Psychanalyse et maltraitance — enquête de l’Express

Des pratiques d’enfermement documentées

L’enquête publiée par L’Express porte sur la Fondation Vallée, hôpital pédopsychiatrique situé à Gentilly, établissement public accueillant des enfants présentant des troubles du neurodéveloppement et d’autres pathologies psychiatriques. Le travail journalistique s’appuie sur des témoignages, sur des documents administratifs consultés par la rédaction et sur des prises de position d’autorités sanitaires.

Un ancien patient, Mathieu, décrit une petite pièce qualifiée par lui de « panic room » : espace exigu, hauts vasistas, absence de poignée à l’intérieur, pas d’accès à des sanitaires, quelques coussins au sol. Selon son témoignage, des enfants y étaient enfermés seuls, parfois plusieurs fois par jour, parfois durant des heures, y compris en dehors de crises majeures.

Le journal situe ces pratiques dans une période récente, indiquant qu’elles ont perduré au moins jusqu’au dernier trimestre 2025. Le 7 octobre 2025, après réception d’alertes qualifiées de « concordantes et documentées », l’Agence régionale de santé d’Île-de-France adresse un courrier à la direction de l’établissement. L’Express en reproduit des extraits. L’ARS y dénonce « la fermeture à clef de chambres d’enfants en hospitalisation libre » et « l’usage abusif de locaux d’apaisement constituant de fait des isolements non conformes à la réglementation », pratiqués sans prescription, sans réévaluation médicale et sans dispositif matériel garantissant la sécurité et la dignité des enfants. Le courrier exige l’arrêt immédiat de ces pratiques et une mise en conformité stricte.

Une inspection est diligentée à partir du 17 novembre 2025, avec plusieurs jours sur site, suivie d’un examen des pièces transmises par l’établissement. Durant cette période, les nouvelles admissions en hospitalisation sont suspendues.

 

Le cadre juridique : hospitalisation libre et privation de liberté

L’hospitalisation libre exclut toute mesure de privation de liberté. Le verrouillage d’une chambre ou l’enfermement dans un local empêchant la sortie autonome ne relève pas d’un ajustement thérapeutique. Il s’agit d’un acte incompatible avec le statut administratif du patient.

Dans ce cadre, l’argument thérapeutique ne constitue pas une justification juridique. L’illégalité tient au statut de l’hospitalisation, indépendamment de la finalité invoquée. Les éléments rapportés par l’enquête montrent que cette distinction a été ignorée de façon suffisamment répétées pour justifier l’intervention de l’autorité sanitaire.

 

Des alertes anciennes et répétées

Les faits rapportés s’inscrivent dans une histoire institutionnelle déjà documentée. En novembre 2021, un rapport de la Chambre régionale des comptes d’Île-de-France souligne un management déficient, un fort turnover médical et une sous-occupation persistante des capacités d’accueil, malgré des besoins élevés en pédopsychiatrie. Le rapport exprime aussi une inquiétude sur l’absence de référence explicite aux recommandations de bonnes pratiques de la Haute Autorité de santé pour la prise en charge de l’autisme, alors que ces enfants représentent une part majoritaire des patients accueillis.

À la fin de 2025, la HAS rend un avis de non-certification, événement rare dans le paysage hospitalier français. Parmi les motifs figurent l’enfermement d’enfants dans des chambres d’isolement inadaptées, sans bouton d’appel ni sanitaires, ainsi qu’une difficulté persistante à faire évoluer les pratiques. Le responsable de la certification à la HAS, cité par L’Express, insiste sur l’attente d’adaptation aux recommandations reconnues internationalement et sur les risques de dérives lorsque les équipes restent enfermées dans un cadre doctrinal.

Des démissions collectives de soignantes sont également rapportées. Elles décrivent des organisations de prise en charge générant des situations de violence, suivies de mises à l’isolement, ainsi qu’une absence de réponse médicale adaptée à ces difficultés.

 

Un cadre doctrinal structurant

L’enquête décrit un établissement revendiquant explicitement un ancrage psychanalytique. Les bâtiments portent les noms de figures majeures de cette tradition. Les projets de soins mentionnent principalement les travaux de Roger Misès. Des documents internes récents présentent l’institution comme une « fonction contenante » ou une « aire transitionnelle ». Des médecins de l’établissement ont contribué à des ouvrages défendant l’usage de grilles d’analyse psychanalytiques parallèlement aux classifications diagnostiques officielles.

