Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau

Série de billets autour du débat qui m’a opposé à Matthieu Lavagna sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau
  5. Les meilleurs des miracles : #5 La guérison de Marie Bigot
  6. Les meilleurs des miracles : #6 La guérison de Marie Borel

L’allégation

Le cas de sœur Bernadette Moriau est présenté comme l’un des meilleurs dossiers récents de Lourdes, précisément parce qu’il appartient à une période moderne, avec examens médicaux, spécialistes, Comité médical international et reconnaissance ecclésiale tardive. Religieuse franciscaine, elle souffrait depuis plusieurs décennies d’un syndrome de la queue de cheval, avec douleurs lombosciatiques, handicap important, corset, attelle, neurostimulateur, traitements antalgiques lourds, et plusieurs interventions chirurgicales. En juillet 2008, elle participe à un pèlerinage à Lourdes ; quelques jours après son retour, le 11 juillet, elle déclare avoir ressenti une chaleur ou un relâchement intérieur, puis avoir retiré ses appareils et interrompu ses traitements. Le dossier est examiné pendant près de dix ans par les instances médicales de Lourdes ; en 2016, le Comité médical international conclut à une guérison « inexpliquée dans l’état actuel des connaissances scientifiques », puis l’évêque de Beauvais reconnaît en 2018 le caractère miraculeux de la guérison.

Dans l’argumentaire apologétique, le point fort est donc celui-ci : une pathologie neurologique ancienne, lourde, invalidante, sans perspective de récupération selon les médecins traitants, aurait disparu soudainement, complètement et durablement après un pèlerinage à Lourdes.

 

Sur quoi repose le dossier ?

  • Le diagnostic invoqué est un syndrome de la queue de cheval ou une atteinte sévère des racines lombaires et sacrées, avec évolution sur plusieurs décennies, douleurs chroniques, handicap fonctionnel, corset, attelle, neurostimulateur et morphine.
  • Le récit de guérison situe l’événement le 11 juillet 2008, quelques jours après le pèlerinage : sensation corporelle inhabituelle, retrait des appareils, interruption des traitements, récupération fonctionnelle rapide.
  • Le Bureau des constatations médicales et le CMIL (Comité Médical International de Lourdes) ont examiné le dossier sur plusieurs années. Egora, reprenant l’AFP, mentionne des réunions collégiales à Lourdes en 2009, 2013 et 2016, puis la confirmation par le CMIL d’une guérison inexpliquée dans l’état actuel des connaissances scientifiques.
  • Un article de Paulo Nuno Martins présente le cas comme une guérison spontanée du syndrome de la queue de cheval ; il rapporte que le dossier aurait été complété par des examens, radiographies, scanners, données biologiques, avis psychiatriques, neurologiques et électromyogramme, puis que le CMIL aurait voté à 26 voix contre 1 pour valider le caractère inexpliqué de la guérison.
  • La reconnaissance finale relève de l’évêque de Beauvais, qui déclare en 2018 la valeur de « signe divin » de cette guérison. C’est le passage décisif : la partie médicale porte sur l’absence d’explication, la partie religieuse porte sur l’interprétation miraculeuse.

 

Analyse critique

Une guérison soudaine, durable et médicalement étonnante peut constituer un cas clinique remarquable ; elle ne devient pas pour autant une preuve scientifique d’intervention divine. Pour cela, il faudrait une publication médicale complète et indépendante, donnant accès au dossier clinique, aux imageries, aux examens neurologiques, aux électromyogrammes, aux diagnostics différentiels, à la chronologie précise et aux hypothèses alternatives. Or les sources publiques donnent surtout le récit d’une reconnaissance médico-religieuse, un article de cas très dépendant du récit autobiographique de Moriau et de sources internes à Lourdes, puis la conclusion ecclésiale de l’évêque. La formule prudente est donc : guérison jugée inexpliquée par les instances médicales de Lourdes. La formule “miracle attesté par la science” va beaucoup plus loin que les sources accessibles.

La littérature médicale invite aussi à se méfier des formules d’impossibilité. Chen et Lin décrivent en 2023 un cas de syndrome de la queue de cheval ayant récupéré complètement sans chirurgie après anesthésie combinée spinale-péridurale, dans un contexte très différent de celui de sœur Bernadette Moriau. Cette publication ne fournit évidemment pas l’explication du cas Moriau. Elle montre seulement que le diagnostic de “syndrome de la queue de cheval” ne suffit pas, à lui seul, à établir une irréversibilité absolue. En médecine, tout dépend de la cause, du degré de compression, de l’ancienneté, de l’atteinte neurologique réelle, des traitements, de l’évolution et des examens.

 

Un cas conforme aux critères de Lambertini ?

Si l’on applique strictement les critères de Lambertini, le cas Bernadette Moriau devient beaucoup moins évident qu’il n’y paraît. Le premier critère, la gravité, paraît satisfait : elle souffrait d’un handicap lourd, ancien, douloureux, avec corset, attelle et fauteuil. Mais la question décisive porte sur le critère organique et lésionnel. Un syndrome de la queue de cheval est une entité médicale réelle, mais encore faut-il montrer, dans ce cas précis, la lésion objectivable avant la guérison, puis sa disparition ou sa résolution après la guérison. Or les sources publiques parlent surtout d’une récupération fonctionnelle spectaculaire : douleur disparue, marche retrouvée, appareillage abandonné. Cela ne suffit pas à établir que la lésion anatomique elle-même a disparu.

