Epstein, la vérité et le complotisme

Qui a aidé la manifestation de la vérité ? Qui l’a rendue au contraire plus difficile ? Vous allez être surpris. Ou pas.

Quatre avant-propos

Avant-propos : pour vous rappeler que mes compétences, spécialités, centre d’intérêt et pouvoirs d’enquête ne font pas de moi quelqu’un qui est apte à éplucher des documents juridiques ou issus d’enquêtes policières. Je m’intéresse au phénomène de croyance au sens large et à la manière dont on peut se demander efficacement pourquoi on croit ce qu’on croit et comment on sait ce qu’on sait ?

Si je vous parle de l’affaire Epstein, c’est donc totalement dans la ligne éditoriale de mon travail de zététique et pas du tout comme enquêteur du FBI ou juge d’instruction. Je n’ai pas le fin mot de l’histoire, je ne sais pas qui est coupable de quoi et je laisse ceux dont c’est le travail faire en sorte que ces vérités soient reconnues. À mon niveau, j’analyse les discours et les postures de ceux qui disent qu’ils savent, qu’ils ont raison, qu’ils ont toujours eu raison. C’est ça qui m’intéresse parce que ça recoupe exactement ma ligne éditoriale : pourquoi on croit ce qu’on croit et comment on sait ce qu’on sait ?

Deuxième avant-propos :  L’affaire Epstein met aussi en lumière un phénomène structurel qui dépasse largement ce cas particulier : l’asymétrie de pouvoir produite par une concentration extrême de richesse. Lorsqu’un individu dispose de ressources financières, juridiques et relationnelles hors normes, il acquiert de facto une capacité accrue à retarder, contourner ou neutraliser les mécanismes ordinaires de contrôle judiciaire et institutionnel. Les arrangements procéduraux, les accords de non-poursuite ou les régimes de détention exceptionnellement favorables observés dans cette affaire ne relèvent pas d’un mystère occulte, mais de logiques sociales bien documentées liant richesse, accès au droit et inégalités devant la justice.

Autrement dit, les dysfonctionnements mis au jour dans le dossier Epstein ne requièrent aucune hypothèse conspirationniste : ils s’inscrivent dans un cadre structurel où la puissance économique crée des zones d’impunité relative. C’est ce cadre — et non un récit de cabales secrètes — qu’il convient d’interroger si l’on veut comprendre comment de tels crimes ont pu se prolonger pendant des années. Pour le dire encore autrement : la réponse est politique, et elle passe par la défense de la démocratie contre les milliardaires.

Troisième avant-propos : il y a tellement de noms dans ces dossiers —qui rassemblent des documents de toutes natures— que figurer dans ces pages ne signifie pas qu’on est un pédocriminel— Dieudonné y apparait, et personne ne porte cette accusation contre lui. Il y a donc des innocents parmi ceux dont circule le nom et vous ne pouvez pas savoir lesquels tant qu’il n’y aura pas eu de procès. Bill Gates, Jack Lang, Elon Musk et les autres sont peut-être des individus sinistres, mais dans un état de droit on a droit à un procès avant d’être déclaré coupable.

Dernier avant-propos : Je n’utilise pas le mot complotiste comme une insulte, et je ne considère pas que vous êtes un complotiste indécrottable parce que vous seriez en désaccord avec moi sur ces sujets ; notamment parce que qu’il n’y a pas de fatalité ; la mentalité complotiste, le complotisme est un comportement, une attitude rhétorique, et pas une caractéristique attachée à une personne.


 


Démarrons : L’histoire dite des Epstein files fait dire très fort à tout l’écosystème complotiste du net que « les complotistes avaient raison », mettant en accusation la sphère de celles et ceux qui luttent contre le complotisme et qui seraient de facto les complices d’Epstein.

