An -4004 — Naissance du monde, le 22 octobre

Quand l’archevêque Ussher calcula le jour exact de la Création

Erreur 4004

Le 22 octobre de l’an 4004 avant notre ère, à la tombée du jour, Dieu aurait dit : Que la lumière soit. Il était 18 heures.

Ainsi commence le monde, selon l’archevêque anglican James Ussher. Ce samedi soir marque, d’après lui, le premier coucher de soleil de l’Histoire. Le lendemain, 23 octobre, un dimanche, vit s’élever la lumière du tout premier matin. Une date précise, gravée dans les marges des Bibles anglaises pendant plus de deux siècles : -4004.

Ce qui ressemble à un délire mystique, était en fait une entreprise d’érudition. L’homme n’était ni naïf ni isolé : il fut l’un des plus respectés exégètes du XVIIᵉ siècle, chancelier de l’Université de Dublin, ami des grands érudits d’Europe. Sa chronologie sacrée[1] visait à reconstituer toute l’histoire du monde depuis la Genèse jusqu’aux temps modernes. Il n’inventait pas le genre : avant lui, Bède le Vénérable, Martin Luther ou encore le Josippon (attribué à Joseph ben Gorion) avaient tenté le même exercice. Ussher se distingue par son ambition ; avec une certaine forme de rigueur et beaucoup d’audace il s’applique à déterminer le commencement du temps avec une précision jamais vue (Barr, 1985).

 

Le calcul de la Création

Quand Ussher entreprend, au XVIIᵉ siècle, de dater la Création, il ne fait qu’hériter d’un jeu déjà très ancien : celui de compter les générations bibliques pour reconstruire l’histoire du monde. L’idée ne vient pas d’Angleterre, ni même du christianisme.

Dès le IIᵉ siècle de notre ère, le rabbin Yossé ben Halafta, auteur du Seder Olam Rabba, avait établi une chronologie complète depuis Adam jusqu’à l’époque d’Alexandre le Grand. En additionnant les âges des patriarches, les durées de règne et les cycles mentionnés dans les Écritures, il plaçait la Création à 3761 avant notre ère — date encore utilisée aujourd’hui dans le calendrier hébraïque (Milikowsky, 1985 ; Vidro, 2021).

 

Ussher reprend exactement cette méthode : partir du texte, additionner les durées, et rattacher le tout à quelques repères historiques connus — les empires assyriens, les règnes de Cyrus ou de Nabuchodonosor (Barr, 1985). La différence tient moins à la logique qu’aux outils : là où les rabbins disposaient du texte massorétique, Ussher pouvait comparer la Septante grecque, la Vulgate latine et les sources profanes pour affiner le calcul.

Bien sûr, il supposait que les nombres transmis dans les Écritures — notamment dans la Genèse et les Livres des Rois — étaient littéralement exacts, inspirés de Dieu lui-même. Il n’avait guère le choix : sans ce présupposé toute son entreprise devenait stérile. Concernant les divergences entre les versions hébraïque, grecque ou latine, Ussher choisit la version massorétique de l’Ancien Testament, qu’il considérait comme la plus fiable et la mieux conservée par une tradition scrupuleuse de copie. En cas de contradiction, il écartait ainsi les autres variantes pour garantir une chronologie la plus cohérente possible.

Au bout du compte, Ussher obtint une chronologie complète : environ quatre mille ans séparaient Adam de Jésus. Restait à déterminer le jour exact.

La Genèse stipule que Dieu se repose le septième jour, le sabbat : un samedi. Le premier jour du monde devait donc être un dimanche. Ussher voulait aussi que la Création corresponde au renouveau automnal du calendrier hébraïque, le mois de Tishri, qui marquait le début de l’année religieuse et des grandes fêtes de la moisson. Ce choix symbolique plaçait l’origine du monde à l’automne, saison du recommencement, même si l’équinoxe astronomique, elle, survenait un mois plus tôt, vers la fin septembre[2]. En choisissant le 23 octobre de l’an -4004 (calendrier julien proleptique), Ussher obtenait une date harmonieuse : la Création débutait un dimanche, au seuil d’un nouveau cycle, exactement comme dans la Genèse. Notez bien que s’il avait choisi le printemps, on aurait pu trouver ça tout aussi logique.

Mais Ussher va encore plus loin dans la précision. Selon la tradition juive, le jour commence au coucher du soleil, et non à minuit. Le premier jour du monde commença donc, pour lui, le soir du samedi 22 octobre -4004, vers dix-huit heures : le début biblique du dimanche. Et le premier matin eut lieu le 23 octobre. Perfection.