Un autre critère de Lambertini exige aussi qu’aucun traitement ne puisse interférer avec la guérison. Or, dans le cas Moriau, on parle au contraire d’une longue histoire thérapeutique : plusieurs chirurgies selon certaines présentations, morphine, anti-inflammatoires, neurostimulateur, corset, attelle. Même si ces traitements n’expliquent pas facilement une récupération présentée comme soudaine, le dossier n’est pas celui d’une patiente sans prise en charge médicale. Il faut donc demander précisément quels traitements étaient encore actifs, quels effets différés restaient plausibles, quel rôle jouaient les dispositifs, et quels diagnostics différentiels ont été exclus.

L’instantanéité doit également être précisée. Les sources catholiques situent l’événement le 11 juillet 2008, après le retour du pèlerinage à Lourdes : sensation de chaleur, retrait des appareillages, arrêt des traitements, reprise de la marche (Patrignani, A. 2019). Cela peut être décrit comme une récupération rapide et spectaculaire. Mais ce n’est pas une guérison observée sous contrôle médical au moment exact où elle se produit. Le critère de Lambertini exige une guérison subite, complète, sans convalescence. Il faut donc demander : quand la douleur disparaît-elle ? quand la force revient-elle ? quels examens objectivent immédiatement la récupération ? qui constate quoi, à quelle date ?

 

Chez Sœur Bernadette Moriau, entrée au couvent à 19 ans, le récit parle d’une guérison survenue quelques jours après le retour de Lourdes, avec retrait des appareillages et arrêt de la morphine. Ce n’est pas exactement l’image canonique d’une guérison instantanée au moment du bain, de la prière ou de la bénédiction.

Certains récits apologétiques condensent l’événement en une guérison immédiate : retrait du corset, abandon du fauteuil et des médicaments, marche de 5 km dès le lendemain. Mais cette condensation contredit la chronologie publique la plus courante, qui situe l’événement le 11 juillet, trois jours après le retour de Lourdes, dans la chambre de sœur Bernadette.

Le critère “subite, soudaine, instantanée, sans convalescence” demande une chronologie fine : quand la douleur disparaît-elle ? quand la force revient-elle ? quels examens objectivent immédiatement la récupération ? qui constate quoi, à quelle date ? Sans cette précision, on a un récit de récupération rapide, pas une démonstration médicale d’instantanéité. CBS rapporte d’ailleurs la formulation : « elle revient de Lourdes, puis trois jours après son retour, elle se dit guérie ».

 

“Validé par 300 médecins” : formule trompeuse

Même si Le Parisien[1] rapporte une déclaration du Dr Alessandro de Franciscis : « Près de 300 médecins se sont penchés sur ce cas », ce propos du médecin du Bureau des constatations médicales, ne signifie pas que 300 médecins ont réalisé 300 examens indépendants de la personne et ont tous validé le récit miraculeux.  De Franciscis n’est pas un expert extérieur au dispositif : il préside le Bureau des constatations médicales de Lourdes et parle depuis l’intérieur de cette institution.

Ce chiffre peut désigner l’ensemble des médecins consultés, présents dans des réunions, membres de commissions, spécialistes sollicités, puisque le cas a été étudié au cours de réunions en 2009, 2013 et 2016. Une publication favorable au cas, mais de qualité scientifique faible et admettant dès l’incipit avoir pour source principale… la biographie de Sœur Bernadette et d’autres sources internes à Lourdes, affirme que le CMIL était composé de 27 médecins/professeurs, avec un vote de 26 pour et 1 contre (Martins, 2021). C’est très important : cela contredit directement “tout le monde” et ramène le noyau décisionnel à quelques dizaines de médecins, pas 300 validateurs unanimes.

 

 

Questions à se poser

  • La guérison a-t-elle été constatée instantanément par un médecin, ou racontée rétrospectivement après le retour de Lourdes ?
  • Quelle lésion anatomique précise a été objectivée avant la guérison, et quel examen montre sa disparition après ?
  • Dans le cas de Sœur Bernadette Moriau, quelle est exactement l’attestation scientifique : une publication médicale indépendante, un rapport du CMIL, ou la déclaration de l’évêque ?
  • Si le CMIL parle d’une guérison inexpliquée dans l’état actuel des connaissances, pourquoi traduire cela en “la science atteste un miracle” ?
  • Existe-t-il une publication dans une revue médicale reconnue, signée par les spécialistes du dossier, permettant une expertise indépendante ?
  • Si le même dossier était présenté dans un sanctuaire hindou ou musulman, avec la même conclusion médicale d’absence d’explication, accepteriez-vous qu’il atteste scientifiquement cette religion ?

 

Acermendax

Références

[1] Le Parisien. (2018, 13 février). Oise : miraculée, sœur Bernadette raconte sa guérison.

0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *