An 1582 — À la recherche de la langue des anges
À la fin du XVIᵉ siècle, John Dee occupe une place singulière dans le paysage intellectuel anglais. Né en 1527, il a étudié à Cambridge, il a traduit Euclide, il a enseigné à Paris et formé plusieurs des navigateurs qui dirigèrent les grandes découvertes de l’Angleterre : on lui doit l’expression « Empire britannique », et il fut considéré comme l’un des hommes les plus cultivés de son temps (Clulee, 1988 ; Sherman, 1995). Cela ne fut pas sans lui causer quelques soucis, puisqu’il est emprisonné en 1555 à la tour de Londres pour trahison sous Marie Tudor pour avoir « calculé » des horoscopes sur le destin de la reine et de la princesse Elisabeth. Finalement blanchi et relâché, la fortune lui sourit quand Elisabeth 1ère accède au trône et fait de lui son conseiller personnel en science et en astrologie, au point de lui confier la tâche de choisir la date du couronnement (French, 1972 ; Kassell, 2010).
Mortlake : la science et le miroir noir
Son cabinet de Mortlake, sur les bords de la Tamise, révèle une curiosité qui excède le champ de la géométrie. Dee y a réuni globes et astrolabes, mais aussi des talismans, des grimoires et des instruments de rituel. Féru de science, il est aussi un occultiste versé dans l’alchimie et la divination, car les progrès de la connaissance rationnelle lui semblaient trop lents, trop frustrants, il voulait aller plus vite. Il se tourne de plus en plus vers le surnaturel… À 55 ans, persuadé qu’il est possible d’accéder aux secrets divins, Dee se met en quête d’un intermédiaire capable de voir là où lui-même ne perçoit rien. C’est ainsi qu’il recrute le médium Edward Kelley.
Kelley, plus jeune que Dee, traîne déjà une réputation trouble : certains l’accusent d’avoir falsifié des titres de propriété, d’autres de pratiquer la nécromancie. Mais le talent de Kelley est impressionnant ; il reçoit des visions dans l’oratoire installé par Dee : « Une table de pratique » ornée d’inscriptions et de symboles, avec en son centre un miroir d’obsidienne ; aujourd’hui identifié comme un miroir de Tezcatlipoca, dieu de la nuit, il est conservé au British Museum (Harkness, 1999 ; Forshaw, 2011). Dès lors, le rituel devient régulier. Dee prie, invoque, s’agenouille. Kelley scrute la pierre polie et décrit ce qu’il « voit » : des entités lumineuses, des anges qui se présentent, qui dictent des lettres, des mots, des séries de caractères. Dee note tout avec rigueur, remplissant des cahiers de séquences apparemment structurées qui ont pour auteurs les anges Michael, Gabriel, Raphael et Uriel.
Ainsi naît ce qui sera plus tard appelé « énochien » : un alphabet, un lexique, des prières. Dee croit y reconnaître la langue d’Hénoch, le patriarche biblique qui, selon les traditions juives et chrétiennes, aurait marché avec Dieu et reçu de lui une révélation.
Traditions et méthodes
Cette invention n’apparaît pas dans un vide culturel. Elle se nourrit de plusieurs courants. Depuis Pic de la Mirandole, les érudits européens cherchent dans les lettres hébraïques et leurs combinaisons numériques des clefs pour comprendre la création. Dee transpose ce modèle de la cabale chrétienne à une langue entièrement nouvelle. Il se nourrit également du folklore de l’angéologie qui établit des hiérarchies d’anges et des rôles attribués à diverses entités. La recherche d’une langue parlée par des êtres supérieurs a du sens dans un monde ou le mythe de la tour de Babel accrédite l’existence d’une langue adamique qui précède la dispersion des idiomes. L’énochien se présente comme ce langage perdu, restitué par voie céleste. Dans ce contexte, l’idée séduit. Elle correspond aux attentes d’une époque où la frontière entre science et théologie n’existe pas.
