An 1973 — “Stockholm” : syndrome ou baliverne ?
Tout le monde a entendu parler de cette histoire.
Août 1973, Stockholm : un braquage tourne à la prise d’otages. Pendant six jours, quatre employés d’une banque vivent enfermés dans une chambre forte, menacés d’armes et de dynamite par deux hommes. Lorsque la police donne l’assaut, surprise : les otages s’interposent pour protéger leurs geôliers, refusent de témoigner contre eux, et prennent même de leurs nouvelles en prison. Dans les journaux du monde entier, on s’émerveille ou on s’indigne : comment peut-on aimer son ravisseur ?
C’est là qu’un psychiatre-criminologue suédois, Nils Bejerot, intervient. Conseiller de la police, il décrit le comportement des otages comme une pathologie — une « identification avec l’agresseur ». Il baptise le phénomène Norrmalmstorgssyndromet, du nom de la place où s’est déroulé le drame. Quelques mois plus tard, la presse internationale a trouvé une étiquette plus vendeuse : le “syndrome de Stockholm”.
Le concept devient un motif de fiction : la Belle et la Bête, V pour Vendetta en sont des exemples parfaits. Il fascine parce qu’il romantise la domination : la victime « tombe amoureuse » de son bourreau. C’est une explication simple, psychologiquement séduisante, et terriblement fausse.
Un récit construit autour d’un pseudo-diagnostic
Le “syndrome de Stockholm” n’existe dans aucune classification médicale. Ni le DSM-5 américain, ni la CIM-11 de l’OMS n’en font mention. Aucune échelle clinique validée, aucun protocole de soin ne s’y réfère.
Une revue majeure (Namnyak et al., 2008, Acta Psychiatrica Scandinavica) a épluché plus de quarante ans de littérature : elle conclut à une base empirique « extrêmement mince », des définitions contradictoires et une confusion entre comportements d’adaptation et troubles psychiques.
Les analyses du FBI vont dans le même sens : sur des centaines de prises d’otages étudiées, moins d’une dizaine montrent une forme d’empathie durable pour l’agresseur (FBI Law Enforcement Bulletin, 2011). En d’autres termes, le “syndrome” est une exception rarissime, difficile à mesurer, souvent inventée après coup pour dramatiser un récit médiatique.
Quant au cas originel, les témoignages complets des otages défont largement le roman du « coup de foudre pour le ravisseur ». La sténographe Kristin Enmark, 23 ans au moment des faits, a ensuite affirmé qu’elle n’avait « ni amour ni attirance » pour ses ravisseurs, mais avait agi dans une logique de survie. Elle a qualifié l’étiquette de « syndrome de Stockholm » de « façon de blâmer la victime ».
Factuellement, depuis la chambre forte, Kristin Enmark obtient de parler au Premier ministre Olof Palme et lui lance qu’il « joue avec [leurs] vies », en lui demandant de les laisser partir avec Olsson, Olofsson et l’argent. On aurait tort de conclure qu’elle voulait battre la campagne avec ses deux nouveaux amis. Après coup, elle expliquera avoir craint surtout une intervention policière mal maîtrisée, au point de se sentir plus menacée par la police que par les deux hommes avec qui elle partageait le coffre (Armitage, 2023)
Le psychiatre Bejerot aurait sans doute dû en tenir compte avant de théoriser le fameux syndrome, mais de fait : il n’a jamais rencontré ni interrogé les victimes.
Une invention sexiste ?
Nils Bejerot n’était pas un observateur neutre. Pendant et après la prise d’otages de 1973, il commente le comportement de Kristin Enmark dans les médias sans jamais l’avoir rencontrée ni interrogée directement. Il présente sa défiance envers la police et le gouvernement comme le symptôme d’une « identification » aux preneurs d’otages, en insinuant même une attirance sexuelle pour le braqueur. Cette lecture psychiatrisante permet de transformer des critiques très concrètes – tirs jugés dangereux, gestion désordonnée de la crise – en signe d’irrationalité.