L’esprit critique, dans un tel contexte, consiste à s’interroger d’abord sur la chronologie de cette affaire, car elle ne date pas de la publication des documents la semaine dernière. Elle s’inscrit dans une temporalité longue, heurtée, faite de plaintes ignorées, de compromis juridiques discutables, de relances journalistiques décisives et de procédures judiciaires tardives. Elle montre, de manière presque pédagogique, comment la vérité progresse dans les sociétés démocratiques — et comment les récits complotistes parasitent ce mouvement en produisant du bruit, de la confusion et de la défiance stérile.

Dans ce billet, je vais d’abord rappeler une chronologie rigoureuse, puis je vais livrer une courte analyse critique des rôles respectifs des acteurs qui ont facilité l’accès à la vérité ou, au contraire, contribué à l’éloigner. Je conclurai en évaluant la question de la posture complotiste, en montrant en quoi elle constitue une fraude intellectuelle lorsqu’elle prétend se substituer au travail d’enquête rationnel. Nous avons affaire à des gens qui prétendent savoir ce qu’ils ne savent pas.

 

I. Chronologie d’une affaire judiciaire ordinaire… rendue extraordinairement difficile

2005-2006 : les victimes parlent, la police enquête

 

Le point de départ est documenté. En 2005, à Palm Beach, la famille d’une adolescente signale à la police des faits d’agressions sexuelles impliquant Jeffrey Epstein. L’enquête locale met rapidement au jour un schéma récurrent : recrutement de mineures, paiements, abus sexuels. Plusieurs victimes décrivent des faits concordants.

Chronologie détaillée.

À ce stade, on a déjà de sérieuses accusations et des victimes. Mais rien de spectaculaire au sens médiatique : une plainte, une enquête, des auditions. C’est le fonctionnement normal d’un État de droit.

NB —  Les documents récemment publiés montrent que l’un des premiers signalements adressés au FBI impliquant Jeffrey Epstein remonte en fait à 1996, lorsqu’une femme, l’artiste Maria Farmer, a déposé une plainte indiquant que des images de mineures étaient en possession d’Epstein et décrivant des comportements préoccupants, susceptibles de relever de matériel d’abus sexuels sur mineurs.

→ https://www.washingtonpost.com/politics/2025/12/20/jeffrey-epstein-maria-farmer-fbi/

Ce rapport, de septembre 1996, avait été ignoré à l’époque par les autorités fédérales et n’avait pas donné lieu à une enquête approfondie avant des années plus tard — un vide de réaction qui exige qu’on sache ce qui s’est passé. Comment se fait-il qu’un tel signalement ait dormi pendant 9 ans ? Y a-t-il besoin de complicité ou l’inefficacité de la bureaucratie est-elle une explication suffisante ? Ceux qui réclament des réponses ne sont pas des tarés complotistes.

 

2007–2008 : l’art de la négociation quand on est milliardaire

La suite est plus troublante. Alors que des procureurs fédéraux envisagent des poursuites, l’affaire est déviée vers un accord de non-poursuite (non-prosecution agreement). Epstein plaide coupable de chefs limités au niveau de l’État de Floride et bénéficie d’un régime de détention particulièrement accommodant. Pendant 13 mois il dort en prison mais passe 12h par jours dehors pour aller à son bureau. Ce régime est rarissime pour des faits de cette nature et a été largement documenté comme une anomalie.

Analyse rétrospective du “sweetheart deal”

On peut juger que tout cela est anormal, que cela relève d’une justice à deux vitesses où la puissance financière et relationnelle de l’accusé entrave la manifestation de la vérité. Et si vous voulez mon avis, c’est déjà un scandale en soi, mais malheureusement c’est parfaitement légal aux États-Unis.

Le rapport ultérieur de l’Office of Professional Responsibility du Department of Justice conclura à l’absence de faute disciplinaire formelle dans cette transaction pénale asymétrique, tout en décrivant précisément le cadre ayant rendu cet accord possible. La conformité procédurale y côtoie un profond malaise éthique. À partir de 2008, aucun de ceux qui côtoient Epstein n’est censé ignorer sa condamnation.