Par ailleurs Dee et Kelley adoptent un semblant de discipline. Chaque séance commence par des prières et des invocations, puis Kelley fixe le miroir. Il prononce à haute voix ce qu’il voit et entend. Dee, stylet en main, note immédiatement. Les lettres apparaissent souvent sous forme de carrés magiques, comme des grilles de caractères à déchiffrer. D’autres fois, ce sont des mots isolés ou des prières entières.
La méthode, cependant, repose entièrement sur Kelley. Aucun témoin indépendant n’est convié. Dee ne voit rien par lui-même : il consigne ce que Kelley affirme percevoir. Il n’y a donc pas de contrôle possible, ni de réplication. Tout le système dépend d’un seul médium et de la confiance que Dee lui accorde. On est bien loin de l’essai randomisé.
Critique & départ d’Angleterre
Au sein de cercles érudits, certains trouvent l’expérience fascinante. La possibilité de restaurer une langue sacrée, plus ancienne que l’hébreu, flatte les attentes mystiques. Les notes de Dee circulent plus tard comme des témoignages d’un contact authentique avec le divin.
Mais dès le départ, un fort scepticisme accueille la démarche. Du côté des théologiens anglicans, on s’inquiète car la frontière avec la sorcellerie semble mince. Chez les mathématiciens, on continue de respecter Dee en tant que géomètre, mais sa crédibilité se fragilise ; la réputation sulfureuse de Kelley alimente les soupçons. Dee est bientôt accusé de frayer avec les forces obscures. En 1583, l’équilibre se rompt. L’Angleterre vit dans une tension religieuse constante, l’Église anglicane redoute les influences catholiques, et les rumeurs d’hérésie se propagent vite. Dee sait qu’il est observé.
Un noble et alchimiste polonais, Olbracht Łaski, lui propose alors de quitter le pays. Le départ répond à plusieurs besoins : se protéger des accusations, trouver des mécènes plus ouverts, et espérer une reconnaissance à la mesure de ses ambitions. Kelley y voit aussi une occasion d’enrichissement. Les deux hommes embarquent et gagnent la Pologne, puis Prague, cœur du Saint-Empire.
La cour de Rodolphe II attire alors les inventeurs, les astrologues et les alchimistes de toute l’Europe. L’empereur collectionne globes, automates, pierres rares, manuscrits. Sa curiosité n’est pas feinte : il croit que la nature cache des secrets que l’art et la philosophie doivent révéler (Evans, 1973).
Dee et Kelley s’inscrivent parfaitement dans ce décor. Ils tiennent des séances, produisent des messages angéliques, présentent des projets. Mais Rodolphe attend plus que des langues célestes : il veut de l’or alchimique. Kelley, habile à promettre, se laisse glisser dans ce rôle. Dee, plus austère, reste attaché à la dimension spirituelle. La situation culmine avec un épisode étrange : selon Kelley, les anges exigent que les deux hommes partagent absolument tout : leurs secrets, les révélations angéliques… et leurs épouses. Dee, après hésitation, finit par céder, avant de rompre définitivement avec son compagnon (Harkness, 1999). Leur association s’effondre.
Ascension et chute de Kelley
Après le départ de Dee, Kelley reste à Prague. Il reçoit des titres, des terres, de l’argent. L’empereur le traite comme un alchimiste de premier plan. Mais la promesse de transmuter le métal en or tarde à se réaliser. Rodolphe finit par s’impatienter. Kelley est emprisonné, relâché, puis de nouveau enfermé. Ses dernières années se passent dans les châteaux de Křivoklát et de Hněvín. En 1597 ou 1598, il meurt, selon les récits, en tentant de s’évader ou après avoir absorbé du poison.
L’homme qui affirmait converser avec les anges termine sa vie derrière les barreaux, victime du même mécanisme qui l’avait porté : la faveur d’un prince aussi avide de merveilles que de résultats.
Ce que l’énochien nous apprend
Si un érudit de grande renommé du 16e siècle avait retrouvé la langue originelle du monde avec l’aide d’un médium capable de discuter avec les anges, l’information serait de notoriété publique. Vous savez donc, tout autant que moi que l’Enochien était une chimère, ou une fraude.