Plusieurs analyses féministes ont repris ce dossier à froid. La journaliste Jess Hill, qui consacre un chapitre entier au contrôle coercitif dans les violences conjugales, qualifie le « syndrome de Stockholm » de terme « dangereux » parce qu’il efface la réalité des expériences des victimes et permet aux institutions d’échapper à la remise en cause de leurs propres échecs. Le thérapeute Allan Wade, après avoir longuement interviewé Enmark, parle d’un concept « inventé pour disqualifier une jeune femme indignée », et plus largement d’un style de théorisation qui place la pathologie dans la tête des victimes – particulièrement des femmes – plutôt que dans les pratiques violentes qu’elles subissent (Wade, 2015)
D’autres travaux, comme ceux de Dee Graham, Edna Rawlings et Roberta Rigsby, montrent que des comportements souvent interprétés comme de la « loyauté paradoxale » – coopérer, apaiser, feindre l’accord, chercher à plaire – peuvent être compris comme des réponses adaptatives sous terreur masculine prolongée (Graham, 1994). Dans le cadre des violences conjugales, Evan Stark et Jess Hill décrivent ce contexte comme un contrôle coercitif : un système où l’agresseur impose une menace permanente, une surveillance et un isolement qui réduisent drastiquement les marges de choix de la victime (Tarrant, 2019).
Dans cette optique, les conduites visibles des otages ou des femmes sous emprise (apaiser, se montrer « compréhensive », protéger parfois l’agresseur contre la police) relèvent du coping sous menace, de l’accommodation stratégique dans un régime de domination. Elles n’indiquent ni trouble psychiatrique autonome, ni « amour » pour le ravisseur. C’est précisément ce basculement de perspective – de la pathologie individuelle vers les contraintes structurelles – que les critiques féministes reprochent au récit de Bejerot d’avoir masqué.
Pour suivre mon travail plus facilement :
Pourquoi le mot persiste
Si le « syndrome de Stockholm » est aussi contesté scientifiquement, pourquoi demeure-t-il si présent dans le langage courant ?
La revue systématique de Namnyak et al. (2008) montre que, malgré une forte médiatisation, la littérature empirique reste maigre, les définitions du « syndrome » sont contradictoires, et il n’existe ni critères diagnostiques stables ni outils de mesure validés. Les auteurs concluent que le terme fonctionne surtout comme récit explicatif commode, plutôt que comme catégorie clinique robuste.
Du côté des praticiens, G. Dwayne Fuselier, du FBI, souligne que les situations réunissant les conditions « classiques » du syndrome sont rares, et que quelques cas spectaculaires ont pesé disproportionnellement sur l’imaginaire du public et des médias (Fuselier, 1999). Le sociologue Michael Adorjan et ses collègues parlent même de « ressource vernaculaire » : une étiquette que journalistes, policiers et commentateurs mobilisent pour donner du sens à des affaires de captivité, bien au-delà des prises d’otages au sens strict (Adorjan, 2012).
En parallèle, des autrices comme Graham et Hill détaillent des mécanismes bien documentés – liaison traumatique, contrôle coercitif, stratégies de survie – qui suffisent à expliquer les comportements « paradoxaux » des victimes sans postuler un syndrome spécifique (Graham, 1994). Le succès persistant du terme « syndrome de Stockholm » tient donc moins à sa solidité scientifique qu’à sa force narrative : il donne l’impression d’un diagnostic précis là où la recherche décrit, en réalité, un ensemble de réponses adaptatives à la violence.
Un petit ménage sémantique
Commençons par ce qu’il faut balayer : le terme « syndrome ». Il ne décrit rien de stable, ne repose sur aucun critère clinique et, à force d’être répété, finit surtout par obscurcir ce qu’il prétend expliquer.
Ce qui mérite d’être conservé, en revanche, ce sont les cadres conceptuels éprouvés. La liaison traumatique, qui éclaire ces liens émotionnels nés de l’alternance entre menace et répit. Le contrôle coercitif, au sens d’Evan Stark, qui montre comment un agresseur impose un environnement de domination fait de peur, d’isolement et de surveillance. Et les réponses d’apaisement, ces gestes et attitudes destinés à limiter la violence quand aucune autre issue n’est sûre.