 

 

2008–2017 : le silence institutionnel, la persistance des victimes

Pendant près d’une décennie, l’affaire disparaît du devant de la scène judiciaire. Elle ne disparaît pas pour les victimes, qui continuent de porter les conséquences psychologiques et sociales des violences subies. L’absence de poursuites n’équivaut pas à l’absence de faits, mais elle rend leur reconnaissance publique plus difficile. Pour mémoire : entre 2008 et 2017 trois présidents se succèdent : Georges W Bush, Barack Obama et Donald Trump.

 

2018 : le rôle décisif du journalisme d’enquête

La relance majeure vient en particulier de la série publiée par le Miami Herald à partir de 2018, sous la plume de Julie K. Brown. Ce travail reconstruit l’accord de 2008, donne la parole aux victimes et révèle l’ampleur des concessions accordées à Epstein.

→ https://www.miamiherald.com/news/local/article220097825.html

Ici, aucun “lanceur d’alerte anonyme” sorti d’un forum. C’est un travail patient, sourcé, éditorialement encadré, juridiquement prudent qui met la pression sur le système judiciaire. La presse joue son rôle classique, même si c’est tardivement : rendre visible ce que des procédures ont contribué à invisibiliser.

 

2019 : La justice rattrape Epstein

En juillet 2019, Jeffrey Epstein est arrêté par les autorités fédérales à New York.

https://www.justice.gov/usao-sdny/programs/victim-witness-services/united-states-v-jeffrey-epstein-19-cr-490-rmb

Il meurt en détention un mois plus tard. Dans des conditions très discutées, je ne sais pas étonné qu’on apprenne des choses graves autour de cette mort mais je vais éviter de faire comme si j’en savais plus que vous sur le sujet. Je sais que je ne peux pas savoir avec certitude ce qu’il en est.

Sa mort clôt l’action pénale à son encontre, et c’est bien dommage, tout en ouvrant un autre chapitre : celui de la responsabilité de son entourage et des complicités éventuelles.

→ https://www.bbc.com/news/world-us-canada-49306032

 

2019–2020 : une politisation diffuse, pas un enjeu électoral structurant

Après la mort de Jeffrey Epstein en août 2019, l’affaire acquiert une forte charge symbolique et nourrit un climat de suspicion dans l’espace public. Elle est commentée, instrumentalisée et surinterprétée par divers acteurs médiatiques et complotistes, mais elle ne constitue pas un enjeu électoral central de la campagne présidentielle de 2020.

Si des documents liés à Epstein circulent à l’approche de l’élection — certains contenant des allégations ultérieures qualifiées par le Department of Justice de “false and sensational” —, Donald Trump n’intègre pas l’affaire comme axe structurant de sa campagne, dominée par d’autres crises majeures. La politisation existe, mais elle reste périphérique et indirecte, sans promesse explicite de transparence ou de déclassification à ce stade. 10 ans après la condamnation d’Epstein, Trump ne manifeste aucune envie de faire plus de lumière dans l’affaire.

→ https://www.nbcconnecticut.com/news/national-international/epstein-document-multiple-trump-mentions-little-revelatory-news/3679067/

 

2020–2022 : Ghislaine Maxwell, la condamnation

Ghislaine Maxwell est inculpée en 2020, jugée et reconnue coupable en 2021, puis condamnée à 20 ans de prison en 2022.

→ https://www.lemonde.fr/en/international/article/2022/07/08/ghislaine-maxwell-appeals-sex-crimes-conviction-sentence_5989405_4.html

→  https://www.justice.gov/usao-sdny/pr/ghislaine-maxwell-sentenced-20-years-prison-conspiring-jeffrey-epstein-sexually-abuse

Cette condamnation constitue un point souvent occulté par les récits complotistes : la justice a bien sanctionné une figure centrale du système Epstein, sur la base de preuves et de témoignages évalués contradictoirement.

 

2025–2026 : les “Epstein files” et la bataille de la transparence

Dans la bataille politique autour de la publication des Epstein Files, un épisode est rapidement devenu emblématique des contradictions, des attentes irrationnelles générées par des promesses imprécises, et de la façon dont ces dérapages nourrissent les récits complotistes.