L’alphabet énochien compte vingt et une lettres ; la syntaxe suit approximativement la structure de l’anglais élisabéthain, mais sans correspondance stable entre les mots. Tout indique une construction improvisée, dotée d’une cohérence interne mais sans ancrage linguistique réel (Laycock, 1978). Il échoue à impressionner les linguistes, et c’est suffisant pour ne pas trop s’inquiéter de passer à côté d’une découverte sensationnelle. Cette histoire n’a tenu qu’aussi longtemps que Dee a accordé sa confiance à Kelley, et que Rodolphe s’est montré intéressé. Ensuite, plus personne n’a trouvé la moindre valeur dans ces élucubrations.
Cet épisode montre comment, en l’absence de méthode critique, la valeur d’une idée se mesure à son pouvoir de séduction. Si un empereur s’y intéresse, elle prospère. Si sa patience s’épuise, elle s’effondre. Le savoir dépend alors non de sa solidité, mais du crédit qu’un puissant décide de lui accorder.
L’histoire de l’énochien n’est donc pas seulement celle d’un miroir et de deux hommes. C’est une démonstration concrète de la fragilité d’un système où la croyance d’un prince devient la mesure de la vérité.
Occultisme & recyclage
Même si aucun savant sérieux n’a repris le flambeau, la langue des anges continue de fasciner : occultistes du XIXᵉ siècle, sociétés ésotériques comme la Golden Dawn, ou figures comme Aleister Crowley y ont vu une source d’inspiration (Howe, 1972 ; Gilbert, 1983). Ces héritages prolongent une tradition de séduction mystique dépourvue de la moindre autocritique.
Les entreprises irrationnelles ont une existence précaire : leur destin n’est jamais garanti, et leur succès outrancier peut connaître une fin abrupte. Contrairement aux idées solides qui ont la vertu d’être vraies et donc de contenir en elles-mêmes une valeur intrinsèque qui peut ne pas suffire à les imposer, mais entrave fortement toute possibilité d’anéantissement, les balivernes comme l’Énochien sont suspendues aux modes, aux tocades des puissants, aux caprices de la foule. Ce ne sont pas toujours les histoires les plus extravagantes qui paient le prix fort et se dissolvent, mais celles qui lassent les prescripteurs et les influenceurs.
Mais tout va bien ; ce n’est plus à travers le miroir d’obsidienne d’un peuple éradiqué que nous nous connectons aux fantasmes et duperies de prétendus visionnaires, mais à travers nos innombrables écrans noirs, parce que nous ne sommes plus en 1582.
Acermendax
Références
- Clulee, N. H. (1988). John Dee’s Natural Philosophy: Between Science and Religion. London: Routledge.
- Evans, R. J. W. (1973). Rudolf II and His World: A Study in Intellectual History, 1576–1612. Oxford: Clarendon Press.
- Forshaw, P. (2011). Curious knowledge and wonder-working wisdom in the occult works of Heinrich Khunrath and John Dee. Studies in History and Philosophy of Science, 42(2), 179-189. https://doi.org/10.1016/j.shpsa.2010.11.012
- French, P. J. (1972). John Dee: The World of an Elizabethan Magus. London: Routledge & Kegan Paul.
- Gilbert, R. A. (1983). The Golden Dawn: Twilight of the Magicians. Wellingborough: Aquarian Press.
- Harkness, D. E. (1999). John Dee’s Conversations with Angels: Cabala, Alchemy, and the End of Nature. Cambridge: Cambridge University Press.
- Howe, E. (1972). The Magicians of the Golden Dawn: A Documentary History of a Magical Order, 1887–1923. London: Routledge & Kegan Paul.
- Kassell, L. (2010). Stars, spirits, signs: Towards a history of astrology 1100–1800. Studies in History and Philosophy of Science Part C: Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences, 41(2), 67-69.
- Laycock, D. C. (1978). The Complete Enochian Dictionary: A Dictionary of the Angelic Language as Revealed to Dr. John Dee and Edward Kelley. London: Askin.
- Sherman, W. H. (1995). John Dee: The Politics of Reading and Writing in the English Renaissance. Amherst: University of Massachusetts Press.



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