Trump, ou le racisme de Schrödinger
Chronologie documentée d’un scandale numérique et de sa gestion discursive
Le jeudi 6 février 2026 au soir, Donald Trump publie sur son compte personnel Truth Social une vidéo. Le montage contient une séquence représentant Barack et Michelle Obama sous forme de singes.
Cette iconographie — représenter les personnes noires comme des primates — a une longue histoire dans la propagande raciste occidentale, de la pseudo-science du XIXᵉ siècle aux caricatures coloniales. Elle sert à déshumaniser, à justifier la domination, et reste aujourd’hui un symbole raciste reconnu partout. Ce n’est pas une interprétation subjective : c’est un fait historique documenté.
Le post est publié sans avertissement, sans commentaire explicatif, directement par le compte de Trump. La publication est rapidement signalée par la presse généraliste américaine.
- → https://www.reuters.com/world/us/trump-shares-racist-video-depicting-obamas-apes-2026-02-06/
- → https://apnews.com/article/a48a6b8884a88f9ec30cd4913e352b51
- → https://www.pbs.org/newshour/politics/trump-shares-a-racist-video-that-depicts-the-obamas-as-primates
La première réaction officielle de la Maison-Blanche consiste à nier catégoriquement tout aspect raciste. Karoline Leavitt, porte-parole de la présidence, transmet une déclaration écrite reprise mot pour mot par plusieurs rédactions. Elle y décrit la vidéo comme un simple produit culturel circulant en ligne et attaque frontalement l’indignation qu’elle suscite.
« This is from an internet meme video depicting President Trump as the King of the Jungle and Democrats as characters from the Lion King. Please stop the fake outrage and report on something today that actually matters to the American public. »
« Il s’agit d’une vidéo tirée d’un mème circulant sur Internet, qui présente le président Trump comme le roi de la jungle et les démocrates comme des personnages du Roi Lion. Merci de cesser cette indignation factice et de vous concentrer, pour une fois, sur des sujets qui importent réellement au public américain. »
- → https://abcnews.go.com/Politics/trump-shares-video-includes-racist-depiction-obamas-sparking/story?id=129918626
- → https://www.washingtonpost.com/politics/2026/02/06/donald-trump-barack-michelle-obama-apes-video/
- → https://apnews.com/article/a48a6b8884a88f9ec30cd4913e352b51
À ce stade, le contenu est défendu par déplacement du problème : le cœur du scandale ne serait pas l’image elle-même, mais la réaction qu’elle provoque. Ce renversement est typique du camp Trump : l’attaque permanente.
Dans les heures qui suivent, la polémique s’étend. Des élus démocrates condamnent la vidéo, évidemment, mais aussi plusieurs responsables républicains. Le sénateur Tim Scott, le seul sénateur noir du camp républicain, un allié de Trump qu’il a soutenu lors de ses précédents outrages, déclare « prier pour ce soit faux, car c’est la chose la plus raciste que j’ai vue sortir de cette Maison Blanche. Le président devrait la retirer »
Sous la pression médiatique et politique, le post est finalement supprimé de Truth Social environ douze heures après sa publication. Et à partir de ce moment-là, la communication change du tout au tout. La défense politique laisse place à une dissociation technique. On apprend par des sources anonymes de la de la Maison-Blanche, que c’est un membre du personnel qui a posté cette vidéo.
Le pasteur noir Mark Burns, allié de Donald Trump, déclare s’être entretenu avec le président au sujet de la vidéo, et a appelé au licenciement du membre du personnel concerné.
- → https://www.ksl.com/article/51444491/white-house-deletes-racist-trump-post-depicting-obamas-as-apes
Peu après, Donald Trump est interrogé par les journalistes à bord d’Air Force One. Pressé de dire s’il condamnait ou pas le clip, il a dit « oui. » Mais il exclut de présenter d’excuses car il ne considère pas avoir fait d’erreur. Il déclare :
« Je n’ai pas tout vu. J’ai regardé le début, et ça parlait vraiment de la fraude électorale dans les machines, de à quel point c’est truqué, à quel point c’est dégoûtant. Ensuite je l’ai transmis aux gens. En général, eux regardent tout. Mais visiblement, quelqu’un ne l’a pas fait. »
« Non, je n’ai pas fait d’erreur. J’ai regardé le début. C’était très bien. »
Le chat de Schrödinger est mort ou vivant, il faut choisir. Trump, lui, choisit d’être plus fort que la physique quantique et il supprime un message (donc c’est qu’il y a un problème) sans admettre la moindre erreur (pas d’excuses) tout en annonçant qu’un staffer anonyme est fautif, mais sans qu’on nous dise que le responsable sera sanctionné.
La séquence est complète
Récapitulons. Un post est publié, et aussitôt défendu comme un simple « mème » qui ne pose aucun problème. L’indignation est qualifiée de factice. Mais le post est ensuite supprimé, non pour des raisons morales, mais à cause d’une « erreur de staffer ». Enfin, le président affirme ne pas avoir vu l’image problématique et refuse de reconnaître une faute. La chronologie montre un discours qui ne cherche ni la cohérence ni la stabilisation d’un récit vrai, mais l’adaptation permanente à la contrainte. C’est ça la post-vérité : un mépris absolu pour le réel et l’empilement de versions qui se valent toutes les unes les autres pourvu qu’elles servent à défendre le camp.
Avec ce post jugé extrêmement raciste par des élus républicain, Donald Trump joue au raciste de Schrödinger. Comme le chat du même nom dont la petite histoire raconte qu’il est à la fois mort et vivant en raison de la superposition des états quantiques : le clip vidéo partagé est à la fois parfaitement acceptable mais aussi une erreur ; mais les erreurs ne justifient jamais d’excuse. Et le président qui trouve la vidéo OK ne l’a en fait pas vue.
Alors, bien sûr, la politique américaine produit depuis des décennies des horreurs plus graves au niveau mondial, mais on est obligé d’être très alarmé par cette séquence parce qu’elle est la démonstration claire et nette que désormais le pouvoir en place ne fera plus aucun effort pour tenir compte du réel ; c’est un niveau d’irresponsabilité absolu qui rend ce pays désormais dangereux pour ses alliés autant qu’il l’était pour ses ennemis.
Cette mécanique de la post-vérité n’est évidemment pas une invention de Trump, ni l’exclusivité de son camp. Les administrations Obama, Bush père et fils, Biden ou Clinton ont toutes produit leur lot de mensonges, de déformations et de manipulation de l’information. Mais ce qui caractérise cette séquence précise, c’est l’absence totale d’effort pour stabiliser un récit cohérent. Il ne s’agit même plus de mensonge stratégique — c’est un empilement cynique de versions contradictoires qui ne cherchent même plus à être crédibles.
Conclusion
Je laisse à d’autre l’expertise géopolitique, historique, stratégique, économique ou polémologique, mais ici j’insiste sur le danger épistémologique : nous avons besoin d’accepter ensemble la même réalité si nous voulons partager la planète sans nous entretuer. Ce n’est pas un petit détail, et la guerre de Trump contre les université, les enseignants et les journalistes, —déjà fragilisés par le rachat des journaux par les amis milliardaires du milliardaire président— toutes ces offensives sont en train d’éroder notre capacité à reconnaître un fait, une connaissance, une réalité établie.
Ça ne peut pas ne pas finir en catastrophe.
Acermendax



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