L’archevêque ne précise pas à quel méridien se situait ce lever de Soleil primordial : à Éden, à Jérusalem, ou à Armagh, son archevêché irlandais. C’est un peu regrettable d’être à la fois si précis et si flou.

 

Le sérieux de la foi

Nous devons essayer de nous mettre à la place des contemporains de l’archevêque.

Dater la Création n’était pas, au XVIIᵉ siècle, un geste d’ignorant : c’était une entreprise de haute érudition. Les chronologistes comme James Ussher travaillaient dans un monde où le passé se réduisait aux archives et aux Écritures. La radioactivité, la stratigraphie et la paléontologie restaient à inventer. La notion même d’« histoire naturelle » commençait à peine à s’esquisser ; les savants confondaient encore volontiers l’âge du monde et l’âge de l’humanité (Barr, 1999).

Les fossiles étaient connus depuis l’Antiquité. On en tirait des curiosités, on en décorait les cabinets de lettrés, mais leur signification demeurait énigmatique. Certains les prenaient pour des jeux de la nature, des « pierres figurées » ayant simplement pris l’aspect d’animaux. D’autres y voyaient les vestiges du Déluge : la Bible demeurait le seul cadre temporel cohérent, une structure universellement admise. Elle offrait des généalogies, des durées de règne, une suite ininterrompue d’événements depuis la création d’Adam : une trame historique complète. L’exégèse biblique était une science du temps, et Ussher travaillait dans un univers où la Révélation demeurait l’autorité ultime.

Dans ce cadre épistémique, la démarche de James Ussher consiste à aller jusqu’au bout de la logique. Il est l’homme qui a refusé de ne pas savoir et qui a exploité ce qui étaient des vérités admises pour aboutir à une découverte qui touchait aux limites absolues de la connaissance.

Sa datation de la Création, qui ressemble aujourd’hui à une forme de régression obscurantiste, était en fait plutôt l’ultime expression d’un monde intellectuel qui cherchait encore la vérité dans les textes. Elle est survenue au moment où ce monde allait se fissurer — à l’aube des révolutions scientifiques qui allaient briser, pour toujours, la cohérence du paradigme biblique.

 

 

Quand la Terre vieillit d’un coup

Pendant plus d’un siècle, la chronologie d’Ussher resta le cadre de référence dominant dans le savoir occidental. On imprimait encore dans les Bibles la date de la Création : 4004 avant Jésus-Christ. Mais peu à peu, la Terre elle-même commença à livrer d’autres chiffres.

Dans les mines et les carrières, on remarque que les roches forment des couches stratifiées bien distinctes : les mêmes alternances d’argiles, de calcaires et de grès se répètent sur des distances considérables, toujours dans le même ordre. En comparant ces coupes géologiques, les naturalistes comprennent que les couches inférieures ont été déposées avant celles qui les recouvrent — comme les pages d’un livre qui s’empilent au fil de l’écriture. Ce principe de superposition, formulé en 1669 par le Danois Nicolas Sténon, fonde la stratigraphie moderne et marque le passage de la géologie biblique à la géologie descriptive (Perrini et al., 2010 ; Fildani, 2022).

À certains endroits, on trouve des fossiles marins pris dans des pierres situées à de hautes altitudes. Impossible d’y voir un simple effet du Déluge biblique : ces coquilles ont été déposées, enfouies, puis soulevées par la lente déformation de la croûte terrestre. Le monde ne s’est pas formé en six jours, mais en une série de transformations incroyablement longues.

En Écosse, James Hutton (1726-1797) étudie ces structures avec l’obstination d’un physicien. Sur le site célèbre de Siccar Point, il identifie des couches de roche inclinées, érodées, puis recouvertes de sédiments horizontaux plus récents. Cette discordance prouve que des continents entiers ont été soulevés, érodés, puis submergés à nouveau — un cycle nécessitant non pas des milliers, mais des millions d’années. Hutton formule alors une phrase devenue fondatrice de la géologie moderne : « Nous ne trouvons aucune trace d’un commencement, aucun signe d’une fin »[3] (cité par Harrison, 2023).

