An 1614 — L’inquisiteur qui doute pendant la chasse aux sorcières

En 1614, au plus fort de la fièvre de la chasse aux sorcières, il existait déjà un remède à la déraison contagieuse. Au milieu des brasiers, un inquisiteur remet en cause la méthode de ses confrères qui à chaque fois tombent sur des coupables. #NotAllInquisiteurs?

 

Tous les inquisiteurs sont-ils des salauds ? … Indéniablement, ils participent à un système d’oppression cauchemardesque au service d’une vision théocratique, donc intolérante et manichéenne, du monde. Ils sont les champions de la répression de la liberté d’expression et même de la liberté de conscience. Et beaucoup ont du sang sur les mains. Il est donc intéressant de nous pencher sur l’histoire de l’un d’eux, qui déroge un peu à ce portrait, car il a instillé du doute et même de la raison au cœur même de l’un des épisodes les plus fanatiques de l’histoire : la chasse aux sorcières.

Nous sommes au début du XVIIᵉ siècle, l’Europe traverse une véritable épidémie de sorcellerie judiciaire. Entre 1580 et 1630, des milliers d’hommes et surtout de femmes sont brûlés sur le continent, souvent au nom de la même certitude : celle qu’un sabbat nocturne unit secrètement les serviteurs du diable.

En 1609, le juge bordelais Pierre de Lancre, envoyé par Henri IV dans le Labourd, fait exécuter plus de soixante-dix personnes en quelques mois. Dans son Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons (1612), il décrit avec un luxe de détails hallucinés les danses, baisers obscènes et métamorphoses des prétendues sorcières : le délire est total, mais l’homme parle du haut d’une autorité qu’on ne discute pas.

Cette frénésie traverse les montagnes et gagne le nord de l’Espagne, où l’Inquisition de Logroño va pourtant bifurquer, et offrir au continent un modèle de doute méthodique.

La panique basque et le triomphe de la certitude

Tout commence en janvier 1609 : quatre femmes du village de Zugarramurdi, près de la frontière navarraise, se dénoncent spontanément à l’Inquisition de Logroño, affirmant avoir participé à des messes diaboliques. Les accusées décrivent le diable, les serments, les vols aériens, les festins… avec des variantes minimes.

Les deux inquisiteurs alors en poste, Juan del Valle Alvarado et Alonso Becerra Holguín, voient dans ces récits la confirmation d’une “secte de sorcières” déjà bien installée. Leur erreur méthodologique est classique : la convergence apparente des témoignages devient pour eux une preuve — alors que cette convergence provient d’une contamination narrative.

La méthode inquisitoire en vigueur à cette époque jouit d’un très grand avantage : l’accusateur obtient toujours quelque chose. L’accusé avoue à peu près tout, le témoin livre toujours au moins un nom. La torture a des effets miraculeux ; la vérité semble éclore immédiatement, parfois à sa simple évocation. C’est presque trop facile.

Pendant plus d’un an, le tribunal accumule les confessions sous la contrainte et les dénonciations croisées. En novembre 1610, trente et une personnes sont condamnées. Six sont brûlées vives, cinq autres par effigie, parce qu’elles sont mortes en captivité avant le jugement… alors autant qu’elles soient coupables.

La cérémonie attire plus de 30 000 spectateurs sur la place de Logroño (Henningsen, 2004, p. 34-38 ; Monter, 1990, p. 116). Les sermons enflamment la foule (si l’on peut dire) : la victoire de Dieu sur le Mal est célébrée dans la fumée des bûchers. Mais, ironie tragique, le succès du procès ravive la panique. Des centaines de lettres affluent, des villages entiers dénoncent de nouvelles “sectes”. La terreur se nourrit de sa propre purge.

