Désinformation en santé : un diagnostic sans détour

Le 12 janvier paraissait le rapport :

« Information en santé
Bilan des forces et des faiblesses
Recommandations pour une stratégie nationale
d’information et de lutte contre la désinformation en santé »

Mathieu MOLIMARD
Dominique COSTAGLIOLA
Hervé MAISONNEUVE

 

Le rapport dresse un constat clair : la désinformation en santé n’est plus marginale, elle est devenue un facteur de risque sanitaire, social et démocratique. Vaccins, cancer, nutrition, santé mentale, pratiques de soins non conventionnelles : aucun domaine n’est épargné. Les crises récentes ont accéléré un phénomène déjà ancien, désormais amplifié par les réseaux sociaux, les algorithmes et la perte de repères collectifs.

Le cœur du problème n’est pas seulement la présence de fausses informations, mais la fragilité structurelle de notre rapport au savoir : faible culture scientifique, difficulté à évaluer les sources, confusion entre opinion, témoignage et preuve, et méconnaissance du fonctionnement réel de la science — notamment son rapport normal à l’incertitude et à la révision des connaissances.

 

 

Pourquoi les fausses médecines prospèrent

Le rapport met en lumière un mécanisme bien connu des activités de débunkage : les pratiques de soins non conventionnelles prospèrent là où existent des angles morts institutionnels.

Manque d’accès aux soins, errance diagnostique, souffrances mal prises en charge — en particulier en santé des femmes ou en santé mentale — créent un vide informationnel. Ce vide est comblé par des discours pseudo-scientifiques qui promettent écoute, sens et solutions simples. La dangerosité apparaît lorsque ces discours détournent des traitements efficaces, retardent les prises en charge ou s’adossent à des modèles économiques opaques.

Le rapport souligne également un point crucial pour la pensée critique : la labellisation académique (DU, formations universitaires, présence à l’hôpital) confère une illusion de légitimité scientifique à des pratiques non validées, brouillant gravement les repères du public.

 

Une asymétrie frappante : désinformer rapporte, informer expose

Un enseignement majeur du rapport concerne l’asymétrie des risques.
Aujourd’hui, ceux qui diffusent des informations trompeuses en santé — influenceurs, pseudo-experts, acteurs économiques ou militants idéologiques — sont rarement sanctionnés, alors que les scientifiques, médecins ou journalistes qui défendent les faits sont harcelés, intimidés, voire poursuivis.

Cette asymétrie crée un climat dissuasif : la parole scientifique se raréfie, laissant le champ libre aux récits émotionnels, complotistes ou mercantiles. Le rapport parle explicitement de guerre informationnelle, où la santé devient un levier de polarisation sociale et de défiance démocratique.

 

Ce que propose le rapport : une stratégie de santé publique de l’information

Plutôt que des réponses ponctuelles, le rapport propose une stratégie nationale cohérente, articulée autour de piliers : éducation, formation, information, détection, sanctions et recherche.

Parmi les propositions structurantes :

  • Former massivement à l’esprit critique, dès l’école et tout au long de la vie, en insistant sur la méthode scientifique, les biais cognitifs et la vérification des sources.
  • Renforcer la formation des soignants, journalistes et scientifiques à la communication, au décryptage de la désinformation et à l’infodémiologie[1].
  • Créer un Info-Score Santé, sur le modèle du Nutri-Score, pour aider le public à évaluer la fiabilité des sources d’information en santé selon des critères transparents.
  • Mettre en place un Observatoire de l’information en santé, doté d’un système d’« infovigilance » capable de repérer, analyser et répondre rapidement aux rumeurs dangereuses.
  • Appliquer réellement les sanctions existantes contre le charlatanisme, l’exercice illégal, les dérives sectaires et la désinformation commerciale, tout en protégeant juridiquement ceux qui informent.
  • Faire de l’infodémiologie un champ de recherche prioritaire, afin de mieux comprendre comment circulent les récits trompeurs et comment les contrer efficacement.

Une leçon centrale pour la pensée critique

Le message de fond du rapport rejoint directement les démarches de vulgarisation et de débunkage : lutter contre la désinformation en santé ne consiste pas seulement à corriger des erreurs, mais à reconstruire des conditions collectives de discernement.

Sans repères clairs, sans protection des producteurs de savoir, sans outils visibles pour distinguer information fiable et discours trompeur, la société reste vulnérable aux fausses médecines et aux récits séduisants mais dangereux. Le rapport appelle ainsi à considérer l’information en santé comme un bien commun, relevant pleinement de la santé publique.

 

Un angle mort majeur : la désinformation en santé comme outil de guerre hybride

Je voudrais ajouter une prise de recul vis-à-vis de ce rapport. Selon moi un point essentiel demeure largement absent du document : la dimension géopolitique et stratégique de la désinformation en santé. Or, depuis plusieurs années, celle-ci ne relève plus seulement de dérives individuelles, commerciales ou idéologiques internes. Elle s’inscrit aussi dans des stratégies de guerre hybride, visant à fragiliser les sociétés démocratiques de l’intérieur.

Des campagnes coordonnées de désinformation — portées par des fermes à trolls, des réseaux de comptes automatisés ou semi-coordonnés, et des relais locaux complaisants — exploitent délibérément les thèmes sanitaires pour produire un chaos épistémique : multiplication de récits concurrents, suspicion généralisée envers les institutions scientifiques, délégitimation de l’expertise, et confusion durable entre savoir établi, controverse scientifique légitime et mensonge intentionnel.

La santé constitue, dans ce cadre, une cible privilégiée. Elle touche à l’intime, à la peur, au corps, à la mort, et met en jeu des décisions personnelles à forte charge émotionnelle. En s’attaquant à la confiance dans la médecine, la vaccination, la recherche ou les autorités sanitaires, ces stratégies n’ont pas besoin de convaincre majoritairement : il leur suffit de désorganiser le rapport au vrai, d’installer le doute généralisé, et de rendre toute décision collective plus difficile, plus conflictuelle, plus lente.

Ce phénomène dépasse largement la question des fausses croyances. Il affecte directement la capacité d’un État à protéger sa population, à conduire des politiques de santé publique, et à maintenir un socle minimal de rationalité partagée. Dans ce contexte, la désinformation en santé devient un enjeu de sécurité nationale, au même titre que les cyberattaques ou les ingérences électorales.

Prendre en compte cette dimension de guerre informationnelle permet d’élargir utilement la lecture du phénomène de désinformation en santé. Elle invite à considérer non seulement les contenus trompeurs eux-mêmes, mais aussi les dynamiques intentionnelles, parfois transnationales, qui exploitent ces thématiques pour fragiliser la confiance dans les institutions scientifiques, médicales et politiques. Dans ce cadre, l’identification des influences extérieures, l’analyse des modes de diffusion coordonnée et la coopération entre acteurs de la santé, de l’éducation, du numérique et de la sécurité informationnelle apparaissent comme des leviers essentiels.

Prendre tout cela en compte est nécessaire pour réussir des politiques publiques visant à protéger le savoir, renforcer la résilience cognitive des citoyens et sanctionner la désinformation lorsqu’elle devient un outil de déstabilisation.

 

 

Acermendax

 

[1] Nom donné à l’étude de l’information en santé et de son impact sur la santé publique

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