Ces outils ont un avantage décisif : ils décrivent des mécanismes réels, utiles à la prise en charge et à la compréhension des situations de contrainte, sans jamais glisser vers l’idée fausse d’un attachement romantique de la victime envers son agresseur. Ils replacent la logique là où elle se trouve vraiment : dans l’adaptation à un danger, pas dans la pathologie.
Les mots qui nous prennent en otages
Le « syndrome de Stockholm » n’est pas un diagnostic, ni même un concept clinique : c’est une étiquette pseudoscientifique dont la force narrative a séduit presque tout le monde. Répétée depuis un demi-siècle dans la fiction et les analyses journalistiques un peu hâtives, elle a glissé dans le langage quotidien au point de masquer les dynamiques réelles de la contrainte — en résonance avec l’un de nos biais les plus tenaces : l’erreur fondamentale d’attribution, cette tendance à expliquer les comportements par la psychologie individuelle plutôt que par les circonstances.
Ce récit en dit davantage sur les besoins culturels de la société qui l’a inventé — la peur, le désir d’ordre moral, le goût pour les explications simples — que sur les victimes qu’il prétend décrire. En étiquetant leurs stratégies de survie comme un trouble, le langage devient un outil de domination : il déplace l’attention des mécanismes de violence vers la supposée irrationalité de celles et ceux qui tentent d’y échapper.
La question utile n’est donc jamais : « Pourquoi s’est-elle attachée à son agresseur ? »
Mais bien : quelles contraintes pesaient sur elle, quelles menaces, et quelles marges de manœuvre lui restaient pour survivre ?
Le problème, avec les humains, c’est qu’ils tombent facilement amoureux des mots qui les retiennent en otage et qui déforment leur jugement. Pourtant, la littérature scientifique est limpide : aucun critère clinique (Namnyak et al., 2008), aucune valeur prédictive opérationnelle dans les données du FBI (Fuselier, 1999), et des explications bien plus solides — contrôle coercitif, coping, liaison traumatique — suffisent à rendre compte des comportements observés (Graham, Rawlings & Rigsby, 1994).
Autrement dit : chacun peut aujourd’hui s’informer sur les raisons d’abandonner cette idée fausse et trompeuse qu’est le “syndrome de Stockholm”, histoire de ne pas rester scotchés en 1973.
Acermendax
Références
- Adorjan, M., Christensen, T., Kelly, B., & Pawluch, D. (2012). Stockholm syndrome as vernacular resource. The Sociological Quarterly, 53(3), 454–474.
- American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (5ᵉ éd.). American Psychiatric Publishing.
- Armitage, R. (2023, 22 août). Is Stockholm syndrome a myth? The terrifying crime behind psychology’s most famous — and dubious — term. ABC News.
- Fuselier, G. D. (1999). Placing the Stockholm syndrome in perspective. FBI Law Enforcement Bulletin, 68(7), 22–25.
- Graham, D. L. R., Rawlings, E. I., & Rigsby, R. K. (1994). Loving to Survive: Sexual Terror, Men’s Violence, and Women’s Lives. New York University Press.
- Hill, J. (2019). See What You Made Me Do: Power, Control and Domestic Abuse. Black Inc.
- Namnyak, M., Tufton, N., Szekely, R., Toal, M., Worboys, S., & Sampson, E. L. (2008). “Stockholm syndrome”: Psychiatric diagnosis or urban myth? Acta Psychiatrica Scandinavica, 117(1), 4–11.
- Tarrant, S., Tolmie, J., & Giudice, G. (2019). Transforming legal understandings of intimate partner violence (Research report 03/2019). Australia’s National Research Organisation for Women’s Safety (ANROWS).
- Wade, A. (2015, April). The myth of “Stockholm Syndrome” (and other concepts invented to discredit women victims of violence). Communication présentée à la Dignity Conference, Hawke’s Bay, New Zealand.
- World Health Organization. (2019). International Classification of Diseases for Mortality and Morbidity Statistics (11ᵉ révision).



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