Les mystères de la conscience – avec Stéphane Charpier [TenL 155]
Émission enregistrée le 3 février 2026
Invité : Pr. Stéphane Charpier, chercheur à l’Institut du Cerveau, auteur de « Le cauchemar de Descartes »
Éditorial
La tentation dualiste ne vient pas de nulle part. Le dualisme c’est la doctrine cartésienne selon laquelle il existe deux principes dans la nature : la matière et l’esprit.
Et cette tentation dualiste, elle est ancienne, profondément enracinée dans notre histoire en tant qu’espèce, et probablement liée à la manière dont l’esprit humain organise spontanément le monde. Très tôt, nous distinguons les objets inertes, les agents intentionnels, et — de façon tout aussi spontanée — des états mentaux que nous prêtons à autrui. Cette capacité à inférer des intentions, des croyances ou des désirs est centrale dans nos interactions sociales. Elle rend aussi presque intuitive l’idée qu’il existerait, quelque part, une entité mentale distincte du corps.
Pendant des millénaires, le dualisme a ainsi structuré les modèles du monde. Il a fourni un socle conceptuel commode aux systèmes religieux, aux cosmologies théologiques, et plus tard aux grandes métaphysiques philosophiques. Ce n’est qu’à partir de l’époque moderne — avec la montée des sciences naturelles, de la physiologie, puis de la biologie expérimentale — que cette vision a commencé à être sérieusement mise en difficulté. Non pas par une réfutation brutale et définitive, mais par une accumulation de travaux montrant que de nombreux phénomènes attribués à une « âme » pouvaient être décrits, expliqués et parfois prédits à partir du fonctionnement des organismes vivants. Sans disparaître, le dualisme a reculé, se repliant progressivement vers les sphères philosophiques, puis vers des discours plus spéculatifs.
Il reste aujourd’hui très présent, y compris chez des penseurs qui ne se revendiquent pas comme tels. Il arrive même qu’il s’exprime à l’insu de ceux qui le mobilisent, lorsque l’on postule, par exemple, une séparation implicite entre une conscience souveraine et un cerveau relégué au rôle de simple exécutant. J’ai vu lors d’un débat contre Monsieur Phi sur ma chaîne, Raphaël Enthoven rejeter explicitement le dualisme tout en défendant un point de vue qui y correspond malgré tout, comme si cette intuition nous collait parfois aux neurones.
Et ce n’est pas si surprenant, car ce dualisme diffus constitue une composante normale de notre rapport naïf / spontané au réel. Mais il peut devenir un obstacle lorsqu’il empêche de comprendre ce que disent réellement les travaux contemporains sur la conscience, ou lorsqu’il ouvre la voie à des discours séduisants, riches en vocabulaire, mais pauvres en contenu épistémique — qu’il s’agisse de non-localité mentale, de panpsychisme vague ou de conscience dite « quantique », comme j’ai pu m’en lamenter en regardant récemment une vidéo du mentaliste Fabien Olicard [qui a d’ailleurs eu une réaction exemplaire et à qui je renouvelle l‘invitation de venir discuter de ces sujets avec moi quand il le désire].
La conscience est un objet trop vaste pour appartenir entièrement à un seul champ disciplinaire. Philosophie, psychologie, anthropologie et sciences cognitives ont toutes quelque chose à en dire. Il paraît toutefois raisonnable d’accorder un poids particulier aux travaux de celles et ceux qui étudient directement le fonctionnement du cerveau et des organismes vivants — Non pas en présupposant qu’ils auraient d’ores et déjà raison de penser ce qu’ils pensent, mais parce qu’ils disposent d’outils permettant de tester, d’évaluer et de contraindre empiriquement une grande partie des hypothèses en circulation.
Ce soir, nous ne vivrons pas une révélation fulgurante ni une expérience transcendante. L’objectif est plus modeste, et sans doute plus exigeant : examiner ce que l’on peut raisonnablement dire de la conscience à la lumière des connaissances actuelles, identifier les fausses évidences, se débarrasser de quelques idées tenaces mais trompeuses, et retrouver un peu de liberté intellectuelle face aux questions qui se posent réellement aujourd’hui, à mesure que les travaux en biologie et en sciences du comportement progressent.
Et je reçois à cette fin le professeur Stéphane CHARPIER, auteur du livre « Le cauchemar de Descartes ».



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