→ https://www.politifact.com/article/2025/jul/08/timeline-trump-admin-epstein-files-release/

Au début de l’année 2025, peu après sa nomination comme procureure générale, Pam Bondi a multiplié les déclarations à la télévision sur l’imminence de nouvelles révélations concernant l’affaire Epstein. Interrogée le 21 février 2025 sur Fox News sur l’existence éventuelle d’une “liste de clients” contenant des personnalités influentes, elle a répondu :

“C’est sur mon bureau en ce moment pour être examiné” en ajoutant que ce serait fait à la directive du président. (source)

 

Dans les semaines suivantes, elle a aussi annoncé publiquement que son bureau allait rendre publics des éléments nouveaux — logs de vols, noms, informations — suscitant l’espoir de révélations spectaculaires.

https://ca.news.yahoo.com/bondi-pledged-transparency-epstein-files-090434503.html

Puis, quelques mois plus tard, le **ministère de la Justice et le FBI ont rendu public un mémorandum indiquant qu’**il n’existait en fait aucune “liste de clients” incriminante dans les fichiers, et que aucune autre divulgation ne serait appropriée ou justifiée. On annonce la fin de l’affaire.

https://wausaupilotandreview.com/fr/2025/07/07/epstein-client-list-doesnt-exist-justice-department-says-walking-back-theory-bondi-had-promoted/

Face à cette contradiction apparente, Bondi a tenté de rétropédaler, précisant qu’elle ne faisait pas référence à une liste spécifique de clients mais à l’ensemble des fichiers relatifs à Epstein, ce qui a été interprété par de nombreux observateurs comme une reformulation opportuniste pour désamorcer le fiasco communicationnel.

Dans l’espace politique et médiatique, cette séquence a donné lieu à des réactions fortes : certaines personnalités conservatrices ont dénoncé le revirement comme une trahison des promesses de transparence, citant notamment que des “influenceurs” avaient reçu des dossiers en février qui ne contenaient rien de substantiellement nouveau mais plutôt des documents déjà publics, caviardés ou dépourvus d’éléments inédits.

→ https://www.thewrap.com/attorney-general-fbi-jeffrey-epstein-files/

Ce décalage entre promesse sensationnelle et livraison de documents routiniers — suivi d’un message officiel qui nie l’existence même d’une liste de noms — a non seulement alimenté la défiance envers l’administration, mais renforcé les mécanismes complotistes : ceux qui voulaient croire à des réseaux occultes y voient la preuve d’une dissimulation, tandis que les observateurs prudents y voient une communication incohérente et un manque de maîtrise du dossier par les autorités concernées.


Parmi les autres atermoiements, décisions bizarres et retards orchestrés, un élément clé de ce conflit fut la décision du président de la Chambre, le républicain Mike Johnson, de ne pas faire prêter serment immédiatement à la députée élue Adelita Grijalva (D-AZ) après sa victoire lors d’une élection partielle en septembre 2025. Grijalva n’a finalement été assermentée que plus de sept semaines après son élection, ce qui constitue le retard le plus long de l’histoire récente pour une entrée en fonction après une élection spéciale.

→ https://time.com/7333146/adelita-grijalva-johnson-house-swearing-in-epstein-government-shutdown/

→ https://www.pbs.org/newshour/politics/watch-delay-swearing-in-rep-grijalva-has-nothing-to-do-with-epstein-petition-johnson-says

Cette attente n’était pas anodine : Grijalva devait fournir la 218ᵉ signature nécessaire à une discharge petition qui aurait forcé une mise au vote sur le projet de loi Epstein Files Transparency Act, visant à obliger la publication complète des documents. Pendant ce délai, la Chambre était en cessation d’activité (government shutdown) et Johnson a utilisé la règle selon laquelle il n’y a pas de cérémonie de prestation de serment hors session régulière, une interprétation que certains critiques ont décrite comme une manœuvre délibérée pour retarder le vote.