En 1715, l’astronome Edmond Halley propose une méthode originale pour estimer l’âge de la Terre. Il observe que l’eau des rivières, en érodant les roches, transporte des sels vers les océans, où ces sels s’accumulaient car l’eau évaporée était douce. En comparant la salinité actuelle des océans à la quantité annuelle de sels apportée, il estime que la Terre doit avoir au moins plusieurs dizaines de milliers d’années, bien plus que ne le suggère la chronologie biblique (Malin, 1993).

Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707–1788) va plus loin encore. Par des expériences où il fait fondre des sphères métalliques pour simuler le refroidissement progressif de la Terre depuis son état incandescent, il calcule un âge de la Terre d’environ 75 000 ans. Ce chiffre est alors scandaleux, et déjà douze fois supérieur à celui d’Ussher.

Au XIXᵉ siècle, les preuves s’accumulent. L’Écossais Charles Lyell, en 1830, formula le principe d’uniformitarisme : les processus géologiques actuels expliquent ceux du passé. Cette idée, reprise par Darwin, donnera une cohérence temporelle aux transformations de la vie.

Puis vint le XXᵉ siècle. La datation radiométrique, développée notamment par Bertram Boltwood puis par Clair Patterson, permet de mesurer directement le temps géologique à partir des isotopes radioactifs contenus dans les minéraux (Boltwood, 1907 ; Patterson, 1956). Ces méthodes consolident la valeur estimée à environ 4,54 milliards d’années pour l’âge de la Terre. C’est un million de fois plus que le résultat de notre archevêque. C’est comme si le brave monsieur Ussher avait estimé la distance Paris-Londres (343 km à vol d’oiseau) à environ 34 centimètres !

Le monde est vieux, et l’humain soudain fait figure de passager tardif d’un immense vaisseau spatial qui n’était pas forcément conçu pour lui ; le temps géologique nous rapetisse, et nous invite à l’humilité (Harrison, 2023)[4].

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Un monde sans âge ?

L’idée, savamment raffinée par James Ussher, d’une possibilité de dater le premier jour du cosmos aurait semblé absurde à la plupart des civilisations qui l’ont précédé.

Dans la plupart des traditions antiques, le monde n’avait pas d’anniversaire ; les récits cosmogoniques décrivaient des ordres d’événements sans repère temporel absolu. Les peuples de Mésopotamie racontaient dans le Enūma Eliš comment Marduk avait ordonné le chaos, mais sans jamais préciser quand. Les Égyptiens voyaient la création comme un acte sans cesse recommencé : à chaque lever de Soleil, la colline primordiale surgissait à nouveau des eaux du Noun. Chez les Grecs, Hésiode parlait du Chaos et de Gaïa, Aristote d’un univers éternel. Le monde se transformait, mais n’avait pas forcément un commencement absolu.

Seule l’Inde ancienne avait imaginé un cadre temporel qui pressentait déjà l’immensité du temps. Les textes puraniques décrivaient des cycles cosmiques — les yuga et les kalpa — où un “jour de Brahmā” est dit durer 4,32 milliards d’années selon les Purāṇa postérieurs. Ce n’était pas une datation, mais une intuition vertigineuse : le temps pouvait être infini, ou en tout cas incommensurable avec la durée humaine (Kloetzli, 2013).

La Chine classique ne cherche pas un “commencement” absolu : le Qi primordial s’y condense et se résout, dans une alternance d’ordre et de chaos, où le monde naît de la mise en forme d’une matière-énergie sans origine unique (Rošker, 2020).

C’est dans les traditions zoroastrienne, puis juive, chrétienne et musulmane qu’apparaît une autre vision : celle d’un temps linéaire, doté d’un début et d’une fin. Le Dieu unique crée le monde en six jours, l’humanité en hérite, et le récit se poursuit jusqu’au Jugement dernier. Dans le judaïsme rabbinique, nous l’avons vu tout à l’heure, la Création est fixée à 3761 avant notre ère (Milikowsky, 1985 ; Vidro, 2021). L’islam reprend l’idée du monde créé, et certains savants arabes, tel al-Bīrūnī au XIᵉ siècle, comparent déjà les diverses ères et chronologies des nations pour discuter la durée du monde et la pluralité des débuts possibles (Blois, 2024).

La datation de James Ussher, qui semble si ridicule et désespérante aujourd’hui est le dernier maillon d’une longue chaîne d’efforts pour faire parler les Écritures comme un calendrier.

Perdus dans le temps

Il fallait douter des chiffres de la Bible pour chercher autrement à évaluer l’âge de la Terre (Fildani, 2022)[5]. Il fallait, pour voir les strates géologiques, pour comprendre les fossiles, un mouvement d’émancipation envers les vieux textes plein d’autorité mais désespérément vides de connaissances, voire résolument faux.