Au sein même du tribunal, un troisième inquisiteur, resté en retrait pendant les procès, commence à douter. Alonso de Salazar Frías, juriste formé à l’Université de Salamanque, n’a pas participé aux interrogatoires initiaux. Il assiste pourtant à l’auto-da-fé du 7 novembre et confie aussitôt à ses collègues qu’il ne croit pas à la réalité des crimes jugés.
Selon lui, les accusées “parlent comme on leur a appris à parler”, et leurs aveux reflètent moins le sabbat que l’imaginaire collectif.

 

1611 : le mandat d’un inquisiteur sceptique

En mars 1611, inquiet de la contagion, le Conseil suprême de l’Inquisition (la Suprema) confie à Salazar une mission solitaire : vérifier sur le terrain la réalité de ces prétendues assemblées démoniaques.

L’ordre est explicite : il ne doit ni employer la torture, ni chercher de nouveaux coupables ; il doit contrôler la cohérence des témoignages et vérifier si les réunions décrites ont réellement eu lieu (Henningsen, 2004, p. 133-135). Sa visite débute en mai 1611 et durera près de huit mois. Salazar parcourt plus de 800 kilomètres à travers la Navarre et la Biscaye, interroge environ 1800 personnes, dont plus de 1300 enfants âgés de 6 à 14 ans (Henningsen, 2004, p. 140-145).
Les résultats le stupéfient :

  • Les enfants répètent des formules apprises, souvent mot pour mot ;
  • Les adultes rétractent leurs déclarations quand ils ne sont plus sous la pression du groupe ;
  • Les récits sont pleins de contradictions, jusque dans les détails matériels.

Pour vérifier, il se rend lui-même dans les lieux des prétendus sabbats. À Santesteban, des enfants affirment avoir vu des danses dans la nuit : ses secrétaires s’y rendent au moment indiqué… et ne trouvent personne (Henningsen, 2004, p. 156).

À Zugarramurdi, les “onguents magiques” se révèlent être des mélanges d’huile, de graisse et d’herbes communes… fabriqués pour satisfaire les attentes des inquisiteurs précédents.
Les accusées l’admettent : elles avaient “joué le jeu” pour éviter la torture.

Peu à peu, Salazar comprend que l’ensemble du dossier repose sur des illusions collectives.
Il écrit en 1613 au Grand Inquisiteur :

« Je n’ai trouvé ni preuve ni même le moindre indice d’un acte réel de sorcellerie… Le témoignage d’un complice, non confirmé par des faits externes établis par des personnes étrangères à la cause, ne suffit pas à justifier une seule arrestation. » (Carta de Salazar al Inquisidor General, 1613 ; Henningsen, 2004, p. 198.)

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L’audace du doute

Son rapport de 1613 ne se contente pas de nier la réalité du sabbat : il accuse l’Inquisition elle-même d’avoir aggravé l’illusion. Les procès précédents, écrit-il, ont été entachés d’erreurs méthodiques :

  • Les secrétaires ne notaient que les conclusions, pas les incohérences des dépositions.
  • Les rétractations étaient censurées des registres, dans l’espoir qu’elles soient oubliées, et que le travail paraisse immaculé.
  • Les juges fermaient les yeux sur les violences commises par les autorités locales (Henningsen, 2004, p. 200-203).

Mais la phrase la plus saisissante, qui résume sa pensée, tient dans une observation d’une lucidité désarmante : « Ces affirmations dépassent toute raison humaine et vont au-delà même des limites permises au diable. Si le démon y était pour quelque chose, comment aurait-il permis que ses secrets soient si aisément dévoilés par des enfants de huit ans ? » (Carta de Salazar, 1613 ; citée in Monter, 1990, p. 125.)

En d’autres termes : si le mal était réel, il serait plus malin. Le démon des inquisiteurs est un piètre ennemi, qui abandonne tous ses serviteurs aux buchers.

La conclusion de Salazar est méthodologique avant d’être théologique : il n’est pas crédible qu’autant d’événements impossibles surviennent sans trace ni témoin, sinon dans les esprits.