Des élus démocrates ont dénoncé cette stratégie comme antidémocratique et directement liée à l’enjeu des fichiers.

Une fois finalement assermentée, Grijalva a immédiatement ajouté sa signature à la discharge petition, ce qui a permis au texte de parvenir au vote à la Chambre. Le projet de loi a ensuite été adopté par 427 voix contre 1, avant d’être rapidement approuvé par le Sénat et signé par le président Donald Trump.

Ce passage illustre que la publication des Epstein Files est le résultat d’un jeu politique agressif où le Speaker de la Chambre, Mike Johnson, a retardé l’entrée en fonction d’une élue démocrate, Adelita Grijalva, précisément parce que son vote était décisif pour forcer une mise au vote sur la transparence de ces fichiers.

Texte de loi.

Ce n’est qu’une fois la loi votée que le Department of Justice a été légalement contraint de publier des millions de pages de documents, dans un cadre strictement défini par le texte adopté par le Congrès… La loi exigeait une publication avant le 19 décembre. Cela aura lieu le 30 janvier. Avec beaucoup plus de caviardage que prévu et l’identité des victimes mal protégé, comme si la priorité était de protéger d’autres personnes.

Communiqué officiel du DOJ.

https://www.theguardian.com/us-news/2026/jan/30/epstein-files-3-million-new-pages

Il est donc légitime de considérer que l’exécutif trumpien n’a pas favorisé la transparence, alors même que l’affaire Epstein était devenue un puissant outil de mobilisation politique auprès de son électorat. La publication actuelle résulte d’un rapport de force institutionnel, non d’une volonté présidentielle de faire éclater la vérité.

Cette séquence illustre un point central : la vérité progresse ici par des mécanismes ordinaires de contre-pouvoirs démocratiques, non par des révélations sauvages ou des intuitions complotistes.


Cette publication massive, accompagnée de caviardages et d’exclusions, déclenche une controverse politique et médiatique : qu’a-t-on réellement publié ? Qu’est-ce qui manque ? Qui contrôle l’exhaustivité ?

 

 

 II. Qui a rapproché la vérité, qui l’a tenue à distance ?

L’affaire Epstein permet de distinguer très nettement deux dynamiques opposées face à la vérité : celles qui, malgré leurs lenteurs, ont permis l’établissement progressif des faits, et celles qui ont entretenu la confusion, la défiance et l’impossibilité de hiérarchiser les preuves.

Du côté de la vérité factuelle, les acteurs sont identifiables et leurs rôles traçables. Les victimes d’abord, qui ont parlé, parfois très tôt, souvent sans être entendues. La police locale ensuite, qui a enquêté à partir de plaintes concrètes. Les procureurs fédéraux, qui ont parfois failli mais dans un cadre institutionnel documentable. Le journalisme d’enquête, enfin, qui a joué un rôle décisif en reconstituant les responsabilités et en révélant l’architecture juridique ayant protégé Epstein pendant des années.

Ce travail se prolonge aujourd’hui par des mécanismes démocratiques classiques : contrôle parlementaire, demandes d’accès aux documents non expurgés, et interrogations sur le périmètre réel des fichiers publiés. La demande officielle adressée au Department of Justice par des élus démocrates pour accéder aux documents complets illustre cette dynamique de contrôle institutionnel, lente mais essentielle :

→ https://democrats-judiciary.house.gov/sites/evo-subsites/democrats-judiciary.house.gov/files/evo-media-document/2026-01-31-raskin-to-blanche-doj-re-epstein-files.pdf

Face à ces demandes, le DOJ, par la voix de son numéro deux Todd Blanche, a défendu la publication opérée comme un effort de transparence conforme au cadre légal, tout en reconnaissant les contraintes juridiques et les caviardages imposés :

https://abcnews.go.com/Politics/deputy-ag-defends-epstein-files-release-survivors-slam/story?id=129749781

Dans le même temps, des organisations de surveillance et des journalistes ont pointé le risque d’un périmètre documentaire incomplet, soulignant que certains ensembles de documents pourraient ne pas avoir été inclus dans la publication.

https://www.axios.com/2026/02/06/epstein-bondi-patel-records-withheld

À cela s’ajoutent des interrogations persistantes sur le traitement carcéral réservé à Ghislaine Maxwell, qui font l’objet de courriers, d’enquêtes et de signalements officiels, là encore dans un cadre institutionnel explicite.