Nous n’avons pas élaboré le grand édifice des sciences grâce à la foi, catholique ou autre, mais grâce au doute qui met à l’épreuve les certitudes et perce à jour les faux savants, les imposteurs, les prédicateurs.

Ussher n’est pas plus coupable ou ridicule que la plupart des érudits de son temps, son calcul resté célèbre est la cerise sur le gâteau d’un paradigme prétentieux aveugle à ses incohérences, téméraire dans ses certitudes, naïf dans ses méthodes. Mais au lieu de se moquer des limites de nos prédécesseurs, il faut réfléchir au miroir qu’ils nous tendent pour considérer les angles morts de nos propres certitudes et illusions.

Il y avait, au matin du jour que nous appelons désormais samedi 22 octobre -4004, des êtres humains qui ont vu l’aube se lever sans jamais imaginer que, des siècles plus tard, des hommes puissants et lettrés décideraient que ce jour-là, et tous ceux qui l’avaient précédé, n’avaient jamais existé. Nous n’étions pas là. Nous ne pouvons que reconstruire mentalement ce passé, avant de devenir, à notre tour, des ancêtres dont l’ignorance fera sourire ceux qui hériteront de nos savoirs encore inachevés.

Et eux aussi, sans doute, hausseront les épaules : « Comment pouvaient-ils croire ces choses-là ? Ils n’étaient pourtant plus en l’an -4004 ! »

Acermendax

Références

  • Barr, J. (1985). Why the world was created in 4004 B.C.: Archbishop Ussher and biblical chronology. Bulletin of the John Rylands University Library of Manchester, 67(2), 575–608.
  • Barr, J. (1999). Pre-scientific chronology: The Bible and the origin of the world. Proceedings of the American Philosophical Society, 143(3), 379–387.
  • Blois, F. C. de. (2024). A new look at al-Bīrūnī’s Chronology of Ancient Nations. Journal of the Royal Asiatic Society, 34(1), 1–20.
  • Boltwood, B. B. (1907). On the ultimate disintegration products of the radio-active elements. American Journal of Science, 23(134), 77–88.
  • Fildani, A. (2022). The revolutionary impact of the deep-time concept. The Sedimentary Record, 20(3), 4–8.
  • Harrison, T. M. (2023). On a scientific approach for deep time investigations. Perspectives of Earth and Space Scientists, 1(1), 1–15.
  • Kloetzli, R. (2013). Myriad concerns: Indian macro-time intervals (yugas, kalpas). Journal of Indian Philosophy, 41(2), 117–142.
  • Malin, S. R. C. (1993). Edmond Halley—Geophysicist. Eos, Transactions American Geophysical Union, 74(43), 505–514.
  • Milikowsky, C. (1985). “Seder ‘Olam” and Jewish chronography in the Hellenistic and Roman periods. Proceedings of the American Academy for Jewish Research, 52, 115–139.
  • Patterson, C. C. (1956). Age of meteorites and the Earth. Geochimica et Cosmochimica Acta, 10(4), 230–237.
  • Perrini, P., Di Rocco, F., & Barbieri, S. (2010). Niels Stensen (1638–1686): Scientist, neuroanatomist, and saint. Neurosurgery, 67(1), 3–9.
  • Rošker, J. S. (2020). Classical Chinese philosophy and the concept of qi. NEARCO: Revista Eletrônica de Antiguidade, 12(2), 113–130.
  • Vidro, N. (2021). Dating medieval manuscripts with the help of calendars: An evaluation. Revue des Études Juives, 180(1–2), 193–205.

[1] Annales Veteris Testamenti, a prima mundi origine deducti (Dublin, 1650).

[2] Le choix du mois de Tishri n’est pas fondé sur un calcul astronomique réel : il répond à un symbolisme liturgique, celui du renouveau annuel dans le calendrier hébraïque.

[3] “We find no vestige of a beginning, no prospect of an end.” Dans Theory of the Earth, publié en 1795 

[4] L. Harrison. “On a Scientific Approach for Deep Time Investigations.” Earth and Space Science, 2023.

[5] Andrea Fildani. “The Revolutionary Impact of the Deep Time Concept: Geology’s Modernity and Societal Implications.” The Sedimentary Record, vol. 20, no. 1, 2022, p. 1-4.

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