Cet ancrage doctrinal a des conséquences pratiques. L’enquête rapporte des difficultés récurrentes de diagnostic, y compris dans les centres médico-psychologiques rattachés à la Fondation, ainsi que des témoignages de familles évoquant des années de suivi sans identification claire de troubles pourtant reconnus par des praticiens extérieurs. Des mères rapportent avoir été explicitement culpabilisées, tandis que les prises en charge proposées se limitaient à des dispositifs non recommandés pour les troubles du neurodéveloppement.

 

Apports de la littérature académique

La situation décrite s’inscrit dans un contexte plus large déjà analysé par la recherche. Bishop et Swendsen (2021) décrivent la France comme une exception culturelle par la place conservée par certaines approches psychanalytiques dans la prise en charge de l’autisme, en dépit de l’absence de base probante conforme aux standards de la médecine fondée sur les preuves. Les auteurs soulignent aussi les effets délétères de cadres interprétatifs pouvant conduire à la culpabilisation parentale et à une résistance institutionnelle face aux approches évaluées.

Chamak (2019) analyse la structuration historique du champ français de l’autisme, marqué par une domination durable de la psychiatrie d’inspiration psychodynamique, et montre comment les mobilisations associatives et les arbitrages publics ont progressivement remis en cause cet état de fait, sans toutefois en effacer complètement les effets institutionnels.

Sur le plan des pratiques coercitives, les revues systématiques indiquent une variabilité importante des usages d’isolement et de contention selon les établissements, ainsi qu’un faible niveau de preuve concernant leur bénéfice thérapeutique. Les mises à jour successives de la revue Cochrane initiée par Sailas et Fenton concluent à une absence de données solides permettant d’établir une efficacité clinique robuste. Chez les mineurs, la synthèse de Nielsen et al. (2021) décrit un recours fréquent à la contrainte, une association à des blessures, et un déficit de données sur l’expérience vécue et les conséquences à long terme.

 

Diagnostic épistémique et responsabilité collective

Les éléments réunis dessinent un problème de fiabilité du cadre clinique utilisé et de contrôle institutionnel. Un corpus théorique qui ne se contraint pas par des critères d’échec observables, qui ne dispose pas de mécanismes internes de révision fondés sur des données comparatives, et qui transforme la contestation en matériau interprétatif, produit une stabilité doctrinale indépendante des résultats.

Dans un tel cadre, les alertes administratives, les rapports de contrôle et les recommandations de bonnes pratiques perdent leur capacité corrective. Elles s’accumulent sans produire de modification substantielle des pratiques. Cette inertie ne relève pas d’un défaut ponctuel de gouvernance, mais d’une configuration épistémique où la doctrine conserve sa cohérence interne sans être mise en tension par la réalité des effets observables.

La psychiatrie française présente ici un symptôme clair de pathologie épistémique : la tolérance institutionnelle durable à des cadres théoriques non évalués exerçant une autorité pratique sur des mineurs. Cette tolérance résulte d’une combinaison d’entrisme doctrinal ancien et de renoncements académiques répétés à imposer des critères de preuve, de comparaison et d’abandon des pratiques inefficaces.

Dans ces conditions, la production d’abus ne relève pas d’un accident moral, mais d’une conséquence structurelle. Les faits documentés à la Fondation Vallée en fournissent une illustration précise : enfermements en hospitalisation libre, isolements non conformes, absence de garanties matérielles, interventions tardives malgré des alertes anciennes.

 

Acermendax


Références
  • Bishop, D. V. M., & Swendsen, J. (2021). Psychoanalysis in the treatment of autism: Why is France a cultural outlier? BJPsych Bulletin, 45(2), 89–93.
  • Chamak, B. (2019). Lobbying by association: The case of autism and the controversy over packing therapy in France. Social Science & Medicine, 230, 256–263.
  • Nielsen, S., Bray, L., Carter, B., & Kiernan, J. (2021). Physical restraint of children and adolescents in mental health inpatient services: A systematic review and narrative synthesis. Journal of Child Health Care, 25(3), 342–367.
  • Sailas, E., & Fenton, M. (2000). Seclusion and restraint for people with serious mental illnesses. Cochrane Database of Systematic Reviews, (2), CD001163.
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