→ https://www.whitehouse.senate.gov/wp-content/uploads/2025/11/Maxwell.pdf

https://democrats-judiciary.house.gov/media-center/press-releases/whistleblower-shares-evidence-that-federal-prison-camp-warden-is-pampering-ghislaine-maxwell-maxwell-also-filing-a-commutation-application-with-trump-administration

Tous ces éléments ont un point commun : ils relèvent d’un travail de vérité lent, conflictuel, imparfait, mais responsable, fondé sur des procédures, des sources identifiables et des mécanismes de reddition de comptes.

 

III. La fraude intellectuelle du complotisme face aux faits

La posture complotiste affirme aujourd’hui avoir « toujours eu raison » sur Epstein. Cette revendication repose sur une confusion majeure entre deux choses radicalement différentes : l’existence de crimes réels, d’une part, et la validité d’un cadre explicatif conspirationniste, d’autre part.

Les faits établis dans l’affaire Epstein n’ont jamais émergé grâce aux récits complotistes. Ils sont le produit de plaintes, d’enquêtes, de procédures judiciaires, de journalisme d’investigation, puis de mécanismes légaux de transparence. À aucun moment, les accusations globales, les hypothèses occultes ou les récits totalisants n’ont permis d’établir un fait nouveau juridiquement exploitable.

La littérature scientifique montre au contraire que les récits conspirationnistes liés à la traite et à la protection de l’enfance nuisent à l’action réelle. Ils brouillent la compréhension des phénomènes, parasitent la prévention et affaiblissent la crédibilité des victimes en saturant l’espace public d’accusations invérifiables (Benton & Peterka-Benton, 2021 ; FitzGerald & Graham, 2024 ; Moran et al., 2023).

Ce mécanisme apparaît de manière caricaturale dans les déclarations de Tucker Carlson, qui a affirmé sans preuve que « Pizzagate est essentiellement réel » et a présenté l’affaire Epstein comme l’expression d’un vaste réseau occulto-démoniaque impliquant des élites mondiales. Ce type de discours ne vise pas à établir des faits : il transforme des éléments disparates en un récit total, imperméable à la vérification.

On retrouve exactement la même logique dans la complosphère francophone. Idriss Aberkane, par exemple, agrège des événements sans rapport direct — Biden, vaccins, Nordstream, Epstein — pour affirmer que « les complotistes avaient raison », substituant à l’analyse critique une validation narrative globale. Dans le cas d’Epstein, cela va jusqu’à la diffusion d’hypothèses relevant du fantasme pur, comme l’adrénochrome ou des rituels occultes  (voir cet extrait d’une vidéo d’Aberkane).

 

Ce type de discours a un effet très concret : en mettant toutes les pistes sur le même plan, il détruit la hiérarchie de la preuve. Les faits avérés, les soupçons plausibles et les délires accusatoires sont amalgamés dans un même récit émotionnel, rendant toute accusation sérieuse suspecte par contamination.

Le résultat est paradoxal mais constant : la complosphère rend objectivement service aux bourreaux. — C’est certainement involontaire pour la plupart de celles et ceux qui répètent, mais on peut se demander si les boutiquiers du complotisme le font à dessein ou pas. Le fait demeure : la complosphère offre aux négateurs, aux responsables institutionnels défaillants et aux stratégies de diversion un alibi idéal : tout peut être rejeté comme « complotiste », puisque tout a été noyé dans un bruit narratif haineux et héroïque. La vérité, au lieu d’émerger, est dissoute.


