’est ainsi qu’une croyance métaphysique peut circuler sous le nom d’hypothèse. À ce stade, l’entrisme est caractérisé : c’est bien une imposture intellectuelle d’autant plus grave qu’elle entache nécessairement la future carrière d’une étudiante.
Acermendax
Références
- Lim, C.-Y., Park, J. Y., Kim, D. Y., Yoo, K. D., Kim, H. J., Kim, Y., & Shin, S. J. (2020). Terminal lucidity in the teaching hospital setting. Death Studies, 44(5), 285–291. DOI : 10.1080/07481187.2018.1554607.
- Mashour, G. A., Frank, L., Batthyany, A., Kolanowski, A. M., Nahm, M., Schulman-Green, D., Greyson, B., Pakhomov, S., Karlawish, J., & Shah, R. C. (2019). Paradoxical lucidity: A potential paradigm shift for the neurobiology and treatment of severe dementias. Alzheimer’s & Dementia, 15(8), 1107–1114. DOI : 10.1016/j.jalz.2019.04.002.
- Mutis, M., Evrard, R., & Bacqué, M.-F. (2020). La lucidité terminale : facteur de facilitation du deuil ou de complication traumatique ? Études sur la mort, 154(2), 121–135. DOI : 10.3917/eslm.154.0121.
- Nahm, M., Greyson, B., Kelly, E. W., & Haraldsson, E. (2012). Terminal lucidity: A review and a case collection. Archives of Gerontology and Geriatrics, 55(1), 138–142. DOI : 10.1016/j.archger.2011.06.031.
- Peterson, A., Clapp, J., Harkins, K., Kleid, M., Largent, E. A., Stites, S. D., & Karlawish, J. (2022). What is paradoxical lucidity? The answer begins with its definition. Alzheimer’s & Dementia, 18(3), 513–521. DOI : 10.1002/alz.12424.
- Ross, J. P., Post, S. G., & Scheinfeld, L. (2024). Lucidity in the deeply forgetful: A scoping review. Journal of Alzheimer’s Disease, 98(1), 3–11. DOI : 10.3233/JAD-231396.




Cet article est celui qui me touche le plus, ayant eu 2 très proches parties à peu de temps d’intervalle après un diagnostic trop tardif pour envisager quelconque sursis au-delà de quelques mois. Étant du métier, je savais dès l’annonce quelle serait l’issue… mais en tant qu’humaine, cela a été immensément douloureux et pas encore apaisé 5 ans après.
Alors, oui, même si on ne croit pas en l’âme ou en un meilleur ailleurs susceptible d’accueillir nos proches, ce genre de propos, ces insinuations finissent par nous toucher, nous faire douter et même, dans un instant de fragilité extrême, nous faire espérer que cela existe.
Ce que fait cet individu est sale…