 

1614 : la contre-réforme de la raison

Le Conseil suprême, impressionné, adopte presque mot pour mot les recommandations de Salazar dans les “Instructions de 1614” (Henningsen, 2004, p. 207-213 ; Kamen, 1998, p. 210-212).
Ces directives imposent :

  • L’enregistrement intégral des dépositions, avec leurs contradictions.
  • La prise en compte des rétractations.
  • L’exigence de témoins extérieurs aux accusés.
  • L’interdiction de toute condamnation fondée sur des dénonciations internes au groupe des “sorcières”.
  • La prohibition des sermons et débats publics sur la sorcellerie, pour couper court à la contagion imaginative.

Salazar reste à Logroño pour appliquer ces règles. En 1617, il écrit à la Suprema : « La paix règne désormais en Navarre. L’imposition du silence sur la question des sorcières a guéri la province de sa folie. » (Carta al Consejo, 1617 ; Henningsen, 2004, p. 228.)

L’Espagne, seule en Europe, sort de la fièvre démonologique non par scepticisme philosophique, mais par rigueur procédurale. Le nombre d’exécutions chute brutalement : moins de quarante cas recensés après 1614, contre plusieurs milliers dans les pays du Nord (Monter, 1990, p. 132-134).

 

La leçon

La grandeur paradoxale de Salazar Frías est d’avoir compris que, dans les affaires de croyance, le matériau du jugement n’est jamais le fait, mais le témoignage — et que ce matériau est le plus fragile qui soit.

Son enquête, comme celles des psychologues du XXᵉ siècle sur les faux souvenirs, montre combien la mémoire se modèle sous la contrainte sociale, combien la peur, l’autorité et la répétition fabriquent du vrai apparent (Ceci & Bruck, 1993 ; Loftus, 2005).

On pourrait y déceler la trace des méfaits du diable, mais cela n’aiderait pas beaucoup à y voir plus clair, il est plus utile de faire preuve d’un peu de prudence épistémique, de réévaluer la forces des preuves que l’on croit détenir, et de garder la liberté de douter afin de se tromper moins.

Sans avoir besoin de renier ses convictions ou sa théologie, Frias a simplement demandé un peu de méthode : décrire, vérifier, confronter, douter. Et cela a suffi pour conjurer localement la panique morale qui dévorait toute l’Europe, un peu comme si le diable était dans les détails, dans la mécanique implacable d’une procédure meurtrière qui pousse ses victimes à des aveux absurdes et incite le grand public à dénoncer avant d’être dénoncé.

Quelle époque funeste, quel obscurantisme que ces gens par milliers portant des accusations gravissimes et extravagantes. Sans aucune preuve, ils dénonçaient injustement, imaginaient des scène indécentes, une corruption absolue et des noirs desseins simplement parce que la société autour d’eux faisait comme si ces histoires pouvaient être vraies. Mais de telles dispositions ont probablement disparu de la noble espèce humaine, car nous ne sommes plus en 1614.

 

Acermendax


Références

  • Ceci, S. J., & Bruck, M. (1993). Suggestibility of the child witness: A historical review and synthesis. Psychological Bulletin, 113(3), 403–439.
  • Henningsen, G. (2004). The Salazar Documents: Inquisitor Alonso de Salazar Frías and Others on the Basque Witch Persecution (1609–1614). Leiden: Brill.
  • Kamen, H. (1998). The Spanish Inquisition: A Historical Revision (2nd ed.). New Haven: Yale University Press.
  • Loftus, E. F. (2005). Planting misinformation in the human mind: A 30-year investigation of the malleability of memory. Learning & Memory, 12(4), 361–366.
  • Monter, W. (1990). Frontiers of Heresy: The Spanish Inquisition from the Basque Lands to Sicily. Cambridge: Cambridge University Press.
  • de Lancre, P. (1612). Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons. Paris: Nicolas Buon.

 

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