La parole des victimes

Des associations de survivants de Jeffrey Epstein ont vivement critiqué la publication des fichiers, dénonçant leur caractère incomplet et le fait que leurs noms aient été exposés sans que des responsables présumés ne soient dévoilés ou poursuivis, qualifiant cette démarche de “outrageuse”. Ces critiques soulignent que la manière dont les documents ont été rendus publics — partielle, confuse et traumatisante — finit par détourner l’attention des faits établis vers des spéculations, des interprétations médiatiques hâtives et, parfois, des récits complotistes, ce qui nuit à une véritable compréhension et à la reconnaissance des victimes.

→ https://people.com/epstein-survivors-condemn-doj-incomplete-epstein-files-release-lawmakers-demand-full-disclosure-11897878

 


Conclusion

On entend aujourd’hui répéter que « les complotistes avaient raison ». Mais raison sur quoi, exactement — et par opposition à qui ?

Raison sur l’existence de réseaux pédosatanistes buvant l’adrénochrome du sang d’enfants ? Raison sur une pandémie de Covid-19 prétendument programmée par des élites, au motif que des échanges scientifiques sur la préparation aux futures pandémies figurent dans des documents rendus publics ?

La question centrale est ailleurs. Qui a minimisé l’affaire Epstein pendant des années ? Qui a protégé Epstein et Ghislaine Maxwell ? Qui a permis des arrangements judiciaires d’une indulgence exceptionnelle ? Et, surtout, qui a su distinguer les théories délirantes issues de Pizzagate — sacrifices d’enfants, rituels occultes, meurtres de masse — des réalités documentées de trafics sexuels, de violences, de complicités et de défaillances institutionnelles ?

Avant de proclamer que « les complotistes avaient raison », il faudrait être capable de répondre honnêtement à ces questions. Or ce que montrent de manière convergente les recherches en sciences sociales et cognitives, c’est que la mentalité complotiste n’est ni un moteur d’enquête ni un outil de progrès de la connaissance. Elle fonctionne au contraire comme un accélérateur de radicalisation, une machine à surinterpréter, à produire de l’escalade rhétorique, à empoisonner le débat public et à brouiller systématiquement la hiérarchie des preuves.

Ce brouillage ne sert ni la vérité ni la justice. Il affaiblit au contraire les accusations sérieuses, en les noyant dans un flot d’allégations extravagantes. Il offre aux responsables et aux puissants un refuge commode : celui où tout peut être disqualifié comme « théorie du complot ». Et il détourne l’attention des mécanismes bien réels — juridiques, économiques, politiques — qui ont permis à des individus extrêmement riches et influents d’échapper durablement à la prison, parfois même au jugement.

Dire que « les complotistes avaient raison », ce n’est donc pas seulement une erreur analytique. C’est participer à une confusion qui protège les coupables, fragilise les victimes et affaiblit les instruments mêmes dont les sociétés démocratiques disposent pour approcher la vérité.

 

Acermendax


Sources

Benton & Peterka-Benton (Anti-Trafficking Review) — article sur les effets de QAnon et des mythes sur l’éducation/advocacy anti-traite.
Benton, B., & Peterka-Benton, D. (2021). Truth as a Victim: The challenge of anti-trafficking education in the age of Q. Anti-Trafficking Review, (17), 113–131. https://doi.org/10.14197/atr.201221177

FitzGerald & Graham (HKS Misinformation Review) — étude “#SaveTheChildren” (cooptation conspirationniste).
FitzGerald, K. M., & Graham, T. (2024). #SaveTheChildren: A pilot study of a social media movement co-opted by conspiracy theorists. Harvard Kennedy School (HKS) Misinformation Review. https://doi.org/10.37016/mr-2020-143

Moran et al. (PACM HCI / CSCW) — information seeking en contexte conspirationniste autour de l’anti-traite (post-QAnon).
Moran, R. E., Prochaska, S., Grasso, I., & Schlegel, I. (2023). Navigating information-seeking in conspiratorial waters: Anti-trafficking advocacy and education post QAnon. Proceedings of the ACM on Human-Computer Interaction, 7(CSCW1), 1–27. https://doi.org/10.1145/3579510

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