Jean Messiha et les vikings noirs

Jean Messiha est à nouveau très perturbé, cette fois par un programme suédois.

Il publie sur toutes ses pages le message suivant : « Je vous présente les acteurs qui interprètent les Vikings dans une nouvelle série historique suédoise produite par la télévision d’Etat. » Il accompagne son texte de 5 photographies de deux acteurs à la peau foncée… et aux yeux bleus. Ce que Jean Messiha exprime sans le dire c’est que tout cela est anormal, incohérent, problématique. Les vikings ne peuvent pas être noirs, et donc la télévision publique suédoise cherche à enfoncer des images trompeuses dans la tête des gens ; c’est de la propagande. Mais Jean Messiha est là pour le dénoncer.

Une fois qu’on a compris le message, il serait intelligent de vérifier s’il est conforme aux faits.

Les images proviennent d’un programme diffusé en 2023, intitulé The Stone Age, circa 14 500 BC–3700 BC. Ce documentaire s’intéresse aux populations préhistoriques d’Europe du Nord, bien avant l’époque viking, située entre le VIIIe et le XIe siècle. Il s’agit de groupes humains installés en Scandinavie après le retrait des glaces, à partir du Mésolithique. Aucun lien direct avec les Vikings.

Que sait-on de l’apparence de ces premiers habitants ? La génétique ancienne apporte aujourd’hui des éléments solides. Les populations de chasseurs-cueilleurs d’Europe occidentale présentent fréquemment une combinaison de traits aujourd’hui contre-intuitive : peau sombre, yeux clairs, cheveux foncés. L’exemple le plus documenté reste celui de l’individu mésolithique britannique connu sous le nom de Cheddar Man, dont l’analyse génomique indique une pigmentation cutanée foncée associée à des yeux clairs (Brace et al., 2019 ; Natural History Museum, 2018)

L’Homme de Cheddar n’est pas une anomalie. L’analyse à grande échelle de l’ADN ancien montre que les variants génétiques associés à une peau claire deviennent fréquents en Europe plutôt tardivement, sous l’effet combiné de migrations néolithiques et de pressions de sélection (Ju & Mathieson, 2021) . Les premières populations européennes du Paléolithique et du Mésolithique portaient majoritairement des allèles associés à une pigmentation plus foncée, avec une transition progressive vers des teintes plus claires au cours des derniers millénaires.

En Scandinavie, ces dynamiques relèvent d’une histoire migratoire complexe : des groupes venus du sud et de l’est se rencontrent et se mélangent dans les territoires libérés par les glaces, processus dont dérivent en grande partie les Européens actuels, enrichi ensuite par les apports néolithiques d’Anatolie et les populations des steppes (Lazaridis, 2018).

 

Un point de vocabulaire s’impose. Le terme « Viking » ne désigne ni un peuple homogène ni une identité biologique. Il dérive de l’ancien norrois víkingr, qui renvoie à une activité : partir en expédition maritime. Les « Vikings » sont des Scandinaves engagés dans ces entreprises entre le VIIIe et le XIe siècle, dans des sociétés déjà issues de millénaires de transformations démographiques et culturelles. Employer ce terme pour parler de populations préhistoriques constitue un anachronisme.

Présenter des individus à la peau sombre dans un contexte préhistorique nord-européen relève donc d’un choix cohérent avec l’état des connaissances. Mais on ne peut pas le comprendre si on veut se limiter à peupler le nord d’un peuple imaginaire et intemporel, des « viking » de fantasy, tous grands, blancs, blonds par paresse intellectuelle. Les ancêtre des scandinaves, bien avant les viking, étaient des humains à la peau sombre. Il y a plus de 10 000 ans, toutes les populations humains avaient la peau sombre.

Le tweet repose sur l’ignorance, sur l’essentialisme et il sert un propos, celui des « guerres culturelles » (culture wars) où l’on prétend dénoncer une altération idéologique d’un passé « naturel ». Or les données scientifiques décrivent un passé complexe, changeant, métissé qui ne correspond pas aux récits mythologiques ou nationaux.

 

La réaction de Jean Messiha est révélatrice d’une stratégie d’enfumage idéologique. Son tweet présente comme suspectes des images conformes aux connaissances, tout en imposant une vision simplifiée et identitaire du passé. Le but est de provoquer l’indignation, la colère, la hargne du public contre un programme qui apporte des connaissances scientifiquement validées. Certains discours politiques ont besoin d’attaquer les sciences. Et ce n’est jamais pour servir le bien commun.

Acermendax


Références

  • Brace, S., Diekmann, Y., Booth, T. J., van Dorp, L., Faltyskova, Z., Rohland, N., … Barnes, I. (2019). Ancient genomes indicate population replacement in Early Neolithic Britain. Nature Ecology & Evolution, 3, 765–771.
  • Ju, D., & Mathieson, I. (2021). The evolution of skin pigmentation-associated variation in West Eurasia. Proceedings of the National Academy of Sciences, 118(3), e2009227118.
  • Lazaridis, I. (2018). The evolutionary history of human populations in Europe. Current Opinion in Genetics & Development, 53, 21–27.
  • Natural History Museum. (2018). Cheddar Man: Mesolithic Britain’s blue-eyed, dark-skinned ancestor.
0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *