Epstein : cette fois les complotistes avaient raison !
Entendue dans l’émission C ce soir, l’affirmation selon laquelle “les Epstein Files seraient la première fois que des éléments semblent confirmer un narratif complotiste” repose sur une méconnaissance des enquêtes et des recherches scientifiques sur les théories du complot. D’un point de vue épistémologique, il y a au moins deux erreurs majeures dans ce type de formulation.
Le complotisme n’est pas une démarche hypothético-déductive
Dans la littérature scientifique, les “théories du complot” ne sont pas des conjectures qui “attendent d’être confirmées par des faits”. Elles sont définies comme des explications de phénomènes supposés impliquant des acteurs puissants conspirant en secret, mais sans procédures de vérification partagées. Ainsi, un article de synthèse en psychologie cognitive note que les individus qui adhèrent à de telles théories n’y croient pas parce qu’elles seraient confirmées, mais en raison de mécanismes cognitifs sous-jacents tels que la tendance à percevoir des schémas inexistants, ou le biais de confirmation (Douglas et al., 2017).
Douglas, Sutton & Cichocka (2017) expliquent que la croyance dans des théories du complot est alimentée par des motivations épistémiques, existentielle et sociales qui ne sont pas directement liées à l’existence d’éléments factuels confirmatoires, mais à la façon dont les individus traitent l’information.
Dire que les complotistes ont raison puisque les complots existent revient à valider l’astrologie parce qu’il y a bel et bien des éclipses.
Sur le niveau d’expertise de Marie Peltier, voir cette video.
Ce n’est pas « la première fois »
Prétendre que les Epstein Files sont une ‘première’ est une amnésie historique. Ce n’est pas la première fois qu’un scandale réel vient exciter l’imaginaire conspirationniste. La différence ici n’est pas la nature de la preuve, mais la densité des clichés présents (élites, argent, impunité, réseau de trafic sexuel, protagoniste juif etc.), faisant de l’affaire un ‘aimant à biais’ irrésistible.
- Avec Iran-Contra, l’existence d’opérations clandestines illégales menées par l’administration Reagan a été établie, mais sans jamais confirmer les récits complotistes plus larges évoquant un “État profond” omnipotent et coordonné.
- Avec les Panama Papers, des pratiques massives d’évasion fiscale ont été documentées, et ont servi de carburant à des récits beaucoup plus larges (“gouvernement mondial secret”, “contrôle total des élections”) que les faits établis ne justifient pas.
- Avec LuxLeaks, des collusions fiscales entre États et multinationales ont été révélées, sans que cela n’établisse l’existence d’un complot centralisé des élites contre les populations.
- Avec Cambridge Analytica, l’exploitation illégitime de données personnelles à des fins politiques a été démontrée, tout en alimentant à tort des récits de manipulation totale et omnisciente des démocraties occidentales.
- Avec le programme MK-Ultra, des expérimentations clandestines menées par la CIA ont bien été révélées dans les années 1970, après que des théories eurent circulé à leur sujet. Toutefois, ces révélations n’ont confirmé ni l’ampleur ni les capacités fantasmées par les récits complotistes les plus radicaux (contrôle mental total, implants, manipulation généralisée). L’existence d’un programme réel n’a donc jamais validé le contenu des récits les plus viraux.
En somme : L’histoire contemporaine regorge déjà de scandales réels, documentés et graves, qui ont été perçus, interprétés ou instrumentalisés comme des preuves de complots globaux, sans jamais que ces faits ne valident le complotisme comme cadre explicatif pertinent. On aurait eu tort à chaque fois de dire que ces affaires donnaient raison aux complotistes.
L’affaire des Epstein Files n’est donc pas une première, puisque des complots, des malversations impliquant des personnes influentes et corrompues, on en a vu à plusieurs reprises. Et à chaque fois des versions complotistes se sont accolées aux affaires dévoilées par des journalistes ou des juges pour amplifier un narratif de complot mondial dans lequel est profondément inscrite l’idée que les complotistes sont simplement des gens qui ont raison avant tout le monde, et que les affaires dévoilées confirmeraient toutes les versions délirantes produites à la chaîne.
L’émission C ce soir, parmi d’autres, a choisi une sorte d’abdication de la méthode de véridiction des faits qui réjouit au plus haut point les boutiquiers du complotisme. Un grand nombre d’entre eux saluent la performance de Marie Peltier, venue sur le plateau pour dire le mal qu’elle pense des « anti-complotistes ».
Le biais de confirmation et le complotisme
Un point fondamental a besoin d’être rappelé parce qu’il semble échapper aux commentateurs médiatiques de 2026 : les faits confirment toujours la mécanique narrative complotiste. Non pas parce que ces narratifs seraient le résultat d’un raisonnement fondé, mais pile au contraire parce que c’est un cadre interprétatif qui absorbe toute information disponible.
La recherche en psychologie sociale montre que les individus adhérant à des théories du complot manifestent un biais de confirmation particulièrement robuste : ils sélectionnent, surinterprètent et mémorisent préférentiellement les éléments compatibles avec leurs croyances, tout en minimisant ou disqualifiant les informations contradictoires. Ce phénomène, souvent décrit comme un biais partisan (le myside bias), constitue un mécanisme central du raisonnement complotiste (Douglas, Sutton & Cichocka, 2017).
Dans ce cadre, des documents réels, même partiels, ambigus ou non vérifiés, sont inévitablement perçus comme des “preuves”, puisqu’ils sont lus à travers un récit préexistant qui leur donne sens (van Prooijen & van Vugt, 2018). Quels que soient les faits que l’on mettra sur la table, la mentalité complotiste consistera à dire « j’avais raison ».
Si l’on a les preuves d’une magouille ou d’un crime : on entendra « c’est exactement ce qu’on avait dit » ;
Si l’on a les preuves d’une absence de magouille ou de crime, on entendra « ça confirme complètement le fait que la corruption est totale et que la vérité nous est cachée »
Si l’on a les preuves de quelques magouilles, mais pas les mêmes, on entendra « sans nous et nos accusations, on n’aurait jamais obtenu ces informations »
Etc. à l’infini.
Le complotisme ne consiste pas à enquêter, mais à produire du narratif en flux tendu. C’est une mécanique métabolique : il absorbe n’importe quel fait brut, le digère par le biais de confirmation, et rejette une version qui conforte systématiquement son importance narcissique : ‘je savais’.
Rappelons que la mécanique narrative des sphères qui aujourd’hui prétendent avoir été les seules à avoir raison sur Epstein est la même qui diffuse les récits selon lesquels les vaccins sont dangereux, qu’ils donnent l’autisme, que des reptiliens et des extraterrestres dominent le monde, que les tremblements de terre sont provoqués par des technologies cachées, que les trainées de condensation des avions de ligne sont des produits chimiques pour vous rendre homosexuels et dociles, que le covid-19 est un produit de laboratoire destiné à une éradication de la population, et que les vaccinés seront morts dans deux ans (donc en 2023), que le SIDA n’existe pas ou bien qu’il est une invention des labos américains, que l’adrénochrome du sang des enfants sert d’élixir de jouvence à Hillary Clinton, que Brigitte Macron est un homme, que la 5G sert à contrôler votre cerveau à travers le graphite contenu dans les vaccins, que des rites sataniques ont lieu un peu partout avec sacrifice d’enfants, et j’en oublie.
Les acteurs qui disent « on avait raison » ont tous poussé l’une ou l’autre de ces dingueries.
Voir la vidéo du chercheur Pascal Wagner-Egger sur le sujet
Conclusion
Les complots existent, et on le sait grâce au travail de ceux qui le prouvent. On n’est pas ‘complotiste’ quand on est convaincu qu’un complot explique une situation donnée, parce que c’est parfois une hypothèse justifiée ! Mais la « mentalité complotiste » est définie en science comme la tendance systématique à interpréter les évènements à l’aide de récits impliquant le complot de puissances malfaisantes et cachées qui ne sont pas accompagnés des éléments de preuve permettant d’évaluer correctement la valeur de cette explication, et c’est bien cela qui est critiqué par les rationalistes & sceptiques : une dynamique irrationnelle qui sème un chaos épistémique.
Affirmer que les Epstein Files « confirment un narratif complotiste » ne relève pas d’une simple maladresse lexicale, mais d’une faute analytique. Une telle formulation entretient l’idée que le complotisme pourrait avoir raison en principe, dès lors que des crimes existent et que des acteurs puissants peuvent en dissimuler certains aspects. Or ces constats (révoltants !) sont banals pour quiconque connaît l’histoire judiciaire et politique contemporaine. Ils ne constituent en rien une justification d’un cadre explicatif global fondé sur l’idée de cabales omnipotentes, intentionnelles et systématiques.
En brouillant la frontière entre enquête rigoureuse et narratif manichéen irréfutable, ce type de discours affaiblit la compréhension des faits qu’il prétend éclairer et contribue à accorder au complotisme ce qu’il recherche avant tout : une reconnaissance symbolique comme grille de lecture légitime du réel.
Acermendax
Sources
- Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542. https://doi.org/10.1177/0963721417718261
- van Prooijen, J.-W., & van Vugt, M. (2018). Conspiracy theories: Evolved functions and psychological mechanisms. Perspectives on Psychological Science, 13(6), 770–788. https://doi.org/10.1177/1745691618774270












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